‹ La mort de l'aigleChapitre 7 sur 21 · PREFACE XXI · texte numérisé non relu

PREFACE XXI

mandarins, le débutant, il regorge de beautés, d'invention, de traits poignants, d'aperçus neufs, de trouvailles fortes et saines.

Il annonce une riche et longue suite de travaux où la Sagesse et l'Étude mettront leur voix austère à l'unisson de l'Art et de la Beauté. Os magna sonaturum.

Laurent Tailhade.

4 mai 1917.

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Depuis plusieurs mois, semblables aux courants qui. sur la surface des océans, tentent de briser leurs forces contraires et mordent leurs contours en un froissement continu, sans pouvoir détourner le sens rigide de leur direction, les armées qui luttent sur le sol de PVance ont fait seulement osciller

* Ces notes ont été écrites dans Ja foret de Parrov, près de Lunéville, en lévrier 1916.

la ligne des tranchées; celle-ci, dans ses variations incessantes, traverse les champs abandonnés du laboureur, où la flore spontanée de la steppe antique, jadis nourricière des chevauchées barbares, étale son uniforme revêtement, — atteint le village tout meurtri, aux murs dressés vers le ciel, comme des bras de suppliants, gagne la demeure solitaire de l'ermite pensif, réfugié à l'orée du bois, borde l'étang où les derniers arbres se reflètent ou passe même en pleine forêt : rien ne sépare plus les adversaires que la futaie ou le taillis. Alors, les grands animaux, cerfs au pas lent, poussant devant eux le troupeau indolent des biches craintives, chevreuils capricieux aux bonds légers, sangliers râblés forçant bruyamment leur passage à travers les halliers,

vident la forêt pour faire place à l'homme. Au bruit de ses combats, ils ont tendu leurs oreilles inquiètes, puis, pressentant des dangers inconnus, ils sont partis vers des contrées nouvelles, pour gagner l'enveloppement de bois plus paisibles. Sur tous les territoires où il se bat. l'homme est redevenu le maître de la forêt.

Éloigné des demeures édifiées de ses mains, rendu à la nature, malgré les ans révolus et les progrès de son industrie, il retrouve son ancienne place sous les antiques abris. Il s'installe dans la forêt; comme son ancêtre, il y vit, et, généreuse, elle lui fournit les éléments de sa protection.

Dans le renouvellement des saisons, la vie s'organise: les huttes, les maisons de planches sont construites; les

faîtes de feuillage se posent, accueillants et pittoresques : des soldats circulent alentour, tandis que d'autres vaquent à leurs travaux ou observent les mouvements de l'ennemi.

Ceux qui aiment l'élancement des tiges vers la voûte céleste et les formes contournées des ramures, sertissant 1( vitrail des cieux dans leurs nervures mouvantes, qui, à midi, s'arrêtent, pour regarder tomber, sur la chair des visages mats, sur les vêtements aussi uniformément bleus que l'horizon des plaines, sur les casques ternes, des taches de lumière intense aux formes diffuses, tremblantes avec les brises qui secouent les cimes, touches de clarté, dont la chute chaude et rapide, contrariée par les maîtresses branches et les multiples brindilles, reproduit.

là où elles se posent, leurs silhouettes incertaines; ceux qui observent le soir les grandes ombres envahissantes, alourdies par l'obscure pesanteur nocturne ; ceux qui vivent au clair de lune, dont les longues lueurs grandissent les formes douteuses et font surgir, comme les colonnes démesurées de temples divins, les piliers somptueux des troncs séculaires, — ceux-là se plaisent dans la forêt.

Ils écoutent les rumeurs indécises, les sons composés de bruissements divers, répercutés, à travers l'atmosphère calme, par les multiples échos des arbres massifs où les souffles puissants de tempête qui, en tourbillonnant, lèvent dans les mélodieuses orgues naturelles, de volumineux accords.

Parfois, un bruit les immobilise; ils deviennent plus attentifs; une corde métallique est tendue sur la forêt ; elle vibre, elle déchire l'air, le son s'amplifie, puis diminue; l'obus passe, va vers son but, inflexible, tombe en roulements sourds, lamine les arbres, rompt leurs troncs ou broie des chairs humaines. La route des obus est connue, leur note ne trompe pas, chaque calibre a la sienne plus haute ou plus grave ; l'air qu'ils brisent retentit de gémissements différents, et les ondes rapides et variées qu'ils déplacent, se perdent plus ou moins vite dans le lointain. Parfois, comme une abeille, siffle la balle.

Cependant, toute vie animale n'a pas disparu de la forêt. Les petits, ceux dont l'ambition se limite aux

courts et proches désirs, qui mènent, timides, en leur infime coin de monde, une existence modeste et cachée, l'habitent encore. N'ayant pu partir., ils s'efforcent de se familiariser avec les choses nouvelles : parfois ils cherchent ensemble les raisons de tous ces mouvements inexpliqués, de cette agitation ininterrompue; ils ne comprennent pas l'attitude de l'homme, et ses gestes étranges. Jamais plus ils n'aperçoivent ses compagnes; jamais plus ils n'entendent les rires gais et perlés des femmes, ne rencontrent une espiègle entraînant à sa suite un amoureux cortège, ou ne surprennent la tendre et douce amante penchée sur l'épaule de son compagnon. Ils s'interrogent et se demandent, à voir les hommes rassemblés, vivant seuls,

pour se tuer, si la race humaine ne va pas disparaître.

Un soir, ils babillaient : fauvettes, rouges-gorges, bouvreuils, mésanges, sous « le grand chêne », le plus vieux de tous, celui qu'au sommet du mont la hache a épargné. A ses pieds, aucun arbre ne croît. Tous les jeunes respectent la terre où ses racines s'implantent; les mousses, les fougères la tapissent, et c'est, pour les longues causeries, un lieu propice.

Soudain, sur l'arbre géant, tombe un corps lourd. Projeté de branche en branche, heurtant les plus fortes, brisant les plus faibles, sans pouvoir se retenir à aucune, un grand aigle*

* Au mois de décembre 1914, un aigle royal, venant de l'Est, blessé et mourant, s'abattit dans les bois d'AIlonville, près d'Amiens.

les traverse pesamment : le sol le reçoit. Péniblement il se relève; ses ailes pendent contre ses flancs oppressés ; leurs os brisés, mis à nu, dardent leurs blanches esquilles à travers les plumes coagulées. Volant entre deux avions aux prises, dans le plan d'acier vomi par les mitrailleuses, il fut, aux sommets de l'éther, dans le domaine où lui seul s'élevait autrefois, cible vivante, étrangère au combat, souillé de dégradantes blessures ; une balle l'atteignit en plein corps, d'autres brisèrent ses ailes. Son sang riche coule sur sa poitrine blanche; mortellement atteint il ne veut pas mourir; ses serres mordent la mousse pour prendre un appui ; il se redresse et debout, immobile, silencieux, le col élevé, regarde de ses yeux encore forts les lieux qui l'envi-

ronnent et qu'il ne peut plus quitter.

Troublés, apeurés, les oiselets se sont enfuis; cependant, peu à peu, ils reviennent, examinent leur roi déchu, le jugent inoffensif et reprennent leur bavardage ; toujours ils parlent de Thomme; mais, étourdis et frivoles, ils ne tiennent sur lui que des propos futiles. Vivant dans un espace borné, leur esprit est enfermé dans des limites étroites.

L'aigle les écoute, songeur, éclairé par les visions de sa longue existence, instruit par ses vols prolongés audessus des mers et des continents, à travers les cieux d'où la terre semble petite et que sa vue perçante embrassait d'un coup d'oeil. La science du passé ouvre devant lui l'avenir.

Avant de mourir, détrompera-t-il ces

êtres minuscules ? Qu'ont-ils besoin de savoir alors que les hommes qui agissent et pensent, se tuent et s'organisent pour se tuer, eux-mêmes ne savent pas ? Ne les laissera-t-il pas à leur ignorance raisonneuse ? Soudain, agacé, aigri par la souffrance, sentant en lui la mort le prendre, et ne voulant pas enfermer avec elle ses pensées et sa connaissance des choses, il se décide...

« Taisez-vous, dit-il, et écoutez-moi, vous ignorez tout... Comment pourriez-vous savoir, vous, qui, dans votre brève existence, ne quittez pas votre bois exigu et n'observez que ceux qui vous approchent, quand moi, l'aigle, qui dans ma longue vie errante, n'ai cessé de survoler la terre d'un pôle à l'autre et peux sur mes larges ailes

déployées m'élever dans les cieux, j'ai mis tant de siècles à connaître les raisons des hommes et les causes de leurs combats ?

« Rarement, ils se tuent pour se manger. Souvent, au contraire, on voit les soldats, la lutte terminée, panser avec une délicate sollicitude les plaies de leurs ennemis. Moi, qu'ils jugent sanguinaire, dont ils ont reproduit l'image sur les blasons de leurs chefs; moi, qu'ils ont consacré comme l'emblème de leur impérialisme conquérant, je ne tue que pour vivre et perpétuer ma race.

« Lorsque je sens mes muscles affaiblis, mon corps douloureux et l'appel de toute ma chair épuisée par la faim qui, pour se recréer, veut incorporer une chair chaude et sanglante, ou que

j'entends, sur la roche nue, les cris plaintifs de mes aiglons, aux serres trop faibles pour saisir une proie, au bec trop tendre pour asséner un coup mortel, alors, je pars dans la tempête, ou dans l'air serein, entreprenant une chasse longue et laborieuse et, pour conserver au ciel l'aigle vivant, je tue. « Mais eux. pourquoi? ils ont des terres grasses et plantureuses ; ils se nourrissent de leurs fruits, ils ont asservi des races entières d'animaux; ils les élèvent pour se repaître d'eux, et ceux-ci dociles, offrent leur col au couteau des sacrificateurs. Leur science, leur a permis de multiplier la production du sol et de ses eaux; quoiqu'ils soient innombrables, ils pourraient se nourrir plus nombreux encore, et cependant ils se tuent toujours entre

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eux. Quelle pensée les domine? d'où vient leur soif de destruction ? Ils ne vivent que pour la mort et par la mort. «Je ne pourrais, avant que mes yeux se ferment à la lumière, vous représenter les drames continus qui ont ensanglanté la vie des individus et des peuples, depuis que le premier Caïn tua son frère, ni vous narrer les séditions incessantes et les guerres innombrables dont leur histoire est faite. Les hommes sont étranges; ils prétendent aimer la paix, mais ils célèbrent avec un même lyrisme sa douceur et la fureur des combats; ils élèvent aux conquérants des statues et les fastes des peuples portent leurs noms glorieux de génération en génération. Leurs poètes les chantent, et sitôt que les querelles s'apaisent, ils exaltent, dans

des strophes ardentes, les vertus guerrières.

« Lisez l'histoire sanglante de l'humanité, sans cesseen gestation ; jamais l'humeur inquiète des hommes n'est satisfaite ; ils se disent supérieurs aux autres animaux; le limon, dont ils furent façonnés, reçut un souffle divin; leur ingéniosité les rend aptes à tous les travaux ; ils peuvent tout créer, sauf la vie. Ils ornent la matière des formes les plus belles, mais, ni par leur art, ni par leur science, ils n'ont pu produire un être vivant, et, comme nous, demeurent soumis aux lois communes de la reproduction, cependant ils ne cessent de se donner la mort. Pourquoi ? Quel désir inassouvi les jette les uns contre les autres? pour la possession du luxe, ils se

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tuent; pour enlever les richesses à ceux qui les détiennent, ou les conserver contre les jaloux, ils se tuent; mais, c'est surtout quand le sombre besoin de dominer leurs semblables emplit de passions violentes leurs orgueilleux cerveaux, qu'ils se ruent aux batailles.

« Avant d'expirer, je veux, toutefois, vous dire ce que mes sens terrifiés ont vu durant les dernières heures de ma vie. Ce que font les hommes d'aujourd'hui dépasse les actes des temps anciens.

« Depuis nombre d'années, l'Europe était paisible. Les peuples apprêtaient leurs armes, mais ce n'était encore qu'un jeu : chaque année, les soldats manœuvraient, mais le sang ne coulait pas. Ceux qui cherchaient à se battre étaient désapprouvés par les

autres, et, dès qu'un conflit naissait, la raison l'apaisait ; les rêveurs ne croyaient plus à la guerre; les différends devaient être réglés par des sentences arbitrales, quand, en 19 14, dans la saison où les lourdes moissons se rangent dociles sous les faux, sur un prétexte futile, les hostilités éclatèrent.

« Au bruit des canons, je sortis de mon aire et suivis les combats. Il n'y en eut jamais de pareils. Toutes les nations sont en armes, la vieille terre d'Europe a tremblé, des millions d'hommes ont prisplace sur les champs de bataille, le père s'y est rangé à côté de ses fils; tous ils luttent âprement. Tout ce que leur civilisation intense a donné aux humains, ils le tournent contre eux-mêmes. Ils ont amplifié

l'art militaire par tous les progrès de la science; le métal éclate en tous sens, des gaz empoisonnés courent sur le sol, déployant leurs lourdes et mortelles vapeurs; des liquides enflammés sont projetés au loin; les navires plongent dans les mers et, à l'affût, guettent, sous l'opaque couche marine, ceux qui voguent à la surface, leur lancent une torpille animée qui les poursuit, les atteint et creuse dans leurs flancs une profonde blessure où l'eau s'engouffre pour les submerger. L'air même ils l'ont conquis; pour mieux s'atteindre, ils se cherchent dans l'espace, et ont inventé des ailes assez fortes pour les portera travers les immensités célestes; ils s'y pourchassent, décrivent pour se rejoindre de rapides spirales, fondent l'un sur l'autre, et le vainqueur con-

temple la chute désordonnée et rapide de son rival.

« Je suis leur victime, mais avant de mourir j'ai pu savoir. Moi seul, à cause de mes vols prolongés au-dessus des terres, des peuples et des vastes océans, j'ai pu apprécier l'immense effort des nations et puis prédire leurs destinées. Moi, l'Aigle, que nul être vivant n'a tenté de rejoindre dans son ciel, si ce n'est l'homme, j'enferme dans les larges cercles hypnotiseurs que je décris, le cercle étroit des cerveaux humains. Du haut des nues, de mon regard perçant, j'ai vu les agissements des hommes; j'ai constaté les vices et les vertus qui s'entre-choquent en eux; j'ai compris leurs désirs vulgaires et leur asservissement aux bassesses matérielles, mais aussi leur pas-

sion pour des idées, leur amour de la patrie, fortifiée par une intime et longue union et les habitudes contractées dans l'ancestral passé. Dans la lutte gigantesque, avec l'étroitesse de la nature de l'homme, m'est apparue l'élévation de son génie : je l'ai jugé sublime : car roi par ma naissance, je suis l'admirateur de toutes les beautés.

« C'est l'impériale Allemagne qui, la première donna le branle. Je l'ai vue entièrement prête pour le combat, ayant d'avance réglé sa vie sur l'emploi de la force, et proclamé pour le maintien et l'expansion de sa race, le droit à la guerre. Je l'ai vue grande, forte et puissante, avec ses villes neuves et peuplées, pleines d'air et de lumière, et la foule grouillante de ses enfants, tout prévoir; suppléer à sa faiblesse nu-

mérique par la fonte de milliers de canons, intensifier sa production, régler la nourriture de ses habitants pour supporter l'isolement d'un vaste siège, accroître ses transports pour rendre ses troupes mobiles et jeter sur les terres conquises des rails rapides. Dans sa volonté réfléchie, elle élève son intelligence aux plans stratégiques les plus vastes, et s'efforce de tout mettre en œuvre pour remporter des succès écrasants : cependant elle n'a pu accomplir ses fins gigantesques, et a failli dans l'achèvement complet de ses colossales entreprises. Chez elle domine la force de l'Association; chacun, instruit des spécialités auxquelles il s'adonne, les porte à la perfection ; Tordre qui règne en tout unit les forces actives.

L'autorité est respectée et la discipline

s'impose aux natures passives; leur pays à l'histoire incertaine forme désormais un vaste tout, solide, compact où l'amour de la race exalte le courage. « La méthode déterminée se poursuit avec une logique inflexible : souvent elle dépasse son but. L'impulsion part de la tête et se transmet à tous. Chacun trouve un emploi réglé, répondant à ses facultés : dans le monde entier, des émissaires répandus usent de toutes les forces modernes et ne négligent aucun détail. Leur civilisation n'est faite que de connaissance. Ils n'ont aucune délicatesse de pensée; hobereaux survivant à leur époque, ils conservent l'amour et le respect de la force, et immolent sans émotion les individus à la race et les autres races à la leur.

« Ils se sont rués les premiers à l'attaque, et, rapidement se sont jetés sur les autres peuples. J'ai vu alors, jalonnant les routes des envahisseurs, des villages brûler comme de grandes torches ! Donjons et châteaux, forteresses dépourvues de puissances, demeures de plaisir désertées, églises des temps mystiques, plates maisons modernes où se cache le peuple, tout flambe : les toits s'effondrent, les planchers crépitent, les colonnes de marbre croulent.

Parfois le portrait d'un ancêtre, un meuble familier, rares vestiges de la vie placide des hommes, échappent à l'incendie. En une heure plusieurs siècles sont anéantis et sur les édifices mourants le vent secoue une gigantesque chevelure de feu. Des lueurs jaillissent partout, brasiers ardents faits

de foyers humains, flammes de destruction éclairant la nuit : sublimes visions que ces immenses nappes fulgurantes, découpées aux formes des villages, qui illuminent les parterres que je survole comme si l'humanité célébrait pour le plaisir de mes seuls yeux, les fêtes mystérieuses d'un nouvel enfantement.

« Mais non : les habitants courent le long des routes, pieds nus, en guenilles, sans manger, sans se désaltérer, sans repos ils fuient et, les seins taris, des mères allaitent les enfants de leurs dernières gouttes de lait. Ils se répandent en hordes désunies à travers les campagnes, ils ne s'arrêtentpas. . . Apeurés ils fuient. Tout est perdu pour eux. En un instant le soldat a détruit leurs demeures... ils sauvent leur vie. Que

de douleurs dans leurs yeux ! Leurs prunelles sont terrifiées ; je connais ce regard : c'est celui de la proie que je fascine et qui ne peut se dérober.

« Le feu ne détruit pas seul : les obus tombent, fracassent les monuments, et c'est la lente destruction des chefsd'œuvre de l'art humain par la science humaine; le métal en éclatant sculpte de nouveau la pierre en formes fantastiques. Mais l'art humain est si grand qu'il garde dans la lente et progressive destruction l'harmonie de toute son ordonnance; de l'édifice qu'on ruine sort une étrange beauté ; l'obus aveugle, brutal, ajoute de fantastiques dentelures à la caresse du ciseau; la lumière pénètre à flots des replis couverts d'ombres séculaires, et les débris de pierres ouvragées conservent dans

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leurs parties la sublime pureté de l'ensemble; parmi eux des têtes d'anges potelés sourient divinement, des mas ques sévères gardent le recueillement des ans, des torses, des membres épars charmentencore parles souples modelés de leurs formes. Carnage de beautés déjà mortes, aussi douloureux à contempler que la souffrance humaine!

« Car j'ai vu aussi la souffrance humaine : j'ai vu l'effroyable agonie des blessés entre les lignes, et j'ai entendu les cris douloureux de leur chair meurtrie. Des corps sont frappés de coups violents et ne forment plus qu'un amas d'os et de tissus broyés, d'autres sont tronçonnés, d'autres volatilisés ; ils disparaissent soudain : la mine éclate et les défenseurs debout, enterrés vivants, dressentencoreau-dessusdu sol, comme:

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les tiges d'une moisson guerrière, les* baïonnettes prêtes pour l'assaut. J'ai vu des morts raides, figés, semblables à des statues, dans le geste précis du combat. J'ai vu un soldat, presque un enfant, un portrait à la main, la tête penchée sur son bras, dormir sa mort sur le talus de la route.

« Mais, j'ai aussi vu tous les courages : moi qui aime le courage, je n'en ai jamais tant vu : des bataillons entiers courent à des assauts impossibles, d'autres bataillons les suivent : comme les vagues, venant de la haute mer, frappent incessamment les roches inébranlables du rivage, se brisent à leur pied, leur masse alignée se meut, vers l'objectif, en ondes successives : cellesci sont tordues, rompues, crevées, mais ne reculent pas : l'Homme est brave...

« A la ruée des Germains, un seul peuple pouvait s'opposer; peuple fertile en contrastes, imprévoyant, mais qui, plus que tout autre, sous la pression des événements agit, quoiqu'il ne vive que de mots; peuple qui a lutté pour toutes les libertés, et les sacrifierait toutes en un instant, qui ne croit rien de ce qu'on lui dit, mais qui veut qu'on lui dise ce qu'il croit. Chacun réfute aujourd'hui ce qu'il soutenait hier, et tous l'approuvent de nier sa pensée première ; la faveur va à ceux qui trouvent l'expression quand tous réclament l'action. Chez lui, peu d'enfants, les contrées qu'il habite sont trop belles et trop riches. Peuple pour qui l'idéal n'est pas un mot, mais représente un sentiment profond, qui se passionne à l'idée de porter secours à un op-

primé, qui pense avec ses nerfs, juge avec son cœur; peuple dont les soldats se battent en jurant, mais trouvent sur leurs lèvres, dans l'agonie, un mot d'esprit ou une pensée profonde; où chacun ne peut dire au juste pour qui il se bat, mais où chacun se bat pour quelque chose, a devant ses yeux des yeux de femme, ou pense en mourant au sourire d'une fleur mi-éclose, parure de la vallée natale; peuple où les pensées montent de la masse pour former l'esprit des dirigeants, et où le sens critique maintient à tout moment, entre toutes les folies, une juste balance, et qui serait la proie de tous, si un long passé de gloire ne maintenait en lui le plus mâle courage; peuple d'organisateurs où rien ne s'organise; peuple qui vit dans l'étroite unité na-

tionale, mais où chacun garde son individualité; dont la légèreté fait trembler ses amis, mais dont l'héroïsme étonne ses rivaux; qui se critique sans cesse, mais force l'admiration générale et inspire tous les autres; qui oublie l'angoisse d'hier et qui croit tout facile parce qu'il peut tout tenter; qui sait se recueillir dans la défaite et s'exalte à la moindre victoire, qui ne compte ni ses morts, ni ses blessés, qui n'en veut pas connaître le nombre; peuple où la forte race paysanne, nourrie de la terre, rude comme elle, n'a jamais supporté le jou^ étranger; que des inconscients risquent de mener à sa perte et qui, dans un sursaut de conscience, aux heures de danger, se sauve lui-même; peuple qui fit de fautes successives un jour de victoire : c'est le peuple français. Il en-

traîne à sa suite toutes les généreuses nations qui croient à l'idéal humain.

« iMon vol m'a conduit sur la Grande- Bretagne : là vivent de fiers navigateurs, jadis maîtres des mers; leurs luttes intestines les absorbaient, ils voulaient en venir aux mains, et de cruelles guerres civiles se préparaient. Satisfaits de dominer tout un empire au delà des océans, ils avaient oublié, dans la gloire de leur passé, qu'à côté d'eux, le monde se transformait, et que d'autres races prétendaient les supplanter; ils consommaient dans la lutte des classes leurs forces d'action. Ils n'observaient les progrès de l'industrie que pour les suivre d'une marche incertaine; dédaigneux du travail, tapis dans leurs îles, confiants dans leur flotte, ils entretenaient une armée trop

peu nombreuse pour perpétuer les vastes espérances de leur tradition. Dans leur contrée la liberté de chacun est respectée par la loi, nul n'y accepte de contrainte abusive, le prix du sang ne peut être exigé. Soudain, la Grande- Bretagne a compris, comme à toutes les heures critiques de son histoire, que son sort est lié à celui du Continent qui l'avoisine. Elle rassemble en hâte ses volontaires, les jette dans la mêlée. « Ceux qui connaissent ces insulaires libres et distants peuvent seuls apprécier l'énergie tenace qu'il a fallu déployer pour les convaincre du danger.

La Nation entière prépare des armes, son activité redouble, et malgré l'opposition de ceux qui dénient l'obligation de l'effort, marchandent ou refusent leur travail, les hommes par millions

s'enrôlent. Les fortes divisions sont débarquées tontes armées sur tous les rivages du monde. Je les ai aperçues en Afrique, en Asie, en Turquie, en Grèce, confondues avec le sol, dans leurs uniformes couleur de terre. Leurs longues files circulent sur les routes de France; ils prennent sur la ligne leurs positions de combat. Unis aux Français, leurs ennemis héréditaires, ils subissent les mêmes défaites et partagent les mêmes victoires.

« Dans toute l'étendue de son vaste empire, des enfants de la Grande-Bretagne ont entendu au delà des mers le cri d'appel de la mère patrie : Canadiens, Africains, Australiens, Xéo-Zélandais, Indiens y répondent et les navires transportent, vers les batailles, des milliersd'hommes.

« La Russie énorme, inexplicable, lente à mouvoir, forte de peuples divers qui obéissent aune seule voix, tente de submerger par le flot grossissant de ses hommes désarmés, levés sur ses vastes étendues, les Germains organisés, mais ceux-ci sont refoulés. Sous la pluie de métal, ils plient et se retranchent près du cœur de leur ville sainte. La vie ne compte pas pour les Slaves, ils l'exhalent sans plainte, comme l'on restitue un dépôt temporairement confié; le paysan docile, mystique, rend l'âme sans comprendre la grandeur de son sacrifice.

« Ainsi va s'amplifiant la guerre.

L'étincelle se propage : d'un bout à l'autre le Monde frémit au choc des armes ; chacun veut prendre sa part dans la lutte, les liens se nouent, et

les nations libres et libératrices, confondues, appuyées les unes sur les autres, mènent le combat de l'humanité en péril.

« Pour paralyser l'effet des armes meurtrières, la terre est fouillée, remuée, creusée, dressée : nul ne veut se laisser tourner, les lignes s'appuient à la mer ou aux frontières. Comme les Anglo-Saxons élevèrent autrefois des murs entre eux et les Écossais, comme les Chinois bâtirent, pour se prémunir contre les incursions quotidiennes de leurs ennemis, la Grande Muraille, les modernes construisent des lignes de défense multiples, et les peuples momentanément sauvés vivent à leur abri.

« Des combats sont engagés en tous lieux. Le monde, qui voulait la paix, est

gagné par la fièvre dévorante; semblables à des colonies d'insectes qui, pour se disputer le territoire avoisinant une fourmilière, luttent entre elles jusqu'à l'anéantissement, les nations, les races se jettent dans la mêlée, et par millions les hommes trépassent de blessures, de privations, de souffrance ou de douleur. La culture des terres est abandonnée, leur production s'amoindrit ; les spectres de la faim et du froid se dressent devant l'Humanité. Partout où j'ai volé, j'ai vu les peuples en armes.

« Sur les sommets neigeux des Alpes, sous les cieux cléments de l'Italie, les obustombent lourdementcontre les roches; le bruit de leur éclatement se coule retentissant dans les vallées aux pentes abruptes et les ondes déve-

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[ jes font frémir leurs parois; la montagne est minée, des pics énormes d'un seul coup s'effondrent. Les cavaliers des plaines hongroises, les Autrichiens, dociles alliés, se sont joints aux Allemands; les montagnards bulgares ont attendu et choisi le moment propice; la vieille race des Ottomans, amollie dans l'oisiveté, a senti sa bravoure renaître; comme leurs pères, les Turcs se disciplinent sous le Croissant. Belges, Serbes, Roumains, sous la pression des canons, ont déserté leurs pays; sur leurs territoires la destruction fait rage, la loi est celle du vainqueur : il a tout calculé, il veut anéantir les populations des États minuscules voisins de ses frontières, car il n'ose croire au maintien de ses conquêtes, mais il sait sa race prolifique :

plus il fera le vide autour de lui, plus ses enfants dans l'avenir trouveront de place. La guerre gagne de proche en proche. En Amérique, au Mexique, les rivalités se réveillent. En Chine, des luttes intestines sont engagées. Le Japonais poursuit son expansion. Dans toute l'Asie, à la subtile et raffinée civilisation, le sentiment de la nationalité apparaît et les anciens peuples, jadis placidement soumis, las de subir le joug des étrangers, veulent se libérer. La massive Afrique éprouve le dégoût de sa soumission continue et le musulman croit l'heure du prophète revenue. L'Europe appauvrie, jadis maîtresse des destinées du monde, paraît impuissante à régler son sort. Les peuples sentent poindre en eux un grand désir de liberté; sur tous les

continents ils aspirent à se gouverner eux-mêmes.

« Toute l'humanité subit un même choc : la guerre qu'on pensait morte tue les hommes et les révolutions se préparent.

« Bien que l'idéal le soutienne, le courage de l'homme lui-même se lasse.

Le temps vient où, las de frapper il délaissera les armes. Un monde nouveau va s'édifier. La grande conflagration des temps anciens et modernes se terminera par la destruction des préjugés du passé. Déjà, depuis plusieurs siècles, deux grands courants d'idées traversent les masses humaines : les uns veulent un maître conquérant des autres peuples, et l'asservissement d'autres nations à leurs lois; les autres veulent des peuples libres. Là est la

cause profonde de la lutte car les hommes n'aperçoivent pas aisément les raisons matérielles de leurs divisions, mais pour des principes, sans hésiter, ils sacrifient leur existence.

«Cependant, bientôt les temps seront révolus...

« La vieille terre européenne secoue les dernières poussières de l'ordre féodal; la grande poussée des peuples libres est irrésistible; les combats les uniront tous les uns aux autres, et le sang répandu rend, pour la germination des idées de liberté, le sol plus fertile.

« L'impérialisme sombrera dans les révolutions prochaines. La démocratie vivante fait sortir de sa masse compacte la loi souveraine; elle veut être à elle-même son guide et sa raison. Le

monde est en travail. Dans les limites étroites qu'elle a forgées à la vie de ses nations, la vieille Europe éclate : la mort créera une vie nouvelle, et les peuples de tous les continents, associés à la guerre ou spectateurs instruits par elle, se représentent l'éclosion prochaine d'aspirations longtemps contenues.

« Déjà, sur la ligne de l'horizon montent, perçantles brumes, les formes plus précises de l'humanité nouvelle; la grande union des nations jaillit du sang répandu. Elle vient, comme une apparition de fée, les deux mains tendues vers les peuples, d'un pas assuré, traverse les champs de bataille, foule impassible, confiante dans la destinée, les cadavres et les ossements; la boue putréfiée des chairs décomposées ne

gicle pas sur sa robe immaculée; elle est au-dessus des convoitises et son regard, fixé sur l'avenir, s'illumine de bonté.

« Son cortège grossit; dans la pensée des combattants la conception d'un monde nouveau a surgi, et par l'accomplissement continu du devoir, par le sacrifice incessamment consenti de la vie, s'engendre un fécond avenir de fraternité.

« Les grandes beautés sortent des enfantements douloureux; l'admiration devant le courage réciproque exalte l'amour des hommes pour l'humanité.

« La grande société des peuples va naître. Le libre développement des industries, les transactions facilitées, l'échange constant de la pensée enrichiront le bien-être et l'intelligence de

LA MORT DE L AIGLE p

chacun ; chaque individu, chaque ville, chaque province, chaque État, aura dans la famille humaine le respect des autres : l'heure des conquérants s'évanouit, et, dans la liberté conquise, les populations fixent spontanément leur sort.

« Ce qui, autrefois, était l'œuvre de quelques hommes est aujourd'hui celle de tous; ce qui était voulu par quelques souverains fut l'objet de la pensée commune. Jamais des conquérants n'eussent pu exiger de tant de millions d'hommes, la perte de toute liberté dans la discipline militaire, imposer l'héroïsme, et la longue patience qui, pendant des mois entiers, fait attendre sans murmurer, à demi enterrés, la mort, décider en si peu de minutes l'immolation de tant de vies. Phéno-

mène presque inexplicable, que la grande volonté humaine, pour la libération définitive de l'humanité, fait seule comprendre.

« Cete guerre est celle des peuples; jamais il n'y en eut déplus effroyable, mais la paix sera la paix des peuples : jamais il n'y en aura de plus complète.

« Je vois la grande apparition entraînant à sa suite le cortège confondu de toute l'humanité. Un vaste cri humain, modulé en chant d'allégresse, monte vers elle. La science ne veut plus être meurtrière, les sociétés s'organisent dans l'amour de l'homme.

« Se battront-ils encore, les hommes?

Je ne sais : le sort inéluctable les portera peut-être encore au combat, mais cela sera pour d'autres causes : l'impérialisme sombre, noyé dans le sang

des peuples, etle grand souffle humain enflé par l'ardent prosélytisme des démocraties libres et souveraines, abat les palais des empereurs.

« Regardez-moi, petits oiseaux, moi l'emblème de cet impérialisme, je vais mourir : la science a conquis l'air et j'ai trouvé la mort dans les vastes profondeurs de l'éther léger où hier seul je planais. Après moi, l'aigle impérial sera chassé des casques et des étendards sur lesquels il déployait, depuis l'antiquité romaine, ses ailes altières; ainsi le veut la destinée du monde : nous ne vivonsqu'uneseconde et les races s'éteignent; j'ai été un point dans l'espace, je ne serai rien dans le temps. »

L'aigle se tut : ses forces faiblissaient. il se raidissait contre la mort; soudain,

il tombe; ses plumes brunes se confondent avec la terre brune...

Cependant les oiseaux indifférente et légers se remirent à jacasser; ils avaient tout écouté, mais rien retenu : de nouveau ils parlaient des hommes et trouvaient pour expliquer leurs combats d'imparfaites raisons... et les hommes continuaient la guerre dans la forêt..,

Au nord de la route de Nancy à Lunéville, peu après Dombasle, l'oeil aperçoit, sur un mamelon, une ruine; la masse de pierre se profile sur un ciel en partie ensoleillé, ombré de nuages ronds et floconneux, qui coiffent et épousent les lignes molles et adoucies des collines environnantes.

De loin, sa forme est fantastique :

elle semble un débris de château féo-

dal, témoin des luttes lentes et continues du moyen âge survivant à son époque. De près, la ruine perd son apparence grandiose : c'est une de ces simples fermes qui, au hasard des combats, le long de l'immense ligne de bataille, se transformèrent en redoutes et furent des points d'appui longtemps disputés.

Elle se nomme la ferme de Léomont; perdue, puis reprise par les troupes françaises, ses terres, ses bâtiments conservent, après plus d'un an, les traces des combats acharnés dont elle fut le prix.

Toutes les pentes du mamelon furent sous le feu des canons : des obus de tous calibres les ont piquées de centaines de cratères.

L'érosion des eaux pluviales com-

mence à les niveler. Ici la prairie les recouvre déjà et les troupeaux les foulent du pied; plus loin la féconde charrue, dans son séculaire et régulier sillon, détruit les traces de destruction; le fer luisant de son soc heurte et broie la fonte et l'acier mortels, et les incorpore, déjà rongés par le temps, au sol nourricier.

Je gravis le sentier, bordé d'arbres morts, qui conduit à la ferme ; du sommet tout le pays se découvre, la suite des coteaux où les ennemis sont encore face à face et au sud, dans le lointain, la ligne dominante des Vosges.

Des éléments de tranchée, des abris à demi-comblés sont partout visibles et sur toutes les crêtes, dans tous les vallons, éparpillées, des tombes apparais-

sent, tertres rectangulaires hauts de quelques centimètres à peine, marqués d'une croix de bois. La terre de la patrie s'est ouverte pour recevoir le corps de ses protecteurs. Là où le héros est tombé, sa sépulture fut creusée et, sauveur de la France, il demeurera étendu sur les lieux où s'exhala sa vie, jusqu'à l'heure où le jugement définitif de nos armées fera retentir les trompettes éclatantes de notre décisive victoire.

Pour achever de comprendre l'importance du combat qui désola ces lieux, il faut observer les bâtiments de la ferme : les murs de ceinture se sont effondrés par pans entiers, et ont formé de larges créneaux; de l'habitation, des étables, des granges, il ne subsiste aucune pièce intacte; la ma-

çonnerie attaquée par les coups répétés des obus s'est désagrégée, comme si elle avait été frappée par des marteaux de géants ; les pierres plates ont glissé les unes sur les autres et sont tombées en tas immenses et informes; les toits sont brisés; contre un mur encore debout, une persienne presque intacte pend.

Mais la guerre a causé tant de ravages, tant de villes furent ruinées et incendiées que l'âme ne s'émeut plus devant une maison détruite. Cependant je me suis longtemps arrêté à Léomont...

Au milieu de la cour est une tombe; celle-ci différente des autres : pas de tertre, des pierres choisies ont été soigneusement disposées sur le corps; quelques briques, posées de champ, les

couvrent d'une large croix rouge : une petite croix de bois a été fixée entre les interstices des pierres.

Qui repose sous cette tombe dont remplacement semble choisi, dont la -construction révèle plus de recherche que celle des autres ? Est-ce un chef ?

Cest un simple soldat : quelques morceaux de drap et de cuir, sans numéro de régiment, sans matricule, débris déchiquetés du képi d'un troupier l'indiquent. Mais qui dira jamais son nom? Un seul mot se lit sur le travers de la croix où il devrait figurer : Inconnu.

Sublime beauté que cette tombe d'Inconnu en un tel emplacement, au centre même du champ de bataille, sur le point culminant du sommet, d'où, en deçà des lointains horizons, se dé-

couvrait toute l'action. L'orgueil de Chateaubriand choisit pour dresser son tombeau, une roche isolée devant la mer : il la voulut ; la tombe du troupier sans nom s'est placée d'elle-même là où tous les regards convergent. Sublime beauté!

La lecture d'un nom m'eût moins troublé : le héros aurait appartenu à ceux qui le chérissaient, aux larmes d'une mère, à la passion d'une femme : celui-ci m'appartenait comme il appartient à la France tout entière. Fils inconnu delà France, il symbolise la race.

Sur quelle partie de la terre nationale est-il né ? D'où est-il venu ? Quelles furent sa vie, ses pensées? Pour qui battait son cœur? Fut-il paysan, artisan, savant ou artiste? Crovait-il à l'agression germanique?

Savait-il l'histoire de son pays, les anciennes rivalités des peuples et les longues luttes contre l'ennemi séculaire ? A-t-il reconnu tout le danger de l'invasion barbare et les causes profondes de la guerre faite de l'impulsion d'une nation jeune dans un monde ancien et des antiques volontés de domination impériale aux prises avec l'expansion moderne, ou, être simple, ne comprit-il que la sublime beauté des mots de patrie et de liberté ?

L'Inconnu, au premier appel, partit avec toute la France : sa place était désignée; il prit son rang dans la grande guerre anonyme où l'armée est faite de la nation, où tant de millions d'hommes dépassent en bravoure la bravoure humaine, la gloire ne demeure pas personnelle ; aucun nom ne

inconnu ! 5q

survivra ; ce qui demeurera de la longue patience et de l'héroïsme soutenu de la France tout entière, c'est un trésor commun : la gloire est chose publique.

Jamais je n'ai mieux compris qu'en contemplant la tombe de Léomont l'idée de patrie si aisée à sentir, si difficile à définir. La Patrie, c'est la tombe de l'Inconnu.

Avant moi d'autres avaient eu la même pensée : une main pieuse avait décoré le lieu de son éternel repos :

des morceaux de verre violet, trouvés dans les ruines, rangés avec goût, brillaient aux rayons du soleil et trois narcisses, éclatants de fraîcheur, premières fleurs du printemps, s'épanouissaient sur la tombe.

ET

ET

Qui dira jamais les actes d'héroïsme accomplis par les fils de France ?

Soldats français ! Vous de qui l'alerte intelligence et le courage tenace suppléèrent à la force que l'organisation préalable engendre, dont toutes les qualités militaires, apanage de la nation gaie et brave, éclatèrent dès le choc de l'ennemi, vos actes d'héroïsme où qu'ils aient eu lieu, devant les regards émer-

veillés des chefs ou dans l'ombre, aperçus de vos seuls voisins de combat, peut-être même ignorés de tous, connus de vous seuls au moment où vous les réalisiez, demeurés sans renommée, sans récompense, sans historien, nous vaudront la victoire !

Les derniers, sans doute les plus nombreux, sont comme les petites fleurs cachées dans les prairies : perdues sous les longues et flexibles graminées, isolées dans la verdure des feuilles plates et larges, elles seules cependant revêtent les champs de leurs mouvantes couleurs et leur donnent une parure éclatante...

L'Épopée dont l'intense lueur illuminera les siècles futurs sera surtout faite de courage obscur et ignoré ; les gouttes de sang, perlées de vos blessures, épan-

dues sur les replis cachés de la terre ancestrale, se réuniront aux larmes des mères et des amantes pour teindre d'une pourpre majestueuse les langes de vos enfants.

La lutte dépasse l'homme : les combats en de trop vastes champs n'auront pas leurs trouvères, chantres minutieux des exploits particuliers, observés dans les arènes closes, mais le génie des poètes, élevé vers les sphères sublimes où le détail des épisodes et le mérite d*un seul disparaissent, n'immortaliseront, au rythme de leurs strophes, que la vertu commune à tous les combattants.

Dans le conflit des nations, des peuples et des races la gloire, comme un soleil trop ardent pour être fixé par les yeux humains, se diffuse et envahit l'espace.

La lutte humaine âpre et lente égale celle des forces de la nature : elles sont faites à la même image; l'une et l'autre elles procèdent d'une action continue et ont des répercussions lointaines :

d'infiniment petites causes concourent aux mêmes destructions desquelles la vie rejaillit renouvelée.

Ne vous paraît-il pas que les gouttes de sang sont aux conflits humains, ce que les gouttes d'eau sont à la terre d'aspect immuable? Elles semblent impuissantes, cependant leur action persistante détermine les grandes conclusions.

Je me souviens d'avoir parcouru, en pensant à leurs effets presque inapparents, les hauts sommets des Alpes où les torrents marquent au fond des gorges leur mugissant sillon.

Dans ces lieux déserts, toute vie, tout mouvement dépend de la lente érosion provoquée par la goutte d'eau entraînée par la pesanteur, du haut des monts vers les océans.

Sur les pentes, dans les éboulis, les arbres luttent encore pour leur vie; nés des graines fixées dans les moindres fissures du roc, ils cherchent la terre nourricière avaricieusement distribuée, poussent leurs racines dans les moindres interstices, et lancent toutes droites, loin des creux sombres, leurs tiges vers la lumière et le soleil qui se dérobe sous la silhouette des monts. Mais, comme les hommes exposés aux luttes, leur existence est de courte durée et sur les versants abrupts l'on ne rencontre pas le chêne séculaire dont l'ombre s'étend 'sur les forêts des plaines;

les arbres poussés ensemble semblent sur les flancs de la montagne une herbe égale et drue réservée à des faux géantes.

Cependant les gouttes d'eau n'interrompent pas leur travail : la force pesante qui les attire vers les profondeurs agit sans cesse, et leurs molécules fluides incessamment percent le sol ou glissent à sa surface; elles se rassemblent, suintent en luisant sur les parois des grès, les argiles et les mousses, en murmurant un son infiniment doux, ou tapageuses elles revêtent, dans leur chute aérienne, les rochers taillés à pic qu'elles battent avec fracas d'une gaze moirée, changeante, diaprée, frangéede blanche écume.

Partout la goutte d'eau agit; elle perce, désagrège, découpe, sculpte et

modèle la motte de terre que le pied du montagnard foule., comme les massifs énormes que les plus puissants explosifs ne peuvent ébranler; ici, entraînant une pierre ou un arbrisseau; là, faisant crouler quelques rochers, encore garnis de leurs frondaisons, qui se dresseront comme des îlots sur les eaux du torrent; là encore préparant la chute complète de tout un pan de montagne qui, avec ses demeures et ses habitants, glissera dans la vallée, laissant sur le ciel une découpure béante.

Sous son contact, dans la suite infinie du temps, les tertres infimes se nivellent, les monts s'effondrent, leurs aspérités s'adoucissent, docilement leurs lignes élevées fléchissent et se courbent en ondulations amollies. J'ai depuis souvent songé que les

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