‹ La mort du roiChapitre 27 sur 39 · I'24 LA MORT DU ROI · texte numérisé non relu

I'24 LA MORT DU ROI

fois de suite très précipitamment : « Je suis « perdu! », ou bien : « Quelle trahison ! je suis perdu, je suis j^crdu ! » rien n'est plus improbable \

Un seul témoignage veut qu'avant de « s'abaisser sous la hache », il ait « levé les yeux au ciel »"; un autre que, « quand la bascule eut pris sa direction », il ait « encore relevé la tête, regardant et hxant la multitude »^; un troisième enfin, dont il n'est guère possible de vérifier la valeur, qu' « en se plaçant sous le fatal couteau », il ait dit : « Je remets mon âme à Dieu » *. Au fond, sur ce suprême instant, le récit de San terre reste le plus vraisemblable : « Au moment où la planche fait la

^ Thermomètre du jour, du ij février 1793. (Boaucourt, 1. 1, p. 389.) — Procès des Bourbons... [Ibid., t. I, p. 387.) — Touchard-Lafossc, Souvenirs d'un demi-siècle, Paris, i836, t. III, p. 362.

- Annales de la Iiépiibli(/ne française, i',5 janvier 1793. (Beaucourt, l. ï, p. 356.)

3 Détails authentiques sur les derniers moniens de Louis XVI. (Bcaucourt, l. I. p. 393.)

* Testament de Louis A'Vf... Paris, chez Caillot, in-8". (Bibl. nal., Lb" 4o5.)

SUR LA PLACE DE LA REVOLUTION ïi3

bascule et se porte à la fatale lunette, il jeta un cri affreux que la chute du couteau étouffa en emportant la tête » \

Le Roi était arrivé au pied de Téchafaud à lo h. 13. A lo 11. 122, un coup de feu, jamais expliqué, partant « du Ijout des Champs- Elysées » ■, saluait en quelque manière la chute de la tête du « tyran ».

Certains détails se placent ici trop précis et spéciaux pour avoir été imaginés après coup. L'on n'a pu inventer : que a le col du Roi s'arrangea avec peine dans le croissant de la guillotine^ » ; — qu'après la chute du couteau, la tête tenait encore et qu' « on pesa sur le fer » pour la faire tomber*; — que, par suite, enfin, de la mauvaise position du cou du

^ Santerre dans les Mémoires de Mercier du Rocher.

^ LeUre de Pierre- Joseph Joly, déjà citée.

3 Derniers moments de Louis XVI, ou détail de ce qui s est passé depuis sa communication avec sa famille jusqu'à son exécution, Paris, iu-8'-', p. 7.

* Détails authentiques sur les derniers momens de Louis XVL. (Beaucourt, t. I, p. jgi.)

I'2() I,.\ ISIOHT m 1U)I

Hoi dans la lunette, <( il eut Tocciput et la mâchoire horriblement coupés ' ».

Faut-il attribuer ce dernier fait à cette inexpérience professionnelle de Sanson, à laquelle j'ai fait allusion plus haut? On peut le croire. Il est impossible, dans tous les cas, d'inférer» comme on Ta fait souvent, du récit d'Edgewortlî, quec'estle hls de Sanson, Henry Sanson, qui aurait exécuté Louis XVI. Le texte original d'Edgeworth ne porte rien de pareil. La version de Bertrand de Moleville a seule pu donner lieu à une équivoque, mais rien qu'à uneéquivoque. « On a lieu de croire », raconte, suivant Edgeworth, Bertrand de Moleville, après avoir dit que « le forfait fut consommé », « on a lieu de croire que Santerre et le conseil du Temple avaient pris la peine de choisir, pour exécuter un tel crime, des hommes dont le patriotisme n'était connu que par le meurtre. Autrement, comment expliquer la férocité

^ s. Merciei', Le nous'eau Paris, Paris, Fuchs, in-S", t. III, P-4.

du jeune homme qui, en ce moment, prêta son ministère? Il avait dix-huit ou vingt ans : dès que la tête du Roi fut séparée de son corps, ce jeune cannibale la saisit par les cheveux et, dansant autour de Téchafaud, la fit voir à tout le peuple en criant : Vive la nation! »', Or, dans ce récit, les mots : «... qui en ce moment prêta son ministère...» ne me semblent pouvoir se rapporter qu'à Tacte du jeune homme qui, a prenant la tête » du Roi « dans le sac » « d'osier doublé de cuir », placé sous la guillotine-, la montra au peuple, (( sans prononcer la moindre parole»^, « accompao'nant cette cérémonie monstrueuse des cris les plus atroces et des gestes les plus indécents » \ dit le texte original d'Edgeworth, lequel « s'étant tenu à genoux sur

J Edgcworlh, d'après Bertrand de Moleville, dans Beaucourt, l. I, p. 336.

' Lettres de Pinel et de Blad, déjà citées.

^ La Ré\'olution racontée par un diplomate étranger (lettre de J. Lama, du 28 janvier), p. 422.

* Relation d Edgavorth, dans Beaucourt, t. I, p. 337.

128 LA MOUT m HOl

récliafaud pendant le temps de rexécution, se trouvait encore dans la même posture, et aurait été couvert de sang, si un mouvement involontaire, que depuis il a regretté, ne l'eût fait retomber lorsque ce monstre approcha de lui ! M). Quant à ce jeune homme, « paraissant dix-huit à vingt ans », et qui prit sur lui d'accomplir un acte qui revenait de droit au bourreau lui-même, je ne fais aucune difficulté d'admettre, et tout au contraire, que c'était bien Henry Sanson, qui, né à la fin de 1 767, venait à peine d'atteindre ses vingt-quatre ans". A d'autres témoins que l'abbé Edgeworth l'acte parut d'ailleurs moins atroce. Avec un inconscient réalisme : « Les bourreaux ont montré au peuple la tète de Capet, raconte Joseph Trémie ; cette tête n'avoit point été dérangée de sa frisure, et sembloit une tête à perruque » ^.

^ Edgeworth, tlaprès Bcrlraud do INIoloville. (Beaucourt. t. I, p. 337.)

- Lenôtre, La Guillotine, p. 171-172.

■^ Lettre de Joseph Trémie, volontaire du bataillon de Mar-

SUR LA PLACE DE LA REVOLUTION i M)

Tous les récits hostiles au Roi placent ici les manifestations enthousiastes qui se seraient produites : cris de Và'e la nation ! Vive la République ! Vive la liberté! Vive V égalité! casques, bonnets et chapeaux mis au bout des piques et des baïonnettes ; insultes au Roi défunt : Périssent ainsi tous les tyrans ! « danses à Tentour de l'échafaud et sur la place de la Révolution^ », dit un témoin, (( danse d'au moins cent personnes, précise un autre, hommes et femmes, formant un rondeau, chantant la chanson des Marseillais à plein gosier, et criant : Voilà la tête du tyran bas ! » ".

La haine, la férocité et la peur suffisent trop

seille,du 21 janvier 1793. [Revue rétrospective, nouvelle série, 1892, p. 82.)

^ Récit de Rouy l'aîné, dans le Magicien républicain (Beaucourt, t. I, p. 38i.)

2 Lettre de Joseph Trémie, déjà citée.

l3o LA MOIIT DU IU>I

à expliquer ces cris et ces transports, pour qu'on puisse les mettre en doute. Mais Ton ne doit pas s'arrêter à ces seuls témoignages, et il faut chercher dans les relations d'autres contemporains l'impression de « terreur», de « stupeur », de « consternation » et « d'indicible tristesse » dont eux, et beaucoup autour d'eux, sans doute, furent frappés.

a A peine le crime était-il consommé, raconte Pasquier, qu'un cri de Vwe la nation! s'éleva du pied de 1 echafaud et fut répété de proche en proche. Il traversa la foule immense. A ce cri succéda le plus profond, le plus morne silence. La honte, l'horreur et l'effroi planaient déjà sur ce vaste espace. Je le traversai une seconde fois, emporté par le flot qui m'avait porté. Chacun marchait lentement, osant à peine se regardera »

« Aussitôt que Louis a été exécuté, écrit d'autre part Pinel, il s'est lait un changement

* Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 87.

SUR LA PLACE HK LA RÉVOLUTION l '^ i

subit sur un grand nombre de visages, c'està-dire que, d'une sombre consternation, on a passé rapidement à des cris de Vive la nation ! du moins, la cavalerie, qui étoit présente à l'exécution et qui a mis ses casques au bout de ses sabres. Quelques citoyens ont fait de même, mais un grand nombre s'est retiré le cœur navré de douleur, en venant répandre des larmes au sein de sa famille \ »

Et croyez-vous qu'il ait beaucoup manifesté, ce petit garde national de dix-huit ans, — Jean- Gabriel-Philippe Morice, — dont le récit naïf nous a été conservé ? « Jamais, dit-il, je n'avois assisté à aucune exécution. Je réussis d'abord à faire une assez bonne contenance; mais, lorsque la victime fut montée à l'échafaud, lorsqu'on lui eut enlevé l'habit dont elle étoit revêtue, il ne me fut plus possible d'y tenir davantage. Je me trouvai mal à perdre connaissance et ne revins à moi qu'au moyen de quel-

^ Lettre de Pinel. [Libre Parole du 21 janvier 1893.)

lia LA MOUT DU ROI

ques gouttes creaii-de-vie que Tun de mes camarades reçut des mains d'une cantinière qui se trouvoit à deux pas de là et qu'il parvint à me faire avaler. Tout étoit fini. Fort heureusement pour moi, je n'étois entouré que de personnes fort honnêtes qui, comme moi, ne se trouvoient pas là de gaieté de cœur » *.

« A peine l'exécution finie, rapporte un autre spectateur, Pierre-Joseph Joly, je vis une infinité de personnes se présenter au pied de l'échafaud, pour recueillir quelques gouttes de sang de cette victime. J'ignore dans quel but elles cherchoient à en avoir, je n'en fus pas instruite » Instruits, nous le sommes mieux que ce témoin ingénu. Dans cette foule qui, à peine la tête du Roi tombée, se précipite vers l'échafaud, il y a, comme parmi ceux qui hurlent et qui dansent à côté, d'effroyables gre-

i Récit de Philippe Morice. [Revue des Questions historiques, 1892, t.. LU, p. 468.)

2 Récit de Pierre-Joseph Joly, déjà cité.

SLR LA PLACE DE LA REVOLLTION i33

dins. Voyez-vous ceux-là qui « se frottent les mains dans le sang répandu sous Téchafaud », pour se venger de ce que « la femme du tyran avait dit après la Révolution qu'elle voulait se laver les mains dans le sang des Français »* ; — voyez-vous ces citoyens des Sections plongeant leurs piques et leurs sabres dans la boue sanglante qui s'amasse au pied de la guillotine, « prétendant que ce talisman les rendra vainqueurs de tous les aristocrates et de tous les tyrans de la terre » -, et cela avec un tel acharnement, que l'exécuteur étonné, en une ironie... sanglante : « Attendez donc, leur dit-il, je vais vous donner un baquet où vous pourrez les tremper plus aisément » '^ ; — voyez-vous ces officiers eux-mêmes « imbibant de ce sang impur des enveloppes de lettres qu'ils portent à la pointe de leur épée, en disant : « Voici

^ Lettre de Joseph Trémie, déjà citée.

- Les Souvenirs de l'histoire... par Beaulieu. (Beaucourt, t. I, p. 398.)

^ Annales de la République française, 28 janvier 1793. (Beaucourt, t. I, p. 357.)

l34 L\ MORT DU ROI

« du sang d'un tyran » ' ; — voyez- vous le portedrapeau des fédérés de Marseille essuyant la guillotine avec l'étoffe de son drapeau " ; — celui-ci se barbouillant de sang le visage^ ; — cet autre tendant la main au valet du bourreau pour qu'il lui reste, à cette main, un peu de sang'; — voyez-vous ces hommes plongeant leurs doigts dans la flaque rouge, les portant ensuite à leur bouche, « goûtant ce sang et semblant le savourer » % et entendez-vous celui-ci qui déclare qu' « il est bougrement salé" » ; — voyez-vous surtout ce forcené, — ce (( Brestois », dont je ne voudrais pas flétrir

^ Les Révolutions de Paris. [Ibid., t. I, p. 365.)

- F. Portai, Le bataillon marseillais du ii jam'ier, ji. i5i.

•* Lettre de M. de Bernard à sa mère, -23 janvier 1793,

publiée dans P. de Yaissière, Lettres d'aristocrates. Paris,

1907, in-8°, p. 586.

* Dauban, La démagogie en 1793, Paris, 1868, in-8", p. 35, d'après la composilion de J.-F.-P. Peyron représentant l'cxécnlion de Louis XVI, faussement classée, dans la colltïclion Hennin, à la date du 6 décembre 1793, comme représentant l'exécution de Philippe-Egalité.

s Windtsor, Agonie et mort héroïque de Louis XVI, Paris, 1793, in-8^, p. 46.

* Louis-Sébastien Mercier, Le nouveau Paris, t. III, p. 4-

SUR LA PLACE DE LA REVOLUTION i35

à jamais le nom, ayant recueilli à son sujet plutôt des probabilités, que des preuves, et que je crois bien pourtant s'être appelé Thomas-Marie Raby, — le voyez-vous ce jacobin qui, a monté sur l'échafaud, passe sa main sur la guillotine, la retire pleine de sang et en asperge la foule : « Les rois », gueule-t-il, « ont dit : « Si vous « faites mourir votre souverain, son sangretom- « berasur vos têtes »... Eh ! bien la prédiction est accomplie! »' L'acte est tellement immonde que, malgré la terreur que chacun a de se com-

^ C'est Girard, commandant des fédérés de Marseille, qui, dans sa lettre du 21 janvier (F. Portai, Le bataillon marseillais, p. i5i), précise uu peu la personnalité de l'acteur de cette horrible scène, eu disant que c'était un « Brcstois ». Or, il était un Brestois à Paris, qui était particulièrement célèbre dans les milieux avancés, pour avoir pris part à nombre de journées révolutionnaires : à la fête des Suisses de Chàteauvieux, au 20 juin, au 10 août. Délégué de la Société populaire des amis de la constitution de Brest, habitué des Jacobins (Aulard, Le Club des Jacobins, Paris, 1889-1896, 6 vol., in-8û, t. III, p. 419, 420, etc.), Thomas-Marie Kaby, étudiant en droit avant la Révolution, était, en 1793, âgé de vingt-deux ans. Absent de Paris à la fin de 1792, on sait qu'il y était de retour les premiers jours de janvier 1793. Et je ne crois pas qu'un autre « Brestois » ait été plus connu que lui à Paris en ce moment. Il l'ut guillotiné en septembre 1793. Arch. nat., W 542, doss. Raby.)

l'i6 L\ MORT DU nOT

promettre, « un brave citoyen, voulant retenir la foule, lui adresse ces paroles : « Que faia sons-nous, amis ? Les journaux de demain « raconteront tout, et l'étranger qui les lira « nous prendra pour des bêtes féroces altérées c( de sang ! — Du sang d'un despote nous avons « soif,... réplique un autre, le sang de Capet « est de Feau bénite ». Et la foule bat des mains. »'

Mais à côté de ces exaltés frénétiques ; à côté de cet Anglais, qui « donne quinze livres à un enfant, et le prie de tremper un très beau mouchoir blanc dans les traces de sang qui restent »', a mouchoir envoyé à Londres et qu'on vit, quelques jours après, placé en forme de drapeau sur la Tour de cette ville »^ ; à côté de ce citoyen superstitieux qui, tout à l'heure.

1 Grille, Lettres des volontaires de Maine-et-Loire, t. III, p. 355. — Révolutions de Paris, n" du 19-26 janvier 1793.

- Journal de Perlet, n^ du 22 janvier 1793. (Beaucourt, t. I, p. 343.) — Windtsor, Agonie et mort héroïque de Louis XVI, Paris, 1793, in-8°, p. 46.

^ Beaulieu, Les Souvenirs de l'histoire... [Ihid., p. SgS.)

lorsque le panier, qui a contenu les restes du Hoi, reviendra encore sanglant du cimetière, en frottera le fond avec des dés à jouer ^; à côté de tous ces furieux, perdu dans cette foule délirante, saoule de sang, l'apercevezvous ce royaliste fervent, M. de la Roserie, qui, pieusement, lui, trempe aussi dans le sang du Roi-martyr une enveloppe qu'il se hâte d'envoyer à sa mère comme une relique'!

Et si c'est encore un étranger, qui, « sur la place môme de l'exécution », paie i5 livres « une petite touffe de cheveux arrachée du crâne de Louis »% ne peut-on supposer que ce sont encore, en majorité, des fidèles, ceuxqui achètent, non pas peut-être à Sanson qui s'en défendit toujours ', mais aux « garçons char-

1 LcUre de Joseph Trémie, du 21 janvier, dans Re\'ue rétrospectiye, 1892, t. I, p. 84.

^ Mémoires du général Thiébault, t. I, p. 349-

^ Journal français, n° du 24 janvier 1793.

* LeUre de Sanson, du 23 janvier 1793, adressée aux Annales patriotiques. (Beaucourt, t. I, p. 343.)

l38 LA MORT DU ROI

pentiers » * les cheveux que ceux-ci ont sans cloute coupé sur la tête même du décapité ? « A moi pour cinq livres ! A moi pour dix livres ! »"" Est-ce, aussi, un simple amateur de souvenirs, « ce jeune homme bien mis, » qui « a semblé attacher une grande importance à se procurer le ruban de queue et des cheveux de Louis? Il les a payés un louis. ))^

Puis, le cadavre étant enfin déposé dans la manette d'osier qui Tattend, et chargé sur la charrette qui l'emporte au cimetière de la Madeleine, voici d'autres reliques que l'on va se disputer : voici le chapeau du Roi que les uns prétendent avoir été mis en pièces et partagé entre la foule'*, que d'autres soutiennent avoir été transporté au comité de la section du Mail, où le Comité de sûreté générale le fait

^ Derniem moments de Louis XVI.,., Paris, iu-S*^, s. cl. (Bibl. nat., Lb*^ 2656.)

- Annales de la République française , n° du u2 janvier 179^. (Beaucourl, t. I. p. 353.)

^ Ihid., n" du 25 janvier 1793. (Beaucourt, t. I. p. 356.)

'* Biré, Journal d'un bourgeois de Paris, t. I, p. 45o.

réclamer le lendemain ^ ; — voici surtout, au bout d'une pique, que brandit le sans-culotte Heuzé, en haut de l'échafaud, l'habit même du Roi". En un clin d'œil, ilestmis en morceaux, Diviserunt sibi vcsdmeiita meaî A l'esprit de combien la phrase du psalmiste dut-elle revenir à la mémoire en cette heure tragique? « Chacun, disent les Révolutions de Paris, voulut emporter chez soi un lambeau de cet habit, et cela par pur esprit de républicanisme. « Vois-tu ce morceau de drap, diront les grands- « pères à leurs petits-enfants. Le dernier de « nos tyrans en était revêtu le jour qu'il périt « du supplice des traîtres. » ' Mais est-ce là le sentiment qui les fait considérer aujourd'hui

^ ArrêU- du Comité de sûreté générale décidant décrire au président de la section du Mail de se rendre le lendemain au (Comité, pour donner des renseignements relatifs au transport du cliapeau du ci-devant Roi que l'on assure avoir été fait au comité de celte section. (Arch. nat., AF* II, 288, 22 janvier).

- Récit de Rony, l'aîné, dans le Magicien républicain. (Beaucourt, t. I, p. 382.)

^ Les Révolutions de Paris, n'^ du 19-26 janvier 1793. (Beaucourt, t. I. p. 366.)

l4o LA MORT DU ROI

comme d'émouvantes reliques, ces débris de « l'habit du dernier tyran »?

De l'échafaud, — le meurtre accompli, — un homme est cependant descendu, lui. Il « perce la garde ))*et voitles rangs de la foule hurlante « s'ouvrir au seul mouvement de sa main »'. Cet homme, bientôt « confondu dans la masse du peuple éperdu » '\ traverse péniblement la place de la Révolution ; longtemps il erre au hasard, et se retrouve enfin rue Saint- Honoré, près de la rue Saint-Florentin, chez M™*^ de Senozan '\ Cet homme, c'est Edgeworth, chargé par Louis XVI de ses dernières recommandations pour M. de Malesherbes qui Fattend là. Cette suprême mission remplie, le voilà qui gagne la rue de Vaugirard et le

* Relation d'Edgeworth, version de Bertrand de Moleville. (Beaucourt, t. I, p. 337.)

^ Ibid.

■^ Lettre de M"*-" de Lézardière au directeur de la Quotidienne, 20 janvier i8i5. (Biré, Journal d'un bourgeois de Paris, t. I, p, 372-378.)

•' Anne-Nicole de Lamoignon-Malesherbes, veuve de Jean Olivier de Senozan et sœur du défenseur de Louis XVL

SUR LA PLACE DE LA UÉVOLUTION i4l

bureau des Petites-Voitures de Clioisy-le-Roi. Et le courrier qui Temporte bientôt après, ce voyageur anonyme et silencieux, se doute-t-il qu'il mène l'un des principaux acteurs du drame qui vient de se jouer'?...

Dans un autre équipage, « tapi en un cabriolet, du fond duquel il a assisté, au coin de la rue des Champs-Elysées (Boissy-d'Anglas) », à l'exécution de son cousin, Monseiseigneur le duc d'Orléans regagne à ce moment le Palais-Royal ^..

^ « Je ne sais comment je suis descendu de l'échafaud, a dans quelle partie de Paris j'ai erré longtemps au hasard, « dirigé par une espèce d'instinct vers la demeure de M. de « Malesherbes ; c est à sa porte seulement que ma mémoire « s'est réveillée. Quelle entrevue ! Grand Dieu ! Pas un mot, « des pleurs et seulement des pleurs ! » Voilà ce que me dit Edgevvorlh au moment où nous nous revîmes... à Choisy-le- Roi. » (C'^' d'AUonville, Mémoires secrets, t. 111, p. iSg-iôo.)

^ Touchard-Lafosse raconte dans ses Souvenirs... (t. III, p. 365-366) qu'il tient ce détail de M. Befort, ancien négociant, mort en i834, qui parla au duc d'Orléans quelques instants avant l'exécution. Mais ce Befort déclara à Touchard-Lafosse qu'il n'était pas vrai que le duc eût pris part, le jour même, au Raincy, à une orgie où il aurait bu à la santé du mort. — Mille légendes courui-ent d'ailleurs à ce moment sur le duc d'Orléans. Catherine Hyde aftirme ainsi qu' « il était souvent venu au Temple pendant la détention de Louis XVI, mais

i4a LA Moirr in uoi

toujours déguist'... Il avait corrompu li's hommes chargés d'allumer lo feu dans les chambres, et c'est comme tel qu il s'introduisit un jour dans l'appartement de Madame Elisabeth. . . En le quittant, il se sentit tellement bourrelé de remords qu'il sécria : « Cette femme m'a désarmé ! » et ne renouvela plus ses visites. » (Catherine Hyde, Mémoires relatifs à la famille royale de France, Paris, 1826, iu-8°, t. Il, p. 373-376.)

Page 1