CHAPITRE III
MM. BAILEY, SPENCER, BAIN, DaRWIN.
Maintenant que St. Mill est mort, les seuls représentants remarquables de l'utilitarisme en Angleterre sont, à notre connaissance, MM. Bailey, H. Spencer, Bain et Darwin.
M. Bailey i ne nous paraît pas avoir apporté aucune modification essentielle à la doctrine. Le calcul des conséquences est, pour lui comme pour Bentham, le seul critérium de la moralité des actes; et il répond d'une manière ingénieuse à ceux qui reprochent à ce critérium d'être d'une application difficile. Nous avons simplement, dit-il, à suivre les effets aussi loin que nous le pouvons ; et c'est d'après les conséquences déterminâmes et non d'après celles qui ne le sont pas, que nous devons prononcer si une action est bonne ou mauvaise, absolument comme s'il s'agissait d'un aliment ou d'une disposition législative.
En réalité, les principales conséquences de la plupart des actes peuvent être déterminées avec une précision suffisante ; et quant à celles dont on ne peut prévoir les effets pour le bonheur humain, elles n'ont pas de valeur. M. Bailey estime que si ce critérium était honnê-
1 Letters on the philosophy of the human mind.
tement appliqué, les divergences d'opinion en morale tendraient par degrés à disparaître.
On peut hésiter à ranger M. Spencer parmi les défenseurs de l'utilitarisme. Dans le seul ouvrage important sur la morale qu'il ait encore publié, M. Spencer attaque avec une verve piquante la morale de l'utile ( expediency philosopha}) et son plus illustre représentant, Bentham; aussi M. Mill l'a-t-il considéré comme un antiutilitaire. Mais M. Spencer a protesté contre cette qualification l ; il se déclare, sous certaines réserves, partisan de la morale du bonheur : nous ne pouvons donc lui refuser une place dans notre exposition.
Selon M. Spencer, la grande erreur des philosophes utilitaires a été jusqu'à présent de considérer le bonheur comme le but immédiat de l'activité humaine. Ils en ont conclu que le bonheur peut être atteint complètement, et que le seul objet de la science des mœurs, c'est de généraliser les résultats de la conduite, tels que l'expérience les donne, et de proposer comme règles ces généralisations empiriques.
Tout autre est l'idée qu'il faut se faire de la morale. Elle se propose de déterminer comment et pourquoi certains modes de conduite sont nuisibles , certains autres avantageux. Ces résultats, bons ou mauvais, ne peuvent être accidentels ; ils doivent être conséquences nécessaires de la nature des choses. La science morale doit déterminer d'abord les lois de la vie et les conditions de l'existence, pour en déduire ensuite quelles sortes d'actions tendent nécessairement à produire le bonheur, quelles autres tendent, non moins nécessairement, à produire le malheur. — Les déductions doivent être
1 Dans une lettre à St. Mill en réponse à une note de YUUlitarianism.