CHASUBLE
\evL'lue par Tabbé Edcewouth, pour la célébration do la dernière messe de Louis XVI, et c/jnservée à l'église Saint-Jean-Sainl-François. à Paris.
mais que je n'en savais pas les réponses par cœur. Il tenait un livre à la main ; il l'ouvrit, y chercha l'article de la messe, et me le remit; puis il prit un autre livre. »
L'un de ces deux livres était celui de M™^ Tison, femme du geôlier des princesses. « A six heures, écrit, en effet, Madame Royale, on ouvrit notre porte et on vint chercher le livre de prières de M"'^ Tison pour la messe de mon père S).
Pendant ce temps, le prêtre s'était habillé. « J'avais, dit encore Cléry, placé devant l'autel un fauteuil, et mis un grand coussin à terre pour Sa Majesté ; le Roi me fit ôter le coussin ; il alla lui-même dans son cabinet en chercher un autre plus petit et garni en crin, dont il se servait ordinairement pour dire ses prières. Dès que le prêtre fut entré, lesmuni-
' Mémoire écrit par Marie-Tkérèse-Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses ses parents, depuis le lo août i79.i jusqu'à la mort de son frère, arrivée le ^ juiji 1793, publié sur le manuscrit autographe appartenant à M™« la duchesse de Madrid. Paris, [1892], in-S", p. 93.
cipaux se retirèrent dans rantichambre, et je fermai un des battants de la porte. La messe commença à G lieures. Pendant cette aujo-uste cérémonie, il régna un grand silence. Le Roi, toujours à genoux, entendit la messe avec le plus saint recueillement, dans Lattitude la plus noble. Sa Majesté communia; après la messe, le Roi passa dans son cabinet, et le prêtre alla dans ma chambre pour quitter ses habits sacerdotaux.
« Je saisis ce moment pour entrer dans le cabinet de Sa Majesté ; elle me prit les deux mains, et me dit d'un ton attendri : « Cléry, « je suis content de vos soins. — Ah ! Sire, « lui dis-je, en me précipitant à ses pieds, que (( ne puis-je par ma mort désarmer vos bour- « reaux et conserver une A'ie si précieuse aux « bons Français ! Espérez, Sire, ils n'oseront « vous frapper ! — La mort ne m'effraye point, « j'y suis tout préparé. Mais vous, continua- (( t-il, ne vous exposez pas ; je vais demander « que vous restiez près de mon fds ; donnez-
rs
au
Ti
Cj
■Ji
sn
;cj
LJ J2 "i
DERNIKRE MATIJNEE 3n
(( lui tous VOS soins dans cet affreux séjour; « rappelez-lui, dites-lui bien toutes les peines « que j'éprouve des malheurs qu'il ressent : « un jour, peut-être, il pourra récompenser a votre zèle*. » — D'après une autre version de Gléry lui-môme, dans son Mémoire à Louis XVI II : « Je suis content de vos soins pour moi, aurait dit le Roi ; prenez courage, ne vous abandonnez pas à la douleur. Je vais demander à la Commune qu'elle vous laisse auprès de mon fils ; vous seul avez été témoin de mes souffrances ; ne lui cachez rien de la vérité ; souvent il en coûte trop de l'ignorer - ». C'est à cet instant, nous le savons, que Cléry, toujours aux pieds de son maître, lui demanda sa bénédiction. « Agréant ma prière, poursuit-il, il me la donna, ensuite me releva et me serra contre son sein :
^ Journal de Cléij (Bcaucourl. t. I, p. 187-188).
- Journal de ce f/ui s'est passé à la tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI, première édition illustrée publiée par la famille, augmentée de la Suite du Journal, des Notes inédites laissées par Cléry, de la Vie de Cléry, par M"'^'^ de Gaillard... Paris, 1861, in-S", p. G.
(( Faites-en part à toutes les personnes qui (( me sont attachées... Rentrez, ajouta le « Roi ; ne donnez ^ucun soupçon contre « vous. » Puis, me rappelant, il prit sur une table un papier qu'il y avait déposé : « Tenez, (( voici une lettre que Pétion m'a écrite lors a de votre entrée au Temple, elle pourra « vous être utile pour rester ici. » Je saisis de nouveau sa main, que je baisai, et je sortis. (( Adieu, me dit-il encore, adieu! S).
Le Roi, en renvoyant Cléry,dutlui demander d'appeler l'abbé Edgeworth, car celui-ci dit expressément : « Le Roi m'envoya chercher de nouveau ». « Je le trouvai,, continue-t-il, assis près de son poêle, et ayant peine à se réchauffer-. » C'était l'heure la plus froide de la matinée, le jour se levait en effet. « Mon Dieu ! dit-il, que je suis heureux d'avoir mes principes ! Sans eux, où en serais-je maintenant? Mais avec eux, que la mort doit me
^ Journal de Cléry. (Beaucourt, l. I, p. 187-189.) - Relation d' Edgeworth. (Beaucourt, t. I, p. 326.)
paraître douce ! Oui, il existe en haut un juge incorruptible, qui saura bien me rendre la justice que les hommes me refusent icibas^ ! »
Depuis un moment, on entendait alors très distinctement battre la générale dans les rues. « C'est probablement, remarqua le Roi, la garde nationale qu'on commence à rassembler- ». Et il restait impassible devant ces signes avant-coureurs de sa fin prochaine.
Une seule chose, à vrai dire, semble, à cette heure, avoir préoccupé le prisonnier : l'entrevue qu'il avait promis, la veille, à la Reine de lui accorder. Mais sur la crainte, exprimée parEdgeworth, que « celle-ci n'eût pas la force de soutenir pareille épreuve », il fit ce nouveau sacrifice, disant : « Vous avez raison, Monsieur ; ce serait lui donner le coup de la mort ; il vaut mieux me priver de cette triste
* Relation d'Edgeworth. (Beaucourt, t. I, p. 326.) - Ihid.
4" L.V MORT Di: ROI
consolation, et la laisser vivre d'espérance quelques moments de plus'. »
Renonçant à ce suprême adieu, le Roi se décide alors à confier à Cléry ses dernières paroles et ses dernieis souvenirs pour sa famille. « A 7 heures, écrit celui-ci, il sortit de son cabinet, m'appela et me tira dans l'embrasure de la croisée". » Prenant dans sa poche Tanneau et le cachet qu'il y avait mis le matin, et un petit paquet sur lequel était écrit de sa main : Cheveux de ma femmc^ de ma sœur et de mesenfans'' : a Vous remettrez, dit-il, ce cachet à mon fils..., cet anneau à la Reine ; dites-lui bien que je la quitte avec peine ; ce petit paquet renferme les cheveux de toute
ma famille; vous le lui remettrez aussi
Dites à la Reine, à mes chers enfans, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la
^ Relation d'Edgen'orth. (Beaucourt. t. I, p. 327.) -Journal de Cléry. [Ihid., p. 189-190.) ^ Ihid., p. 190, note i.
DERNIERE MATINEE 4i
douleur d'une séparation si cruelle. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs
derniers embrassements ! Je vous charge
de leur faire mes adieux^ ! »
Rentré dans son oratoire, le Roi en ressortit très peu après, — un quartdlieure, dit Cléry". 11 demandait des ciseaux pour se couper les cheveux*. La commission, dont il venait de charger Gléry, avait-elle fait naître un rapprochement et un désir dans sa pensée, et voulaitil joindre ses cheveux à ceux des siens, ou bien, se doutant de l'affreuse « toilette » qui l'attendait au pied de l'échafaud, avait-il résolu de s'épargner ce dernier outrage? Il est difficile de le dire. Toujours est-il que, sur un premier refus, il insista, disant qu'il
^ Journal de Cléry. [Ihid.. p. 190.)
2 Ihid.
^ Couteaux, ciseaux et autres « instrumeuts tranchants » avaient été retirés au Roi le 7 décembre 179'^ (Beaucourt, t. II, p. i52-i53). A partir du 22 décembre seulement, on lui permit de se raser, mais en présence de quatre municipaux et ses rasoirs lui étaient retirés à chaque fois [Ibid., t. II, p. 2i4-3i5).
était prêt à laisser son valet de chambre lui rendre ce service, et cela en présence des municipaux. Après plus d'une demi-heure de délibérations, les commissaires de garde de la Commune crurent toutefois devoir lui refuser cette faveur. « Ces gens-là, se contenta-t-il de dire, voient partout des poignards et du poison ; ils craignent que je ne me tue. Hélas ! ils me connaissent bien mal : me tuer serait une faiblesse. Non, puisqu'il le faut, je saurai bien mourir' ! » Et, si cette dernière demande du Roi eut pour motif le désir d'échapper à un traitement avilissant, c'est peut-être à cet instant qu'il pria Cléry de modifier sa coiffure du matin, car nombre de témoins semblent avoir remarqué, le jour de sa mort, la disposition particulière de ses cheveux « retenus » ou « retroussés » sur la tête avec un peigne-.
*^ Relation d'Edgewortli. (Beaucourt, t. I, p. 328.) 2 Annales de la République française, n° du 26 janvier. — Lettre du chevalier Joseph de Lama, secrétaire de la légation de Parme, du 28 janvier 1793. (Vicomte de Gronchy et
C'est certainement, dans tous les cas, pendant qu'il attendait, dans sa chambre, paraîtil bien, la réponse du Conseil du Temple, que le Roi écrivit le billet, — dernières lignes sorties de sa main, — qui fixe, à une minute près, l'emploi de son temps, pendant cette tragique matinée, le fameux billet « pour Louis-François Turgy », remis aussitôt à Cléry et reçu plus tard par son destinataire, « avec un sentiment inexprimable de douleur et de respect. »
21 janvier 1793, 7 heures trois quarts du matin.
Je VOUS charge de dire à Turgy combien j'ai été content de son fidèle attachement pour moi, et du zèle avec lequel il a rempli son service. Je lui donne ma bénédiction, et le prie de continuer ses soins avec le même attachement à ma famille, à qui je le recommande '.
Antoine Guillois, la Révolution française racontée par un diplomate étranger, Paris, in-8^, p. 422.)
1 Fragmens historiques sur la captivité de la famille royale, par Louis- François Turgy, officier de bouche du Roi, employé au Temple (rédigés par Eckard). [Beaucourt, t. I,. p. 207-208.) — M. le baron de Turgy, arrière-petlt-fils de Turgy, veut bien m écrire au sujet de ce billet : « Jai tou-
y, LA MORT DU HOI
Cependant, vers huit heures, le bruit fait par la garde montante, qui, selon les ordres de Santerre, arrivait, mon pour remplacer, mais pour doubler au Temple la garde de la veille', fit de nouveau sortir le Roi de la tourelle, où il était rentré. Il pensait qu'on vînt déjà se saisir de lui. Mais à ses questions, une des sentinelles ne répondant que par des grossièretés, il comprit son erreur, et se contenta de dire à Edgeworth : « Vous voyez comme on me traite; mais, maintenant, rien ne m'affecte plus ! - »
Il ne devait pas d'ailleurs languir bien longtemps. Vers huit heures et demie, (c des détachements de cavalerie entrèrentdans la cour du Temple, et on entendit parfaitement la voix
jours entendu dire dans ma famille que le billet confié à Cléry le matin du 21 janvier tut rerais par mon bisaïeul à Louis XYIII, sur sa demande, et déposé ensuite aux Archives nationales ». Malheureusement les recherches que j'ai faites à ces archives ont été inutiles jusqu'à présent.
^ Ordre du jour de Santerre, du 20 janvier 1793. (Dutemple, Ordres du jour inédits de Santerre, Paris, 1876, iu-8'', p. 20).
- Relation d' Edgeworth, d'après Bertrand de Moleville. (Beaucourt, t. I. p. 328.)
des officiers et les pieds des chevaux. Le Roi écouta et dit : « Il y a apparence qu'ils appro- « client »'. Très peu après, en effet, pénètre dans la chambre du Roi Santerre, accompagné de sept ou huit municipaux", et à la tète de dix gendarmes qu'il range sur deux lignes devant la porte de la tourelle''. Le commandant de la garde nationale frappe à cette porte. Le Roi l'ouvre aussitôt. « Vous venez me chercher? dit-il. — Oui. — Je vous demande une minute!' » « En disant ces paroles, rapporte Edgeworth, il referma la porte et vint
^Relation d'Edge^vorth, d'après Bertrand de Moleville. [Ibid., t. I, p. 327.)
' Les commissaires de la Commune de service au Temple les 20 et 21 janvier furent : René-Charles Mercereau, tailleur de pierres ; Nicolas Pécoul, marchand de toiles ; Alexandre Minier, joaillier ; François Pelletier, marchand de vin ; Claude-François Tcurlol, horloger ; J.-B. Baudrais, homme de lettres ; Fi-ançois-Auguste Paffe, bonnetier ; Claude-François Payen des Laui'iers, papetier ; Joseph Bodson, peintx'e graveur; Claude Figuet, architecte; Charles-Louis Douce, ouvrier en bâtiments ; Louis-Gi'égoire Deschamps-Destournelles, directeur de l'enregistrement ; Pierre-Eutrope Gillet-Marie, paveur; François Cailleux, homme de loi; Joseph-François Bourdier, médecin. (Bèaucourt, t. I, p. 269, note.)
■^Journal de Cléij. (Bcaucourt, t. I, p. 191.)
* Ihid.