CHAPITRE Ier
La morale utilitaire est celle qui propose à l'homme, comme but suprême de son activité , la recherche de la plus grande somme possible de plaisir avec la somme la plus petite possible de peine.
Les utilitaires considèrent comme un axiome que la somme la plus grande possible de plaisir avec la plus petite somme possible de peine constitue le bonheur. Aussi la morale utilitaire s'appclle-t-elle également la morale du bonheur.
La méthode des moralistes utilitaires est purement expérimentale. Elle ne s'appuie sur autre chose que sur la connaissance des instincts de la nature humaine, des plaisirs et des peines dont elle est capable, de leur intensité et de leur durée relatives. Elle est indépendante de toute conception nécessaire et à priori de la raison .
Ces considérations très sommaires et très simples déterminent avec une précision suffisante l'objet de notre étude.
La morale utilitaire apparaît en germe dès les premiers temps de la philosophie grecque. C'est un utilitarisme grossier qu'enseignaient la plupart des sophistes. Selon Galliclès, dans le Gorgias , l'homme doit rechercher exclusivement le plaisir, et, de plus, développer indéfiniment tous ses désirs pour y verser sans cesse et sans mesure de nouvelles voluptés. Plus sainement utilitaire, Socrate n'eut pas de peine à prouver qu'une telle vie serait, de toutes, la plus malheureuse; et, au nom même de l'intensité et de la durée du plaisir, il recommande la tempérance. Les sophistes ont également nié les premiers l'existence d'une idée absolue de la justice, qu'ils considéraient comme le résultat d'une simple convention et qu'ils définissaient : ce qui est avantageux au plus grand nombre.
Nous ne prétendons pas que Socrate fût purement utilitaire ; mais il est hors de doute que dans son enseignement, tout populaire et pratique, la considération de l'utile dut tenir une grande place. Sans méconnaître le caractère désintéressé de la vertu , il ne se lasse pas d'en démontrer les avantages au point de vue de la santé, de l'acquisition de la fortune, de la bonne réputation. Il n'ignorait pas quelles profondes racines l'égoïsme pousse dans le cœur humain, et il espérait ramener doucement au bien beaucoup de ses auditeurs, en leur prouvant que, même en ce monde, la vertu est un bon calcul et le vice une maladresse.
Socrate revient sans cesse sur l'identité du bien et de l'utile. Mais, dans sa pensée , la véritable utilité ne se confond pas avec le plaisir. S'il n'admet pas qu'il y ait une opposition absolue, définitive, entre l'intérêt bien
entendu et la vertu, il ne s'ensuit pas que la vertu soit, pour lui, subordonnée à l'utile, et qu'elle ne doive pas être recherchée pour elle-même. C'est par là que la doctrine de Socrate, malgré quelques apparences utilitaires, se distingue profondément de l'épicurisme.
Gomme Platon ne fait souvent que développer , dans ses dialogues, l'enseiguement de Socrate, on ne doit pas s'étonner de le voir se placer parfois au point de vue de l'utilité. C'est ce qu'il fait notamment dans le Protagoras i , où il expose avec une remarquable précision les conditions du calcul de l'intérêt. Mais d'ailleurs, par sa méthode, par ses principes, par les tendances générales et les préceptes essentiels de sa morale, le platonisme est tout l'opposé de la philosophie utilitaire.
Il ne semble pas tout d'abord qu'on puisse en dire autant de la morale péripatéticienne. Elle se ramène tout entière à une théorie du bonheur, dont le fondement est l'idée du souverain bien et du but final de l'activité. Le but final (rëkoç) , c'est , pour Aristote , le bonheur (eù5«tfxovî« , eùnpKÇiu). Mais Aristote place ce bouheur dans l'exercice parfait de la raison, ce qui suppose que nous concevons, à priori, par une sorte d'intuition ou de sens moral, ce qui est conforme ou contraire à la dignité de notre nature. De plus, Aristote admet l'existence d'un bonheur absolu, qui n'appartient qu'à Dieu, et dont l'homme peut se rapprocher sans cesse, sans jamais l'atteindre , par le perfectionnement constant de sa volonté raisonnable. Sa morale est ainsi suspendue, comme sa théorie de la nature et son système tout entier, à la conception de Yacte pur, de la pensée, se pensant elle-même et trouvant, dans cette éternelle contemplation de sa réalité souveraine , la souveraine féli-
1 Trad. Cousin, t. III, p. lit, 112.
cité. Par ces hautes spéculations métaphysiques qui la couronnent et lui impriment un caractère de mystique grandeur, la morale d'Aristote dépasse infiniment l' empirisme un peu étroit où s'enferme la morale utilitaire : elle doit donc être profondément distinguée de celle-ci.
Le véritable ancêtre de la philosophie utilitaire avant Epicure, ce fut Aristippe de Cyrène i.
Aristippe fat disciple de Socrate, mais il semble n'avoir compris qu'imparfaitement la morale élevée de son maître; peut-être aussi l'enseignement de Socrate, si libre , si dégagé de tout appareil dogmatique, prêtait-il par lui-même aux interprétations les plus diverses. Quoi qu'il en soit, la doctrine cyrénaïque fut la doctrine du plaisir sous sa forme la plus grossière ; mais elle se transforma peu à peu, dans la main même de son fondateur, en un utilitarisme très semblable à celui d'Epicure.
Rejetant comme inutile toute spéculation qui n'a pas pour objet direct et immédiat la pratique de la vie, Aristippe borne la philosophie à la morale ; le but de la philosophie est uniquement d'assurer le bonheur de l'homme. Le plaisir est la fin suprême. Les choses ne sont bonnes et désirables qu'en tant qu'elles sont conditions et instruments de plaisir.
Le plaisir est une sensation, et toute sensation résulte d'un mouvement interne de l'être sensible. C'était la doctrine de Protagoras et des sophistes. Si le mouvement est agréable, le sentiment produit est un sentiment de plaisir; s'il est rude et violent, le sentiment est un sentiment de peine ; s'il n'y a pas de mouvement , ou qu'il soit trop faible pour être perçu , il n'y a pas de sen-
1 Pour tout ce paragraphe , nous avons suivi l'exposition si complète et si lumineuse de Zeller,
timent. De ces trois états , celui qui résulte du mouvement agréable est seul désirable ; et la nature même nous en donne la preuve , car, à moins d'être égarés par des préjugés sans fondement, tous les hommes poursuivent le plaisir comme la fin suprême et ne fuient rien tant que la peine. Et il serait absurde de mettre l'absence de peine à la place du plaisir, parce que là où il n'y a pas de mouvement intérieur, la peine et le plaisir sont également impossibles ; il ne peut y avoir qu'un état dépourvu de tout sentiment, comme le sommeil. Et ainsi , encore une fois, le bien est identique à l'agréable, au plaisir; le mal au désagréable, à la peine ; et ce qui ne procure ni plaisir ni peine ne peut être ni bien ni mal.
.De là cette conséquence , que les plaisirs individuels doivent, comme tels, être la fin de nos actions. Aristippe et les cyrénaïques n'admettent pas , comme plus tard Epicure, que l'absence de peine, la tranquillité de l'âme, Fataraxie, soit le souverain bien. Ils n'accordent pas même qu'on puisse proposer à l'homme, comme but suprême de sa poursuite, le bonheur, en entendant par ce mot la plus grande somme de plaisirs qui puisse remplir une vie ; car il faudrait alors faire entrer dans nos calculs la considération du passé et de l'avenir, aussi bien que celle du présent ; or, ni le passé ni l'avenir ne nous appartiennent , et ils ne comptent pas pour le plaisir. Un plaisir futur est un mouvement qui n'existe pas encore; un plaisir passé est un mouvement qui n'existe plus. La seule science à acquérir, c'est celle qui enseigne à jouir du moment présent.
Tout plaisir est un bien , de quelque source qu'il vienne ; entre un genre de volupté et un autre, il n'y a nulle différence. Tous sont également objets naturels du désir. Les cyrénaïques n'admettent pas que certains plaisirs soient mauvais par eux-mêmes, indépendamment
des lois qui les déclarent tels. Dans leur système, un plaisir produit par une action déshonorante est bon et désirable, en tant qu'il est un plaisir.
Cette impudente doctrine diffère pou jusqu'ici de celle que Calliclès expose dans le Gorgias; et l'on a déjà plusieurs fois signalé de nombreux rapports entre la sophistique et l'école de Gyrène. Néanmoins Zeller fait justement remarquer que , considérés comme règles pratiques de conduite, les principes de la morale cyréaaïque recevaient d'importantes corrections. Et d'abord, malgré leur ressemblance essentielle, les plaisirs présentent incontestablement des différences de degré , cl tous ne contiennent pas, si l'on peut parler ainsi, la même quantité de bien; on doit donc les rechercher en proportion de la somme de jouissance qu'ils procurent. De même les cyrénaïques furent amenés à comprendre que certains plaisirs entraînent après eux de plus grandes peines ; ce qui les oblige à tenir compte des conséquences de l'acte. C'est là proprement le calcul utilitaire, qu'ils avaient d'abord refusé d'admettre, parce que la considération de l'avenir, condition essentielle de ce calcul, ne peut donner aucune certitude. Ils finirent donc par accorder qu'on doit s'abstenir d'une action quand elle est suivie de plus de peine que de plaisir, et qu'à ce point de vue, le sage ne fera rien de ce que condamnent les lois et l'opinion publique. Ils durent également établir une distinction entre les plaisirs du corps et ceux de l'esprit. Selon eux, les plaisirs et les peines du corps ont une vivacité plus grande que les peines et les plaisirs de l'esprit; ils s'attachaient à montrer que la sensibilité physique est la condition de tout plaisir et de toute peine ; mais ils enseignaient en même temps qu'à la sensation produite sur les organes il faut bien qu'il se mêle quelque élément étranger; autrement, comment
expliquer que des impressions si différentes résultent de perceptions d'ailleurs semblables? Pourquoi, par exemple, la vue de la souffrance réelle nous émeut-elle d'une tout autre manière que la vue de la souffrance sur le théâtre ? Ils finirent même par reconnaître qu'il y a des plaisirs et des peines de l'âme qui ne se rapportent à aucun état particulier du corps ; ainsi la prospérité de notre patrie nous inspire autant de joie que la nôtre propre. Les cyrénaïques étaient donc loin de faire consister le bonheur uniquement dans la satisfaction des appétits physiques. Pour mener une vie vraiment heureuse, il n'est pas seulement nécessaire de tenir compte de la valeur et des conséquences de chaque plaisir ; il faut encore acquérir les dispositions d'esprit convenables. L'intelligence est donc l'essentielle condition de la vie heureuse ; c'est elle qui nous apprend à faire le meilleur usage des biens; c'est elle qui nous affranchit des erreurs et dos préjugés qui font obstacle au bonheur ; c'est elle qui nous délivre des regrets du passé, des songes du futur ; c'est elle enfin qui assure cette liberté d'esprit nécessaire pour être content de son sort.
De là le précepte de cultiver l'intelligence; cette culturc devint môme pour les cyrénaïques l'objet principal de la philosophie. Sans doute, les circonstances extérieures sont trop peu en notre pouvoir pour que le sage soit toujours heureux ; néanmoins la sagesse et le bonheur marchent généralement ensemble.
On le voit, la notion du bonheur se modifie peu à peu dans l'application ; à peine différente par ses principes de la grossière doctrine des plus effrontés sophistes, la morale cyrénaïque se rapproche graduellement, par ses conséquences, du point de vue qu'Epicure mettra en pleine lumière et développera.