CHAPITRE IV
Résumons en quelques mots la longue histoire que nous venons de présenter.
Epicure, le premier, détermine avec quelque précision les éléments du calcul utilitaire par une analyse des plaisirs et des tendances de la sensibilité. Il ramène toute la morale à la recherche égoïste de la volupté eu repos. Sa doctrine aboutit au relâchement de toutes les énergies de l'âme et de tous les liens domestiques, sociaux et politiques.
Bacon entrevoit le principe du bien général et trace le premier les règles de la méthode expérimentale, la seule que l'utilitarisme ait jamais reconnue et appliquée.
Hobbes donne au calcul utilitaire une précision plus grande, par une nomenclature assez complète des biens qui peuvent solliciter la sensibilité. De la lutte des passions aspirant à la jouissance immédiate, il fait sortir la nécessité de la paix, qui assure à chacun le plus grand des biens, la conservation de la vie, et la plus grande somme possible de bonheur, par l'obéissance aveugle à l'autorité absolue du souverain. Le motif moral est pour lui l'égoïsme pur ; le but, la poursuite exclusive du bon-
heur individuel; le moyen, l'ordre social garanti par le despotisme.
Larochefoucauld fortifie le système précédent en essayant de montrer, par l'observation de la nature humaine, que les vertus et les affections les plus désintéressées en apparence ne sont que l'égoïsme déguisé.
Locke croit établir que toutes les règles morales viennent de l'expérience utilitaire, et que la prétendue conception rationnelle, absolue, universelle, du juste et du bien, est chimérique. L'utilité particulière est, pour lui, le seul but que poursuive l'activité humaine, et ce but, elle l'atteint en obéissant à la volonté de Dieu, qui seul peut sanctionner ses prescriptions par des peines et des récompenses inévitables et infinies.
Jusqu'ici, l'utilité particulière ou le bonheur individuel avait été posé comme l'objet suprême de l'activité. La morale utilitaire n'avait pas encore formulé expressément le principe de l'utilité générale, ni reconnu d'autre motif que l'égoïsme.
Helvétius fait faire un progrès à la doctrine en indiquant le principe de l'utilité nationale ; mais le motif est encore, dans son système, l'égoïsme pur.
Hume énonce le premier le principe de l'utilité générale, et reconnaît comme motif d'action le sentiment désintéressé de la bienveillance ou sympathie.
Hartley ne s'élève pas au-dessus de la conception du plus grand bonheur possible de l'individu ; mais il montre, ce qu'on n'avait pas fait avant lui, comment le motif, intéressé à l'origine, peut devenir, par la vertu de l'association, véritablement désintéressé.
Priestley assigne le bonheur du plus grand nombre comme règle et principe suprême à la morale^ et à la politique.
Paley donne pour fin dernière à l'activité le bonheur
général , qui ne peut être atteint que par l'obéissance de chacun à la loi divine. Le motif, pour lui, est encore exclusivement égoïste : c'est l'espoir des récompenses futures qui seul est capable de pousser l'homme h la poursuite du bieil public.
Benthain constitue scientifiquement la doctrine. Il dresse la nomenclature des plaisirs et des peines simples et de leurs différents caractères : il détermine avec la dernière précision les conditions du calcul utilitaire ; il proclame le principe complet de l'utilitarisme : le plus grand bonhe ur possible du plus grand nombre possible. Il fonde sur ce principe, non-seulement la morale, mais la science sociale, la politique, la législation, l'économie politique ; il en déduit les conséquences les plus nombreuses et les plus variées. Mais il ne connaît d'autre motif d'action que l'égoïsnie. qui est pour lui à la fois le seul possible et le seul obligatoire.
Mackintosh et James Mill reprennent et développent la théorie de Hartley. Ils établissent, par une analyse psychologique subtile et pénétrante, comment le motif égoïste devient peu à peu désintéressé, et comment, par là. le bonheur d'autrui devient, même sans une volonté expresse d i noire part, nue condition de notre propre bonheur.
St. Mill, mettant à profit les travaux de ses devanciers, défend contre toutes les objections le principe du plus grand bonheur du plus grand nombre, détermine sa véritable signification, met en lumière les sanctions qui le rendent obligatoire, et cherche dans l'analyse du se itiment social de la solidarité la preuve de l'identité que l'homme doit concevoir, de plus en plus évidente, entre son utilité et celle d'autrui. Il montre enfin, par une discussion profonde et originale, que la justice u'est autre chose qu'une partie de l'utilité sociale.
M. Bain fortifie quelques points de la théorie de St. Mill sur la justice. M. H. Spencer rend compte, par l'accumulation héréditaire des expériences d'utilité et par la loi d'évolution, du caractère universel et immuable des principales règles morales. Enfin, M. Darwin prétend faire dériver le sens moral de l'instinct social développé par la sélection naturelle chez quelques espèces d'animaux supérieurs. Il essaie ainsi de combler l'abîme que la moralité semble creuser entre l'homme et la bête. La méthode expérimentale a achevé son œuvre : les mêmes principes et les mêmes lois, dominant à la fois l'histoire naturelle , la science des mœurs et la philosophie de l'histoire, expliquent le progrès régulier des formes de l'existence à travers l'échelle des êtres , l'origine des idées morales , la naissance et le développement des nations.
L'utilitarisme, ainsi perfectionné par le travail incessant des siècles et des plus éminents esprits, peut se résumer en ces trois propositions fondamentales :
L'objet suprême de l'activité humaine, c'est le plus grand bonheur possible du genre humain.
Les actions humaines sont moralement bonnes ou mauvaises, selon qu'elles contribuent à augmenter ce bonheur ou à le diminuer.
Le motif moral est égoïste à l'origine , mais peut, par une série d'associations et de transformations insensibles, devenir complètement désintéressé.
Telle est la doctrine que nous allons discuter. Il est peu de systèmes dont l'histoire présente le spectacle d'un progrès plus régulier et plus constant. Son évolution nous paraît aujourd'hui achevée, et la gloire en revient à peu près exclusivement au génie anglais. Néanmoins elle n'a jamais été tout à fait étrangère dans la patrie de Larochefoucauld et d'Helvétius , et le benthamisme
compte actuellement en France quelques disciples distingués. MM. Wiart i et Courcelle-Seneuil 2, notamment, ont appliqué les principes de l'utilitarisme aux questions sociales, politiques, économiques. — L'essor de l'industrie et du commerce, depuis un demi-siècle, la préoccupation excessive des intérêts matériels, une certaine défiance, souvent peu raisonnée, à l'égard des spéculations métaphysiques , ont favorisé parmi nous le développement de la doctrine de l'utile. L'utilitarisme est, on peut le dire, dans notre air, et s'infiltre, sous mille formes, dans notre sang. Aussi le moment est-il opportun pour le soumettre à la critique, en signaler les vices essentiels et les conséquences grosses de périls.
1 Du principe de la morale envisagée comme science.
2 Etudes sur la science sociale. Voir particulièrement, pour le développement du principe utilitaire, Etude vu, g 4.