ACTE I, SCENE I. i
LA PRINCESSE
Déjà tu sais peut-être Que mon père, à Milan où je l'avais suivi, Par une prompte mort, hélas ! me fut ravi Dans un âge encor loin de la trisle vieillesse ; J'espérais vainement, au gré de ma tendresse, Pouvoir lui rendre un jour tous les soins vigilans Qu'il sut me prodiguer dès mes plus jeunes ans, Pour me faire oublier la perte d'une mère. Quel était, chère Anna, l'excès de ma misère ! Sansappui , loin des miens et loin des champs romains , Dont la guerre venait de fermer les chemins; De mille aflreux tableaux sans cesse environnée , Dans une ville en proie à la rage effrénée D'insolens étrangers couverts de notre sang. Mais le courroux du ciel s'adoucit cependant; Bourbon vint, avec lui reparut l'espérance; Je courus à ses pieds implorer sa clémence; Tremblante, de mes pleurs je baignais ses genoux; Mais lui, me relevant d'un air et noble et doux, En digne chevalier accueillit ma misère , Et promit sur mon sort de veiller comme un frère. Aussitôt qu'il pouvait, sans suite et sans éclat, Au soin de son armée , au soin de tout l'état, Dérober quelqu'instant trop rare et trop rapide, Ce superbe Bourbon , ce héros intrépide
i4 LE CONNÉTABLE DE BOURBON. '
Accourait près de moi , simple et respectueux ; Ce peu que j'ai d'attraits semblait charmer ses yeux; Et je le vis soumis malgré sa résistance, Supplier à son tour, implorer ma clémence , Enfin , mettre à mes pieds sa fortune et son nom. Quel bonheur! quelle gloire en mon triste abandon! Et quel amant s'offrait à mon ame ravie ! Qu'avec ardeur j'allais lui consacrer ma vie, Et d'un hymen si beau former les sacrés noeuds! Nous touchions l'un et l'autre au comble de nos vœux ; Mais de la gloire, hélas! trop fatal esclavage, Tout à coup les combats appellent son courage; Il s'arrache à l'amour, il rejoint ses guerriers, H court en gémissant moissonner des lauriers, Tandis que vers ces lieux une fidèle escorte Loin de tous les dangers me guide et me transporte. Depuis ce jour livrée à de nouveaux tourmens, Je tremblais que Bourbon n'oubliât ses sermens ; En vain de loin en loin une lettre touchante Venait dans mes ennuis rassurer son amante; Auprès de lui laissé, mon fidèle Africain De sa sincérité me répondait en vain ; Je craignais l'inconstance aux Français reprochée; Au fond de mon palais, solitaire, cachée, N'osant même à ton zèle avouer mes douleurs > Combien de fois, hélas! j'ai répandu des pleurs!