‹ La morale utilitaire; exposition et critique des doctrines qui fondent la morale sur l'idée du bonheurChapitre 22 sur 45 · Celle qui est aussi grande ou plus grande en appa · texte numérisé non relu

Celle qui est aussi grande ou plus grande en appa

rence qu'en réalité, vaut mieux que celle qui serait plus grande en réalité qu'en apparence L

Que la peine doive être proportionnée au délit, c'est là une vérité qui n'a jamais été contestée que par les stoïciens. Mais en ces termes généraux et vagues, elle est peu instructive. Il faut montrer en quoi cette proportion consiste; d'après quelles règles on peut la déterminer.

Ces règles, facilement déduites du principe d'utilité, Bentham les ramène à six.

1 . Il faut que le mal de la peine surpasse le profit du délit. Par profit, il ne faut pas entendre seulement le gain pécuniaire, mais tout avantage, réel ou apparent, qui a servi de motif au délit.

2. Quand l'acte est de nature à fournir la preuve concluante d'une habitude, il faut que la peine soit assez forte pour excéder, non-seulement le profit du délit particulier et actuel, mais encore celui de tous les délits semblables qu'on peut supposer avoir été commis impunément par le même délinquant.

Tel est, par exemple, le cas du crime de fausse monnaie. Punir un faux monnayeur selon la valeur du délit unique dont il est convaincu, ce serait l'encourager à continuer une pratique en totalité lucrative. La peine serait donc inefficace si elle n'était pas en proportion du gain total qu'on peut supposer résulter, non d'un acte particulier, mais d'une suite d'actes du même genre.

3. La peine doit excéder le profit du délit au point de compenser ce qui lui manque (à la peine) en fait de certitude et de proximité. Conséquences : plus on peut augmenter la certitude de la peine , plus on peut en diminuer la grandeur.

1 Théorie des peines et des récompenses, t. I, p. 21, 22.

Il faut que la peine soit aussi près du délit qu'il est possible ; son impression sur l'esprit des hommes s'affaiblit par l'éloignement, qui, en outre, augmente les chances d'échapper.

4. Si deux ou plusieurs délits sont en concurrence, le plus nuisible doit être soumis à une peine plus forte, afin que le délinquant ait un motif pour s'arrêter au moindre.

5. Plus un délit est nuisible, plus on peut hasarder une grande peine pour le prévenir.

6. La même peine ne doit pas être infligée pour le même délit à tous les délinquants sans exception. Il faut avoir égard aux circonstances qui influent sur la sensibilité. — Ces circonstances sont nombreuses et diverses ; l'analyse qu'en fait Bentham remplit un des plus remarquables chapitres des Traités de législation '.

Nous ne suivrons pas Bentham plus loin : qu'il nous suffise d'avoir indiqué les principes les plus généraux qui doivent selon lui dominer la science de la législation. Ce qui précède montre abondamment avec quelle précision rigoureuse s'applique le calcul utilitaire dans ces matières si compliquées et si obscures, surtout au temps où Bentham écrivait.

Nous ne dirons rien non plus de la théorie des récompenses dans Bentham ; de l'aveu même de Dumont, elle est beaucoup moins importante que celle des peines. Nous ne parlerons pas davantage de ses idées sur les sciences, les arts, l'éducation, ni de ses théories économiques. Il est peu de questions de l'ordre politique et social sur lesquelles il n'ait émis des aperçus remarquables ; nul, peut-être, n'a porté plus de rigueur et de précision dans l'examen de ces délicats problèmes, qui

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s'éclairent pour lui et se résolvent par le grand principe de l'utilité.

Il semble que la philosophie utilitaire ail atteint avec Bentham le plus haut degré de perfection dont elle soit capable. En proposant l'idée du plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible, comme principe de la morale, Bentham a donné à la formule utilitaire la généralité la plus élevée; sur ce point, ceux qui viendront après lui ne pourront faire mieux. Mais en identifiant sans preuve le désir naturel du bonheur avec l'obligation de tendre au bonheur ; en ramenant tous les motifs d'action et la bienveillance même au calcul de l'intérêt personnel, il commettait de graves erreurs psychologiques dont ses successeurs ne pouvaient pas ne pas s'apercevoir. Un progrès important restait donc à faire: il s'agissait de faire sortir peu à peu , par une série d'associations et de transformations, le désintéressement de l'égoïsme ; il s'agissait d'établir qu'en ne poursuivant d'abord que sa propre satisfaction, l'homme arrive insensiblement à concevoir et à pratiquer, sans arrièrepensée d'intérêt personnel, la justice et le dévouement. — Cette tentative, déjà commencée par Hartley, sera continuée par Mackintosh, James et St. Mill. Par là s'achèvera la théorie utilitaire, car, dépouillant à mesure le caractère d'égoïsme, reniant son vice originel, se réfutant, pour ainsi dire, elle-même, elle se sera lentement rapprochée de la doctrine qui proclame l'existence d'un motif désintéressé et d'une obligation morale absolue.

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