PREMIÈRE PARTIE
de mon succès, quand Tabbé Fauchet a demandé la parole : « Je reçois une lettre, a-t-il dit, qui m'apprend qu'une grande partie des citoyens qui sont dans les tribunes ont été payés pour applaudir le ministre de la marine. » Quoique le fait fût exact, ma bonne contenance et la réputation de l'abbé Fauchet, qu'on sait être un menteur eflfronté, m'ont sauvé. Sa dénonciation a été regardée comme une calomnie, d'autant plus maladroite, que j'avais eu le soin de farcir mon discours de quelques-unes de ces phrases que le peuple ne manque jamais de saisir quand elles sont prononcées avec emphase. Désormais, nous pourrons, je crois, aller avec confiance.
LE ROI
C'est au-delà de nos espérances ; mais il y aura peutêtre du danger à continuer...
On entend des cris et des exclamations confuses sous les fenêtres du château.
LE ROI
Les voilà encore!] Et toujours la Reine I... Je vous en prie, voyez ce qu'ils veulent ; si c'est ma vie... qu'ils en finissent...
On entend les cris redoublés : Marie-Antoinette à la lanterne ! — A bas VAutrichienne ! — A bas M. et Madame Veto I — Vivent les patriotes ! — Vivent les sana-culottes I — Ah ! ça ira, ça ira, les
aristocrates on les pendra — A bas, à bas les aristo-chiens I
— Plus de prêtres ! — Qu'il rende ses comptes, ou le bonnet de la révolution !
LE ROI
Que demandent-ils donc.?...
DE MOLLEVILLE
Sire, ce ne sont que des femmes et quelques hommes en guenilles; ils passent pour aller aux barrières. Votre Majesté peut être sans inquiétude.
LE ROI
Je n'en aurai plus bientôt, et la scène du 20 juin m'a appris ce que je devais attendre.
DE MOLLEVILLE
Permettez-moi, Sire, de protester contre vos sinistres prédictions, en me prévalant de votre propre courage dans cette journée.
LE ROI
Il est vrai, Monsieur le Ministre, que je suis resté sans crainte ; et, comme Ta vu ce grenadier, dont la main a pu compter les battements de mon cœur au moment où la foule allait m'écraser dans une embrasure de fenêtre, j'étais alors aussi calme que je le suis en ce moment.
DE MOLLEVILLE
n n'y a qu'un cri. Sire, dans toute la France, sur la force d'âme que Votre Majesté a déployée, et je ne doute pas qu'avec de l'énergie le trône et votre famille ne soient saufs.
LE ROI
Je vous remercie de vos bons sentiments pour moi et ma famille; mais j'ai, dans les détails de cette même journée, la preuve certaine de mon arrêt de mort, et votre service serait déjà fini près de ma personne, si, au lieu de prendre, pour mettre sur ma tête, le bonnet rouge qu'un forcené me présenta au bout de sa pique, j'avais essayé de détourner le fer qu'ils me portaient à la poitrine.
PREMIÊRB PARTIE. 19
DE MOLLEVUiLE.
Encore une fois, Sire, votre fermeté seule peut sauver la France : il suffirait de relever le courage des royalistes. Ce que nous avons fait pour le club français, que nous avons eu le bonheur d'organiser dans quatre jours, me fait naître le désir d'un second essai de ce genre. Il ne faudrait que votre agrément et les fonds nécessaires pour qu'on en réglât également la solde, à cinq livres par jour, pour les chefs, et quarante sous, pour les ouvriers. Nous pourrions, de cette manière, donner un fort point d'appui au Club du Carrousel et assurer l'inviolabilité du château. Nos hommes en bonnet rouge, donnent déjà le change à ceux de Pétion.
LE ROI
Tout ce que vous voudrez. Monsieur de MoUeville ; mais, sur toutes choses, tâchez d'employer des hommes qui ne nous vendent pas.
DE MOLLEVILLE
Sire, je n'ai malheureusement pas à ma disposition tous les vainqueurs de la Bastille ; mais je puis compter sur un des aides-de-camp de Lieutaut, ancien commandant de la garde marseillaise, qui, au mérite d'être très-courageux et très-dévoué, joint le talent de changer sa figure aussi facilement que son nom. Son admission dans les tavernes patriotes me donnera le moyen de savoir ce qui s'y passe et d'avoir ainsi tous les renseignements qui pourront régler les mouvements de notre réunion du Carrousel.
LE ROI
C'est bien. J'aurais encore beaucoup d'autres choses à VOUS dire, et particulièrement sur les offres de M. de
Lafayette ; mais, quoique je sois inâniment sensible à rattachement qm paraît le porter à se mettre en avant, je ne saurais me résoudre à tout hasarder aussi légèrement. Qu'il se conduise toujours de manière à servir d'épouvantail aux factieux. Nous en causerons plus longuement, et aussi de quelques ouvertures qui nous ont été faites pour la Normandie, mais sur lesquelles je dois entretenir la Reine en particulier.