PREMIÈRE PARTIE
LE ROI, après être resté un instant seul.
Vous voilà, mon cher MoUeville ; c'était encore de la
journée du 20 juin que nous parlions... Quel miracle
d'y avoir échappé!... Mais la Reine et Madame, ma
sœur, y ont couru dé plus grands dangers que moil...
DE MOLLEVILLE
C'était cependant contre Votre Majesté que l'insurrection était dirigée.
LE ROI
Je le sais, ils voulaient m'assassiner , et je ne conçois pas comment ils ne l'ont pas fait; mais je ne leur échapperai pas un autre jour. Il est, du reste, assez égal d'être assassiné deux mois plus tôt ou plus tard. DE MOLLEVILLE, avec saîstssement.
Pour Dieu, Sire, écartez ces funestes pressentiments.
LE ROI
Je m'y attends depuis longtemps, et j'en ai pris mon parti. Je ne crains pas la mort I
DE MOLLEVILLE
Certainement ; mais je voudrais Votre Majesté moins décidée à la recevoir et plus disposée à adopter les mesures qui peuvent sauver le trône.
LE ROI
Si je n'avais pas ma famille, on verrait bien que je ne suis pas aussi faible qu'on le croit ; mais que deviendraient ma femme et mes enfants si je ne réussissais point!
DE MOLLEVILLE
Votre Majesté pense-t-elle que, si elle était assassinée, sa famille fût plus en sûreté ?
LEROL
Je ne l'espère pas; mais que puis-je faire ?
PB MOLLEYILLE.
J^ croi8 que Votre Majesté pourrait au moius quitter les Tuileries et s'éloigner de Paris. Les dernières scènes ont prouvé aux plus incrédules que vos jours ne sont pas en sûreté dans la capitale.
LBROL
Je ne veux pas tenter une seconde fuite à l'étranger.
DE MOLLEVILLE. <';
Je crois aussi que Votre Majesté ne doit pas y penser : mais il me semble que Tindignation générale qu'ont excitée les derniers désordres oflFre au Roi Toccasion de sortir de Paris publiquement et sans obstacle.
LE ROI
Et quels seraient vos moyens ?
DE MOLLEVILLE
D'abord, rétablir sur-le-champ la garde constitutionnelle, et en instruire l'Assemblée par une lettre au Président. Ordonner ensuite que les 3,000 Suisses qui sont à Oourbevoie en partent par détachements de 500 hommes ; les placer dans les principaux villages qui se trouvent sur la route de Fontainebleau, et partir.
LE ROI
Un départ aussi précipité, sans suite, et avant que l'Assemblée en soit prévenue, ressemblerait trop à une fuite.
DE MOLLEVILLE
Mais, Sire, une lettre de Votre Majesté, annoncerait au Président que votre santé et celle de la famille royale exigent que vous alliez respirer l'air de la campagne.
LB ROI
Non ; il faut, sans doute, s'occuper do sa sûreté, mais sans oublier sa dignité, et je n'en trouve pas dans le nouveau parti que vous me proposez. D'ailleurs, l'Assemblée, au reçu de ma lettre, passerait, vraisemblablement, à l'ordre du jour; pendant ce temps-là, on préparerait une insurrection pour m'arrêter. Laissons cela, et dites-mad où nous en sommes des autres mesures dont vous étiez convenu avec Montmorin et Mallouet. Il paraît que la dernière séance nous a été favorable ?
DE MOLLEVILLE
Oui, Sire ; et à quelque prix que ce soit, il faut que nous ayons la majorité des tribunes.
LE ROI
Sans doute ; mais rappelez-vous qu'il m'en a coûté près de trois millions pour avoir les tribunes de la première Assemblée, et que, malgré cela, elles ont été constamment contre moi.
DE MOLLEVILLE
Sire, c'est un inconvénient à peu près inséparable de ce genre de dépense ; mais vous savez , d'un autre côté, quel parti nous pouvons en tirer...
LE ROI
Je le sais ; seulement, comme mon trésor n'est pas fort bien pourvu, tâchez de trouver des agents plus intègres que Messieurs T. et S.
DE MOLLEVILLE
Sire, si vous le permettez, je rendrai Votre Majesté, elle-même, juge de nos premiers succès.
LE ROL
Je vous écoute.
DE MOLLEVILLE
J'ai d'abord fait appeler l'un des vainqueurs de la Bastille, homme auquel j'ai rendu quelques services avant la Révolution. Son influence dans le faubourg Saint-Antoine n'a pas tardé à lui procurer deux cents hommes sûrs et dévoués ; dès six heures du matin, ils étaient à la porte de l'Assemblée, s'y sont emparé des premières tribunes, et, à des signaux convenus, se sont chargés des applaudissements et des huées que les débats ont demandés. Cela nous a coûté 800 livres par séance.
LE ROI
C'est un peu moins que pour la Constituante. Et qu'en est-il résulté ?
DE MOLLEVILLE
D'abord, nous sommes parvenus à silencer les tribunes aux deux premières séances, et, comme mon homme s'était donné pour agent de Pétion, ces Messieurs, par dévouement pour leur chef, n'ont voulu, le premier jour, recevoir qu'un verre d'eau-de-vie.
LE ROI
Et si M. le Maire vient à surprendre notre secret?
DE MOLLEVILLE
Nous les avons confondus dans une des dernières séances.
LE ROI
Comment donc?
DE MOLLEVILLE
Ils ont voulu contredire les tribunes ; mais impossible. J'avais fini, depuis un quart d'heure, et je jouissais