‹ La mort du roiChapitre 33 sur 39 · CHAPITRE VI APRÈS LE MEURTRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI APRÈS LE MEURTRE

« Hélas! Madame, hélas !... » (Paroles de Goret à la Reine, dans Mon témoignage sur la détention de Louis XVI.)

« Elle serait impolitique, elle serait dangereuse, la relation qui mettrait sous les veux du peuple l'espèce de fermeté que Louis a parlée sur l'échafaud. Voulez-vous donc apitoyer le peuple sur le sort du tyran ? » [Hébert au Conseil général de la Commune, 24 janvier 179ÎJ).

Du cimetière de la Madeleine les pensées et les regards se tournent tout de suite vers le Temple où est restée la famille royale. De trop rares documents nous permettent d'imaginer ce que durent être pour elle la matinée et la journée du 21 janvier. « Le matin de cet horrible jour, raconte Madame Royale, après avoir été assoupis pendant la nuit d'un sommeil de douleur, nous nous levâmes. A 6 heures,

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on ouvrit notre porte.... Nous crûmes que nous allions descendre....* » On sait que cet espoir fut déçu.

Du moins leurs gardiens mirent-ils quelque pudeur à dissimuler à la Reine et à ses enfants l'affreuse réalité. « Comme les chevaux de la cavalerie [de Tescorte]... faisaient beaucoup de bruit, raconte un contemporain, Marie- Antoinette s'imagina bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire, et pour éclaircir ses doutes, elle demanda aux officiers municipaux, qui étaient auprès d'elle, de lui permettre de descendre dans la chambre de son mari, à l'effet de le voir, comme il l'avait promis la veille ; mais ceux-ci éludèrent sagement sa demande, en lui disant que Louis était très occupé et qu'il lui serait impossible d'avoir aucun entretien dans le moment avec elle ; mais qu'au surplus, l'un d'eux allait lui demander s'il pouvait la voir à l'instant. 11 descendit

^ Mémoire de Madame Royale. (Beaucourt, t. I, p. ii.)

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en effet, mais ne remonta qu'après que Louis fut hors du Temple* ».

A lo heures, la Reine voulut engager ses enfants à prendre quelque nourriture. Ils refusèrent. Et très peu après, « des coups de feu » ', (.(. des cris de joie »^ ne permirent plus aux prisonniers de se faire illusion. « Madame Elisabeth, levant les yeux au ciel, s'écria : « Les monstres, ils sont contents à préce sent! » La Reine étouffait de douleur, le

jeune prince fondait en larmes. Madame Royale jetait des cris perçants'... ».

Une consolation, la seule qu'ils pussent souhaiter, fut dans l'après-midi refusée à ces infortunée. La Reine demanda à voir Cléry, Cléry « resté seul dans la chambre de son maître, navré de douleur et presque sans sen-

^ Rouy l'aîné, Le Magicien républicain. (Beaucourt, t. I, p. 378. )■

- Turgy, Fragments historiques sur la captivité de la famille royale. (Beaucourt, t. I, p. 207.)

■^ Mémoire de Madame Royale. [Ibid., p. 21.)

'• Turgy, loc. cit.

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timent '■ ». On s'y opposa, alléguant que « Cléry était dans un état affreux et ne pouvait pas venir" ». En réalité, dès « avant deux heures », on avait trouvé Cléry assez bien pour le faire comparaître devant le Conseil du Temple, afm de l'interroger sur « les objets à lui confiés le matin par Louis Gapet », et, à cinqheures, on avait posé en sa présence les scellés sur tous les meubles et sur les portes des diverses pièces de Tappartement du Roi ^

Un homme, — un membredela Commune, — assista, le soir même du 21 janvier, à cette détresse de la famille royale et du fidèle valet de chambre de Louis XVI. Il Ta dépeinte en termes simples et poignants.

« En me rendant au Conseil général de la

1 Journal de Cléry. (Beaucourt, t. I, p. 192.) - Mémoire de Madame Royale. (Beaucourt, t. I, p. 21.) 3 Extrait des registres du Conseil du Temple, du ui janvier 1793. (Beaucourt, t. II, p. 3i5-3i7.) — Ciéry, Journal de ce qui s'est passé à la tour du Temple... et Suite du journal..., édition de 1861, p. 179.

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Commune, écrit-il, j'avais eu la précaution de porter avec moi mon bonnet de nuit, dans l'espérance de pouvoir me faire envoyer au Temple, ce jour-là, auprès de la Reine et de sa famille, et je réussis à me faire nommer. J'arrivai à ce poste, à l'étage au-dessus de

celui qu'avait occupé le Roi jusqu'à sa mort

Dès que la Reine m'aperçut de sa chambre, où elle était avec sa famille, elle me fit inviter par Tison, valet de chambre qu'elle avait alors,... à m'approcher, ce que je fis aussitôt. Elle était avec Madame Elisabeth et les enfants autour d'un guéridon ; tous fondaient en larmes. « Madame, dis-je à la Reine, d'une (( voix tremblante, vous avez à vous conserver (( pour votre famille ». C'est tout ce que je pus lui dire; elle n'interrompit ses sanglots que pour prononcer ces paroles : « Nous savons le « malheur qui nous est arrivé, nous en avons « entendu ce matin tous les apprêts, le mouce vement des hommes et des chevaux ; notre « malheur est certain, et nous désirons avoir

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« des habits de deuil ». Ne pouvant dissimuler, je ne prononçai que quelques paroles entrecoupées : « Hélas ! Madame, hélas ! Madame! » Je me retirai, en assurant à la Reine que j'allais m'occuper du deuil qu'elle désirait : « Le plus simple », ajouta-t-elle.

(( Rentré dans la pièce où je restais, je me mis à écrire cette demande au Conseil du Temple ; la Reine arriva près de moi, et me dit qu'elle désirait avoir, pour faire ce deuil, une ouvrière dont elle me donna le nom et l'adresse ; dès le lendemain, la demande delà Reine fut accordée. Je me retirai sur le soir, ne laissant auprès de la famille que le valet de chambre et sa femme. Je me rendis de suite auprès de Gléry, retiré dans une des chambres du bâtiment adossé à la Tour ; il avait été mis là comme aux arrêts... Je le trouvai aussi fondant en larmes et déplorant la perte de son bon maître. Que dire en pareil cas ? J'étais fort embarrassé pour faire admettre à Gléry quelques paroles de consolation ou

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de condoléance. L'on vint me chercher pour me rendre au souper ; ne voulant pas laisser Gléry seul, je l'engageai à venir avec moi, ce. que j'obtins avec beaucoup de peine. Il seplaça à table en face de moi ; il ne voulut prendre que peu de chose. Le général Santerre et quelques officiers de son état-major survinrent et se placèrent aussi à table. Le premier se mit à raconter, avec un sang-froid sans égal, comment l'exécution avait eu lieu, sans en omettre aucune circonstance, pas même celle du roulement qu'il avait ordonné, lorsque le Roi voulut parler au peuple, et en ajoutant que, l'exécuteur paraissant indécis, il lui avait dit fortement : « Fais ton devoir ! »

c( Cette conversation bien faite sans doute pour affliger ceux qui, avec une âme un peu sensible, l'entendaient, affecta sensiblement Cléry ; aussi lui fis-je signe de se lever. 11 se rendit aussitôt dans sa chambre, où je le suivis, et je passai la nuit près de lui. Plusieurs fois il fut près de se trouver mal ; j'employai pour

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le soulager quelques spiritueux qui se trouvaient là. Tout ce que je pus entendre de lui furent ces paroles : « Hélas 1 mon bon maître « se serait sauvé, s'il Teùt voulu. 11 n'y a que « quinze à seize pieds des fenêtres de cet « endroit jusqu'au sol ; tout avait été préparé (( pour le sauver pendant qu'il y était encore ; « mais il s'y refusa, parce qu'on ne pouvait (( sauver sa famille avec lui^ »

« L'amour s'imagine toujours plus aisément que la haine », a dit un optimiste. Le mot peut être vrai ici où l'on entrevoit mieux la psychologie des victimes que celle des « bourreaux ». L'une se devine, l'autre échappe presque.

L^horreur du forfait apparut-elle tout de suite à ceux qui y avaient participé? Il ne le

i Charles Goret, Mon témoignage su Louis XVI. (Beaucourt, t. I, p. 224-226.)

seml>le pas, pour quelques-uns au moins. Nous venons crentendre Santerre raconter le soir même, « avec un sang-froid sans égal », la mort du Roi ; et écoutez vers la même heure Jacques Roux faire, au Conseil général de la Commune, lecture du procès-verbal d'exécution (( sur un ton de férocité » ^ Certains propos et certains gestes échappés spontanément aux « meurtriers » sont plus ignominieux encore : l'attitude d'un marquis du Roure, président du Conseil de la Commune, qui, « à l'instant où l'on vient lui annoncer que la tète de Louis vient de tomber, part d'un éclat de rire, en jetant en avant ses bras en signe de joie, et disant à ses collègues et aux spectateurs : « Mes amis, l'affaire est ({ faite, l'affaire est faite ! Tout s'est passé à « merveille »;- — l'odieuse et basse ironie d'un Manuel, faisant précéder la lecture du testa-

^ Charles Corel, Mon témoignage siu' la détention de Louis XVI. (Beaucourt, t. I, p. 223.)

" Procès des Bourbons. (Beaucoui'l, t. I, p. 388.)

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ment du Roi de ces mots : « Voici le testament de Saint-Louis le Cadet! »'

Mais si, ce soir-là encore, sous le coup d'une excitation passagère, quelques-uns de ces hommes crânent et font face impudemment, à quelques-uns le souvenir du 21 janvier ne reviendra-t-ilpas, lorsque l'un d'eux, Lebrasse, gravira à son tour, le if\ germinal an II (]3 avril 1794)? les degrés de l'échafaud-; lorsque Jacques Roux, à la veille d'être envo3'é devant le tribunal révolutionnaire, se frappera, le 21 janvier 1794, de cinq coups de couteau, et le 5 février, à Bicêtre, finira en un atroce délire;^ lorsque Philippe-Egalité, mené à son tour à l'échafaud, ne retrouvera quelque assurance que grâce aux « deux bouteilles de Champagne » absorbées par lui, dit-on, avant

^ Relation de Pierre-Joseph Joly. [Revue de Champagne et de Brie, 1895, p. 240.)

2 Arch. nat., W. 345, n° 67G.

•* Ange Pitou, L'Urne des Stiiaris et des Bourbons..., p. 192-193.

son départ de la Conciergerie ^ ; lorsque Santerre, enfin, ruiné, découragé, finira, le 6 février 1809, sa triste existence? Et d'ailleurs, sur riieure même, parmi les « vainqueurs », l'impression générale est, plutôt qu'une impression de triomphe, une impression d'inquiétude et de stupeur. Cette impression, nous la sentons percer dans les documents officiels eux-mêmes.

Le plus curieux de ces documents est le compte rendu de la séance du Conseil général de la Commune, du 24 janvier.

« Louis-Barthélémy Chenaux, rapporte ce texte, a exposé l'opinion que les derniers moments de l'existence de Louis offriront aux historiens des faits dignes d'être transmis à la postérité. « Nos neveux, a-t-il dit, reclierche- « ront avec avidité ce qui pourra les instruire « sur toutes les circonstances qui ont précédé

^ Harmand (de la Meuse), Anecdotes relatives à queUjucs personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution, Paris, 1820, in-S", p. 60.

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(( le supplice de celui qui fut naguère le plus « puissant roi du monde; ils voudront savoir « si Louis a su mourir ; le moindre détail, la (( moindre nuance sera pour eux un monu- « ment précieux ». Et Chenaux a proposé au Conseil d'ordonner que les membres, qui étaient de service au Temple les kj, 20 et 21 janvier, fissent un rapport circonstancié de tout ce qui s'est passé à la Tour pendant cet intervalle.

« Le substitut du procureur de la Commune, Hébert, s'est élevé avec véhémence contre cette proposition. « Elle serait impolitique, « elle serait dangereuse, a-t-il déclaré, larela- « tion qui mettrait sous les yeux du peuple « Tespèce de fermeté que Louis a portée sur (( l'échafaud. Voulez-vous donc apitoyer le « peuple sur le sort du tyran ? Sa tète est tom- (( bée, nous ne devons plus nous en occuper « que pour rappeler ses forfaits. On vous « parle de monuments pour l'histoire; mais « l'histoire a jusqu'ici menti à la postérité. Il

(( faut enfin que l'iiistoire soit faite pour le « peuple. Il faut que cette histoire nous « peigne Louis en traits ineffaçables, faisant « égorger les citoyens le lo août, se coalisant « avec tous les monarques de l'Europe pour a anéantir l'édifice sacré de la liberté. Mais la « vie privée de ce despote doit être ensevelie « dans le plus profond oubli. Eh ! craignez, « citoyens, que le peuple ne se dépouille des « sentiments de haine qu'il doit éternellement « conserver pour les rois, sentiments que vous « devez cherchera réchauffer et à entretenir ». « Le Conseil général, achève l'exposé, et les tribunes ont applaudi aux observations du substitut, et la proposition de Chenaux a été écartée par l'ordre du jour ^ ».

C'est de l'esprit jacobin, qui ressue de pareils textes, c'est de cet esprit qu'il faut

'■ Séance du Conseil général do la Commune, du 24 janvier 1793. (Beaucourt, t. II, p. 321-322.)

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