INTRODUCTION
Il y a bien des ouvrages à consulter sur la maladie et la mort de Louis XIII ; les mémoires du temps sont nombreux-, mémoires de Fontenay-Mareuil, du sieur de Pontis ; de messire Robert Arnauld d’Andilly , mémoires de l’abbé Arnauld, du comte de Brienne, de Madame de Motteville, de Mademoiselle de Montpensier, du cardinal de Retz, du marquis de Montglat, du comte de la Châtre, du duc de la Rochefoucauld, du maréchal de Grammont, du maréchal du Plessis, du comte de Brégy, du P. de la Porte, d’Omer Talon, de Guy Joly, de Hérault de Gourville, etc.; (1) nous y avons trouvé quelques détails intéressants mais les principales sources où nous avons puisé sur la maladie de Louis XIII sont peut-être encore plus contemporaines de l’événement, ce sont des oeuvres vraiment écrites au jour le jour. D’abord le journal imprimé de Renaudot, le père de la presse ; Théophraste Renaudot était né en 1584. Il prit le bonnet de docteur en médecine à Montpellier l’an 1606. En 1612 il fut appelé à Paris où la reine, mère de Louis XIII, alors régente, lui fit donner un brevet de médecin ordinaire du roi, et il prêta serment entre les mains du sieur Herouard, alors premier médecin (2). « Mais il ne fut point couché sur l’état, ni payé d’aucuns gages, et il ne servait point par quartiers, ce qui donna lieu à la Faculté de médecine de Paris, de l’atta-
(1) Voir collections Petitot et Monmerqué; Michaud et Poujoulat; Cimber et Danjou ; Leber.
(2) Moreri. — Supplément au Dictionnaire historique 1735.
quer sur l'exercice qu’il faisait de la médecine dans ladite ville, et en particulier sur ce qu’il tenait un bureau d’adresse où l’on s’assemblait à jours réglés (1). Eenaudot en appella au conseil ; mais la cause fut renvoyée au Châtelet, où intervint sentence qui défendait à l’appelant de faire la médecine dans Paris. » Un arrêt solennel du parlement, du 1er mars 1644 le condamna à l’amende et aux dépens lui faisant en outre défenses de « vendre ni prêter à l’avenir sur gages ». Il avait en effet fondé une sorte de mont-de-piété. A l’occasion de ce procès, M. de la Vigne, docteur en médecine et doyen de la Faculté de Paris, que nous retrouverons à l’autopsie du roi Louis XIII, prononça en 1643 et 1644 deux discours latins fort injurieux pour Eenaudot. Ces discours ont été imprimés in 4° en 1644 à Paris, chez Morlot. Théophraste Eenaudot ne mourut que le 25 octobre 1653. Il avait commencé en 1631 la publication de ses gazettes que continuèrent ses fils lsaac, docteur en médecine de la Faculté de Paris, et Eusèbe, qui fut premier médecin de Monseigneur le dauphin , fils de Louis XIV.
Nous citerons souvent des extraits du « Eecueil des gazettes et nouvelles tant ordinaires que extraordinaires et autres relations des choses avenues toute l’an-
née mil six cent quarante-trois, par Théophraste Renaudot, conseiller et médecin du Eoy, commissaire général des pauvres, maistre et intendant général des bureaux d’adresse de France, à Paris, au Bureau d’Adresserue de la Calandre, au grand Coq, 1641, avec privilège. »
(1) Ce fut, bien avant la fondation de Richelieu, une sorte de petite Académie, mais ouverte à tout venant.
Ce sont les premiers documents, ils paraissaient chaque semaine et tenaient le monde au courant de ce qui se passait à la cour de France.
Deux autres mémoires sont encore particulièrement précieux : les journaux des valets de chambre du roi, Antoine et Dubois.
Celui de Dubois est intitulé : « Mémoire fidèle des choses qui se sont passées à la mort de Louis treize roy de France et Navarre fait par Dubois, l’un de ses valets de chambre ». (1) Il a été publié en 1759, en 1838, et en 1817. Nous avons eu entre les mains une des copies manuscrites du temps, à la bibliothèque du château de Chantilly. Ce manuscrit in-f° de 16 feuillets porte la cote 1842 -, c’est à sa pagination que nous rapporterons nos extraits.
Il y a enfin les « Fragments du Journal de la maladie et de la mort de Louis XIII par Antoine , garçon de la chambre du Roy, transcrits sur le manuscrit de la bibliothèque de la ville de Saint-Germain-en-Laye, par Alfred Cramail , Fontainebleau ; Ernest Bourges , imprim., 1880, in-8° ».
Le titre exact du manuscrit est : Histoire de ce qui s’est passé à la maladie et mort du roi Louis XIU, du 21 février 1643 au 15 mai 1643.
Dans ce journal, il n’est pas parlé de l’autopsie ; aussi, pour nous, celui de Dubois est autrement précieux, puisqu’il donne, en témoin oculaire, des détails sur l’ouverture du corps du roi. Du reste, au point de vue médical, il est bien plus précis ; c’est l’œuvre d’un homme intelligent qui, sans connaissances techniques,
(1) V. Collection Michaud lre série 1. XI. p. 525.
Y. Collection Cimber et Danjou.
donne cependant des renseignements très nets sur la maladie du roi et qui permettent au médecin de rétablir des faits cliniques.
Puis le journal d’Antoine est singulièrement fait. Pendant près de quinze jours, les dates ne sont pas exactes. Depuis le 21 février, qu’il met jeudi au lieu de samedi, il y a de semblables erreurs jusqu’au mardi 5 mai où les jours de la semaine concordent de nouveau avec les dates. On serait presque en droit de se demander si ce journal fut bien écrit au jour le jour, ou si plutôt ce n’est pas une narration faite un peu plus tard par un témoin, presque suspect, comme il s’en produit tant, l’événement une fois accompli. Pour ces raisons, nous préférons nous en rapporter au journal de Dubois plutôt qu’à celui d’Antoine.
La Gazette de Théophraste Renaudot et le journal de Dubois sont donc les deux sources où nous avons puisé avec le plus de confiance.
Nous allons maintenant parler des documents vraiment originaux que nous possédons, et qui nous ont décidé à reprendre ce travail, quoique déjà souvent traité, et par des plumes des plus autorisées. En 1894, nous avons eu la bonne fortune, passant l’été aux environs de Chantilly, de voir s’ouvrir devant nous les portes de la bibliothèque de Monseigneur le duc d’Aumale ; nous regrettons infiniment qu’il soit trop tard pour lui exprimer ici toute notre reconnaissance de l’insigne faveur qu’il a bien voulu nous faire, mais il est encore temps de tenter de payer notre dette à l’aimable bibliothécaire du château, M. Maçon, qui a guidé avec une bonne grâce et une complaisance dont nous ne serions trop le remercier, nos recherches dans les collections inestimables des manuscrits de Chantilly.
En 1643, le Grand-Maître de France était Monsieur le Prince, Henri de Bourbon (1588-1646), prince de Condé, duc d’Enguien. C’est le père du grand Condé. Le fils du vainqueur de Rocroi, Henri-Jules de Bourbon (1643-1709) fut aussi grand-maître de France. Pendant plusieurs générations encore, jusqu’en 1818, cette charge, la première de la cour, resta aux Condé. C’est dans la bibliothèque de ceux qui, pendant près de deux siècles, avaient été les gardiens des traditions à la cour, qu’il nous semblait indiqué d'aller chercher des renseignements sur le cérémonial et les cérémonies de France. Notre attente ne fut pas déçue et nous avons trouvé à Chantilly des pièces dont la publication nous permettra de jeter un jour nouveau sur la mort du roi Louis XIII.
Sous le numéro 516 du catalogue est un manuscrit in-folio de 15 feuillets, relié en maroquin rouge, intitulé: Cérémonial de France, Obsèques etc..., 1547-1669. Il contient un extrait tiré du cérémonial du sieur de Saùictot, Maître des Cérémonies de France, du procèsverbal de tout ce qui s’est fait et passé en la cérémonie et pompes funèbres du roy Louis XIII du nom décédé l’an 1643, le 14 mai. Ce n’est qu’une analyse rapide du cérémonial complet du sieur de Sainctot que nous trouvons au manuscrit suivant.
Le numéro 437 est intitulé : Cérémonies de France (1329-1644). C’est un manuscrit in-folio de 491 feuillets relié en maroquin rouge. Il contient la relation in extenso (fol. 369 à 448) de tout ce qui s’est fait à la mort de Louis XIII ; c’est là que nous avons trouvé le procès-verbal authentique de l’ouverture du corps du roi. Ce manuscrit doit être l’original du travail du sieur de Sainctot, Maître des Cérémonies de France,
il y a en marge des annotations que nous croyons pouvoir affirmer être de la main du Grand-Maître luimême, Monsieur le Prince.
11 existe, du reste, à la Bibliothèque nationale, deux copies de ce manuscrit de Sainctot. L’une est cataloguée sous le numéro 23.939 et l'autre sous le numéro 18.538 du fonds français. Ce second manuscrit est infiniment plus soigné que le précédent ; il provient du monastère de Saint-Germain-des-Prés, à qui il avait été légué par le duc de Coislin en 1732.
Nous avons collationné, avec le plus grand soin, les textes de ces trois manuscrits ; aussi croyons-nous pouvoir publier un procès-verbal d’autopsie de Louis XIII aussi exact que possible.
Incidemment, nous avons trouvé des pièces originales et fort intéressantes, sur Bouvard, le premier médecin du roi, et sur les médecins qui assistaient à l’ouverture du corps. Dans la correspondance des ambassadeurs vénitiens nous avons aussi puisé des détails très circonstanciés et encore inédits.
Voilà pourquoi nous nous sommes décidés à reprendre ce sujet, déjà plusieurs fois traité.
En 1825 (1), Berthevin a fait paraître un livre ayant pour titre : « Recherches historiques sur les derniers jours des rois de France, leurs funérailles, leurs tombeaux, suivies d’une notice sur saint Denis, le sacre des rois et leur couronnement. » Cet ouvrage dont la partie qui traite du cérémonial des funérailles est intéressante, n’a rien de médical. Son auteur n’était pas docteur. Sur Louis XIII, il n’y a juste que quatre pages, et rien sur son autopsie (pas plus que pour les autres
(1) A Paris, chez François Louis, libraire, rue Hautefeuille, n* 10, 1825.
rois) ; ces seuls mots dans une note (1) : « On l’ouvrit, ses poumons étaient ulcérés et les intestins remplis de gros vers... »
C’est en 1829 que, pour la première fois, fut publiée une relation d’autopsie de Louis XIII, dans la Revue médicale (2), sous ce titre : « Documens sur les autopsies cadavériques des rois de France, depuis Charles IX jusqu’à Louis XVIII, d’après les procès-verbaux authentiques recueillis par M. Henri Dupuy , docteur en médecine. » Cet ouvrage fut aussi tiré à part (3). L’auteur se contente de donner simplement les procès-verbaux d’autopsie, sans commentaires, sans diagnostics. Après avoir donné les rapports d’autopsie de Charles IX, d’Henri III et de Henri IV, d’après les écrivains contemporains, il arrive à Louis XIII et à Louis XIV (4): « Les deux pièces suivantes sont copiées textuellement sur les originaux et publiées pour la première fois. Au moins les recherches les plus minutieuses ne les ont fait trouver nulle part ailleurs que dans le précieux dépôt d’où elles sont tirées, et sur lequel il est bon de donner quelques notions. Tous les docteurs de l’ancienne Faculté de médecine formaient un corps qui avait sa constitution particulière -, ils tenaient de fréquentes assemblées; pour en garder le souvenir, le doyen était chargé de rédiger les procès-verbaux et de les transcrire sur un registre. La bibliothèque de l’Ecole de médecine conserve cet inestimable dépôt de nos fastes historiques, connu dans les auteurs sous le nom de « Commentaires de la Faculté, etc... » C’est là que nous avons découvert les procès-verbaux de l’ouverture
(1) Id. , ibid, p. 99, note 1.
(2) Revue médicale , septembre 1829.
(3) Paris, J. Tastu, impr., 1829, in-8°.
(4) Revue médicale , 1829, p. 370.
des corps de Louis XIII et do Louis XIV... Cette pièce est écrite en latin, et en quel latin! L’écriture en est des plus difficiles à déchiffrer. Nous demandons grâces pour les fautes qui ont pu se glisser dans cette copie, que nous donnons telle que nous Lavons lue ; le sens en sera facile à comprendre, malgré les lacunes. » Nous reproduirons ce procès-verbal à la fin de ce travail, comme pièce de comparaison (1).
Enfin, nous nous garderions bien d’omettre l’ouvrage du Dr Corlieu : « La mort des rois de France depuis François Ior jusqu’à la Révolution française. Etudes médicales et historiques, par leDr A. Corlieu (2). » C’est ce qui jusqu’ici a paru de plus complet sur le sujet -, mais l’auteur cite comme Dupuy, traduit, il est vrai, en français, le procès-verbal tiré des Commentaires de la Faculté : on le trouvera aussi dans notre appendice (3). C’est une description faite de mémoire par le doyen et un médecin de la Faculté et non un vrai procès-verbal. Celui que nous apportons aujourd’hui, qui est rédigé en français, est autrement clair, autrement complet ; c’est le procèsverbal authentique.
Voilà pourquoi nous nous sommes permis de reprendre ce sujet. Nous ne l’eussions, certes, pas fait, nous le répétons, si nous n’apportions pas des documents absolument nouveaux, qui, nous l’espérons, nous permettront de jeter un jour plus grand sur la question et d’arriver à des conclusions peut-être différentes, et, en tous cas, beaucoup plus solidement appuyées.
(1) Voir Appendice I.
(2) Paris, Germer-BaLlière, 1873. Une seconde édition, allant jusques et y compris la mort du Comte de Chambord, a paru en 1892 chez Honoré Champion.
(3) Voir Appendice IL