‹ La morale utilitaire; exposition et critique des doctrines qui fondent la morale sur l'idée du bonheurChapitre 5 sur 45 · MOYEN AGE. — JEAN DE SALISBURY · texte numérisé non relu

MOYEN AGE. — JEAN DE SALISBURY

Si tous les moralistes qui font du bonheur le but suprême de l'activité humaine doivent être rangés parmi les utilitaires , il faut considérer comme tels la plupart des philosophes scolastiques. En effet, sous la double influence d'Aristote et de la théologie cliré tienne, ils proposent à l'homme, comme l'objet suprême auquel doivent tendre tous ses efforts , les félicités contemplatives de l'autre vie. Il nous semble pourtant qu'on ne pourrait, sans abuser des termes, leur appliquer la dénomination d'utilitaires. S'il y a, au fond, un calcul à sacrifier toutes les joies du monde au bonheur éternel et infini qui nous attend dans le sein de Dieu , ce calcul ne ressemble en rien à celui que recommandent Epicure et

Bentham '. Il a pour point de départ le désintéressement et un acte de foi. L'immortalité de l'àme, les peines et les récompenses futures, ne sont pas objets d'évidence immédiate ; d'assez chères attaches nous unissent aux affections et aux plaisirs d'ici-bas pour que le sacrifice, même en vue de la béatitude, en soit toujours très méritoire. Un véritable utilitaire n'étend pas ses calculs au delà du champ de l'expérience : il tient pour douteuses les promesses de la religion et s'arrange de façon à tirer le meilleur parti possible de cette existence terrestre, la seule dont il soit certain. Il estime que c'est folie de se priver volontairement des jouissances permises qui s'offrent à nous de toutes parts en ce monde : il a en horreur l'ascétisme et la mortification.

J'ajoute que cette félicité céleste vers laquelle, selon le christianisme, l'homme doit tendre uniquement, n'est autre chose que la vue et la possession de Dieu : ce qui revient à dire que l'homme doit tendre vers Dieu , qu'il doit aspirer à la perfection. Or cette formule, je ne pense pas qu'aucun utilitaire consente à l'adopter. Elle implique la conception d'une idée nécessaire, éternelle, de la raison, l'idée du parfait. La morale utilitaire a précisément pour caractère éminent de repousser toute notion à priori. Si elle n'exclut pas l'idée de Dieu , elle en est tout au moins indépendante.

Ces différences entre le principe des utilitaires et celui des moralistes les plus importants du moyen âge sont assez profondes pour que ceux-ci ne doivent pas être rangés parmi ceux-là .

Le seul des scolastiques, à notre connaissance, chez qui se manifestent quelques tendances véritablement utilitaires est Jean de Salisbury. Dans un passage du

l V. plus loin, partie critique. I™ part., 1. III, eu. n.

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