APPLICATION DE LA DOCTRINE UTILITAIRE A LA THÉORIE DE LA FAMILLE
Examinons maintenant le principe utilitaire dans ses applications à la question de la famille ; et, sans nous attarder à une démonstration oiseuse , prenons pour accordé qu'une constitution parfaite de la famille suppose la monogamie et le mariage indissoluble. La plupart des utilitaires, du reste, ne le contestent pas.
En ce qui regarde la monogamie , nous devons reproduire ici, en la développant, une remarque déjà faite plus haut : c'est que le principe utilitaire n'en peut bien expliquer l'origine. En effet, il est difficile de nier que la polygamie ne flatte plus directement les instincts brutaux de la nature humaine ; aussi la retrouvons-nous d'ordinaire chez les tribus sauvages. Il faudrait donc, pour que les hommes eussent été conduits à la monogamie par des considérations utilitaires, que, pendant une période plus ou moins longue , la pluralité des femmes eût été partout la règle universelle : peu à peu l'expérience en aurait révélé les effets funestes, et l'obligation de se contenter d'une seule femme aurait été inscrite dans les lois pour prévaloir ensuite dans les mœurs. Telle aurait dû être la marche du progrès. — Or, les faits démentent cette hypothèse. Nous voyons
la monogamie en honneur chez certaines nations barbares dès le premier jour où elles apparaissent sur le théâtre de l'histoire; nous voyons au contraire des nations très civilisées maintenir jusqu'au dernier moment de leur existence la polygamie. — Dira-t-on que les Germains du temps de Tacite avaient assez réfléchi sur les conditions de l'intérêt social , pour rejeter le régime de la pluralité des femmes, et que les Turcs d'aujourd'hui sont incapables de pareilles réflexions? Car, il ne faut pas l'oublier, la notion de l'utile est la conséquence et le fruit de la réflexion ; elle suppose un calcul, et un calcul ne peut être instinctif.
Si donc la monogamie apparaît chez des races où les facultés de réflexion sont peu développées ; si elle n'existe pas là où ces facultés se sont manifestées par des œuvres déjà très remarquables dans les sciences, dans les arts, dans l'industrie, on doit en conclure qu'elle n'a pu naître de considérations utilitaires.
Nous croyons avoir prouvé, en général, l'impossibilité de rendre compte par de telles considérations des institutions les plus conformes au progrès des sociétés. Cette impossibilité se révèle surtout dans la question de la famille. Qu'une société vive d'abord sous le régime de la polygamie ; puis qu'elle arrive, par l'effort de la réflexion ou les enseignements de l'expérience, à comprendre la convenance supérieure de la monogamie ; c'est ce que personne ne peut raisonnablement admettre.
Telles sont les conséquences de la polygamie, qu'elle ne paraîtra jamais nuisible ni aux hommes, dont elle favorise et irrite les violents appétits; ni aux femmes, que la servitude condamne à l'impuissance éternelle de concevoir une situation meilleure. Pour que ces sociétés ouvrent les yeux sur les dommages immenses que leur cause la polygamie, il faut de nécessité qu'elles se
trouvent en contact avec d'autres sociétés où elle n'existe pas. Mais alors, à moins de reculer indéfiniment la difficulté, il faut bien reconnaître que quelques sociétés ont vécu dès l'origine sous le régime de la monogamie.
Si l'explication utilitaire est insuffisante, on nous demandera quelle est la vraie. Elle ne se trouve, selon nous, que dans l'hypothèse, si décriée aux yeux des partisans de la méthode inductive, du sens moral. Certaines races, qu'on peut à bon droit appeler privilégiées, ont, dès l'origine, une intuition plus claire, un sens plus exact de la perfection. Ces races vont d'instinct, sans le vouloir, sans le savoir elles-mêmes, à ce qui doit assurer dans l'avenir leur suprématie et leurs progrès; par où, après avoir pris conscience d'elles-mêmes et s'être placées à la tête de la civilisation, elles deviennent les institutrices du genre humain.
VoiLà pour la question d'origine. Maintenant, une fois établi le système de la monogamie, nous reconnaissons pleinement qu'il se justifie par les plus pressantes considérations d'utilité. C'est là même un lieu commun qu'il est désormais superflu de développer. Seulement nous maintenons que la légitimité de ce système est consacrée d'une manière plus évidente et plus impérieuse encore par des raisons tirées du principe absolu de perfection. Nous le montrerons tout à l'heure.
La monogamie n'implique pas nécessairement l'indissolubilité du mariage. Le divorce , on le sait , existait chez les Romains, et il existe aujourd'hui chez plusieurs nations européennes et chrétiennes. Nous avons donc à examiner la doctrine utilitaire à ce nouveau point de vue.
Nous n'hésitons pas à déclarer que tous les arguments utilitaires en faveur de l'indissolubilité du mariage peuvent être facilement réfutés par d'autres arguments utilitaires de force égale ou supérieure.
Ces arguments se fondent nécessairement sur l'intérêt des conjoints et sur l'intérêt social.
La doctrine utilitaire pose en principe que le but suprême du mariage, c'est le plus grand bonheur de ceux qui le contractent ; d'où il suit que si aucun des deux époux ne trouve dans le mariage le bonheur qu'il y cherchait , l'union doit être dissoute , et le droit laissé à chacun d'en former une autre à son gré.
Un mari et une femme ont cessé de s'aimer; l'existence commune leur est devenue insupportable ; ils ont la conviction qu'ils seraient heureux , le mari avec une autre femme, la femme avec un autre mari. Je suppose, de plus , qu'ils n'ont pas d'enfants. — Si l'on fait abstraction de l'intérêt social, il est évident que la doctrine utilitaire ne peut alléguer aucune bonne raison en faveur de l'indissolubilité d'une telle union.
On dira que la haine, quoique réciproque, peut cesser un jour ; que cette passion qui pousse chacun à briser des liens odieux ne sera peut-être pas durable et fera place à de cuisants regrets ; qu'ainsi , au nom même de leur bonheur, il faut les empêcher de céder à un entraînement irréfléchi. Mais si leur résolution a été mûrement délibérée ! Si, dans le cas où la loi leur imposerait un délai de plusieurs années avant de prononcer le divorce , l'épreuve ne changeait rien à leur détermination ! Encore une fois , je ne vois pas ce que la doctrine utilitaire peut raisonnablement objecter.
Admettons maintenant que le mariage ait été fécond. On ne manquera pas d'alléguer l'intérêt des enfants. Mais d'abord , en quoi cet intérêt est-il plus respectable que celui des parents ? On peut, avec St. Mill, trouver inconséquente une législation qui sacrifie les générations présentes aux générations futures. J'ajoute que ces enfants , on les sacrifie eux-mêmes par avance , car, plus
tard, ils seront peut-être, comme époux, victimes d'un mariage indissoluble. — On insiste : ces enfants, dit-on, vous les faites entrer dans une famille étrangère , vous leur donnez un nouveau père, une nouvelle mère , des frères , des sœurs , qu'on leur préférera. — Ce sont là , répondrons-nous , des inconvénients ; mais ils existent déjà, puisque tous les jours on voit des veufs et des veuves, ayant des enfants d'un mariage antérieur, contracter une seconde et parfois une troisième union. Croit-on d'ailleurs que le spectacle d'un intérieur divisé par la haine et l'inconduite de l'un des deux époux ou de tous les deux, ne soit pas un plus grand mal pour la moralité de l'enfant que celui qui pourrait résulter de la permission du divorce ?
Après l'intérêt des membres de la famille, on invoque l'intérêt social, mais, ce me semble, d'une manière aussi contestable. S'il est un grand et immense dommage, c'est bien celui que cause à la société le perpétuel scandale de mariages mal assortis et des liaisons irrégulières qui en sont presque toujours la conséquence. Sans doute , il est contraire à l'utilité publique que la famille, une fois formée, se dissolve ; mais, puisque vous ne pouvez l'empêcher, atténuez au moins le mal en permettant à la famille de se reformer autrement. Rien ne s'oppose d'ailleurs à ce qu'on mette au divorce des conditions qui le rendent rare et difficile ; mais quand il existe en fait, pourquoi ne pas le consacrer? Que de bâtards à qui vous rendriez ainsi leurs véritables pères ! que d'unions libres, violation flagrante de la loi , que le divorce pourrait rendre légitimes ! Vous êtes bien forcés d'accorder la séparation de corps, et qu'est-ce que la séparation de corps sinon le divorce, moins ses avantages *?
I V. Tissot, Le Mariage, la Séparation et le Divorce, ch. xvn. p. 262.
L'intérêt social ne se compose, après tout, que de l'intérêt des particuliers : or, l'indissolubilité du mariage impose aux époux qui trouveraient leur bonheur dans une autre union un supplice éternel et inutile. Etablissez le divorce : les bons mariages en deviendront-ils pires ? Et les mauvais en deviennent-ils meilleurs par votre législation barbare? Si les époux sont heureux l'un avec l'autre, qu'avez-vous besoin de les contraindre à une perpétuité de vie commune qui est l'objet de leurs plus chers désirs et de leur volonté la plus expresse ? S'ils sont malheureux ensemble , de quel droit les condamnez-vous à l'être toujours? N'y a-t-il pas plus de dignité à la fois et plus de garanties sérieuses dans une liaison que l'amour seul forme et maintient? Quel est l'homme, quelle est la femme, que flatte une fidélité imposée par le Code? Enfin, les partisans du divorce peuvent invoquer les résultats d'une expérience déjà faite -. ce qu'ils réclament a existé en France et existe dans certains pays , sans que la famille , l'ordre moral et social, en aient été le moins du monde ébranlés.
Ces arguments , qu'on pourrait multiplier et développer, semblent établir suffisamment que l'utilité particulière et l'utilité générale sont d'accord pour protester contre toute législation qui maintient le principe de l'indissolubilité du mariage. Aussi quelques philosophes utilitaires, St. Mill notamment, se déclarent-ils ouvertement contre lui i .
Mais à ces arguments très forts on en oppose d'autres, très forts aussi, et qui plaident en faveur de l'indissolubilité. Et ainsi la question devient inextricable, chacun appréciant d'une manière différente la valeur relative des raisons pour et des raisons contre, — selon son tem-
1 Princ. d'écon. polit., 1. v, ch. xi, g 10, p. 534. 535.
péranient physique ou intellectuel , ses relations dans le monde, son expérience personnelle, le bonheur ou les déceptions qu'il a trouvés dans le mariage. Je sais bien que le législateur s'élève au-dessus de ce conflit d'opinions ; mais s'il se place exclusivement au point de vue de l'intérêt particulier ou général, je ne vois pas quel parti il peut prendre, ou plutôt il me semble difficile qu'il n'incline pas vers le divorce. Mais alors même, dans quelles limites le permettra-t-il ? Dans quelle mesure cherchera- t-il à concilier les exigences du bonheur des particuliers avec celles de l'intérêt public ? Quelles concessions fera-t-il au principe de la liberté des uuions que semblent lui imposer la mobilité et la fragilité des affections humaines, et où s'arrêteront ces concessions? Autant de questions à peu près insolubles; car, une fois admises ces propositions utilitaires, qu'un mariage qui a cessé d'être heureux a cessé d'être légitime, et que l'amour est le véritable fondement de la foi conjugale, — on ne peut, sans une inconséquence tyrannique, maintenir enchaînés l'un à l'autre deux êtres qui ne s'aiment plus , et l'on arriverait logiquement , avec certains réformateurs contemporains, à supprimer absolulument le mariage , au nom du bonheur universel.
Nous tenons , quant à nous , pour l'indissolubilité ; mais nous ne croyons pas qu'on puisse la justifier suffisamment par des considérations purement utilitaires. Nous croyons que le but suprême de la vie, ce n'est pas le bonheur, mais le perfectionnement, ou, comme dit Kant, la culture. Telle est aussi, selon nous, la fin du mariage. Ce que l'homme doit se proposer en choisissant une femme , c'est de sortir de son égoïsme et d'augmenter sa dignité de personne morale en multipliant ses devoirs. Si l'on ne consultait que les chances de bonheur, on aurait quelque lieu de douter que la
vie du mariage fût préférable au célibat. Mariés, nous offrons plus de surface aux traits de la fortune. Les épicuriens, qui s'y connaissaient en bonheur égoïste, auraient refusé le titre de sage à un père de famille. Le mariage est un devoir, et il n'est permis à l'homme de s'y soustraire que pour accomplir d'autres devoirs plus essentiels. — Ce principe une fois accepté , la monogamie et l'indissolubilité en découlent nécessairement. Pourquoi la monogamie ? Parce que seule elle rend possible cette tendresse exclusive qui épure, transforme la volupté , s'en passe au besoin et lui survit ; seule elle développe dans l'âme ces dispositions constantes au désintéressement, au sacrifice, qui font de la vie de famille, comprise et vécue comme elle doit l'être, la meilleure école de respect de soi-même et des autres , de progrès moral, de patriotisme et de piété. — Pourquoi l'indissolubilité ? Parce que, si le mariage est un devoir, ni l'absence de bonheur ni le malheur même ne sont des motifs suffisants pour que l'union, une fois contractée, soit rompue. Supposez l'homme le plus vertueux avec la plus indigne épouse ; accumulez sur lui toutes les souffrances conjugales; vous ne le déliez pas pour cela de la noble et douloureuse obligation d'accomplir son devoir jusqu'au bout. Trompé dans ses plus légitimes espérances, frappé dans ses affections les plus chères, il est toujours engagé envers lui-même, envers la société, envers Dieu. On a manqué de foi envers lui. Mais a-t-il promis de n'être fidèle qu'à condition ? Et la trahison d'une autre l'autorise-t^elle à trahir sa parole, à violer le plus solennel des serments ?
— Fort bien, dira-t-on ; mais ce serment, avait-il le droit de le faire, et la société celui de l'exiger? A qui persuadera-t-on que les sentiments , les dispositions, les pensées de l'homme, restent immuables pendant toute la
durée d'une longue vie? L'homme est-il à cinquante ans ce qu'il était à vingt, et la promesse qu'il a faite avec sincérité dans sa jeunesse peut-elle équitablement enchaîner son âge mûr et sa vieillesse ?
— Oui, sans doute, nos sentiments, nos désirs, changent avec l'âge ; le temps emporte les amours de l'adolescent, et met souvent à la place l'indifférence, le regret, le dégoût; c'est de l'homme sensitif qu'on peut dire surtout qu'il est ondoyant et divers. Mais une chose persiste à travers ces métamorphoses, c'est la liberté. Elle n'est pas à la merci des fluctuations de la passion ; elle n'est pas entraînée par le torrent des impressions sensibles ; ou elle ne Test que si elle le veut bien, et alors elle se sait responsable et coupable. La liberté ne peut répondre pour une sensibilité qui échappe à son empire ; mais elle peut répondre pour elle-même, s'engager elle-même ; et par là elle manifeste sa plus haute puissance. Ce que l'homme peut promettre, ce n'est pas d'aimer toujours, mais d'agir comme s'il devait aimer toujours, ou plutôt de rendre, si le devoir l'exige, sa conduite indépendante de ses sentiments et de son bonheur.
Quant à la société, elle ne viole envers nous aucune règle de justice, car elle ne contraint en rien notre volonté ; elle ne nous force pas à renoncer à l'égoïste tranquillité du célibat ; elle ne nous dissimule pas le caractère indissoluble de l'union que nous lui demandons de consacrer. Elle croit seulement que nous sommes des êtres libres, et, comme tels, capables de tenir une promesse faite avec indépendance et réflexion.
La législation qui pose en principe l'indissolubilité du mariage est fondée sur une conception élevée de la dignité de la personne humaine. Elle est la plus conforme à la vraie morale, celle qui a pour objet de développer notre être selon l'idée de perfection. Elle ne viole
aucune des règles de la justice , puisqu'elle n'impose à la liberté aucune obligation que celle-ci n'ait par avance connue et acceptée.
Nous ne craignons pas de dire qu'une législation qui autorise le divorce trahit par là même des tendances matérialistes. Elle admet implicitement la toute-puissance de la passion ; elle révoque en doute le libre arbitre, en refusant de faire peser sur lui la responsabilité d'une promesse éternelle.
Ajoutons que, malgré tout ce qu'ont pu dire les partisans du divorce, le principe de l'indissolubilité du mariage est en parfaite conformité avec l'intérêt particulier et l'intérêt public. Il est vrai que la preuve expérimentale n'en est pas aisée à donner : il suffit, dit-on, de comparer au point de vue de la prospérité générale les pays où existe le divorce et ceux où il n'existe pas ; on ne voit pas que ceux-ci soient inférieurs à ceux-là. Mais cette démonstration n'est pas absolument concluante ; car on peut toujours objecter que les peuples chez lesquels le divorce est permis lui doivent une partie de leur bonheur, et que ceux chez lesquels le mariage est indissoluble seraient, avec le divorce, plus heureux. Nous sommes profondément convaincu du contraire ; mais cette difficulté même de prouver par la pure expérience la convenance supérieure de l'indissolubilité fortifie encore nos conclusions contre l'utilitarisme : il reste établi, croyons-nous, que sur une question aussi grave, cette doctrine ne fournit aucune réponse décisive, et qu'elle livre ainsi la constitution de la famille à l'arbitraire du législateur et à toutes les aventures des réformes sociales. Si nous condamnons le divorce, c'est par des motifs étrangers et supérieurs au principe d'utilité.