‹ La morale utilitaire; exposition et critique des doctrines qui fondent la morale sur l'idée du bonheurChapitre 23 sur 45 · CHAPITRE Ier · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ier

On a vu à la fin du dernier chapitre ce que Bentham laissait à faire à ses successeurs. Indiquons rapidement les dernières transformations de la morale utilitaire en Angleterre et en France.

Bentham, on l'a souvent remarqué, ne fut qu'un psychologue médiocre ; pressé d'arriver aux conséquences juridiques, politiques et sociales du principe de l'utilité, il négligea de chercher dans l'observation approfondie des phénomènes intérieurs le point de départ de la morale. De là, entre autres, deux grandes erreurs que nous avons signalées à la fin du chapitre précédent.

La première fut d'affirmer que l'homme calcule toujours plus ou moins les conséquences des actes qu'il se propose d'accomplir.

La seconde fut de poser comme évident que l'homme

ne peut et ne doit agir qu'en vue de son propre bonheur.

Ces deux propositions sont directement contredites par le témoignage de la conscience. Elle nous dit que nous ne pouvons toujours calculer les conséquences de nos déterminations ; elle nous dit, d'autre part, qu'il existe en nous des sentiments véritablement désintéressés, qui nous portent à désirer le bonheur d' autrui, à y concourir selon notre pouvoir, sans aucune considération d'utilité personnelle.

Les efforts des successeurs de Bentham eurent principalement pour objet de mettre sur ces deux points la morale utilitaire d'accord avec les données de l'expérience psychologique.

Dans la septième section de sa Dissertation sur les progrès de la philosophie morale pendant les XVIIe et XVIIIe siècles i, Mackintosh répond à la première difficulté. Il accorde que l'utilité n'est pas la seule fin qui soit présente à l'esprit de l'homme vertueux ; mais il ne s'ensuit pas, selon lui, que l'utilité ne soit pas le but suprême auquel doivent tendre toutes nos actions. L'esprit humain est trop borné pour pouvoir toujours, pressé qu'il est par la nécessité d'agir, faire le calcul des conséquences. Néanmoins ce calcul en lui-même est possible, facile même. On peut , sans trop se tromper, déterminer les bons effets, pour le bonheur général, de la tempérance, de la prudence, du courage, de la justice, de la bienveillance, de la reconnaissance, de la véracité, de la fidélité, des affections domestiques, du patriotisme. Rarement la conscience se propose un but aussi éloigné que le bonheur de tous les êtres sensibles ; mais chacun, dans le

1 Dissertation on the progress of ethicul philosopky , chiefly during the seventeenth and eighteenth centuries. Miscellaneous works, 1 v.; London, 1851 ; General remarks, p. 115.

MACKINTOSH. 22 i

détail, se rend aisément compte de l'utilité générale ou particulière de la vertu.

Ainsi l'utilité, sans être le motif immédiat qui détermine la conduite de l'agent moral, reste toujours le but éloigné et définitif auquel tendent les bonnes actions, le caractère essentiel auquel on peut les distinguer i.

Sur la question de l'origine des sentiments désintéressés et de la formation de la conscience, Mackintosb reprend la théorie de Hartley, à laquelle il donne de remarquables développements.

L'exemple de l'amour de l'argent, devenu classique chez les moralistes anglais depuis Paley, lui sert à prouver que l'homme bienveillant peut être mû à l'origine par des sentiments égoïstes et faire ensuite le bien avec une satisfaction absolument désintéressée. Gomment s'opère cette métamorphose ?

Nous commençons par transporter chez nos semblables nos propres sentiments ; puis nous transportons en nousmêmes les sentiments de nos semblables; et c'est ainsi que se forment les affections sociales. La sympathie résulte de cette double translation , d'ailleurs toute spontanée.

C'est donc à tort que l'on regarde la sympathie comme le principe des passions et des sentiments qui nous poussent à agir ; elle n'en est au contraire que le tardif résultat.

Quels sont maintenant les sentiments élémentaires dont la réunion constitue le principe complexe de la sympathie? Ce sont, d'après Mackintosh, la recounaissance, la pitié, le ressentiment (resentment) et la honte ~.

1 P. Il fi, col. -2.

2 P. 79. col. 1.

Parlons d'abord de la reconnaissance. Les actes de bienfaisance qu'on accomplit envers nous nous procurent du plaisir. Nous associons ce plaisir avec l'idée du bienfaiteur , et nous considérons celui-ci avec un sentiment de satisfaction. Puis, lorsque nous voyons d'autres êtres ou d'autres actes bienfaisants, ce spectacle réveille en nous l'expérience agréable que nous avons faite une première fois. — Ce qui se passe chez l'enfant i n est la preuve. Il éprouve des sentiments de satisfaction à l'égard de sa mère, par tous les plaisirs qu'elle lui procure : puis, peu à peu et par analogie, il étend aux personnes qui ressemblent à sa mère ces mêmes sentiments.

De même pour la pitié. Les mêmes signes extérieurs expriment chez tous les hommes les émotions du dedans. En apercevant chez nos semblables les signes de la souffrance, nous transportons en eux nos propres sentiments: nous souffrons à leur place, et c'est ainsi que, plus encore que la reconnaissance, la pitié nous inspire de la bienveillance pour autrui.

Le troisième élément de la sympathie, c'est le ressentiment. Nous éprouvons un sentimenL naturel de colère (anger) contre ce qui cause la souffrance d'autrui, contre les actions qui la produisent et les dispositions morales qui déterminent ces actions. Cette colère sympathique devient peu à peu indépendante des circonstances particulières où elle s'est d'abord manifesté;', et elle s'étend à tous ceux qui font le mal.

De là le sentiment de la justice. En effet, en conséquence de ce qui précède, nous approuvons nécessairement les actions et les dispositions qui tendent à la punition de ceux qui font du mal à nos semblables. Mais en même temps, nous ressentons pour l'accusé une certaine sympathie qui limite, si je puis dire, celle que nous

inspire la victime, et nous fait désapprouver toute punition excessive. Cette colère modérée contre l'offenseur, voilà proprement le sentiment de la justice i.

Mackintosh explique de môme l'origine du remords. L'aversion pour les actions mauvaises s'étend jusqu'à l'agent, et en dépit de l'amour-propre, qui fait obstacle, se manifeste encore, si cet agent est nous-même.

Mais ce n'est pas tout. La reconnaissance, la pitié, le ressentiment, ne nous inspirent pas seulement de la bienveillance pour autrui: ils nous portent encore à l'action; ils deviennent des motifs de conduite. En effet, si la pitié, par exemple, nous fait souffrir à la place d' autrui, nous devons nécessairement aimer une action qui nous délivrerait de ce sentiment pénible ; une telle action serait agréable, et en conséquence nous sommes portés à l'accomplir. Donc nous sommes portés, pour nous faire plaisir à nous-mêmes, à faire du bien à autrui. Nous aimons également, et pour la même raison, une disposition constante à vouloir de la sorte. Mais à la longue, et toujours en vertu de la loi d'association, nous désirons de telles dispositions pour ellesmêmes, et sans avoir égard au plaisir qu'elles nous ont procuré à l'origine. Quand elles sont arrivées à ce point de développement où elles sont absolument désintéressées, ces dispositions vertueuses constituent la conscience morale dans sa forme la plus parfaite.

Ainsi, après quatre ou cinq transformations successives, les peines et plaisirs primitifs de notre constitution donnent naissance à un composé très complexe, que Mackintosh appelle d'une dénomination un peu vague, notre nature morale, et que nous appellerons le motif désintéressé.

1 P. 122, col. 2.

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On objectera que des éléments dont le caractère est essentiellement égoïste, à savoir le désir du plaisir, l'aversion de la peine, ne peuvent produire le désintéressement. Mackintosh répond qu'en chimie, les corps composés ont très souvent des propriétés absolument différentes de celles des corps simples qui les constituent i.

Nous avons dit que la honte était, dans le système de Mackintosh, le quatrième des éléments principaux qui constituent la sympathie ou sens moral. La honte est le sentiment qui résulte du blâme ; le blâme est le témoignage de l'indignation morale du genre humain. Nous faisons nécessairement tous nos efforts pour nous y soustraire , par la raison qu'il nous est pénible de ne pas être unis sympathiquement avec nos semblables. C'est par l'éducation que nous connaissons ce qui est l'objet du blâme général. L'éducation contribue donc également à la formation de la conscience.

Mais ce que nous avons fait d'abord pour échapper au blâme, nous le faisons ensuite d'une manière toute désintéressée. La honte, s'alliant aux autres sentiments généreux de la reconnaissance, de la pitié, du ressentiment, produit en nous peu à peu cette nature morale supérieure qui nous porte à pratiquer la bienfaisance pour elle-même et non pour nous 2.

Mais cette disposition désintéressée à faire le bien, fruit tardif des sentiments égoïstes de plaisir et de peine, est-elle toujours d'accord avec notre propre utilité? En d'autres termes, la vertu n'exclut-elle pas le bonheur? — Non, répond Mackintosh; en admettant que chaque action vertueuse, prise isolément, n'ait pas pour résultat le plus grand bonheur de l'agent, la disposition à ac-

i P. 115. col. 2.

2 P. 82. coJ. 2.

complirdes actes vertueux, par les plaisirs qu'elle procure, compense et au delà toutes les peines que peut causer le sacrifice de soi. « On peut défier l'esprit le plus subtil de citer une circonstance dans laquelle les dispositions et les habitudes vertueuses ne contribuent pas au plus haut degré au bonheur de l'individu; on peut le défier de soutenir que celui-là n'est pas le plus heureux, que les sentiments moraux mettent dans l'impossibilité d'être seulement tenté par quelque profit illicite. »

On voit facilement, d'après cette courte exposition, ce qu'est devenue la doctrine utilitaire entre les mains de Mackintosh. Reprenant la théorie de Hartley, il fait sortir, par une série de transformations, les sentiments désintéressés de l'amour égoïste du plaisir. Dépassant Hartley, il montre comment des transformations nouvelles changent ces sentiments désintéressés en un motif désintéressé d'action. Il rend compte, ce que n'avait pas fait Hartley, du sentiment du remords et du sentiment de la justice. L'utilitarisme, dans Mackintosh, paraît donc répondre heureusement aux principales objections qui pouvaient encore l'atteindre dans Bentham.

James Mill l n'apporte à la morale utilitaire aucune modification essentielle ; Austin 2 répond à quelques difficultés courantes contre la possibilité du calcul des conséquences ; il analyse avec profondeur l'idée de loi et en montre les rapports avec la moralité ; mais, pas plus que James Mill, il ne développe aucun point de vue véritablement original.

1 Analysis of the human tnind, 2 vol.; London, 1869. — Voir particulièrement t. II, du chapitre xvn au chapitre xxm inclusivement.

2 Lectures on the province of jurisprudence determined. — Voir sur les rapports d'Austin et de Bentham la remarquable dissertation de St. Mill : Dissert, and discussions.

La doctrine utilitaire, par une série de progrès que nous avons essayé de mettre en lumière, avait donc atteint dès le commencement de ce siècle un haut point de la perfection. On pouvait néanmoins regretter qu'elle fût éparse dans les écrits d'un grand nombre de philosophes , et que personne n'en eût encore donné une exposition dogmatique. Cette lacune , Stuart Mill la combla en publiant dans le Frasers-Magazine son célèbre opuscule Utilitarianism , important petit chef-d'œuvre, où l'auteur, tout en paraissant se borner à la tâche modeste de présenter et de défendre une doctrine entièrement constituée, ouvre une foule d'aperçus nouveaux, ingénieux, profonds, que nous aurons à signaler.

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