‹ La morale utilitaire; exposition et critique des doctrines qui fondent la morale sur l'idée du bonheurChapitre 7 sur 45 · RENAISSANCE. — BACON · texte numérisé non relu

RENAISSANCE. — BACON

L'histoire des sciences morales au xvie siècle nous offre trois grands noms : ce sont ceux de Machiavel, de Montaigne et de Bacon. Tous les trois, par leurs doctrines ou leurs tendances . appartiennent plus ou moins à l'école utilitaire. Mais ni Machiavel ni Montaigne ne se piquent de systèmes philosophiques ; ni l'un ni l'autre ne sont des théoriciens. Le but de Machiavel, dans le livre du Prince, c'est de servir de guide et de conseiller à quelque ambitieux sans scrupule qui se sentirait assez fort pour rendre l'Italie à elle-même et la délivrer des barbares. La morale de Montaigne, si tant est qu'il en ait une, est un épicurisme à peine tempéré par l'influence affaiblie d'une éducation chrétienne ; un art savant de savourer, de prolonger, de provoquer le plaisir, de le faire sortir, par réflexion, de la souffrance même ; de maintenir son âme en harmonie par une honnêteté facile et souriante, la pratique des vertus domestiques, la bienveillance envers tous, le commerce assidu des chers anciens ; d'arriver enfin à la mort sans y penser et « nonchalant d'elle. » Malgré le charme infini de l'écrivain et de l'homme: nous sommes obligés de passer.

Nous devons au contraire nous arrêter à Bacon. Bien qu'il n'ait pas traité longuement de la morale, il en a parlé cependant en philosophe et dogmatiquement. Il a

tracé d'une manière magistrale les premiers linéaments de l'utilitarisme moderne : avec lui , cette doctrine s'implante en Angleterre comme sur son terrain propre.

Les tendances utilitaires de Bacon sont manifestes dans toutes les parties de son œuvre. Quel est l'objet de VInstauratio magna ? Accroître indéfiniment la puissance et le bien-être du genre humain par le renouvellement des sciences. La méthode baconienne est la méthode même de l'utilitarisme : culte de l'expérience, dédain des conceptions à priori de la raison. La science, pour Bacon, n'a guère de valeur que par ses applications. Dans tout le cours de ce beau plaidoyer en faveur de la science qui forme la première partie de VInstauratio magna, Bacon ne paraît pas se douter qu'elle doit être cultivée pour elle-même, et que l'homme est obligé, en dehors de toute question d'intérêt ou de plaisir, de développer son intelligence.

Nous ne méconnaissons ni les services de Bacon ni la grandeur de son entreprise. S'il fut précédé dans la voie de l'expérience par de plus illustres que lui, les Kepler, les Galilée, il eut du moins le mérite de sentir pleinement et de faire toucher du doigt à tous l'importance de la nouvelle méthode. Il eut surtout la gloire d'annoncer en termes magnifiques les destinées des sciences et l'avenir qu'elles préparaient au genre humain. Il y a du prophète dans ce sonore et fastueux génie. Nous croyons pourtant qu'il eût été plus utile s'il se fût moins préoccupé de l'utile, s'il eût mieux compris le caractère désintéressé de la science , s'il n'eût pas détourné les esprits de la métaphysique, dont il croyait la fin prochaine. Sans le vouloir, et par sa défiance extrême à l'égard des spéculations qui ne se tournent pas à la pratique, il a décapité la philosophie.

C'est au VIIe livre du De augmentis qu'on trouve l'ex-

position de la morale théorique de Bacon. [1 divise cette science en deux parties : la science du modèle, la science de la culture de l'âme. La science du modèle n'a d'autre objet que de déterminer le but auquel doit tendre la volonté. Ce but, c'est le bien. Il y a deux sortes de biens : le bien individuel (bonum suitatis), le bien général (bonum communionis). Le second doit être préféré au premier.

Il ne faudrait pas croire cependant que le bien de la communauté fût pour Bacon le souverain bien. Le souverain bien n'est pas de ce monde ; c'est la félicité promise aux élus; il nous est seulement permis ici-bas d'en concevoir l'espérance. La morale pratique n'a même pas

- a préoccuper; tout ce qu'elle peut faire, c'est de déterminer le but suprême que la volonté doit poursuivre sur la terre, et ce but, c'est le bien de la communauté.

Ce principe, on le voit, est celui que développeront plus lard Bentham et Stuart Mill. Comme le fera également Stuart Mill, Bacon invoque en faveur de la formule qu'il propose l'autorité du christianisme : la loi du Christ devient ainsi l'expression la plus parfaite de la morale utilitaire [.

Il suit de ce principe que, contrairement à l'opinion d'Aristote et des théologiens du moyen âge, la vie active doit être préférée à la vie contemplative. Nous ne sommes pas faits pour rester simples spectateurs dans Le théâtre de la vie humaine ; un tel rôle n'appartient qu'à Dieu et aux anges. L'homme doit agir; dans les couvents même, tout le mérite revient aux œuvres, à la

1 Legimus nonnullos ex electis et sanciis viris optasse se pollua erasos ex Hbro vitœ, quàm ut sains ad fratres non perveniret; extasi quâdam charitatis et impotenti desiderio boni communionis incitati. (De Dign., etc., 1. VIL c. i.

prière, aux études théologiques eu vue de la propagation de la foi. L'activité, c'est aussi le bonheur; une lâche philosophie peut seule nous conseiller de nous mettre à l'abri des coups de la fortune. Qu'importent les échecs? Ne vaut-il pas mieux affronter la lutte, le cœur plein d'intentions généreuses, et faire acte d'homme en servant le bien public ? Là est la vraie félicité. — Et que penser encore de ce stoïcisme énervé qui fuyait jusqu'aux occasions de trouble et de passion ? L'homme courageux ne craint pas de s'exposer aux tentations mêmes : la vertu, c'est de les combattre, non de s'y soustraire.

Enfin le bien public commande à l'homme de prendre sa part des affaires de la cité. Cette sagesse solitaire, qui se tient à l'écart des souillures et du contact de la foule, n'est au fond qu'égoïsme.

L'homme vraiment moral n'est pas un sanctuaire inaccessible à tous les bruits du dehors; sa fermeté, semblable à la toile d'honneur dont parlait Gonzalve de Gordoue, ne doit pas être d'un tissu tellement mince qu'elle no puisse résister aux plus légères atteintes.

Après cette détermination sommaire des deux sortes de bien, il reste à pénétrer quelque peu dans le détail, à établir des subdivisions. Le bien de l'individu peut se distinguer en bien actif et bienpassif. Cette distinction est naturelle : les animaux ont à la fois le désir de se conserver et de se défendre, ce qui répond au bienpassif, et celui de se reproduire, ce qui se rapporte au bien actif. L'acte de la génération procure aux animaux une volupté plus grande, que celui de la nutrition ; de môme le plaisir actif est supérieur au bien passif. Le plaisir est incertain et fugitif ; l'homme, qui ne peut faire fonds sur lui, aspire de toute la force de ses désirs vers des biens qui ne redoutent pas les injures du temps. Or, ces biens ne peuvent être que ses œuvres : Opéra eorum sequuntur eos.

Une autre cause de la supériorité du bieu actif sur le bien passif, c'est le besoin de changement, l'amour de la nouveauté, si naturels à l'homme. Rien de plus monotone que les plaisirs des sens, qui forment la plus grande partie du bien passif; rien de plus varié, au contraire, que les actes de la vie, les projets et les manœuvres de l'ambition. Ceux mêmes à qui les plaisirs des sens s'offraient en foule de tous côtés, les plus puissants monarques, s'attachèrent, pour échapper à l'ennui, à quelque pratique vulgaire qui ranimât l'activité de leurs désirs -. Néron se fit joueur de lyre , Commode gladiateur, Caracalla • cocher.

Le bien individuel actif diffère totalement du bien de la communauté ; parfois cependant ils peuvent coïncider; ainsi, en fait, ce désir d'activité qui tend vers le bien individuel actif peut donner lieu à des actes de bienfaisance. Mais, même dans ce cas, les deux sortes de bien ne se confondent pas, si l'intention qui inspire l'acte est différente : beaucoup d'hommes sont charitables , non pour aider et rendre heureux leurs semblables, mais par égoïsme, et pour faire montre de puissance et de générosité.

Le bien passif se divise en bien de conservation et en bien de perfection. Se conserver, se développer, sont, avec le désir de reproduction, les trois tendances essentielles de tout animal vivant. La troisième se rapporte, on l'a vu, au bien actif. Des deux formes qu'embrasse le bien passif, le désir de développement a plus de noblesse. Maintenir une chose dans l'état où elle se trouve est en effet un mérite moindre que de l'élever à une condition supérieure. Il y a dans l'univers des essences

1 Le texte dil Antoninus. Or, c'est le nom qu'on donnait à Caracalla. (V. Revue critique, 5 juillet 1873. p. 16.)

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plus parfaites dont la dignité et l'excellence sont objet d'aspiration pour les essences inférieures. C'est ainsi que le chien montre plus d'ardeur quand il est sous les yeux de son maître, comme s'il faisait effort pour se rapprocher de la nature plus parfaite de l'homme 1 . — De même, la perfection de l'essence humaine consiste dans la tendance et l'aspiration vers la nature de l'ange ou celle de Dieu. Détourné de son véritable but, ce désir de bien ou de perfection entraîne la vie humaine dans un tourbillon incessant ; des projets aussitôt détruits que formés, une ambition inquiète et aveugle, nous donnent le change et ne nous procurent qu'un agrandissement qu'on pourrait appeler local, puisqu'il nous répand de mille manières hors de nous. JNous sommes comme des malades qui se tournent et se retournent dans leur lit. croyant échapper par là à un mal qu'ils portent en eux : l'ambition de même nous séduit par un vain semblant de perfection, et nous ne parvenons qu'à remplir un peu plus d'espace de notre pouvoir ou de notre renommée ~.

Dans ce passage remarquable, Bacon met le doigt sur le vrai principe de la morale. Tendre à la perfection, telle est, nous le montrerons, la loi suprême de l'activité humaine. On doit regretter que l'auteur de Vinstauratio magna n'ait pas donné plus de développement à cette importante théorie. Il n'y revient qu'une fois, dans les Sermones fidèles, pour en déduire une preuve originale de l'existence de Dieu.

Passant au bien de conservation, Bacon le définit l'impression et la jouissance des choses convenables à notre nature. C'est le bien le plus simple, le plus naturel de tous, et pourtant il occupe le dernier degré dans

l Serm. fidèles : De atheismo. Ed. Douillet, t. III, p. 261.

•2 De augm.. 1. VII, eh. n, g 3. Ed. Bouillet, I. I. p. 360, 361.

l'échelle des biens. On peut considérer, au sujet du bien de conservation, soit la pureté, soit l'intensité de la jouissance. La pureté résulte de l'égalité du plaisir; l'intensité, de la variété et du changement. La première suppose un moindre mélange de mal; la seconde, une impression plus vive et plus énergique du bien.

Que doit-on préférer, do la pureté ou de l'intensité ? Question bien ancienne et non encore résolue. Socrate et Calliclè? l'agitaient déjà. Socrate plaçait le bonheur dans la paix durable de l'âme ; le sophiste prétendait au contraire que l'homme doit développer et multiplie; désirs pour se procurer de plus nombreuses et plus vives jouissances. Chacune des deux opinions peut se soutenir par des arguments spécieux : les épicuriens sont pour Socrate: ils pensent que la vertu contribue grandement au bonheur. S'il en est ainsi, il est hors de doute qu'elle sert plus à calmer les passions qu'à procurer à l'homme les objets de ses désirs. Quant à la théorie du sophiste, on pourrait invoquer en sa faveur le principe posé plus haut, que le bien de perfection est préférable au bien de conservation. Atteindre aux objets du désir, c'est rendre sa nature en apparence plus parfaite ; en réalité, il n'en est rien ; mais l'âme qui multiplie ses désirs pour les satisfaire à mesure, s'agite d'un mouvement qui peut ressembler à un progrès.

La nature humaine est-elle capable à la fois de garder toute la tranquillité de l'âme et de jouir du plaisir dans toute son intensité ? Cette question n'a pas même été posée par les moralistes avant Bacon; résolue, elle rend superflue la précédente. La réponse de Bacon est affirmative. On voit souvent des hommes s'abandonner à tous les attraits des plaisirs quand ils se présentent, et en supporter sans aucune peine la privation. Répétonsle : c'est une philosophie pusillanime que celle qui dit à

l'homme : Abstiens-toi pour ne pas désirer; ne désire pas pour ne pas craindre. Faire de la vie une science préparatoire de la mort, c'est rendre celle-ci plus terrible. Gomment un ennemi ne paraîtrait-il pas redoutable, quand on prend contre lui des précautions sans fin? Même reproche aux philosophes qui prétendent rendre l'âme humaine trop uniforme, trop harmonique, et lui interdire absolument les mouvements les plus violents et les plus opposés. « Les hommes doivent imiter les joailliers ; ceux-ci trouvent-ils dans une pierre précieuse quelque tache qu'on puisse faire disparaître sans trop diminuer la grosseur de la pierre, ils l'enlèvent; sinon, ils la laissent. De môme la sérénité de l'âme ne doit pas être obtenue aux dépens de la magnanimité f. »

La science du bien de la communauté roule proprement sur les devoirs : elle comprend elle-même deux parties ; la première, qui traite des devoirs généraux de l'homme envers ses semblables; la seconde, qui s'occupe des devoirs propres à chaque profession, à chaque personne, à chaque situation sociale. Cette seconde partie n'a pour ainsi dire pas été traitée avant Bacon. Elle ne peut l'être avec succès que par des hommes ayant pris eux-mêmes part aux affaires, parlant de ce qu'ils ont fait et observe directement. Il y faut l'expérience ; des notions générales et abstraites, qui ne sont pas tirées de la pratique des faits eux-mêmes, ne peuvent qu'être stériles.

Telle est la partie théorique de la morale de Bacon. On peut lui adresser quelques critiques. D'abord, malgré une grande netteté apparente, une certaine confusion plane sur la nature du principe moral. Ce principe est, pour Bacon, le principe utilitaire du bien général ; et pourtant, un peu plus loin, Bacon semble assigner à

I L. VIL ch. ii, jj li. (Bouillct, t. I. p. 363.

l'homme, comme condition de la plus haute perfection de sa nature, la tendance vers la nature divine. Or, comment comprendre que l'obligation de tendre vers Dieu soit subordonnée à celle de contribuer au bien de la communauté humaine? Il doit pourtant en être ainsi dans la théorie de Bacon, puisque le bien de perfection, qui consiste à aspirer vers Dieu, est un bien individuel, et que le bien individuel est inférieur au bien de la communauté.

Bacon, comme plus tard Bentham, abuse des classifications et des subdivisions en matière de morale. La préoccupation exclusive de l'expérience conduit en général les Anglais à introduire les procédés de la méthode expérimentale dans des sciences qui ne les comportent pas au même degré que les sciences physiques et naturelles. — Or, il nous semble que certaines divisions de Bacon rentrent l'une dans l'autre. Je ne comprends pas, par exemple, que le perfectionnement soit rangé dans la catégorie des biens passifs. Si quelque chos ■ implique le développement de l'activité, c'est sans contredit la tendance vers le meilleur, vers le parfait. Nul bien n'est plus actif que cette disposition d'une âme qui aspire au devoir. J'ajoute que ces expressions : bien actif, bien passif, sont fort vagues. Le bien n'est par lui-même ni actif ni passif; l'activité et la passivité n'appartiennent qu'à l'âme, or l'âme est toujours active quand elle désire; elle n'est jamais entièrement passive, même dans la sensation.

On dirait que, pour Bacon, l'âme est active quand elle s'attache aux objets et aux êtres du dehors, passive quand elle opère sur elle-même un travail de perfectionnement. Le contraire serait plutôt vrai. L'âme ambitieuse, distraite par une foule de projets différents, en proie à la crainte et à l'espoir, dominée par l'amour des

biens terrestres, étrangère à elle-même, est moins véritablement active que celle qui, dans le silence de la méditation et la solitude de la vertu, lutte contre ses tendances mauvaises et se forme elle-même sur le modèle de la perfection.

Enfin, Bacon n'a pas mis en lumière le principe d'après lequel il établit la hiérarchie des biens. Pourquoi le bien de la communauté est-il supérieur au bien individuel , le bien actif au bien passif? Il ne le dit pas, ou les raisons qu'il donne n'expliquent rien. Bacon, comme plus tard St. Mill, comprend à merveille que les biens, de même que les plaisirs, ne sont pas égaux en dignité ; mais il ne peut qu'énoncer le fait; pour en rendre compte il faudrait avoir recours à un principe que l'expérience ne donne pas, et qui est étranger et supérieur au principe de l'utilité, si générale qu'on la suppose.

Il ne suffit pas de déterminer les différentes espèces et les degrés différents du bien. Il faut encore chercher à quels signes l'intelligence peut reconnaître les biens particuliers et leur importance relative. Ici encore, les tendances utilitaires de Bacon le trahissent et le jettent dans un visible embarras.

L'utilité est chose si variable, si complexe, qu'il est fort difficile de la reconnaître. Ces difficultés inspirent à Bacon l'idée de deux traités dont il ne fait qu'indiquer l'objet par le développement de quelques exemples. Ce sont les Couleurs du bien apparent, et les Oppositions des choses.

Ces deux traités, Bacon les considère, il est vrai, comme des desiderata de la rhétorique ; mais ils n'en ont pas moins avec la morale le plus étroit rapport. On pourrait les appeler la casuistique de l'utilité.

Il semble, par exemple, que, dans les affaires de la vie, il soit toujours plus utile de s'arrêter à un parti qui

laisse la possibilité de revenir en arrière, plutôt que de s'engager à fond, sans espoir de faire retraite en cas d'insuccès. Dans le premier cas, on ménage son pouvoir ; or le pouvoir est un bien. A l'appui de cette maxime d'apparente utilité, Bacon cite la fable d'Esope intitulée : Les deux Grenouilles. — Par un temps de grande sécheresse, l'eau manquant partout, deux grenouilles délibéraient sur le parti à prendre. Descendons, dit la première, dans un puits profond ; là, il n'est pas vraisemblable que l'eau fasse jamais défaut. — Mais, répond l'autre, si pourtant l'eau venait aussi à y manquer , comment sortirionsnous?

La conclusion pratique, c'est que les actions humaines sont tellement incertaines, exposées à tant de périls, que la meilleure décision est toujours celle qui laisse plusieurs moyens d'échapper.

Voilà une couleur, c'est-à-dire une apparence de bien, le bien étant pris ici pour l'utile. Mais cette apparence est trompeuse, au moins dans un grand nombre de cas.

1° D'abord les affaires humaines sont souvent pressantes ; elles exigent qu'on s'arrête rapidement à une détermination. Ne pas se résoudre, c'est encore se résoudre, a-t-on dit avec justesse. On se jette parfois dans des embarras plus grands en ajournant une décision qu'en décidant quelque chose i. Se ménager le pouvoir de revenir en arrière, c'est faire comme l'avare qui se ménage le pouvoir de jouir de son argent en se privant de tout.

2° Ajoutez que la nécessité est un puissant stimulant. L'homme est plus fort quand il s'est dit à lui-même : le sort en est jeté. Cœteris pares, necessitate superiores estis. dit, dans Tite-Live, un général à ses soldats.

1 Comparer avec la deuxième règle de la morale provisoire de Descartes. (Dite, sur la Me th., 3e part.)

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Ainsi l'expérience, seul juge de l'utile, prononce diversement et même contradictoirement, selon les cas. Cette opposition des jugements utilitaires , Bacon l'a traduite sous une forme quelque peu sophistique, dans le petit traité intitulé Antitheta rerum, œuvre de jeunesse, et qui contient en germe, il le dit lui-même, les Sermones fidèles.

Nous n'hésitons pas à accorder beaucoup plus d'importance que Bacon lui-même aux Antitheta. Nous montrerons plusieurs fois, dans le cours de ce travail, que le vice radical du principe utilitaire, c'est d'être indéterminable et de se prêter également bien aux interprétations les plus opposées. Nous ne connaissons aucun critérium infaillible qui permette de distinguer la véritable utilité de la fausse. Quoi qu'en dise Bentham, les conséquences des actes ne sont pas un moyen sûr de décider s'ils sont conformes ou contraires à l'intérêt bieu entendu.

Les Antitheta mettent parfaitement en lumière, pour quelques cas particuliers , l'absence d'un critérium de l'utile. Bacon passe en revue la noblesse, la beauté, la jeunesse, la santé, le mariage, la richesse, les honneurs, le pouvoir, etc. Dans de petites sentences, d'une concision parfois un peu prétentieuse, il montre, à propos de chacun de ces biens, le pour et le contre, les avantages et les inconvénients. On dirait d'un avocat démontrant tour à tour l'innocence et la culpabilité de son client.

Et la conclusion, quelle est-elle ? L'utilité est-elle si bien détruite par son contraire, que l'esprit reste absolument en suspens ? Non ; mais tout dépend des circonstances particulières et de l'expérience personnelle de chacun. Rien d'absolu; nulle règle immuable; l'utilité échappe à toute détermination scientifique; l'empirisme.

le caprice des événements et des dispositions individuelles décident en juges souverains.

Nous ne pouvons que savoir gré à Bacon d'avoir si bien montré l'inconsistance de la doctrine utilitaire, qui, somme toute, est la sienne. Au fond, Bacon tient assez peu à cette partie de la science universelle qui a pour objet la règle des mœurs. Croyant sincère, il pense que la morale se trouve achevée dans la doctrine chrétienne, et qu'on ne peut mieux faire que d'aller l'y chercher. Aussi, ce qui le préoccupe avant tout, ce sont les sciences naturelles, dont il s'agit de constituer la méthode : de même Descartes est à peu près exclusivement géomètre et physicien. La morale scientifique ne peut avoir toute son importance qu'aux yeux de ceux qui rejettent ou négligent l'autorité de la religion ; c'est ainsi que chez les anciens, les spéculations sur l'éthique prirent le premier rang dans la philosophie à l'époque où les traditions religieuses eurent perdu tout crédit sur les âmes : alors parurent les écoles d'Epicure et de Zenon. Voilà pourquoi encore il n'existe pas, à proprement parler, de moralistes au moyen âge ; il n'y a que des théologiens. Voilà pourquoi enfin les philosophes incrédules en matière religieuse, les Spinosa, les Kant, les Benthani. firent de la morale l'objet de leurs méditations.

D'après ces remarques, il est facile de prévoir que Bacon insistera particulièrement sur cette partie toute pratique de la morale qu'il appelle les Géorgiques de l'âme.

Il indique plusieurs moyens pour engager l'âme et la fortifier dans la pratique du bien. Il en est un surtout qui est général et qui résume tous les autres : c'est de choisir et de nous proposer des fins honnêtes et conformes à la vertu, sans cependant que ces fins soient trop au-dessus de nous pour être inaccessibles à notre

faiblesse ; c'est ensuite de les poursuivre avec une persévérance inébranlable. Il développe par une comparaison ingénieuse les effets que produit dans l'âme l'accomplissement d'un tel précepte. « Un statuaire, en commençant à tailler un bloc de marbre, ne donnera une forme qu'à la partie à laquelle il travaille actuellement : s'il fait la tête, le tronc reste informe, jusqu'à ce que le moment soit venu d'y porter le ciseau. La nature, au contraire, quand elle fait naître une fleur ou un animal, produit à la fois les rudiments de toutes les parties. — Il en est de même pour l'âme. Si nous nous exerçons à chaque vertu successivement, nous faisons peu de progrès dans les autres ; s'appliquer à la tempérance ne développe pas beaucoup le courage ; au contraire, si nous employons toute notre activité à la poursuite de fins honnêtes, notre âme se trouvera préparée à toutes les vertus à la fois, et elles s'épanouiront à mesure que ces fins en exigeront la pratique l. »

Il est de toute évidence qu'en se proposant des fins honnêtes et conformes à la vertu, l'âme ne peut manquer de développer en elle toutes les vertus. Cette proposition est mémo trop vraie : elle peut ressembler à une tautologie. Quelles sont les fins honnêtes ? Voilà la question théorique à laquelle il faut toujours revenir. Bacon répondra sans doute que ce sont celles qui se rapportent au bien général. Soit ; mais la difficulté est toujours de déterminer en quoi consiste précisément le bien général. C'est là l'éternelle et invincible objection contre toute doctrine utilitaire. Aussi Bacon ne s'en tient-il pas à cette vague formule, et, laissant là les spéculations purement philosophiques , il se borne à recommander à l'homme la charité chrétienne. « Elle est, dit-il, le lien

I De augm., 1. VII, c, ai. Bouille!' t. I, p. 380.

de la perfection, car elle unit comme en un faisceau toutes les vertus. — Une âme, dit-il encore, embrasée par la flamme de la véritable charité, s'élèvera à une perfection plus haute qu'elle ne pourrait le faire par toute la science de la morale i. » — Nous sommes parfaitement de cet avis ; seulement un pareil point de vue dépasse celui de la science : nous entrons dans le domaine de la religion.

On pourrait croire que, de ces hauteurs, la morale de Bacon saura difficilement redescendre au souci des biens terrestres. On se tromperait. Bacon ne nous interdit nullement de penser à nous-mêmes, d'avancer nos affaires ; aucun moyen honnête de parvenir ne doit être négligé. Si même le moyen, sans être très honnête, se trouvait très utile, ce n'est pas Bacon qui nous en détournera. Il prise fort cet art de se pousser dans le monde qu'il a trop pratiqué ; il en donne les règles minutieuses, parfois médiocrement édifiantes , dans le Faber fortimse et dans la plupart des Sermones fidèles. Il nous fait part d'une expérience personnelle qu'il a payée bien cher, puisqu'elle lui a coûté sa dignité.

En politique comme en morale, les tendances de Bacon sont tout utilitaires. Il proteste, il est vrai, en plus d'un endroit, contre Machiavel; il repousse avec indignation une politique qui ne tient compte que du succès 2. Néanmoins, les préceptes particuliers qu'il donne témoignent presque tous de moins de scrupules : ainsi il recommande aux princes d'opposer les partis les uns aux autres, pour profiter de leurs rivalités ; ce qui revient à la maxime célèbre : diviser pour régner. En cas de menace d'une révolution, il trouve bon que le prince amuse les

1 De uugm., 1. VII, c. m. Bouillet, t. I. p. J81.

2 De augm.. I. VII, c. m. Bouillet, t. I, p. 378.

mécontents par dos promesses, sans avoir l'intention de les tenir. Sa maxime fondamentale, c'est qne le saint du peuple doit être la loi suprême ; formule pleine de périls, et qui peut justifier les plus monstrueuses iniquités.

Il approuve qu'un souverain ou une nation agrandisse son territoire par la conquête ; il veut seulement qu'on mette toujours de son côté quelque apparence de justice. C'est faire servir la justice de prétexte à l'ambition. Telle fut la politique des Romains, qu'il loue à peu près sans réserve.

Par tous ces points, Bacon est de son siècle ; mais que d'aperçus exacts, ingénieux, profonds, il jette, comme en passant, sur les principales questions de la politique, sur les rôles des grands et de la "noblesse dans les Etats, sur l'importance des colonies et la manière de les faire prospérer ! Quelle admirable description des symptômes qui annoncent les révolutions et des remèdes qui peuvent les prévenir !

Les idées économiques de Bacon ne sont pas moins remarquables. Il se prononce pour la liberté du commerce, malgré les préjugés de son époque ; il admet, au nom de l'utilité, le prêt à intérêt, et il recommande à ce sujet des dispositions à peu près identiques à celles qui sont actuellement en vigueur dans notre pays. Le chapitre De usurd sive fœnore mérite d'être lu , même après les traités de Turgot et de Bentham sur le même sujet i.

Il serait superflu de rappeler les mérites de Bacon comme jurisconsulte . Le fragment sur les sources du droit est justement célèbre. Bentham, sans le dire, lui dut beaucoup.

1 Sur tous ces points, que nous ne faisons ici qu'indiquer, voir notre Thèse: De sermonibus fidelibus F. Baconi Verulamii. Paris, 1870.

Sf, LA MORALE UTILITAIRE PENDANT LA RENAISSANCE.

En résumé, la doctrine morale de Bacon, considérée au point de vue théorique, semble reposer sur le principe de l'intérêt général ; et c'est pourquoi nous lui avons donné place dans cette exposition. Mais, pas plus sur ce point que sur les autres, Bacon n'a de système bien arrêté ; il est surtout un promoteur ; il est véritablement l'ancêtre de la glorieuse lignée des utilitaires anglais. Il est encore utilitaire par son culte de l'expérience , sa préoccupation exclusive de tourner toute science à la pratique, sa foi enthousiaste dans la puissance et le bonheur futurs de l'humanité. Il est le grand prêtre de l'avenir : il ferme le moyen âge, il ouvre les temps modernes ; son style, vigoureux, éclatant, sonne, comme il le dit lui-même, le réveil de l'esprit humain.

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