CHAPITRE VIII
On a reproché à Bentham de n'avoir parlé nulle part de l'obligation. Bentham aurait répondu que pour lui obligation et sanction c'est la même chose. St. Mill fait la même confusion. Cette confusion est nécessaire dans la doctrine utilitaire et fournit en même temps un argument contre elle.
Quand on n'admet pas que le principe moral soit par lui-même absolu et à priori, et qu'il soit donné par une intuition immédiate de la raison; quand on fait du bonheur individuel ou général le but suprême de la volonté, on ne peut chercher l'obligation morale ailleurs que dans les motifs qui sollicitent la sensibilité. Ces motifs ne peuvent être eux-mêmes que les plaisirs ou les peines, le bonheur ou le malheur qui résultent de l'accomplissement ou de la violation de la loi. En d'autres termes, l'obligation se confond avec la sanction.
Il en est tout autrement dans la doctrine rationnelle. Le principe de perfection étant la raison pratique, l'obligation est son essence, sa nature même. L'obligation existe, absolue, indépendante de toutes les préférences ou répugnances de la sensibilité. Dût le malheur éternel résulter pour l'homme de l'accomplissement do la loi,
il n'en serait pas moins tenu de lui obéir. Dans la morale utilitaire, l'obligation découle, en grande partie, de la sanction ; dans la morale rationnelle, elle lui est antérieure et pourrait s'en passer.
Si donc il était prouvé que les sanctions proposées par le système utilitaire sont insuffisantes, c'en serait fait du caractère obligatoire du principe utilitaire ; c'en serait fait , on peut le dire , du système tout entier ; mais si l'insuffisance des sanctions de la morale rationnelle était établie , la doctrine n'en serait peut-être pas irrémédiablement compromise, et son principe resterait encore debout.
On pourrait même dire que la doctrine rationnelle serait fausse, si la sanction apparaissait toujours avec certitude à l'agent moral, et suivait de trop près la détermination ; car alors le caractère désintéressé du devoir s'évanouirait ; l'homme ne ferait plus le bien qu'en vue de la récompense, n'éviterait plus le mal que par crainte de la punition.
Je ne vois pas que jusqu'à Bentham les moralistes de l'intérêt aient présenté une théorie originale et complète des sanctions. Mais Bentham, pour qui la morale n'est qu'une simple préface de la législation, et qui ne voit guère l'homme que par le dehors, dit quelques mots à peine de la sanction intérieure, et insiste, au contraire, longuement sur les sanctions extérieures, excepté sur la sanction religieuse, à laquelle la prudence utilitaire ne peut pas trop se fier.
Montrons rapidement combien sont précaires les sanctions sur lesquelles Bentham compte le plus.
On range généralement parmi les sanctions extérieures de la morale la santé , la longévité, fruits d'une conduite vertueuse ; les maladies, une mort précoce, résultats des excès. — La morale rationnelle n'hésite pas à
reconnaître l'insuffisance et l'incertitude de ces sanctions, auxquelles la morale utilitaire serait tentée d'accorder une importance exagérée. Il n'en peut être autrement. Ceux, en effet, qui proposent à l'homme la perfection comme but suprême de son activité ne font pas ordinairement grand état des dispositions de l'organisme; ils tombent volontiers dans ce mépris excessif du corps que professent les mystiques. Ceux, au contraire, pour qui la recherche du bonheur doit être la règle de la volonté, témoignent de la plus vive sollicitude pour ces deux grandes conditions de tout bonheur humain : se bien porter, vivre longtemps. Or, à en croire Bentham, la vertu assure presque toujours à l'homme une bonne santé et une longue vie ; mais on sait que les égoïstes s'entendent mieux que personne à conserver l'une et à prolonger l'autre ; et ainsi, selon la logique du système de Bentham, le meilleur moyen d'obtenir ces récompenses de la vertu, ce serait d'être un parfait égoïste. Donnez à un homme un tempérament robuste; que d'excès ne pourra-t-il pas se permettre impunément ? Enseignez-lui l'art de ménager ses jouissances, de savourer la volupté à doses modérées et régulières ; débarrassez-le du souci d'une famille ; faites que ses amis aient le moins possible besoin de ses services, ou qu'il puisse leur être utile sans trop se déranger ; affranchissez-le, par le précieux antidote de l'indifférence, des émotions violentes ; faites-le naître au sein de la richesse et dans un pays où le despotisme séculaire dispense les citoyens des préoccupations de la politique et de la crainte des révolutions : pourquoi cet homme ne vivraitil pas sans maladies, comme Fontenelle, jusqu'à cent ans ? Enfermez, au contraire, une âme ardente dans un corps débile, pour lequel les moindres plaisirs soient meurtriers; ajoutez par surcroît les soucis d'une famille
THÉORIE DES SANCTIONS DANS LA MORALE UTILITAmE. 467
à nourrir, les fatigues d'un labeur écrasant ; brisez en pleine jeunesse cette santé déjà frêle, et terminez cette courte vie par une mort lente et rigoureuse ; lequel de ces deux hommes a eu plus de mérite moral ? lequel a été plus heureux?
L'estime et le mépris des hommes ; tous les avantages mondains qui résultent d'une bonne réputation, la fortune, les honneurs; tous les désavantages qu'entraîne une réputation mauvaise, l'ignominie, la ruine peutêtre ; voilà par excellence la sanction utilitaire. Bentham se montre partout très préoccupé de mettre la sanction de l'opinion publique en parfait accord avec les prescriptions de la morale. C'est par l'éducation qu'on y parviendra. Faire en sorte que les hommes n'estiment plus que ce qui est conforme au bien général et ne méprisent plus que ce qui lui est contraire, tel est le but que législateurs et moralistes doivent se proposer. — Nous ferons à Bentham plusieurs objections.
D'abord, l'état social qu'appellent ses vœux est loin, aujourd'hui même, d'être réalisé. Jusqu'ici donc cette sanction s'est trouvée fort insuffisante. Elle le sera sans doute encore pendant longtemps. Or, il serait difficile de comprendre quelle pourrait être l'autorité du principe utilitaire, s'il n'était assuré d'une sanction que dans un avenir indéterminé.
J'admets ensuite que l'opinion publique soit toujours éclairée et toujours honnête. Que pourrait-elle juger, glorifier ou flétrir? Go qu'elle pourrait connaître, à savoir les actes extérieurs et leurs résultats. Quant aux intentions, elles lui échappent, ou elle ne peut les connaître que par conjecture. Or, nous n'avons pas à prouver ici à nouveau que l'intention seule donne aux actes le caractère de la moralité. J'ajoute que l'opinion publique n'aura jamais de prises véritables sur les actions qui restent
4 fis EXAMEN DE LA DOCTRINE UTILITAIRE.
ignorées au dehors du foyer domestique. Bentham compte, il est vrai, sur la presse pour faire pénétrer la sanction de l'opinion dans les plus basses comme dans les plus hautes sphères ; mais Bentham méconnaît ici les nécessités de l'intérêt général. Installée au sein de la vie privée, l'opinion publique deviendrait facilement de l'espionnage ; il est contraire à la liberté et au maintien des relations sociales que chacun ait le droit de connaître et de juger dans tous ses détails la conduite de son voisin.
Enfin , en admettant que l'opinion publique puisse connaître et juger avec équité tous les actes qui ont un caractère moral, elle ne dispose par elle-même que de deiLx sanctions . le blâme et l'éloge. Mais il est des hommes dont la perversité cynique s'inquiète assez peu du mépris. Pourvu crue le code ne puisse les atteindre, ils se font de l'impudence une sorte de point d'honneur. Presque toujours ils finissent par triompher du dégoût qu'ils inspirent. Chacun est trop occupé de ses propres affaires pour persévérer longtemps dans ses sentiments à l'égard d'un malhonnête homme. Le temps efface bien des choses ; il suffit parfois de changer de ville ou de fain i une absence de quelques années pour laver la réputation la plus souillée.
On voit par là combien sont précaires et incertaines les sanctions de l'opinion. — Dira-t-on que par le jeu des forces sociales et par les conséquences nécessaires que Les actes laissent après eux. l'homme vertueux trouve ici-bas une suffisante récompense, le méchant une punition suffisante? C'est là une thèse chère aux utilitaires. Ils soutiennent que dès maintenant il en est presque toujours ainsi et qu'un arrangement meilleur des conditions sociales rendra dans l'avenir cette sanction inévitable. On s'apercevra de plus en plus que la probité est
un capital ; on reconnaîtra l'avantage d'être honnête et bienveillant ; on comprendra enfin que la vertu est le plus court chemin vers le bien-être et la fortune ; que le vice conduit à la misère et à la ruine. L'intérêt fera ce <[iie les préceptes de la religion et les déclamations des moralistes ont été de tout temps dans' l'impuissance de réaliser.
Ainsi il suffit de laisser une action produire tout ce qu'elle porte en germe ; vertueuse, elle enfantera le bonheur ; vicieuse, le malheur; un lien invincible enchaîne la peine à la faute :
Rarô antecedentem scelestum Deseruit pede pœna claudo.
Contre cette théorie de la récompense et de l'expiation les objections se pressent. Je me bornerai à quelques remarques.
1 . Malgré l'autorité des poètes et des philosophes de tous les temps, on doit reconnaître que jusqu'ici les conditions sociales n'ont pas été en harmonie parfaite avec les exigences d'une sanction morale. Ni le bonheur (j'entends le bonheur terrestre) n'a toujours été pour les justes, ni le malheur pour les méchants. Or il m'importe peu que mes successeurs sur la terre jouissent d'un ordre de choses plus équitable; si je suis victime, j'ai droit de me plaindre. Quelle longue suite, à travers les siècles , d'injustices non expiées , de vertus martyres, de crimes triomphants! Ma raison s'indigne et mon cœur saigne au spectacle immoral que l'histoire étale. D'incertaines espérances ne me consolent ni du passé ni du présent. Si les utilitaires ont la prétention d'avoir une morale, qu'ils m'expliquent où a étéjusqu'ici, où est encore en ce moment la sanction. S'ils ne le peuvent ou s'ils n'ont à m'olï'rir que leurs rêves pour
l'avenir, qu'ils cessent de chercher dans les conséquences des actes libres en ce monde une sanction suffisante de la moralité.
2. J'ajoute que ces conséquences peuvent être fort lointaines et ne plus atteindre celui-là seul qui doit porter la responsabilité. L'enchaînement des faits historiques qu'on invoque ne prouve rien. Je vois bien les tyrans souvent punis de leurs excès i et, suivant un mot célèbre, le despotisme tempéré par l'assassinat; mais on ne me montre pas tous les malfaiteurs, couronnés ou non, qui ont joui jusqu'au bout du fruit de leurs crimes et ont légué à leurs successeurs le soin de l'expiation. Sylla meurt tranquille dans son lit ; Louis XVI paie pour Louis XV, et plus souvent les peuples paient pour les rois. Enfin une dernière question resterait sans réponse : l'expiation, fùt-elb personnelle, est-elle toujours suffisante ? Une nuit d'insomnie après le meurtre de sa mère , un coup d'épée pour toute une vie d'horreurs, et voilà Néron quitte envers l'éternelle justice!
Il ne semble donc pas qu'en ce qui concerne les sanctions extérieures, sur lesquelles Bentham insiste particulièrement, la doctrine utilitaire soit satisfaisante. Mais St. Mill, ramenant la question sur le terrain psychologique, considère surtout la sanction intérieure. Nous avons déjà examiné sa doctrine en parlant de l'identité du bonheur particulier et du bonheur général ; nous devons la reprendre ici au point de vue de la sanction.
La conscience, on s'en souvient, est, selon St. Mill, un sentiment assez complexe, formé de plusieurs sentiments simples auxquels il faut faire violence pour agir contrairement à la loi du devoir. Ce sentiment n'est pas
1 V. Social statics, p. 484.
attaché au bien moral par une disposition naturelle et innée ; il est d'abord à peine perceptible dans l'homme , mais il peut recevoir une très grande force par l'éducation. L'éducation peut en outre lui imprimer une direction particulière et l'associer à certaines idées d'une manière indissoluble. L'une de ces idées peut être celle de l'utilité générale. L'association une fois formée, tout concourt à la rendre de plus en plus étroite. Notre propre expérience, d'abord, nous montre que nous ne pouvons séparer notre bonheur de celui de nos semblables; le sentiment social nous met chaque jour dans une impossibilité plus grande de concevoir que ce qui nous rend heureux puisse nuire aux autres hommes, et que ce qui les rend heureux puisse nous être vraiment nuisible. De plus, chacun a le plus grand intérêt à développer, à fortifier chez autrui cette conviction ; car fussions-nous peu disposés à travailler nous-mêmes au bien de tous, il nous importe grandement que les autres se croient obligés de travailler à notre propre bien. Et ainsi, l'éducation, l'opinion, toutes les influences au milieu desquelles nous nous développons, et qui sont si puissantes, nous font trouver un plaisir croissant à contribuer au bonheur du plus grand nombre , une peine croissante à agir contrairement à cette loi.
Cette théorie est bien supérieure à celle de Bentham, puisqu'elle place la sanction morale dans l'agent luimême et non en dehors de lui; il semble donc que la récompense et la punition suivent immédiatement et nécessairement l'acte vertueux ou pervers, et soient en rapport exact avec le mérite ou le démérite. Nous croyons cependant que l'on peut reproduire contre St. Mill une des objections que nous avons faites à son prédécesseur.
En effet, la sanction que propose St. Mill ne pourrait
être efficace qu'à la condition que le progrès social eût donné une très grande puissance et une très grande délicatesse au sentiment qu'il appelle conscience. Il est clair que là où la solidarité des intérêts est à peine sentie , l'homme cherchera son bonheur égoïste sans nul souci du bonheur des autres, et, s'il le faut, au détriment de l'utilité générale ; et sa conscience ne pourra lui faire aucun reproche s'il est vrai qu'elle ne se développe que sous l'influence de conditions sociales qui, par hypothèse, n'existent pas encore. Il s'ensuit que, si la sanction que propose ici St. Mill existait seule, il faudrait regarder, non-seulement comme impunies, mais encore comme innocentes , toutes les mauvaises actions accomplies dans les pays et dans les temps où l'état social, trop imparfait, n'a pu faire naître le sentiment de solidarité. Et cette conséquence, je ne serais pas étonné que St. Mill l'acceptât. L'école positiviste, à laquelle il se rattache par tant de côtés, professe une sorte de fatalisme historique qui se contente d'expliquer sans les condamner tous les grands crimes d'autrefois. Pour elle , il est d'un esprit médiocre de s'indigner contre des coupables qui le furent nécessairement, puisqu'ils ne purent éprouver les sentiments qui nous préservent aujourd'hui d'être coupables comme eux. Rien n'est moins scientifique que de déclamer contre la cruauté d'un Tibère, d'un Caligula, d'un Tamerlan ; ils ont été ce qu'ils ont pu et dû être, étant donné le pays. Tépoque et le milieu social où chacun d'eux a vécu. Plus on comprend le passé, plus on l'absout.
— Sans entrer dans l'examen approfondi de cette doctrine, je me contenterai d'observer qu'elle choque vivement le sentiment de justice que nous portons en nous ; et c'est déjà une assez grave présomption contre la théorie de la sanction morale de St. Mill, que de sem-
blables conséquences en puissent être tirées rigoureusement. J'observerai, déplus, que les sentiments de la conscience, entendus comme le fait St. Mill, ne s'appliqueraient véritablement qu'à notre conduite envers nos semblables. En effet, j'admets comme démontré que le progrès développe de plus en plus parmi les hommes la conviction que le bonheur de chacun ne peut se séparer de celui des autres, et qu'ainsi nous en arrivions peu à peu à l'impossibilité de nuire volontairement à autrui sans faire une violence douloureuse aux plus délicates susceptibilités de notre nature morale ; mais si notre conduite ne regarde que nous-mêmes, que deviendra l'efficacité de la sanction? Nous l'avons déjà dit : certains vices élégants, fruits de la civilisation, peuvent sembler avoir une utilité générale ; ils contribuent à polir les mœurs , ils favorisent l'épanouissement des arts, du commerce, de l'industrie : ils font naître chez ceux qui s'y abandonnent je ne sais quelle bienveillance, plus séduisante parfois que celle de la vertu. Comment la conscience, si elle n'est autre chose que le sentiment social, n'approuverait-elle pas une conduite si peu contraire au bien public ?
J'ajoute que St. Mill me paraît exagérer singulièrement l'influence que l'éducation et. les arrangements sociaux peuvent avoir sur la formation de la conscience. Il semble, à l'en croire, que ces causes, tout extérieures, doivent un jour façonner de telle manière l'individu, qu'il devienne incapable de distinguer son intérêt propre de l'intérêt de tous. Mais alors, le mérite moral cesserait d'exister ; car l'homme ne serait plus vertueux que par égoïsme, puisqu'il serait assuré qu'en travaillant pour l'utilité générale il travaille pour la sienne. Or, un état social où le mérite deviendrait impossible est-il bien l'idéal qu'un moraliste doit rêver ? L'humanité n'en
vaudrait-elle pas moins le jour où le dévouement, le sacrifice, n'auraient plus leur place en ce monde? De plus, l'individualité se trouverait par là fort compromise et pourrait bien peu à peu s'évanouir. Ce qui la constitue, n'est-ce pas, en effet, la lutte de chacun contre les tentations, le conflit incessant des volontés et des intérêts ? J'admets que ces conflits deviennent par le progrès moins douloureux et moins âpres ; mais si vous supposez, avec St. Mill, qu'ils doivent un jour complètement disparaître, que deviendront le caractère, la force d'âme, l'originalité, la vertu, tout ce qui fait la personnalité, tout ce que la lutte seule peut créer en nous ? Je conclus que St. Mill se trompe en imaginant que l'homme parvienne jamais à considérer son bonheur comme identique au bonheur d' autrui , et à faire de cette croyance la règle constante de sa vie ; par conséquent, la sanction telle qu'il la conçoit sera toujours assez faible, et no pourra jamais être exactement en rapport avec la valeur morale des actes.
Enfin, la conscience est un sentiment tout subjectif ; et, comme le dit fort bien St. Mill, elle peut, par l'éducation, par l'habitude, recevoir les directions les plus opposées. Or, c'est par là que se manifeste surtout l'insuffisance de la sanction intérieure. Nous plions nos sentiments à peu près à notre gré, et en admettant que la conscience répugne d'abord à certains actes, il nous est facile, par une répétition fréquente de ces mêmes actes, d'avoir raison de ses protestations. Dès lors, l'habitude vicieuse est prise , et la sanction n'existe plus. C'est une vérité banale, que dans la voie du mal il n'y a que le premier pas qui coûte. Et si toutes les sanctions extérieures (toutes celles du moins qui sont humaines ) sont également insuffisantes, l'impunité du coupable se trouvera dans bien des cas assurée.
Voilà pourquoi la raison exige impérieusement l'existence, dans une vie future, de récompenses et de punitions qui servent de sanctions suffisantes et définitives à la loi morale. — Mais, s'écrieront les utilitaires, qui vous dit que nous n'admettions pas comme vous la nécessité de la sanction religieuse? Où avez-vous pris que nous ne croyions pas à l'immortalité de l'âme? C'est là, au contraire, une croyance que nous regardons comme très utile : elle est indispensable aux âmes qui ne sont ni assez éclairées ni assez vertueuses pour faire le bien par amour du bonheur général, et que l'espérance de la béatitude, la crainte des peines éternelles, peuvent seules empêcher de tomber dans les derniers excès.
— Je remarquerai d'abord que le dogme de l'immortalité de l'âme n'a rien de commun avec les vérités d'expérience. S'il est une question de pure métaphysique, c'est bien celle-là. La méthode utilitaire se déclare incompétente pour déterminer la nature du sujet pensant et sa destinée après cette vie. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de s'abstenir de toute négation comme de toute affirmation.
J'observe, en outre, qne, pour les utilitaires, le dogme de l'immortalité ne peut avoir qu'une valeur toute subjective, et que cette valeur même doit s'affaiblir à mesure que, par le progrès social, les autres sanctions deviennent moins insuffisantes. En effet, si l'opinion publique était toujours assez forte et assez éclairée ; si la conscience nous rendait pénible toute action contraire au bonheur général au point de nous mettre dans l'impossibilité de l'accomplir, l'attente des peines et des récompenses futures cesserait d'être indispensable. L'homme ferait le bien par des motifs purement humains. C'est là évidemment l'idéal que rêvent les utilitaires. Leur doctrine ne peut s'embarrasser indéfiniment d'une hypo-
thèse qui est en contradiction avec l'esprit de la méthode expérimentale. Le jour où cette croyance ne sera plus utile, elle n'aura plus sa raison d'être. Elle pourra encore séduire l'imagination ; elle n'aura plus sa place dans la science. Elle est un reste des traditions orientales ; elle appartient à la période théologique de l'histoire de l'esprit humain.
Il y a plus. Les utilitaires peuvent ajouter que cette croyance semble en elle-même peu conforme à la dignité morale de l'homme et au progrès. La crainte de l'enfer, l'espérance du paradis, sont-ce là les motifs les plus nobles qui puissent déterminer l'homme à faire le bien, à s'abstenir du mal ? N'y a-t-il pas plus de noblesse à chercher sa récompense dans le bonheur durable que donnent la vertu, la sympathie et l'amour du prochain? N'est-ce pas la inoccupation exclusive de la vie future qui a rempli de couvents le moyen âge et suspendu pendant des siècles la vie sociale? Sous l'empire de cette idée redoutable, (ouïe activité menace de s'arrêter: la poursuite du bien-être, condition de tout développement humain, ne semble plus qu'une vaine et coupable chimère. Moins l'homme pense à sa destinée dans l'autre monde, mieux il remplit la sienne clans celui-ci.
Quant à l'expiation des grands crimes d'autrefois, que nous importe si elle n'a pas été suffisante ? En quoi nous est-il nécessaire, par exemple, que Néron soit puni quelque part pour des assassinats commis il a deux mille ans ? Sommes-nous heureux des souffrances même méritées du coupable ? L'essentiel, c'est qu'à l'avenir le bien l'emporte de plus en plus sur le mal ; or, le progrès du sentiment social amènera peu à peu ce résultat. L'homme, instruit par la science utilitaire, comprendra d'une vue dont la certitude ira croissant, qu'il ne peut être heureux que par le bonheur d'autrui. Et sa récom-
pense, il la trouvera immédiate, infaillible, dans le sentiment de son propre bonheur, dans sa sympathie pour ses semblables, qu'il aura en même temps contribué à rendre plus heureux. Et ainsi l'activité humaine, loin de s'alanguir, puisera une énergie sans cesse renouvelée, sans cesse agrandie, dans la poursuite du bonheur général, qui s'augmentera toujours et ne s'achèvera jamais.
Il nous semble que toutes ces considérations sont assez conformes à l'esprit, à la méthode, aux principes de la doctrine utilitaire, bien que ni Bentham ni St. Mill ne les aient formellement exprimées. S'ils ne peuvent, sans se contredire, désavouer ces conséquences, j'ai le droit de les considérer comme légitimes, et j'en puis conclure que la sanction religieuse tient en réalité peu de place dans le système et qu'elle doit en occuper de moins en moins. Mais alors il reste prouvé que les sanctions de la morale utilitaire sont insuffisantes; elles le sont poulie passé, elles le sont pour le présent. Quant à l'avenir, je n'en préjuge pas. Je ne sais s'il arrivera jamais que l'homme puisse se passer de croire à son immortalité. J'ignore si les sanctions purement humaines seront un jour capables de proportionner exacternenl le bonheur au mérite, le malheur au démérite; mais s'il doit en être ainsi plus tard, je me demande à nouveau comment le mérite moral pourra subsister. Quoi ! dès cette vie, par suite de l'heureux arrangement des conditions sociales au milieu desquelles on nous fait espérer que se développera l'humanité future, l'homme aura la certitude que toute vertu sera pleinement récompensée, toute perversité équitablement punie ! Alors, répétonsle, la vertu aura cessé d'être possible ; on fera le bien uniquement par calcul, et d'autant plus qu'on sera plus égoïste. L'homme aura perdu ce qui fait sa vraie gran-
deur, la faculté do se dévouer, de renoncer au bonheur en vue d'une fin plus haute ; la beauté morale aura disparu de ce monde ; la vie, n'étant plus une épreuve, n'aura plus de sens.
Au fond, le dogme de l'immortalité n'est pour les utilitaires qu'un postulat provisoire , utile pour quelques esprits faibles, et qu'il serait encore dangereux d'attaquer trop ouvertement. De là, la sollicitude de Bentham pour une croyance qui, dégagée de toute superstition, peut être d'un grand secours au moraliste. Mais comme personne ne veut être dupe, on perce vite à jour cette déférence intéressée. La doctrine de l'utilité ne vaut en réalité que pour cette vie. Le bonheur qu'elle propose est un bonheur terrestre; ses sanctions sont purement humaines. A l'homme de rendre ce bonheur de moins en moins chimérique, ces sanctions de moins en moins imparfaites. A lui de disposer convenablement sa demeure et d'en faire avec le temps un paradis qui le dispense de trop compter sur l'autre. Ceux qui trouveraient ces perspectives médiocrement consolantes peuvent se bercer à leur aise de beaux rêves poétiques ; la bienveillance défend de leur ôter ces innocentes illusions.
Mais comme, malgré tout, un indestructible besoin d'immortalité vit au fond du cœur humain, rien n'empêche de lui donner une sorte de satisfaction. On fera briller aux yeux de l'homme l'avenir impérissable qui l'attend au sein de l'humanité. Celle-ci, lui dira-t-on, recueille dans son souvenir les noms de ses bienfaiteurs et de ses ennemis; elle associe leur mémoire, glorifiée ou maudite, à sa propre immortalité. Les noms les plus humbles vivent dans la pensée des parents, des amis, et s'ils se perdent au bout de quelques années, tout homme néanmoins peut compter sur une immortalité impersonnelle et anonyme, par la perpétuité du grand Etre
dans le sein duquel s'évanouit toute personnalité éphémère, comme toute vague dans l'Océan.
La conscience de l'humanité, voilà donc pour l'utilitarisme la sanction suprême, progressive, n'admettant plus rien d'éternel, ni les flammes de l'enfer ni les félicités du paradis théologique : sanction tout insuffisante au fond, malgré les perspectives indéfinies qu'on voudrait ouvrir devant elle, puisque l'homme, débarrassé du souci d'une vie future, n'a plus à compter qu'avec les peines et les récompenses de cette vie.