‹ La moraleChapitre 7 sur 53 · V. Fustel de Coulanges. La Cité antique · texte numérisé non relu

V. Fustel de Coulanges. La Cité antique

qu'il fera dire, il espérera gagner la faveur du Dieu tout-puissant.

Il en résulte que le pouvoir extérieur de la Loi a tué dans l'homme la notion de justice et substitué la notion de grâce.

Cette organisation doit fatalement faire des esclaves, des courtisans et des tyrans. Elle n'y a pas manqué.

L'homme trouve que la vie terrestre est bien misérable, que la grandeur de Dieu est infinie, qu'en humiliant son corps il obtiendra une place excellente pour l'éternité. De là, la doctrine de l'ascétisme : macérations du corps, horreur des rapports sexuels , mépris du travail, dédain pour toute action ayant pour résultat une amélioration humaine ; un seul idéal : la mort !

Le mot suprême du disciple de Çâkya Mouni sur les bords du Gange, du prêtre d'Israël sur les bords du Jourdain, du solitaire de la Thébaïde a été un anathème contre la vie humaine : Vanitas vanitatum! Tout est vanité ! Et leur dernière règle mporale a été celle-ci : ascétisme et isolement

Résoudre les questions humaines par la destruction de l'humanité, voilà tout ce qu'ils ont trouvé; et ils ont abouti à la castration d'Origène ou à la tentation de saint Antoine. « Qui veut faire l'ange fait la bête, » a dit l'un d'eux, Pascal. Ces dompteurs de l'humanité la ramènent à cette animalité que, tous les jours, encore maintenant, nous voyons s'étaler en cour d'assises, dans la personne des prêtres et des frères ignorantins, voués à la chasteté.

Les pénitences, les jeûnes, les macérations, en anémiant le cerveau, provoquent les hallucinations. L'affirmation réitérée du surnaturel substitue dans l'intellect du croyant, aux réalités objectives, des images subjectives. Il aboutit au détraquement, à la folie, à

cette hystérie qui a jeté les populations du moyen âge dans tous les excès, sans qu'elles aient pu jamais trouver un instant d'équilibre. L'homme s'agite dans le cauchemar au lieu d'agir dans la réalité.

La peur se résorbe en férocité. Le délire de la persécution engendre le délire persécuteur. De là les guerres religieuses, les massacres jetant non seulement les juifs contre les païens, les musulmans contre les infidèles, les chrétiens contre tous ceux qui ont une autre religion qu'eux, mais, bien plus, des interprétations diverses du dogme, des modifications dans le culte produisent des hérésies; à propos du iota d'ofAoïoçyffioç, des centaines de mille hommes périssent dans les tourments (1) ; plus tard, à travers les siècles, protestants et catholiques s'exterminèrent.

Aujourd'hui encore, nos guerres étrangères et civiles, nos haines sociales, les explosions qui s'appellent la Terreur, les journées de Juin , la Commune, les réactions féroces qui les suivent, ces excommunications réciproques à propos d'un mot plus ou moins nul, sont les suites de ce délire. L'humanité commence à s'apercevoir du néant des anciennes chimères qu'elle a poursuivies, mais, dans son effort pour saisir la réalité, elle se déchire encore en essayant d'atteindre les nouvelles chimères dont elle la recouvre.

L'emmagasinement dans les cellules de la substance grise des mêmes formules , la soumission des générations successives aux mêmes rites, aux mêmes pratiques, à la répétition des mêmes mots a organisé l'instinct religieux. Cette action réflexe héréditaire est un arrêt de développement de l'espèce.

(1] V. nos Eludes sur les Doctrines sociales du Christianisme. Nouv. édit., p. 252.

Le dogme indiscutable condamne le croyant à ne pas se décider d'après sa propre expérience, à ne pas essayer de relier, par son propre effort, les observations qui l'ont frappé. Il ne doit croire que d'après l'autorité de la Loi, et, en cas de doute, se subordonner à l'ordre du prêtre. Gomme ce dogme date de plusieurs siècles, qu'il ne saurait se plier à l'évolution humaine, il en résulte que ceux qui y sont confinés sont frappés de réversion vers le passé.

Toute cette organisation repose sur la coercition de l'homme par l'homme. Quelques-uns commandent aux autres, sans discussion, au nom d'un pouvoir surnaturel (1). La caste théologique se forme, et, tantôt dupe elle-même de seS propres enseignements, tantôt n'essayant que de fabriquer des dupes, elle aboutit logiquement à l'ex^iloitation des autres, soit en leur vendant des indulgences, soit en les persécutant et les dépouillant à son profit.

Elle avait dit k l'homme : « Tu dois être juste, ou tu seras puni par Dieu, dans cette vie ou dans l'autre. Si le juge ne peut t'atteindre. Dieu te verra et te frappera. »

Mais le seul frein qui puisse retenir l'homme, c'est la certitude d'un châtiment immédiat.

S'il y a la moindre probabilité qu'il y échappe, on pourrait dire que sa crainte disparaît en raison géo métrique de cette probal)ilité. Si le châtiment est éloigné, il ne déterminera pas chez lui une sensation assez forte pour qu'elle soit le mobile de ses actes.

Ceux qui ont exploité les croyances religieuses ont eux-mêmes donné aux peuples l'exemple de la viola-

(1) Voir pour le développement, nos Etudes sur les Doctrines sociales du Christianisme ^ in-18, 1880. Nouvelle édition.

tion des règles de justice qu'ils enseignaient; exemples : les rois juifs et les papes.

Nous avons vu que, d'après la loi de Moïse, comme d'après toutes les organisations morales, le but de la morale est la conservation de l'individu et, par conséquent, de la collectivité.

Nous devons nous demander maintenant :

— La morale théologique l'a-t-elle atteint ?

Non ; elle a atteint un but tout opposé, car, loin de conserver et d'agrandir l'homme, à qui elle s'applique, elle l'a affaibli, l'a retenu immobile, quand elle ne l'a pas fait rétrograder. Son action a été dépressive.

Elle l'a jeté dans le rêve, dans l'hallucination. Loin de la conserver, elle eût détruit l'espèce humaine, si la faim, la soif, le froid, l'appétit sexuel n'avaient ramené l'homme à la réalité. Les nécessités objectives ont lutté contre cette organisation de la folie. Elles ont empêché le détraquement complet.

L'Église a arrêté l'humanité de deux manières. Aux temps barbares, on peut considérer que le clergé se recrutait parmi les plus intelligents. Le célibat , les empêchant de se reproduire, faisait de la sélection à rebours.

Puis l'inquisition , pendant des siècles, en écrasant les plus intelligents et les plus hardis, a pesé sur l'humanité comme la pierre d'un gigantesque tombeau.

Les protestants interviennent et disent : < Cette critique ne s'applique pas à nous. »

Leur hérésie a constitué un progrès, c'est incontestable ; mais Calvin a déclaré « qu'il était licite de punir les hérétiques », et il a brûlé Michel Servet. Un pasteur écossais dit encore : < Frappe l'incrédule ! tue ton flls plutôt que de laisser propager erreur »(1).

i) Bucklc, T* V, p. 345.

Certes, je rends justice à certains pasteurs, qui sont des hommes excellents et abordent certaines questions avec la plus grande hardiesse. Mais ils ont les cellules encombrées de phrases toutes faites. Ils n'étudient pas la question au point de vue objectif. Ils se demandent si elle a été prévue par l'Évangile ou par la Bible, et ils en cherchent la solution, non en elle-même, mais dans un verset qui date de deux mille ans. En subordonnant ainsi la civilisation moderne, la civilisation de l'avenir, à une influence intellectuelle si arriérée, ils ressemblent à un transformiste qui donnerait pour idéal à l'espèce humaine la réversion vers son ancêtre de l'âge de pierre, sinon vers le babouin.

Actuellement, les minorités les plus avancées en évolution sont dans la situation d'un homme qui va se réveiller. Il a des brouillards dans le cerveau, et cependant il commence à percevoir les bruits extérieurs. Des lambeaux de rêves se promènent encore devant ses yeux, et cependant il les entr'ouvre de temps en temps. Il est vrai que, dans sa paresse, il les referme et se laisse ressaisir par les images de son sommeil, avec la vague notion qu'elles ne sont pas vraies. Il se tourne et se retburne dans cet état intermédiaire, tiraillé entre la subjectivité de ses visions et l'objectivité de la veille. Un rayon de soleil plus vif pénètre dans sa chambre, un bruit plus net frappe ses oreilles. Le voilà debout, la tête dans sa cuvette, chassant toutes les ombres, pensant à ses affaires du jour, aux réalités de la vie.

Quant aux figures qui ont animé son sommeil, il ne se les rappelle plus ; si l'une d'elles revient à sa mémoire, il l'en chasse bien vite comme un hôte importun et inutile.

tO LA MORALE THÉOLOGIQUE.

Telles nous apparâisseni les entités qu'ont adorées et qu'adorent encore tant^'cte. pillions de nos semblables» " -I .

Admettons que la peur de Groquemitaîne ait été utile aux peuples enfants ; mais les peuples mûrs croient de moins en moins en Groquemitaine ; la science, tous les jours, rétrécit son domaine. Un anglais me disait dernièrement :

— Nous croyons que Dieu est nécessaire au point de vue moral.

C'est une idée analogue à celle d'un roi constitutionnel qui ne fait rien, mais dont la fiction sert de lien.

Seulement, il est évident que plus nous irons, et plus ces fictions paraîtront insuffisantes à l'humanité. La peur d'un Dieu qui n'existe pas, l'espoir en. un Dieu qui n'existe pas, le culte d'iin Dieu qui n'existe pas ne peuvent constituer de sérieux stimuli moraux.

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