CHAPITRE II
Qu'est-ce que le plaisir ? On n'en peut donner une véritable définition. Dire, par exemple, que le plaisir est une émotion agréable, revient à dire que le plaisir est In plaisir. — On ne définit pas ce qui est d'expérience directe et universelle.
Remarquons déjà combien vague et confuse est l'idée que nous pouvons nous faire du plaisir. L'émotion peut être plus ou moins agréable, et le plaisir varier ainsi à l'infini, entre les limites extrêmes de l'indifférence qui le précède et de l'évanouissement qui suit parfois les jouissances trop fortes. Le plaisir n'a en lui-même rien de fixe , il flotte entre le plus et le moins ; il se modifie d'un instant à l'autre , il n'est jamais identique à luimême. Aucune mesure n'existe qui puisse déterminer l'exacte quantité de plaisir que contient une sensation.
Ce n'est pas tout. Le plaisir est un effet, et il dépend de certaines conditions qui peuvent en être considérées comme les causes. Ces conditions sont de deux sortes : ell >s sont internes et externes.
J'appelle conditions externes du plaisir : 1° les objets à l'occasion desquels il se produit ; 2° les modifications et mouvements physiologiques qui suivent l'impression des objets et précèdent la sensation.
Or, ces deux sortes de conditions externes concoure nf
à rendre le plaisir infiniment variable. En effet, sans vouloir reproduire ici la profonde analyse de Platon dans le Théêtète, disons que le flux perpétuel des phénomènes emporte d'un même courant et l'organe sentant et l'objet senti. Le plaisir, effet de causes mobiles, résultante confuse de termes sans fixité , devient toujours , n'est pas. Suspendue entre le néant du passé et celui de l'avenir, concentrée dans l'insaisissable moment du présent, la sensation s'évanouit en quelque sorte sous l'œil de l'analyse , et n'apparaît plus que comme un point mathématique sans grandeur réelle , ou comme une quantité composée d'un nombre infini de zéros.
Mais cette démonstration du Théêtète, toute solide qu'elle est dans son fond , peut sembler un peu abstraite et métaphysique à des hommes épris de la méthode expérimentale. — Ce qu'on accordera du moins, et ce que JBentham a mis particulièrement en lumière , c'est que les conditions physiologiques du plaisir, et par conséquent le plaisir lui-même, varient d'un individu à l'autre et dans le même individu, selon l'âge, le sexe, le tempérament, l'état de maladie ou de santé, etc. Ces causes elles-mêmes sont des effets qui dépendent d'autres causes très nombreuses, très complexes, très variables : le régime , le climat , les circonstances atmosphériques , les saisons, la race, etc. Et comme toutes ces causes ont jusqu'ici échappé à toute détermination expérimentale ; comme nulle science n'est encore parvenue à marquer l'action et l'importance relative de chacune d'elles, j'ai le droit de conclure que l'expérience ne nous donne du plaisir qu'une notion vague, confuse, incertaine, variable, impuissante, par conséquent, à servir de principe à un système de quelque précision.
On objectera peut-être que tous les plaisirs ne dépendent pas des conditions que nous venons d'énumérer.
Ainsi le plaisir qui résulte de la connaissance de la vérité paraît étranger à toutes les modifications de l'organisme. Les plaisirs qu'on appelle intellectuels et moraux n'ont d'autre cause que l'union de l'âme avec certaines réalités intelligibles : la vérité, le bien moral, l'Etre parfait. — Je ne veux pas nier que ces plaisirs ne soient, en quelque manière, plus durables, plus égaux à eux-mêmes que les plaisirs physiques ; mais il n'est nullement prouvé, malgré l'opinion des cartésiens, qu'ils ne dépendent, eux aussi, de conditions physiologiques. Eh quoi ! les divers états du corps ne sont-ils pour rien dans l'amour que nous avons pour la science, pour la vertu, pour Dieu même ? La maladie, le simple malaise, n'alanguissent-ils pas notre ardeur pour le travail de l'esprit, et, par conséquent, le plaisir que nous donnerait la vérité conquise? Pourquoi ces mortifications, ces pénitences, cette discipline rigoureuse imposée au corps, ce soin inquiet des mystiques pour étouffer à leur naissance les moindres exigences de la chair ? N'est-ce pas que, selon l'état de l'organisme, grandit ou décroît le plaisir même d'être uni à Dieu ?
On peut, d'une manière générale, considérer comme certain que toute modification de la sensibilité est liée à quelque modification organique. La science ne peut le prouver dans le détail ; mais l'analogie autorise cette conclusion, et ainsi il reste vrai que tout plaisir, de quelque nature qu'il soit, varie plus ou moins selon les conditions extérieures, infiniment variables elles-mêmes, sans lesquelles il ne se produirait pas.
Une autre conséquence de ce qui précède, c'est que les différentes espèces de plaisirs sont fort nombreuses. Il est peu d'objets dont la présence ou la possession ne puisse émouvoir agréablement la sensibilité. Les moralistes de l'intérêt se sont toujours montrés préoccupés
d'établir une classification complète des plaisirs. Epicure distingue le plaisir en repos et le plaisir en mouvement; Hobbes essaie de dresser la liste des biens, c'est-à-dire des choses qui produisent le plaisir. Hartley, Bentham. M. Bain, présentent, chacun, des, plaisirs et des peines une nomenclature assez compliquée. Aucune de ces classifications ne ressemble à l'autre, et je n'en connais pas encore une qui soit définitivement adoptée par les psychologues et les moralistes. On prévoit déjà combien vague et inconsistante devra être la notion du bonheur, généralisation d'éléments si nombreux, si divers, si variables.
Considérons maintenant les conditions intérieures du plaisir. — La principale, c'est l'activité instinctive el spontanée; ce que Leibnitz appelle la tendance : ce que la psychologie moderne désigne d'un mot pins généralement accepté : le désir.
Il est clair que le plaisir n'est qu'un effet, une conséquence du désir. Le désir existe primitivement au plus intime de l'âme humaine ; il est. selon la définition de Spinosa, l'essence même de l'âme.
Le désir aspire vers son objet d'une aspiration aveugle, irréfléchie ; il ne le connaît pas, ou du moins, s'il le connaît, c'est confusément, et par une sorte d'obscur pressentiment. Ignoti nulla oupido, dit, il est vrai, le poète ; on peut affirmer néanmoins que le premier éveil du désir est antérieur à toute connaissance réfléchie: car connaître qu'une chose est un bien pour la sensibilité, c'est avoir éprouvé quelque plaisir par la possession de cette chose ; et ce plaisir lui-même n'existe et n'est possible que comme satisfaction d'une tendance. Supposez que l'âme n'aspire naturellement à rien : vous détruisez en elle toute activité et, par suite, toute capacité d'être émue, de jouir et de souffrir.
Donc le désir est l'essentielle condition du plaisir. Mais cette activité instinctive, cotte force tendue, comme l'appelaient les stoïciens, qui est le fond même de l'âme, n'a pas toujours la même énergie. Il est d'expérience que nous aspirons vers les choses d'une ardeur inégale, et cette inégalité se manifeste aussi bien d'un individu à l'autre que d'un moment à l'autre de l'existence du même individu. Je sens en moi tantôt tarir et tantôt déborder la source de la vie morale ; hier, mon désir languissant paraissait insensible à la science, à la beauté, à. la vertu même, au plaisir comme à la douleur; aujourd'hui il s'élance à la conquête de tout bien; nul obstacle ne le rebute, nulle jouissance ne le satisfait, nulle souffrance ne l'abat. Chaque jour, chaque heure1, peut-on dire, monte et descend en nous le flot de l'être, et l'activité du désir, se concentrant et s'épanchnnl tour à tour, fait varier à l'infini, par lentes ou brusques alternatives, le plaisir môme dont elle est la condition.
Je n'ai pas à rechercher ici quelles sont les causes dd ces fluctuations. Sans parler de la volonté, dont l'action sur le développement de l'instinct est, pour ainsi Aire, illimitée, nul ne contestera que l'état des organes n'y soit pour beaucoup. L'imagination, l'association des idées, éveillant une foule de souvenirs confus, de vagues espérances, influent aussi puissamment sur le désir, dont elles modifient à chaque instant l'intensité.
De ce que le plaisir est l'effet du désir, il s'ensuit que le plaisir est inséparable de la douleur. La remarque n'est pas nouvelle : déjà Socratc, au dernier jour de sa vie, proposait en souriant d'en faire une fable. Mais si le fait est bien connu. 1'expliration en doit être rappelée.
L'activité instinctive ou désir ne peut s'épancher dans le vide: il faut qu'elle aspire vers quelque objet. Mais cet objet, par cela seul qu'il est désiré, n'est pas actuel-
lement possédé; cette possession est dans l'avenir, non dans le présent; elle est donc probable, non certaine, au sens rigoureux du mot. En tant qu'elle est probable, on espère ; en tant qu'elle n'est que probable, non certaine, on craint. Le désir ne va pas sans l'espérance ; et l'espérance, si bien fondée qu'on la suppose, ne va pas sans la crainte, si faible qu'elle soit. Mais l'espérance est un état agréable de l'âme, un plaisir: la crainte, un état désagréable, une peine. Donc le désir, dès qu'il arrive à prendre conscience de lui-même et aspire vers un objet déterminé, produit dans l'âme une disposition complexe où le plaisir et la peine se mêlent nécessairement.
Supposons le désir satisfait. Un nouveau plaisir se produit, résultat de la possession même. Ce plaisir s'accroît encore par la cessation de la crainte ; mais en même temps il est diminué de tout le plaisir de l'espérance qui s'évanouit. La privation d'un plaisir qu'on a éprouvé est une peine ; c'est donc une peine de ne plus espérer le bien que l'on possède ; et ainsi encore le plaisir de la possession est nécessairement mélangé de quelque souffrance.
Ceci se démontre d'une autre manière encore. L'expérience constate que l'intensité du désir s'accroît d'ordinaire en raison des obstacles qui s'opposent à la possession. Il est vrai que si l'obstacle semble insurmontable, le désir s'affaiblit et finit par disparaître. Ainsi, malgré notre désir de vivre longtemps, nous ne désirons pas vivre un millier d'années. Il est vrai aussi que certains hommes désespèrent de triompher de difficultés qui ne rebutent pas certains autres ; mais alors, ou bien l'imagination grossit les obstacles, ou bien l'objet paraît moins désirable à ceux-là qu'à ceux-ci. La règle que nous avons posée n'en est pas moins exacte dans sa généralité.
L'accomplissement du désir a donc pour essentielle condition la lutte contre l'obstacle. L'intensité du désir fait l'énergie de l'effort, et l'effort, à son tour, avive, exalte le désir. La lutte est à la fois agréable et pénible : agréable, parce qu'elle nous rapproche de l'objet désiré; pénible, parce qu'elle nous fait mesurer toute la puissance de l'obstacle. Et ainsi avec l'ardeur de la lutte croissent le plaisir et la peine dont elle est l'origine. Ici encore, par conséquent, les deux phénomènes nous apparaissent indissolublement unis, condition réciproque, cause et effet l'un de l'autre.
Après la victoire, il semble que le plaisir atteigne son apogée. Fatiguée de l'effort, l'âme se repose dans la possession de l'objet désiré. Mais ce maximum de plaisir n'est et ne peut être qu'un point insaisissable. En effet, ou bien l'objet du désir est de sa nature infini, ou bien il ne l'est pas.
S'il ne l'est pas, l'âme en a vite mesuré l'insuffisance. Elle embrasse son objet d'une amoureuse étreinte ; elle en parcourt en quelque sorte toutes les parties ; mais cet objet est borné : il ne peut remplir la capacité du désir. Ce désir, qui a grandi par l'espérance prolongée et l'âpre lutte contre l'obstacle, aspire maintenant à une satisfaction plus complète; de nouvelles jouissances lui deviennent nécessaires , et dans la possession même il trouve la souffrance, la pauvreté, le vide. La peine de ne pas posséder davantage corrompt le plaisir de la possession ; l'objet perd peu à peu ses charmes ; et, fortifié par une première conquête, irrité par un premier mécompte, le désir, à mesure plus insatiable, va chercher, dans la poursuite de nouveaux biens, des forces nouvelles et de nouveaux désenchantements.
Telle est l'histoire de la sensibilité, quand elle s'obstine à demander aux biens terrestres et passagers des
:;ii. KXAMEN DE LA DOCTRINE UTILITAIRE.
plaisirs qui la remplissent. On dit d'ordinaire que l'habitude éinousse la sensation. Le t'ait n'est qu'à moitié vrai. Le plaisir diminue par la possession prolongée d'un même objet: mais la peine augmente par l'intensité croissante du désir tendant à de nouvelles satisfactions. Néanmoins, telle est l'indissoluble union de ces deux phénomènes, qtie cette peine résultant du mécompte devient en môme temps le plaisir de l'espérance. Le premier biea ne nous a pas contentés, et nous en souffrons : mais cette souffrance est <'ii même temps la jouissance anticipée des biens par lesquels nous aspirons à remplacer celui qui ne nous plaît pins.
L'objet du désir est-il infini/ S'agit-il, par exemple. de la vérité, non d'une vérité particulière, mais de la vérité totale? Alors ce n'est [dus de l'insulïisanci il'1 l'objet que nous souffrons, mais de la nôtre. Chaque nouvel effort, chaque conquête nouvelle, est une nouvelle démonstration de notre impuissance. Le désir a beau s'exalter, il se sent toujours iniiitiinenf éloigné de sou ((lijcl. Sans doute, même partielle et incomplète, la possession ne va pas sans plaisir: elle est d'ailleurs la !■ compense d'un effort : mais ce plaisir à son tour ne va pas sans la peiné que produit l'impossibilité ions les |nurs mieux comprise de parvenir à une possession totale et absolue.
Ainsi, de quelque manière que l'on considère le développement du désir, on le voit enfanter simultanément le plaisir et la peine, e développement même, sans l'obstacle, c'est-à-dire saiis la souffrance, serait impossible; Donc le plaisir et la peine sont deux phénomènes inséparables, ils s'engeridferit réciproquement, ils ne peuvent ni exister ni môme se concevoir l'un sans l'autre.
Dans quelles proportions sont-ils unis 9 Dans des
proportions infiniment variables. Une série de gradations insensibles modifie la grandeur et l'intensité relatives des deux éléments du phénomène total ; et voilà pourquoi, encore, ni le plaisir ni la douleur n'offrent aucun caractère de fixité, de permanence, d'identité, d'un individu à l'autre, et dans le même individu à deux moments différents de sa vie.
Mais le désir n'est pas la seule condition psychologique du plaisir. L'imagination, le souvenir, l'association des idées, la volonté, peuvent encore le faire naître et le modifier de mille manières, soit directement, soit indirectement, par l'intermédiaire du désir même.
L'influence de ces différentes causes sur le désir a déjà été indiquée ; quant à leur action directe sur le plaisir, elle est trop connue pour qu'il soit besoin d'y insister. Qui ignore que l'imagination a ses plaisirs et ses douleurs et peut accroître ou diminuer indéfiniment la vivacité d'un plaisir donné ? Qui ne sait que la mémoire conserve et prolonge les plaisirs, dont le souvenir ne va pas sans une peine ; les peines, qu'on se rappelle rarement sans quelque joie? Le souvenir à son tour peut diminuer, s'évanouir même ; l'association des idées, fortuite ou volontaire, peut le réveiller et le faire surgir à nouveau des profondeurs de l'âme. Il arrive même que cette résurrection le rajeunit ; et la sensibilité, surprise comme au retour d'un ami qu'on croyait perdu, lui trouve des charmes qu'il n'avait pas autrefois. Voilà pourquoi, d'ordinaire, à mesure que nous avançons dans la vie, le passé se colore pour nous de teintes plus brillantes : le souvenir ravivé devient plus délicieux que la possession même de l'objet aimé. Il ne peut la remplacer pourtant ; toujours quelque regret s'y mêle, et s'il perpétue les plaisirs passés, il perpétue aussi la peine de n'eu plus jouir actuellement.
En prenant le plaisir pour point de départ, nous avons montré sa liaison nécessaire avec la peine : il serait facile, en partant de la peine, de faire voir qu'elle n'est jamais sans quelque plaisir. Mémo quand elle semble atteindre les limites des forces humaines, la souffrance, surtout la souffrance morale, flatte en secret notre amour-propre, comme si nous devions à quelque supériorité l'honneur d'avoir attiré sur nous les coups les plus cruels de la fortune.
Grâce aux dieux, mon malheur passe mou espérance,
s'écrie le héros tragique. Il a supporté sans en être brisé tout l'effort du destin; il sait maintenant qu'aucune douleur ne peut plus s'ajouter à la somme de ses douleurs ; et, rassemblant les dernières forces de sa volonté qui chancelle et de sa raison qui s'égare, il trouve une suprême jouissance dans une suprême imprécation.
En résumé , des causes nombreuses , complexes , obscures, inconnues en partie, font naître, développent, altèrent, transforment, anéantissent ou ressuscitent le plaisir; de plus, toujours et partout le plaisir et la peine sont unis l'un à l'autre, sans qu'il soit jamais possible de fixer d'une manière précise dans quelles proportions ils sont mêlés. Donc les notions de plaisir et de peine échappent à toute détermination scientifique et ne peuvent servir de principes à la science des mœurs.
Nous avons étudié le plaisir en lui-même et dans ses origines. Il nous reste à considérer les conditions différentes d'après lesquelles les plaisirs peuvent être comparés les uns aux autres. Cette comparaison est le principe du calcul utilitaire, auquel Bentham a prétendu donner une rigueur presque mathématique.
Selon Bentham, on doit tenir compte, dans la comparaison des plaisirs, de sept conditions. Nous n'examine-
rons que les principales, qui sont : 1° l'intensité, 2° la durée, 3° la certitude, 4° la proximité.
Supposons deux plaisirs égaux en certitude, en proximité, en durée. Le plus intense sera plaisir à un plus haut degré que l'autre, et devra de préférence être recherché.
Mais d'abord on ne peut établir une comparaison entre deux termes que si ces deux termes ont une certaine fixité. Si, comme nous l'avons vu, l'intensité du plaisir est indéfiniment et incessamment variable, nulle comparaison n'est possible.
Soit par exemple le plaisir que cause la recherche du vrai. Au début de l'étude d'une science, ce plaisir est ordinairement très faible ; plus tard, les conquêtes successives accomplies dans le champ de la vérité, l'habitude qui fait du travail une nécessité, diminuent chaque jour la peine de l'effort, rendent plus fréquentes et plus vives les jouissances du savant. Quel moment choisirat-on pour faire la comparaison de ce plaisir avec un autre ? Le prendra-t-on à son plus bas degré, alors que l'intelligence lutte douloureusement contre sa propre impuissance et la difficulté des choses qu'elle aspire à connaître? Attcndra-t-on, au contraire, qu'il ait atteint son plus haut développement ? En ce cas, la comparaison risque fort d'être ajournée jusqu'à l'époque de la maturité , peut-être de la vieillesse ; et il arrivera qu'à ce moment, des plaisirs, autrefois plus vifs, n'auront plus sur l'âme qu'une prise languissante, ou n'auront laissé d'autres traces de leur passage qu'un souvenir désenchanté.
Admettons pourtant qu'on puisse déterminer, soit par la conscience, soit par la mémoire, soit par l'imagination , le degré exact de vivacité de chaque plaisir : nous n'en serons guère plus avancés.
En effet, on ne peut comparer que des choses de même nature ; or, les sources de plaisir sont très nombreuses, très diverses : L'ivresse cause un plaisir, la connaissance de la vérité en procure un autre : je serais fort embarrassé de dire lequel des deux l'emporte en intensité ; car je ne vois aucune commune mesure, aucun rapport, même éloigné, entre ces deux termes.
Serons-nous plus heureux en ce qui concerne la durée? — Mais rien n'est moins facile que de déterminer la durée relative des plaisirs avec quelque précision.
Pris en lui-même, le plaisir, nous l'avons vu, ne dure que l'instant insaisissable de la sensation présente. A rigoureusement parler, ce qui dure, c'est une série de plaisirs successifs. Ainsi , quand je bois une liqueur agréable, chaque particule produit sur mon palais une impression qui devient la cause d'un plaisir. Le plaisir total que cause la liqueur est donc fort complexe, et c'est à cette seule condition qu'il a de la durée.
Cette durée, il est vrai, je puis assez facilement la mesurer : mais il n'en sera plus de même s'il s'agit d'un de ces plaisirs qui ne sont pas provoqués par l'action passagère d'un objet extérieur sur les organes. Combien de temps, par exemple, dure le plaisir que donne la connaissance d'une vérité particulière ? Combien celui de l'ambition satisfaite ? Nul ne peut le dire : car , en raison même de leur durée plus grande, ces plaisirs, d'ordinaire, s'affaiblissent peu à peu : bientôt, ils deviennent, pour ainsi dire, des habitudes; ils subsistent, comme conditions d'un certain état permanent de rame. mais ils n'affectent plus la conscience d'une émotion spéciale et déterminée. Pour être éprouvés à nouveau, il faudrait que l'âme se sentît menacée de perdre l'objet qui les produit ; la crainte de la privation réveille alors, par c^ntrasto. toute la jouissance de la possession.
C'est surtout au mordent où il se voit près de tomber en disgrâce que l'ambitieux aime le pouvoir; mais il n'a certes pas eu une perception distincte de son plaisir tout le temps qu'il a cru sa position assurée.
Il est donc fort difficile, sinon impossible, d'apprécier la durée de tels plaisirs. La vivacité primitive de l'émotion passe par des gradations insensibles, et l'observation la plus scrupuleuse no parviendrait pas à saisir le point précis où ils cessent de produire une impression de quelque énergie. On peut affirmer qu'ils durent plus que les plaisirs des sens ; mais qui dira si le plaisir de la science, par exemple, dure plus ou moins que celui de la vertu ?
Des considérations analogues vont nous montrer qu'on ne peut déterminer davantage ni la certitude ni la proximité des plaisirs. — Qu'est-ce qu'un plaisir certain? C'est un plaisir dont la jouissance, quoique future, est assurée. Rigoureusement, aucun plaisir n'est certain, puisque l'avenir ne nous appartient pas ; dans la pratique, l'extrême probabilité vaut la certitude. Mais supposons le cas où la probabilité est médiocre ou faible: dès lors le calcul laisse une grande place à l'erreur. Ces chances d'erreur sont encore augmentées par l'influence décevante de la passion. En effet, j'imagine un bien dans l'avenir: je le désire ardemment ; j^espère l'obtenir, mais mon espérance rencontre devant elle beaucoup d'obstacles. N'cst-il pas vrai que plus le désir sera violent, et plus je serai disposé à ne pas voir le nombre et la grandeur des difficultés? Dira-t-on que pour déterminer avec précision la certitude du plaisir, il faut se mettre en garde contre ces illusions du désir? Je réponds que ces illusions sont nécessaires et que, pour s'en garantir, il faudrait que le désir fût réellement moins intense, que l'objet parût moins désirable.
et moindre le plaisir qu'on espère de sa possession. Mais cela est contradictoire ; car si on estime le plaisir moindre, on ne raisonne plus exactement dans l'hypothèse du plaisir dont il s'agit d'apprécier la certitude. — De deux choses l'une : ou le plaisir paraît désirable, ou il ne le paraît pas : s'il le paraît, vous aurez beau faire, la passion troublera la clairvoyance de l' entendement qui calcule : s'il ne le paraît pas, ce n'est plus un plaisir, et votre calcul n'a plus d'objet.
Qu'on y réfléchisse : on veut d'une part que l'homme se rende un compte rigoureux de toutes les chances favorables ou défavorables à la satisfaction de ses désirs ; on veut d'autre part qu'il entretienne et développe soigneusement en lui cette faculté du désir, puisque le plaisir est le bien, et que le plaisir n'est que le désir satisfait. Est-il possible que l'habitude de calculer n'affaiblisse pas la capacité de jouir? N'est-ce pas une vérité banale en psychologie que la réflexion et la passion sont en rapport inverse l'une de l'autre? N'est-ce pas pour avoir été parfaits calculateurs des plaisirs et des peines que les épicuriens en sont venus à une apathie qui est la négation du plaisir même, et ont rêvé dans le néant la suprême félicité ?
Le même raisonnement démontre , sans qu'il soit besoin d'insister, que la proximité du plaisir est indéterminable. L'intensité du désir rapproche pour nous le moment de la jouissance espérée ; et la raison, là où la passion domine, n'est pas meilleur juge de la proximité que de la certitude .
J'ajoute, en ce qui regard-1 cette proximité des plaisirs, que l'intelligence la plus épurée, la plus affranchie de toute influence passionnée, en est réduite, comme en ce qni touche la certitude, à des conjectures plus ou moins probables. L'étude d'une science me semble aride : j'ai
lieu d'espérer qu'il en sera plus tard autrement. Quand ? je ne puis le dire. Que de circonstances infiniment diverses peuvent hâter ou retarder ce moment! Et d'un homme à l'autre , de combien de circonstances , plus nombreuses et plus diverses encore, dépend le résultat !
La démonstration précédente devient plus évidente si l'on considère le plaisir dans son rapport avec la peine. L'une des règles les plus importantes du calcul utilitaire consiste à subir une peine immédiat:, mais faible, pour un plaisir futur, mais certain et plus vif. Je dis que dans ce cas il est impossible que la présence de la peine ne la fasse pas paraître plus forte, et qu'elle n'affaiblisse d'autant la proximité, la certitude et la vivacité du plaisir. — Voici au contraire un plaisir actuel et vif : seulement, il doit être suivi d'une peine certaine et plus vive, mais éloignée. Je dis de même qu'il est impossible que le plaisir ne paraisse pas plus grand, parce qu'il est présent ; la peine moins vive et moins certaine, parce qu'elle est lointaine. Supposer le contraire dans les deux cas qui viennent d'être indiqués, c'est supposer que l'homme est affranchi de toute passion, de tout désir ; qu'il est par conséquent indifférent au plaisir comme à la peine.
On voit clairement que la proximité et la certitude des plaisirs et des peines, rebelles à toute détermination, ne peuvent en aucune manière devenir les éléments d'un calcul de quelque précision. Mais ce n'est pas tout. Je considère à la fois les quatre qualités d'intensité, de durée, de certitude, de proximité ; je suppose qu'elles appartiennent inégalement aux plaisirs et aux peines, et je demande à laquelle ou auxquelles je devrai accorder le plus de valeur dans mes calculs. Cette jouissance est plus vive, mais elle est passagère; cette autre est durable, mais languissante ; une troisième est durable, suffisam-
ment intense, mais elle est incertaine ou éloignée; une quatrième enfin, vive et certaine, peut être suivie d'une peine incertain!' et éloignée, mais [dus vive. Encore une fois, auxquels de ces attributs donner la préférence? Combien chacun pèse-t-il mis en balance avec les autres? Gomment décider au milieu de cette inextricable multitude de plaisirs et de peines, aux qualités diverses, souvent contraires? La seule conclusion logique, n'est-ce pas qu'il faut ou s'abstenir ou s'abandonner ai hagard?
La grand' erreur des utilitaires et de Bentham eu particulier, c'est de considérer les plaisirs et les peines comme des quantités iixes. coimnonsurables, ayant une valeur déterminée. La réfutation de cette erreur établit l'impossibilité du calcul utilitaire ; car tout calcul suppose la tixité des éléments sur lesquels il opère. — Dira-t-on que ce calcul n'est, après tout, qu'approximatif ; que chacun dans la pratique le fait pour soi-même et le i'ail ordinairement bien? — Maie, repondrai-je, votre morale utilitaire promettait de nous donner des règles précises de conduite; et c'est par là qu'elle se flattait d'en finir avec les affirmations vagues, personnelles, tranchantes, d'un prétendu sens moral ; si l'on doit se borner à l'empirisme grossier du vulgaire, renonçons une l'ois pour toutes à la science. On parle de l'expérience, on fait profession de s'en rapportera elle seule; et quand j'essaie par l'expérience et l'analyse de déterminer les éléments du calcul utilitaire, ces éléments glissent et se dérobent: mon esprit se perd au milieu d'une confusion mobile et changeante à l'infini.
Aussi M. St. Mill est-il peu satisfait de la manière dont Bentham et ses disciples apprécient la supériorité relative des plaisirs et des peines.
Rappelons les propres paroles de St. Mill : « Là où la ilieorie des utilitaires est msuiiisante. c'est quand ils
essaient de déterminer les causes de supériorité de certains plaisirs sur certains autres. Ils invoquent la durée, la sûreté dans la possession, le peu de frais de l'acquisition, etc., toutes circonstances extérieures. Mais pourquoi ne pas reconnaître qu'il y a des plaisirs qui sont spécifiquement (in kindj plus désirables et plus précieux que d'autres ? L'estimation des plaisirs n'est pas seulement une question de quantité, mais encore de qualité. »
Voilà certes une modification très importante et très heureuse apportée par St. Mill à la doctrine utilitaire. Mais comment reconnaître cet te supériorité de certains plaisirs à L'égard de certains autres? Quel sera le principe do mesure et d'appréciation?— St. Mill, trop fidèle à la méthode expérimentale, répond ainsi: « Lorsque ceux qui ont fait avec compétence l'expérience de deux plaisirs placent l'un des deux si fort au-dessus de l'autre, qu'ils le préfèrent même en sachant qu'ils ne peuvent l'obtenir sans une grande sonum de peine ; si leurs dispositions sont telles qu'ils ne consentiraient à l'abandonner pour aucune quantité, quelle qu'elle soit, d'un autre plaisir dont leur nature serait capable, on est en droit de reconnaître à ce plaisir préféré une supériorité absolue de qualité. »
En réalité, St. Mill nous propose à la fois deux principes d'appréciation : notre propre expérience et celle de nos semblables. Discutons-les tous les deux séparément.
Pour décider si le plaisir de la tempérance, par exemple, est spécifiquement supérieur à celui de la gourmandise, je dois faire l'expérience de l'un et de l'autre. L'expérience faite, si je m'aperçois que je renoncerais volontiers à toutes les jouissances que la gourmandise procure pour acquérir ou conserver les joies pures de la tempérance; si pour jouir de celles-ci je me sens dis-
posé intérieurement à affronter toutes les peines, toutes les fatigues, toutes les privations, je reconnais au plaisir de la tempérance une supériorité absolue.
Voilà une singulière morale ! Pour connaître la vertu, il faudra préalablement faire l'apprentissage du vice! Je me livrerai pendant un temps plus ou moins long aux excès de toute sorte, quitte à faire ensuite l'épreuve contraire! Je passerai, comme Alcibiade, des délices des satrapes au brouet noir de Lacédémone! Suis-je assez imprudent pour tenter l'expérience? Je risque fort de trouver dans l'intempérance un charme vainqueur, dans l'abstinence une austérité rebutante. L'attrait de la vertu ne se fait sentir qu'à la longue ; celui du vice est au contraire dans toute sa force au commencement. C'est nn adage de prudence vulgaire qu'il faut éviter la tentation si l'on n'y veut succomber ; et voilà qu'on me recommande de céder à la tentation fous prétexte de me faire goûter par une épreuve contradictoire les douceurs infinies d'une lutte victorieuse contre les entraînements de l'instinct!
On dira qu'une expérience directe est inutile et dangereuse; qu'il suffira de se représenter en imagination certains plaisirs pour juger par comparaison de leur infériorité à l'égard de certains autres qu'on aura déjà goûtés. Je n'ai pas besoin de me plonger dans la débauche; je n'ai qu'à me mettre par la pensée à la place d'un débauché pour connaître à plein la misère et la tristesse de ses joies. — Je réponds que ce moyen serait encore pire que le précédent ; car l'imagination entoure souvent de je ne sais quel prestige les plaisirs inconnus. Mieux vaudrait encore, malgré ses périls, une expérience complète -. on pourrait espérer au moins que l'on se guérirait peu à peu des voluptés inférieures par le désenchantement et le dégoût.
Platon, dans la République, agitait déjà la question de savoir s'il est nécessaire do faire l'expérience du vice pour connaître son contraire la vertu, et il pensait avec raison qu'un tel emploi de la méthode expérimentale est ici tout à fait déplacé. Le bien moral se manifeste à la conscience, comme la vérité absolue à l'entendement, dans une intuition directe, immédiate, supérieure à toute expérience , et il manifeste du même coup le mal qui lui est opposé.
Reste , comme principe d'appréciation des plaisirs, non plus l'expérience personnelle, mais celle d'autrui. Selon St. Mill, en cas d'hésitation, je dois m'en rapporter à l'opinion de la majorité des juges compétents. Mais c'est tourner dans un cercle vicieux ; car d'après quel principe apprécicrai-je la compétence des juges? Evidemment, d'après un principe qui me dispenserait, si je le connaissais, d'avoir recours à leur décision. — Faudrat-il suivre l'avis de la majorité? Mais le suffrage universel semble peu de mise en ces matières, et d'ailleurs, la difficulté serait de le consulter ; or, je ne sais rien qui échappe plus à toute détermination scientifique que ce qu'on appelle le consentement du genre humain. — J'admets que l'opinion de la majorité soit connue : je vois que la plupart des hommes suivent une conduite différente de celle qu'ils recommandent et qu'ils approuvent chez autrui. On préfère, en paroles, la science à la richesse, la vertu à la science , et, de tout temps, le flot du vulgaire s'est précipité avec fureur à la conquête de la richesse, source de presque tous les plaisirs des sens. La vérité, la vertu, n'ont eu et n'ont encore que de rares adorateurs, et les hommages que rendent à ceux-ci ceux qui ne les imitent pas pourraient bien parfois sembler empreints de quelque ironique compassion. — Il faut suivre, me dit-on, ceux qui ont fait la double
expérience des plaisirs nobles et des plaisirs bas ; car eux seuls connaissent les deux côtés de la question. — Soit ; mais ici encore, que les opinions sont partagées ! Les uns, esprits cultivés et délicats, de mœurs aimables et faciles, véritables enfants gâtés du genre humain, qui les écoute toujours avec une indulgente faiblesse, me disent que tous les plaisirs de la science ne valent pas ceux de l'amour; c'est Aristippe, c'est Anacréon, c'est Horace, ce sont presque tous les poètes de tous les temps. Je ne puis pourtant les accuser de manquer d'intelligence et d'ignorer les joies qu'elle procure. D'autres, très austères en paroles, donnent tout haut la préférence à la science, à la vertu, et tout bas à la volupté ; que croirai-je, de la doctrine ou de la conduite d'un Arcésilas, d'un Sénèque? Mo voilà bien perplexe, d'autant plus que si j'en viens ainsi à consulter les autres, c'est que mon attachement aux austères plaisirs de la science ou de la vertu n'est pas bien solide. Délibérer, comparer, consulter, en pareil cas, est mauvais signe : c'est désirer sa propre défaite, c'est être déjà vaincu. Et je ne manquerai pas d'excellentes raisons pour justifier mon choix, s'il est secrètement conforme aux tendances inférieures de ma nature : je dirai que ceux qui le condamnent sont des hypocrites ou les esclaves de quelque préjugé ; ou encore des gens qu'un tempérament froid, lymphatique, rend indifférents aux plaisirs sensuels et porte sans effort vers ceux de l'intelligence ou de la moralité.
Il est remarquable qu'après avoir posé en principe que les plaisirs doivent être appréciés au point de vue de la qualité ou supériorité intrinsèque, et non pas seulement au point de vue de la quantité, St. Mill en revienne purement et simplement à la considération de la quantité. Qu'est-ce en effet que l'opinion de la majorité des juges compétents ? C'est l'opinion d'un certain nombre
de personnes opposée à celle d'un certain autre nombre plus petit. C'est donc toujours une question de quantité '.
J'accorde néanmoins à St. Mill qu'il y a des plaisirs qui sont en eux-mêmes et spécifiquement supérieurs à d'autres, et doivent être recherchés de préférence ; mais pourquoi ? C'est que ces plaisirs résultent de la satisfaction des tendances supérieures de notre nature. Et comment savons- nous que certaines tendances sont supérieures à d'autres ? C'est par un sentiment intime qui nous avertit qu'indépendamment de toute conséquence, l'homme devient meilleur , plus parfait, en développant certains désirs ou certaines facultés. Ce sentiment implique un jugement nécessaire à priori, lequel à son tour enferme l'idée du parfait. Une telle idée ne peut être donnée par l'expérience.
Il est donc très vrai que l'homme doit rechercher les plaisirs les plus élevés, si l'on entend par là qu'il doit développer les plus hautes tendances de son être. Mais ce principe n'est plus celui de l'utilitarisme ; il lui est même absolument opposé , puisqu'il suppose l'idée rationnelle du parfait. Une hiérarchie de tendances et de plaisirs, fondée sur la notion de perfection, est en contradiction formelle avec l'esprit et les procédés de la 'méthode expérimentale. De là la nécessité de plus en plus évidente do la méthode intuitive ou rationnelle dont nous aurons plus tard à parler.
1 Voir aussi, pour la discussion de cette théorie de St. Mill , le beau livre de M. Janet, la Morale, 1. I, en. i, p. 15 el seq. (Paris, Delagrave, 1874.)