M. SPENCER
admises comme loi de la conduite ; elles doivent être obéies indépendamment de toute considération directe et immédiate de bonheur ou de misère.
M. Spencer explique sa pensée par une comparaison. « Dans les premiers temps, dit-il, l'astronomie planétaire ne comprenait que des observations accumulées relativement aux positions et mouvements du soleil et des planètes; ces observations permettaient de loin en loin de prédire, approximativement, que certains corps célestes occuperaient certaines positions à telles époques. Mais la science moderne de l'astronomie planétaire consiste en déductions de la loi de gravitation ; déductions qui font connaître pourquoi les corps célestes occupent nécessairement certaines places à certaines époques. Le rapport entre l'ancienne astronomie et la moderne est analogue à celui qui existe entre la philosophie de l'utile et la science morale proprement dite. L'objection que je fais à
l'utilitarisme courant , c'est qu'il ne s'aperçoit pas
qu'il n'a pas dépassé la période primitive de la science morale. »
Selon M. H. Spencer, cette science morale définitive, qu'il appelle morale absolue, considère le bonheur non comme le but immédiat de l'activité, mais comme le terme éloigné du développement humain. L'idée du bonheur n'est pas la règle de la conduite ; elle exprime simplement l'objet suprême que le Créateur s'est proposé (créative purpose). Il l'appelle encore Vidée divine '.
Cette idée se réalise lentement et progressivement dans le monde en vertu des lois de l'évolution. Toutes choses tendent nécessairement à l'équilibre; la réalisation de l'idée divine ne sera complète que le jour où l'équilibre sera établi entre les forces internes de
1 Social slatics, p. 81.
l'homme (sentiments, désirs) et les conditions de son existence ; le jour, en d'autres termes, où l'homme ne désirera, ne voudra plus que ce qu'il pourra atteindre sans souffrir lui-même et sans nuire à autrui. « L'adaptation de la nature humaine aux conditions de son existence ne peut s'arrêter tant que les forces internes que nous appelons les sentiments ne sont pas en équilibre avec les forces extérieures qu'elles combattent. Ce qui caractérise l'établissement de cet équilibre, c'est un état de la nature de l'homme et de l'organisation sociale tel que l'individu n'ait aucun désir qui ne puisse être satisfait sans qu'il sorte de sa propre sphère d'action, tandis que la société n'impose de limites que celles que l'individu respecte librement. L'extension progressive de la liberté des citoyens et l'abrogation des restrictions politiques qui en est la conséquence, tels sont les degrés par lesquels nous nous élevons à cet état. — L'abolition définitive de toutes les restrictions imposées à la liberté de chacun, à l'exception de celles qui résultent de la même liberté chez tous, est le résultat de l'équilibre entre les désirs de l'homme et la conduite qu'imposent les conditions du milieu i . . . »
« Le progrès graduel vers l'harmonie entre la nature mentale de l'homme et les conditions de son existence.. .. est finalement une raison de croire que l'évolution ne peut se terminer que par l'établissement de la plus grande perfection et du bonheur le plus complet 2. »
En exposant cette théorie de M. Spencer sur le but suprême auquel tend l'humanité, nous ne sommes pas sûr d'avoir exactement rendu la pensée du profond philosophe. Elle paraît s'être notablement modifiée dans
1 Premiers principes, trad. franc, par E. Cazelle, p. 551.
2 IbiU.. p. 555.