‹ La morphologie de la cellule nerveuseChapitre 13 sur 27 · M. D'ENJOY. — UNE INCURSION CHEZ LES MOI · texte numérisé non relu

M. D'ENJOY. — UNE INCURSION CHEZ LES MOI

travaillaient dans une scierie : c'étaient des Ïrieu-Chau, maladifs, grelottant la (ièvrc, pauvres coolies qui gafiiiaii'iit cin([uaiite cents par journée.

La forêt, rincommensurable forêt, alimentait la scierie. Ses arbres gigantesques, dont la magnifique frondaison nous protégeait des rayons solaires, étaient sapés, renversés, équarris et débités par ces pyginées llévreux.

Kii avanranl sous bois, nous pcrei'vions jiar iiislaiils comme des bruits de tonnerre. La terri' tremblait sous nos pas. Un épais ))rouillard nous enveloppait.

Saisissant les lianes eoiiinie des cordes suspendues sur l'abimc, je me penchai au-dessus des rives abruptes. Au fiind d'une étroite vallée, un torrent impétueux glissait à travers les rochers et disparaissait dans un goufl're insondable où ses Ilots écunieux se précipitaient en grondant. Enlin nous arrivâmes à un villagr moi, établi dans une clairière.

Un long tunnel fait de pieux entrecroisés comme lis jambages de la lettre A, cloisonné do feuilles sèches, formait l'unique habitation du village.

Co tunnel avait bien 30 mètres de longueur, I mètre de hauteur et 2 mètres de largeur à la base du triangle : on entrait par une extri'mité et on sortait par l'autre.

\ notre vue, de grands cris furent poussés par b's enfants qui gambadaient dans l'herlx'.

Une multitude d'êtres étranges, nus, grimaçants, échevelés, sortit confusément du tunnel et s'enfuit danslaforêt, en bondissant comme une compagnie do singes.

Sur un grand arbre, au pied duquel nous nous étions arrêtés, surpris, un .Moi récoltait du miel. .\ux cris poussés par ses congénères, le sauvage descendit précipitamment, posant les pieds sur des tiges de bois qu'il avait enfoncées dans l'arbre pour atteindre ])lus aisément le sommet.

A o mètres du sol, il bondit cumino un chat et se précipita sur nous tête baissée, espérant francliir notre cercle. Mais ce 'fut en vain, nous le gardâmes prisonnier.

Aussitùl après la fuite des Moi, nous nous installâmes dans le village abandonné. Je visitai le tunnel : il était désort. Quelques pierres polies, des [pipes en bambou, des bracelets de cuivre, des colliers en pi'rles gisaient sur le sol.

Je revins auprès de notre prisonnier que je Ils (piestionner: il resta muet. Nous lui fîmes i[uelques avances; il n'y répondit pas. J'eus l'idée de lui donner un peu de liberté, tout en le surveillant de très près : il se mil aussitôt à parler.

Dans un langage sobre, il nous expliqua que le village occupé par nous appartenait aux l.éos, tribu vaillante et guerrière. Il ajouta que, si ses compatriotes avaient fui à notre aspect, ce n'était pas par licheté, mais parce qu'ils avaient cru voir en ma personne le démon au corps de lune qui emporte les enfants dans les brouillards des fondrières.

Mon costume colonial en toile blanche avait causé tout l'efTroi de ces invincibles guerriers.

De môme que lesMoï incarcérés à Biên-Hoa, notre prisonnier avait d'énormes chevilles, aigui's comme di's ergots de coc].

Sa peau était brune, niais plutôt bronzée que noire, sa voix rauque, son visage ovale, son nez. allongé, sa chevelure lisse.

l'irand, avec la taille élancée, les membres fortement constitués, la tête haute, il avait l'aspect d'un bronze d'art.

.Mais il avait une queue, comme un singe.

Cette! découverte nio stupéfia; je m'approchai de lui et pour être certain que je n'étais i)as le jouet d'une illusion, je tdtai l'appendice caudal du sauvage.

Je constatai ainsi que la colonne vertébrale du Moi se prolongeait, extérieurement au buste, de trois ou quatre vertèbres pour former une petite queue de faune.

Surpris de mon examen, le prisonnier se retourna brusquement et me dit, en poussant un long soupir, que les Moi' autrefois possédaient tous cet appendice.

« C'est la preuve de ma pureté de race, me dit-il. Les Mû'i qui naissent d'unions contractées avec des étrangers n'ont plus de queue. Hélas! à chaque génération la queue se fait plus rare, la fierté moins intransigeante.

Cl Notre décadence date du jour où notre roi, dont la (]ueue était longui! de trois coudées, fut chassé des riches plaines, baignées par des fleuves d'or, que cultivaient nos ancêtres.

Il Les forêts sont incultes; mais elles sont indépendantes. »

A mesure (|ii"il parlait, le .Moi s'animait. Tout à coup, il poussa un cri sauvage qui retentit dans la forêt: (cO-é-o!»

Puis il se mit à pleurer, et enfin, d'une voix monotone, coupée de sanglots, il nous récita une longue poésie.

Ce cri, ces larmes bruyantes qui précédaient le récit, cDuuiie aussi les sanglots qui le scandaient, étaient, sans aucun doute, une partie intégrante du poème.

.Vu milieu de cette forêt que le vont du soir faisait résonner comme des orgues, au pied de ce village abandonné, au centre de ces Annamites accroupis, le Mnï était vraiment imposant.

Sa voix sonore et grave, ses grands gestes éperdus, ses beaux yeux noirs, levés vers le ciel, qui s'humeclaientde larmes, donnaient à son récit étranj-'c un accent extraordinai rement dramatique.

.Malheuri'usement r.\iinainite qui me servait d'interprète n'était pas à la hauteur de sa tâche.

J'en fus très affligé; mais il fallut se contenter des explications données.

Dans le poème, si éncrgiquement mimé par le Moï, il était (luestion, paraît-il, d'un roi agile comme un singe, dont les ministres abattaient les ennemis avec leurs queues puissantes.

Des démons à la face ronde comme la lune — étaientce les Annamites envahisseurs"? — avaient un jour paru

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