‹ La moraleChapitre 6 sur 53 · LA FABRICATION DE L'ACTION RÉFLEXE · texte numérisé non relu

LA FABRICATION DE L'ACTION RÉFLEXE

« Les commandements que je vous donne seront gravés dans votre cœur : vous en instruirez tous vos enfants ; vous les méditerez aussi dans votre maison, et marchant dans le chemin, la nuit dans les intervalles du sommeil, le matin à votre réveil ; vous les lierez comme une marque dans votre main ; vous les porterez sur le front entre vos yeux.

« Et lorsque vos enfants vous interrogeront à l'avenir et vous diront : que signifient ces commandements, ces cérémonies et ces ordonnances que le Seigneur, notre Dieu, nous a prescrits? vous leur direz : — Nous étions esclaves de Pharaon dans l'Egypte, et le Seigneur nous a tirés de l'Egypte avec une main forte ; il a fait sous nos yeux dans l'Egypte de grands miracles et des prodiges terribles contre Pharaon et toute sa maison : et il nous a tirés de ce pays-là, pour nous faire entrer dans cette terre, qu'il avait promis avec serment à nos pères de nous donner; et le Seigneur nous a commandé ensuite d'observer toutes ces lois, et de craindre le Seigneur, notre Dieu, afin que nous soyons heureux tous les jours de notre vie, comme nous le sommes aujourd'hui. »

Et le Deutéronome se termine par des énumérations de malédictions et de châtiments pour ceux qui n'accompliront pas toutes les ordonnances de la Loi.

Puis Moïse meurt en vue de la terre promise : « Et il ne s'élèvera plus de prophète comme Moïse. »

La Loi est fixée, et nul n'a qualité pour la changer. Tout novateur doit être reçu à coups de pierres, lapidé partout le monde sans jugement (1). La croix de Jésus n'est que l'afilrmation de l'immutabilité de la Loi,

Qu'a fait Moïse ? c'était un grand psychologue em-

(i) Deut. XIII, 1 et saiv.

pirique qui, expression des besoins de la morale d'Israël, l'a assurée en organisant des actions réflexes.

Là est le secret de la puissance et de la persistance de la Loi juive, du Coran de Mahomet, de l'Evangile et des Eglises chrétiennes, etc.

Ces lois, ces formules, étaient en rapport avec l'état de civilisation où elles se sont produites : ai-je besoin de dire qu'autrement, elles n'auraient jamais existé ? Elles répondaient à certaines nécessités sociales, à un certain état psychologique : elles ont été la continuation, le développement, la condensation d'états antérieurs.

Tous les fondateurs et propagateurs de religion n'ont pas tenté une autre œuvre.

Par le dogme, la religion emmagasine dans les cellules cérébrales certaines formules.

Par le rite, la religion met en ébranlement constant certains groupes de cellules.

Par la prédication, le chant, les grandes solennités à longs intervalles, les menaces et les promesses, la religion met en état d'éréthisme telle ou telle partie du cerveau.

Toute religion est une fabrication d'actions réflexes.

Un croyant n'a pas plus conscience de ses actes que la grenouille sans tête. Il agit par instinct, et non par expérience et décision personnelles.

La conservation de l'homme. — Règles pour sa conservation. — La conservation de Tespèce. — Règles. — Question.

Le premier devoir de rhomme est de se conserver. C'est là ce que j'appellerai un fait nécessaire : car il est bien évident que si Thomme ne savait pas, ne pouvait pas se conserver, il n'y aurait plus d'humanité, et par conséquent, je n'écrirais point un traité de morale, il n'y aurait personne pour le lire, et il n'aurait aucune raison d'être puisque la morale humaine n'existerait pas. Ce besoin pour tout organisme, de se conserver, de se développer, s'appelle pour l'homme, l'égôïsme. Naturellement, ce besoin est très fort. Aux yeux de l'observateur superfiXîiel, il prime tous les autres.

Mais l'homme, tout en croyant satisfaire à ce besoin de conservation, souvent se détruit lui-môme. Paresseux, il atrophie ses forces, il se diminue ; gourmand, ivrogne, il s'abrutit et il ruine son organisme ; volup-

40 LA MORALE THÉOLOGIQUB.

tueux, il devient esclave de ses besoins généslques, et s'il en abuse, il perd sa vigueur. Il croit satisfaire son égoïsme, en obéissant à certains penchants, et il devient son propre ennemi. Toutes les morales ont eu pour but de donner à l'individu certaines règles de conservation, de museler les vices rongeurs de son intelligence et de sa force, de contenir ses besoins multiples en les contrebalançant les uns par les autres. Elles ont considéré l'homme comme un ivrogne, trébuchant à chaque pas, prêt à tomber dans tous les précipices, s'il ne trouve pas de garde-fous pour le retenir. Après avoir jeté un coup d'œil sur le Deutéronome, vous n'avez pas de doute sur la définition à donner de la morale personnelle ! — C'est l'hygiène.-

Mais si l'individu, tout en croyant satisfaire aux nécessités de son être, peut aller directement contre ce but, il n'en est pas moins vrai que le besoin de conservation et de développement qui l'anime le porterait à sacrifier tous ceux qui se trouvent autour de lui, à faire, des plus faibles, les jouets de ses caprices et de ses fantaisies. Alors, les quelques hommes supérieurs qui ont la notion du besoin de continuité de la famille, de la tribu, de la collection des tribus, qui s'appellent les enfants d'Israël, essayent de développer les sentiments altruistes de l'homme pour ses petits, sa femelle, pour ses parents, les faibles, ce besoin de sympathie qui est l'extension de l'homme.

Le moraliste juif, après avoir réglé l'égoïsme de l'homme concentré sur sa propre conservation, essaye d'en régler l'action extérieure. Il l'étend aux membres d'une même collectivité, mais en même temps il l'y limite; et cet égoïsme, débordant sur les parents, les alliés, les gens de même race, s'arrête en face de gens appartenant à une autre race, se hérisse, se ferme, car tout

étranger est ennemi, et sa destruction est considérée

comme une nécessité de conservation.

La morale sociale, c'est l'hygiène publique, Ce caractère de la morale est nettement défini par

la loi de Moïse.

Nous avons maintenant à examiner si la morale

théologique a atteint son but.

La Loi de Moïse. — La conservation de la tribu. — Le lien religieux. La Loi est divine. — La peur. — La faveur de Dieu. — Le servilisme. — La grâce. — Ascétisme. — L'agitation dans le cauchemar. — Délire de la persécution et délire persécuteur. — Instinct religieux. — Arrêt de développement. — Coercition de l'homme sur l'homme. — Diminution de l'homme. — Destruction de l'homme par le subjectivisme. — Réaction objective. — Le réveil. — L'effarement de Groquemitaine. — Diminution de ce stimulus moral.

J'ai pris comme type de morale théologique la Loi de Moïse pour les raisons suivantes :

Elle est authentique. Elle a persisté à travers les siècles. Elle a maintenu, en dépit des dispersions et des persécutions la cohésion des fils d'Israël. Elle régit encore en partie ceux mêmes qui la renient. Nous pourrons étudier ses déviations dans le christianisme.

Elle s'appliquait à des peuples qui, quoique déjà loin de la civilisation primitive, sont encore plus loin de la civilisation scientifique que nous avons pour idéal.

Cette Loi répond à un premier besoin : la conservation de l'individu et la conservation de la tribu.

Partout dans la civilisation primitive, nous trouvons cette cohésion des hommes appartenant à la mé-

me tribu, la même soumission à certaines règles et comme conséquence, la Uaine des autres peuples. Les Israélites massacrent les Philistins: les Musulmans n'ont point de scrupule de tuer un chien de chrétien et celui-ci fait œuvre pie en tuant un impie. Un Thug Indien étrangle et vole les étrangers en l'honneur de sa déesse. Les Grecs appellent tout étranger barbare.

La haine de l'étranger est la conséquence du besoin de conservation de la tribu.

Mais, dans cette tribu, il y a des êtres faibles qui périront s'ils ne sont protégés : de là, les précautions de la Loi de Moïse pour la jeune fille, la veuve et l'orphelin, les recommandations de solidarité, s'étendant jusqu'à l'âne et à la vache du voisin.

Mais l'homme a des besoins violents : il est,à la fois, lâche et égoïste . Moïse lui ordonne d'être courageux contre l'étranger : car il ne se conservera pas s'il n'est pas brave. C'est l'application empirique de la Struggte for life, la lutte pour la vie.

Mais si l'homme abuse de sa force envers les membres du même peuple; si sa fougue n'est pas refrénée; si ses appétits sexuels ne sont pas limités, si sa rapacité ne vient pas se heurter contre des obstacles plus forts qu'elle, la vie dans la tribu sera impossible : le peuple se dévorera lui-même et; périra par ses propres déchirements.

La perspective de ce danger suffira-t-elle seule pour retenir la tyrannie des forts,pour protéger les faibles, pour secouer la lâcheté des uns, la paresse des autres, arrêter l'impétuosité des appétits naturels, assurer la reproduction régulière,museler la rapacité des voraces ?

Non : et alors intervient le pacte avec Dieu. Dieu prend des engagements envers son peuple, mais son

peuple doit en prendre envers lui. 11 n'accordera ses faveurs qu'à ceux qui lui obéiront. Il retirera sa main toute puissante de ceux qui enfreindront ses commandements. Ils supportent ses malédictions,et ils deviennent étrangers au milieu des leurs.

Chez tous les peuples primitifs, dans toutes les tribus antiques, la cohésion est faite par le lien religieux. La morale a une base théologique. La Loi est divine (1).

L'homme, trop faible, ne comprend pas qu'il peut se protéger seul contre la force de la nature et contre les attaques de ses voisins. 11 invoque un secours extérieur, une force supérieure à lui, pour laquelle il éprouve à la fois de la crainte et de la reconnaissance.

Devant ce pouvoir surnaturel, tout-puissant, l'homme a peur. Le rite, la prédication lui montrent des puissances terribles , s'agitant autour de lui, le poussant tantôt au bien, tantôt au mal. Il vit dans l'hallucination de menaces perpétuelles. Jéhovah est toujours terrible. La colère de Dieu gronde encore dans le ciel chrétien. Le rire du Diable lui répond.

Ce sentiment constant de la peur rend l'homme docile jusqu'à la servilité. C'est un sentiment dépressif qui le racornit, le prive d'une partie de sa vigueur et de son élasticité.

Pour obtenir son obéissance, la Loi a voulu le faire humble. Elle a dépassé le but. Loin de le conserver, elle l'étiolé et l'atrophie. Il ne compte plus sur lui, il ne compte plus sur ses œuvres, en face de l'immensité de Dieu. Il compte sur l'observation mécanique et machinale de la Loi. Par ses prières, ses simagrées, ses jeûnes, la richesse de ses oblations, les messes

Page 1