‹ La mort d'Ivan IliitchChapitre 3 sur 9 · IIS I, A M О R T · texte numérisé non relu

IIS I, A M О R T

scnce, et serait lui-même débarrassé de ses souffrances.

Il dormait de moins en moins ; on lui donnait de l'opium, on lui faisait des injections de morphine. Mais cela ne le soulageait plus. L'angoisse émoussée qu'il éprouvait dans une demi-torpeur le soulageait d'abord comme une chose neuve, mais ensuite elle devenait aussi et peut-être encore plus pénible que la douleur franche.

On lui préparait des plats particuliers d'après les prescriptions des médecins, mais tous ces plats avaient pour lui toujours moins et moins de goût, et lui semblaient de plus en plus répugnants.

Pour la défécation, il y avait des arrangements spéciaux, et chaque fois c'était un martyre, martyre causé par l'inconvenance et l'odeur, et la con-

science qu'un autre homme assiste à cet acte. Pourtant, dans cette chose désagréable, Ivan Iliitch trouva une consolation : c'est qu'il était servi par un moujick, nommé Guérassim.

Guérassim était un garçon jeune.

frais, bien nourri. Toujours gai et la figure claire, au commencement, la vue de cette homme propre intimidait Ivan Iliitch.

Une fois, se levant du vase, sans force pour remettre son vêtement, il tomba sur un fauteuil, il regarda avec terreur ses mollets décharnés.

En même temps entra Guérassim chaussé de grosses bottes, répandant une odeur agréable de goudron et d'air frais, d'une marche forte et aisée. Il avait une chemise de-percale propre, les manches retroussées sur ses bras puissants et jeunes, et retenant la joie de vivre de sa claire

figure, pour ne pas offenser Ivan Iliitch, il approcha du vase.

« Guérassim ! » dit avec accablement Ivan Iliitch.

Guérassim tressaillit, avec la peur d'avoir commis une maladresse, et d'un mouvement rapide tourna vers le malade son visage frais, bon, simple, jeune, à peine couvert de barbe :

« Que désire Monsieur?

— Je crois que ça doit t'être désagréable. Pardonne-moi. Je ne puis pas...

— due dit Monsieur ! »

Guérassim montra ses dents blanches et jeunes :

« Pourquoi ne pas se donner un peu de peine... vous êtes si malade ! »

Et avec ses mains adroites et fortes, il prit le vase et sortit légèrement.

Cinq minutes plus tard, il revint du

même pas. Ivan était toujours dans la même position sur le fauteuil.

« Guérassira, — dit-il, quand l'autre eut mis en place le vase proprement lavé. — Viens ici... aide-moi, s'il te plaît. )>

Guérassim approcha.

« Soulève-moi ! Ça m'est difficile de me lever tout seul et j'ai renvoyé Dmitri. »

Guérassim le souleva d'une main vigoureuse et avec douceur, et de l'autre main aida Ivan Iliitch à remettre son pantalon. Il voulut le rasseoir, mais Ivan Iliitch le pria de l'accompagner jusqu'au divan.

« Merci ' Tu fais tout si bien et si adroitement ! »

Guérassim sourit de nouveau et voulut sortir. Mais Ivan Iliitch était si bien avec lui qu'il ne voulait pas le voir partir :

« Voilà, approche-moi cette chaise, s'il te plait... Non, celle-ci... sous les pieds... ça me soulage d'avoir les pieds haut... »

Guérassim apporta la chaise, la posa juste, sans bruit, et souleva les pieds d'Ivan Iliitch.

■ Il sembla à celui-ci qu'il était beaucoup mieux pendant que Guérassim soulevait ses pieds.

« Je suis mieux ainsi... mets encore cet oreiller... »

Guérassim le fit, releva de nouveau les pieds de son maitre. Ivan Iliitch se sentit de nouveau mieux pendant que le moujik tenait ses pieds.

Quand il les replaça, il se sentit de nouveau mal.

« Guérassim, — dit-il, — es-tu occupé maintenant?

— En aucune façon... Que puis-je avoir encore à faire? J'ai déjà tout

fait, excepté qu'il faut couper le bois pour demain.

— Alors, veux -tu me soulever les pieds encore plus haut? Le peux-tu?

— Pourquoi pas? On peut. »

Guérassim souleva encore les pieds,

et il sembla à Ivan Iliitch que toute douleur était arrêtée.

« Mais comment feras-tu pour le bois? — dit Ivan.

— Ne daignez pas vous en occuper... nous aurons le temps... »

Ivan Iliitch dit au moujik de s'asseoir et de lui tenir les pieds. Il causa avec lui. Et, chose étrange, il lui sembla vraiment être mieux tandis que Guérassim tenait ses pieds.

Depuis ce jour, Ivan Iliitch appelait souvent Guérassim et lui faisait tenir ses pieds sur les épaules. Le moujik faisait cela avec adresse, bonne vo-

lonté, simplicité. Et cela plaisait à son maître.

La santé, la force et le courage chez les autres humiliaient Ivan Iliitch ; il n'y avait que la force et la vaillance de Guérassim qui, loin de le contrarier, le calmassent.

La plus grande souffrance d'Ivan Iliitch, c'était le mensonge, ce mensonge adopté par tous les autres qu'il n'était que malade, qu'il ne se mourait pas, qu'il lui fallait seulement être calme et se soigner et que tout se terminerait très bien.

Mais lui, il savait que, quoi qu'on fit, rien n'en résulterait que d'horribles souffrances et la mort. Et ce mensonge le torturait. Il souffrait parce qu'on ne voulait pas reconnaître ce que tout le monde et lui-même savaient, parce qu'on voulait absolument mentir à cause de sa terrible

situation. Et on le forçait lui-même

à prendre part à ce mensonge.

Le mensonge, le mensonge sur lui.

la veille de sa mort, réduisant cette chose terrible, solennelle, au niveau de leurs visites, de leurs étoffes et de l'esturgeon qu'on préparait pour le diner... c'était affreux!

Chose étrange, souvent, tandis qu'on faisait ce mensonge, il était sur le point de leur crier :

« Cessez de mentir... Vous savez, moi aussi, je sais que je mens! »

Mais jamais il n'avait le courage de le faire. Il voyait que ce terrible dénouement était rabaissé comme une chose désagréable, en partie même inconvenante, — comme on traiterait par exemple l'action d'un homme entrant dans un salon et y répandant une odeur désagréable.

Ainsi, cette même convenance, qui

avait accompagné toute sa vie, accompagnait sa mort. Il voyait que personne ne le plaignait, que personne ne voulait même comprendre sa situation. Seul, Guérassim le comprenait et avait pitié : et à cause de cela Ivan Iliitch n'était bien qu'en présence de Guérassim.

Il était à Taise quand Guérassim tenait ses pieds et passait des nuits blanches sans vouloir aller se coucher, disant :

« Ne daignez pas vous en occuper, Ivan Iliitch, j'aurai le temps de dormir. »

Ou bien soudain il commençait à le tutoyer et ajoutait :

« Comme tu es malade ! Pourquoi ne te servirait-on pas ! »

Seul Guérassim ne mentait pas.

D'après tous ses actes, on voyait qu'il comprenait ce dont il s'agissait, trou-

vait inutile de mentir, et simplement plaignait son barine épuisé. Une fois, il lui dit même grossement :

« Nous devons tous mourir ! Et pourquoi ne travaillerais-je pas? »

dit-il, voulant exprimer par là que son ouvrage ne lui pesait pas, qu'il le supportait pour vin homme mourant et qu'il espérait que quelqu'un, plus tard, lui rendrait le même service.

Des conséquences du mensonge, la plus terrible était pour Ivan Iliitch que personne ne le plaignait comme il aurait voulu l'être : il y avait des moments, après de longues souffrances, où il aurait bien aimé, tout en ayant honte de se l'avouer, d'être plaint comme un enfant malade.

Il aurait voulu qu'on le caressât, qu'on le cajolât, qu'on l'embrassât comme un tout petit. Mais il savait

qu'il était un personnage important, qu'il avait de la barbe, qu'il grisonnait, et que, par conséquent, c'était impossible. 11 le désirait quand même.

Et dans ses relations avec Guérassim, quelque chose approchait de cela et c'est la cause pour laquelle ses relations avec le moujik le consolaient.

Oui, Ivan Iliitch aurait envie de pleurer et il voudrait qu'on le caresse et qu'on pleure avec lui... et voilà que survient Chebek, son collègue, et, au lieu de pleurer, Ivan Iliitch fait une figure sérieuse, sévère, profondément réfléchie, et dit son opinion sur la signification d'une décision de la Cour de Cassation et insiste avec opiniâtreté.

Ce mensonge, autour de lui et en lui-même, empoisonnait plus que le reste les derniers jours d'Ivan Iliitch.

C'était le matin, reconnaissable seulement à ce que Guérassim était parti.

A sa place était venu le laquais Piotre : il avait éteint les bougies, ouvert un rideau et commencé à arranger silencieusement la chambre. Que ce fût le matin ou le soir, le vendredi ou le dimanche, c'était toujours la même

chose : toujours la même exécrable douleur rongeante, la conscience d'une vie qui s'en va, mais qui n'est pas encore entièrement partie ; l'approche de cette mort terrible, odieuse, la seule réalité au milieu de l'incessant mensonge. Qu'importent alors, ici, les semaines, les jours, les heures du jour !

« Monsieur désire-t-il du thé ?

- — Il lui faut, à lui, de l'ordre, avant que les Maîtres prennent du thé le matin, » pensa Ivan Iliitch. Et il répondit seulement :

« Non.

— Vous désirez peut-être vous mettre sur le divan ?

— Il a besoin d'arranger la chambre et moi je le gêne, je suis le désordre, la malpropreté — pensa Ivan Iliitch, et il dit seulement :

— Non, laisse-moi. »

Le laquais rangea encore. Ivan Iliitch tendit la main. Piotre approcha, très serviable :

« Monsieur désire quelque chose ?

— La montre. »

Piotre lui donna la montre qui était sous sa main.

« Huit heures et demie. On n1est pas encore réveillé par là?

— Aucunement. Vladimir Ivanovitch (le fils d'Ivan Iliitch) est parti au lycée, Prascovia Fedorovna a donné l'ordre de la réveiller, si vous le demandez. L'ordonnerez-vous ?

— Non, il ne faut pas. J'essayerai peut-être de prendre du thé —

pensa-t-il. ■ — Oui, apporte du

thé. »

Piotre se dirigea vers la sortie.

Ivan Iliitch eut peur de rester seul.

« Comment faire pour le retenir ?

Oui, le remède... Piotre, donne-moi

le remède... Pourquoi pas, il peut bien se faire encore que le remède me fasse du bien ? »

Il en prit une cuillerée :

« Non, ça ne me fera plus rien.

Tout ça, c'est de l'absurdité, du mensonge, » décida-t-il, aussitôt qu'il en eut reconnu le goût fade.

« Non, je ne puis plus croire. Mais cette douleur, cette douleur, pourquoi? si elle cessait pour une minute au moins. »

Et il poussa un gémissement. Piotre se retourna :

« Non, va, apporte du thé. »

Piotre sortit. Ivan Iliitch poussait des gémissements, pas tant à Cause de la douleur, quoiqu'elle fut terrible, que de l'anxiété.

« Toujours, toujours pareilles...

toujours ces journées et. ces nuits interminables. Que cela vienne donc

... Il mit sa robe de chambre, se couvrit avec le plaid...

plus vite ! Quoi plus vite ? La mort, les ténèbres? Non, non. Tout est préférable à la mort ! »

Quand Piotre fut revenu avec le thé, sur un plat, Ivan Iliitch fixa longuement sur lui un regard égaré.

Ce regard troubla Piotre ; et, quand Piotre fut troublé, Ivan Iliitch revint à lui.

« Oui, — dit-il, ■ — le thé, bien ; mets-le là. Seulement, aide-moi à me débarbouiller et à mettre une chemise propre. »

En se reposant plusieurs fois, il se lava les mains, la figure, se nettoya les dents. Quand il commença à se coiffer, il se regarda dans la glace.

Il eut peur, et ce qui le terrifia surtout ce furent les cheveux collés, tout lisses, sur son front pâle. Quand on lui changea sa chemise, il comprit qu'il serait encore plus terrifié s'il

voyait son corps, et il ne se regarda pas. Il mit sa robe de chambre, se couvrit avec le plaid et s'assit sur le fauteuil pour prendre du thé.

Durant une minute, il se sentit rafraîchi, mais aussitôt qu'il commença à boire le thé, tout de suite le même goût, la même douleur revinrent. Il fit des efforts pour finir et se coucha en allongeant les pieds.

Il renvoya Piotre.

Ah ! toujours la même chose, Tantôt une lueur d'espérance, tantôt toute une mer de désespoir et toujours la douleur, la douleur, toujours l'anxiété et toujours la même chose.

Seul, il s'ennuie horriblement, il a envie d'appeler quelqu'un, mais il sait d'avance qu'avec les autres c'est encore pire :

« De la morphine, pour m'oublier.

Je dirai au docteur de trouver

quelque chose encore... car ainsi c'est impossible, impossible. »

Ainsi se passe une heure, deux heures. Puis retentit la sonnette.

C'est le docteur peut-être ? Juste, c'est le docteur, frais, éveillé, gras, gai, avec cette expression qui dit :

« Vous voilà effrayé, et pourquoi?

nous arrangerons tout cela immédiatement. »

Le docteur sait que cette expression n'est pas de mise ici, mais il l'a prise une fois pour toutes et ne peut plus s'en défaire. Il est comme un homme qui a mis l'habit dès le matin pour partir en visite.

Il se frotte les mains avec bonhomie, d'un air consolateur.

« J'ai froid. Il gèle fort. Laissezmoi me réchauffer ! »

Comme s'il ne s'agissait que d'attendre qu'il se réchauffe, et que, lui

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réchauffé, tout le reste va s'arranger.

« Eh bien ! comment ça va-t-il ? »

Ivan Iliitch sent que le médecin a envie de dire : « Comment vont les petites affaires ? » mais qu'il sait qu'on ne peut parler ainsi.

« Comment avez-vous passé la nuit ? »

Ivan Iliitch regarde le médecin avec une expression qui veut dire :

« Tu n'auras donc jamais honte de mentir ? »

Mais le médecin ne veut pas comprendre la question.

Et Ivan Iliitch répond :

« Toujours aussi affreusement. La douleur ne se calme pas, elle ne veut pas céder. Si vous me donniez au moins quelque chose !

— Voilà ! Vous autres malades êtes tous comme ça!... Maintenant, je crois que j'ai assez chaud ; même

l'exigeante Prascovia Fedorovna ne pourrait rien dire contre ma température. Eh bien ! bonjour ! »

Le docteur serre la main divan Iliitch, puis, redevenant sérieux, il examine le malade, son pouls, sa température ; et les auscultations et les percussions recommencent.

Ivan Iliitch est convaincu que tout cela c'est des absurdités, des mensonges subtils, mais quand le médecin se met à genoux, et fait devant lui, avec un air des plus graves, les exercices de gymnastique médicale, Ivan Iliitch lui cède, comme il cédait jadis aux discours des avocats, tout en sachant fort bien qu'ils mentaient tous, et pourquoi ils mentaient.

Le médecin, à genoux sur le divan, percute quelque chose, quand on entend le froissement de la robe de Prascovia Fedorovna, et le reproche

qu'elle adresse à Piotre de ne pas l'avoir prévenue de l'arrivée du médecin.

Elle rentre, embrasse son mari et commence immédiatement à prouver qu'elle est levée depuis longtemps, et que ce n'est que par malentendu qu'elle n'était pas là au moment de l'arrivée du médecin.

Ivan Iliitch la regarde et lui reproche mentalement la blancheur et la propreté de ses mains potelées, de son cou, le brillant de ses cheveux et l'éclat de ses yeux, pleins de vie. Il la déteste de toutes les forces de son âme. Son contact le fait souffrir, éveille un afflux de haine contre elle. Sa manière de se comporter envers Ivan Iliitch et envers sa maladie est toujours la même. De même que le docteur a une certaine façon d'agir envers les malades, façon dont il ne

peut plus se défaire, de même elle a la sienne envers Ivan Iliitch : il ne fait pas telle chose qu'il faut faire, il est coupable, et elle lui reproche cela amoureusement.

Mais il n'obéit pas, ne prend pas les remèdes et se couche surtout dans une position qui lui est sûrement nuisible — les pieds en haut.

Et elle se met à raconter au médecin comment il se fait tenir les pieds par Guérassim.

Le médecin sourit d'un sourire d'indulgent dédain, qui veut dire :

« Voilà ces malades, ils inventent toujours de pareilles bêtises, mais quoi ! on doit leur pardonner. »

Quand l'examen est fini, le médecin regarde sa montre et Prascovia Fedorovna annonce à Ivan Iliitch que, quoiqu'il en dise, elle a invité un célèbre médecin, et qu'ensemble avec

Michaïl Danilovitch — c'était le médecin ordinaire — ils verront, ils jugeront.

« Ne t'y oppose pas, je t'en prie.

Je fais ça pour moi, » dit-elle avec ironie, en lui laissant sentir qu'elle fait tout pour lui, et qu'en disant le contraire elle le prive du droit de rien refuser. Il ne dit rien et fronce les sourcils. Il sent que tout dans le mensonge qui l'entoure s'embrouille tellement qu'il est difficile d'y démêler quoi que ce soit.

Car tout ce qu'elle faisait était toujours fait pour elle, et, quand elle le disait, c'était comme si c'était une chose invraisemblable, qu'il devait comprendre dans le sens contraire.

En effet, à onze heures et demie arriva le célèbre médecin. Et de nouveau recommencent les auscultations et les conversations, graves devant

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Ivan Iliitch et dans la chambre à côté ; les questions et les réponses faites avec un air tellement important ! Et de nouveau, au lieu delà question de vie ou de mort, on s'entretient du rein et du ccecum qui font quelque chose d'irrégulier ; et, d'une minute à l'autre, Michaïl Danilovitch et la célébrité se jetteront sur le rein et le ccecum et les forceront à se corriger.

La célébrité prend congé avec un air sérieux, mais non désespéré. Sur la question timide d'Ivan Iliitch, dont les yeux brillent de peur et d'espoir, s'il y a des chances de guérison, il répond qu'on ne peut répondre, mais qu'il y a possibilité. Le regard plein d'espoir, avec lequel Ivan Iliitch accompagne le médecin, est tellement touchant, que Prascovia Fedorovna en pleure en sortant du cabinet pour

remettre les honoraires au médecin.

Le moral, remonté par les assurances du médecin, bientôt se trouble de nouveau. C'est la même chambre, les mêmes tableaux, les mêmes draperies, tentures, flacons, et toujours ce même corps douloureux et souffrant. Ivan Iliitch gémit, on lui fait une injection de morphine, il s'oublie.

Quand il revient à lui, il commence à faire nuit et on lui apporte le diner. Il fait des efforts pour prendre un peu de bouillon; et de nouveau c'est la même chose, de nouveau la nuit approche.

Après le diner, à sept heures, vient dans sa chambre Prascovia Fedorovna avec ses gros seins relevés et des traces de poudre de riz sur la figure, habillée comme pour aller en soirée,

Le matin, elle lui a parlé d'une sortie au théâtre; Sarah Bernhardt est

de passage : ils ont pris une loge sur ses instances à lui, Ivan Iliitch. Maintenant, il ne s'en souvient plus, et la toilette de sa femme l'offense.

Mais il cache ce sentiment quand il se rappelle qu'il a effectivement insisté pour qu'on se procure une loge, car c'est une distraction esthétique et instructive pour les enfants.

Prascovia Fedorovna est satisfaite d'elle-même, quoique se sentant un peu coupable. Elle s'assied, demande des nouvelles de sa santé, — il voit bien que c'est seulement pour demander quelque chose, nullement pour savoir, puisqu'il n'y a rien à apprendre — et elle commence à lui expliquer que pour rien au monde elle ne serait allée, mais que la loge est prise, et qu'Hélène, sa fille et Petritscheff — juge d'instruction, fiancé de la jeune fille — y vont, et qu'il est impossible de es

laisser partir seuls. Elle aurait bien mieux voulu rester avec lui. Pourvu qu'il fasse seulement, pendant son absence, suivant les prescriptions du médecin !

« Ah oui ! Fedor Dmitritch — le fiancé — voudrait entrer avec Lisa.

Le peut-il ?

— Qu'ils entrent. »

La jeune fille entra en grande toilette, montrant sa jeune chair décolletée. Forte, bien portante, visiblement amoureuse, elle en veut à la maladie, aux souffrances, à la mort, qui empêchent son bonheur.

Vient aussi Fedor Dmitritch, frisé à la Capoul, un col blanc rabattu serrant son cou maigre et musculeux, ses mollets bien dessinés dans un ' pantalon noir étroit, la main gauche gantée et un claque dans l'autre.

Derrière lui se glisse insensiblement

le petit collégien, vêtu d'un nouveau petit uniforme, ganté, le pauvre, et de terribles cernures sous les yeux, dont Ivan Iliitch sait la signification.

Le fils lui faisait toujours pitié; et son regard effrayé, plein de compassion, lui faisait peur. Il semblait à Ivan Iliitch, qu'à part Guérassim, seul Volodia le comprenait et le plaignait.

Tous s'asseoient et demandent encore des nouvelles dTvan Iliitch. Il survient un silence. Lisa demande à sa mère où est la lorgnette. Il s'élève une discussion entre la mère et la fille pour savoir qui Га égarée.

Fedor Dmitritch demande à Ivan Iliitch s'il a déjà vu SarahBernhardt ? Ivan Iliitch ne comprit pas d'abord ce qu'on lui demandait, mais dit ensuite : « Non. . . Et vous, l'avez-vous déjà vue ?

— Oui, dans Adrienne Lecouvreur. »

Prascovia Fedorovna dit que c'est surtout là qu'elle est bien. La fille réplique, et la conversation s'engage sur la vérité et la beauté du jeu de Sarah Bernhardt.

Au milieu de la conversation, Fedor Dmitritch jette un regard sur Ivan Iliitch et se tait. Les autres se taisent aussi. Ivan Iliitch les regarde avec des yeux brillants, visiblement mécontent d'eux. Il faudrait arranger cela, mais c'est impossible. Personne n'ose et tous ont peur que, d'une façon quelconque, le mensonge convenable, sera rompu et la réalité deviendra trop visible.

Lisa osa la première. Elle interrompit le silence.

« Eh bien ! si l'on va, il est temps, » dit-elle en regardant sa montre, cadeau de son père.

Et elle adressa un sourire à peine

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perceptible au jeune homme, comme s'il s'agissait d'une chose dont ils connaissaient seuls le secret ; puis elle se leva en faisant du bruit avec sa robe.

Tout le monde se leva aussi, prit congé et partit.

Quand ils furent partis, Ivan Iliitch se sentit soulagé : le mensonge n'y est plus, il est parti avec eux, mais la douleur est demeurée. Toujours cette même douleur, et cette même frayeur que rien, rien ne soulage.

De nouveau s'écoulent les minutes, les unes après les autres, les heures après les heures, et toujours cette fin inévitable devient plus terrible.

« Envoyez Guérassim, » répond-il à une question de Piotre.

A une heure très avancée de la nuit, sa femme revint. Elle entra chez lui

sur le bout des pieds, mais il l'entendit ; il ouvrit les yeux et les referma précipitamment. Elle voulut renvoyer Guérassim et passer la nuit auprès de lui. Ivan Iliitch ouvrit les yeux et dit :

« Non. Va!...

— Tu souffres beaucoup?

— C'est égal !

— Prends de l'opium ! »

Il y consentit. Elle s'en alla. A peu près jusqu'à trois heures, il resta dans un pénible oubli.

Il semblait qu'on le poussât dans un sac noir, étroit et profond, qu'on voulût l'enfoncer plus loin et qu'on n'y parvenait pas. Et cette chose terrible s'accomplissait avec d'affreuses souffrances. Et il avait peur, il voulait s'écrouler ; en même temps il s'en défendait et il y aidait. Et tout d'un coup il lâchait prise, il tombait...

Il revint à lui. Toujours le même, Guérassim, au pied du lit, qui sommeille tranquillement, avec patience, tenant les pieds de son maître, la même bougie avec l'abat-jour et la douleur interminable.

« Va-t-en, Guérassim, — murmura-t-il.

— Pourquoi. Non! Je resterai!

— Non!... va-t-en! »

Il enleva ses pieds des épaules de Guérassim, se coucha sur le côté, sur la main, et s'apitoya sur son sort.

Il attendit que Guérassim fut sorti dans la chambre voisine, puis, ne se retenant plus, il pleura comme un enfant. Il pleura de son impuissance, de son affreuse solitude, de la cruauté des gens, de la cruauté de Dieu, de l'absence de Dieu.

« Pourquoi as-Tu fait tout cela ?

Pourquoi m'as-Tu amené ici? Pour-

quoi, pourquoi me fais-Tu si horriblement souffrir?... »

Il n'attendait pas de réponse, et il pleurait de ce qu'il n'y avait pas, et ne pouvait pas y avoir de réponse. La douleur recommença, mais il ne bougeait pas, il n'appelait pas. Il se disait : « Là encore, là encore ! Mais pourquoi? Qu'est-ce je T'avais fait, pourquoi?... »

Après il se tut, il cessa non seulement de pleurer, mais de respirer, et devint toute attention, comme s'il écoutait la voix de l'âme, la direction des pensées qui surgissaient en lui.

« Que te faut-il ? » C'était la première conception, pouvant être exprimée en paroles, qu'il entendit.

« Que te faut-il? — se répéta-t-il.

— Quoi? Pas souffrir! Vivre! »

Et de nouveau, il écouta avec une

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