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nous défier, si nous voulons, enfin, nous faire une idée de l'état d'âme de la population parisienne, « de la foule », au soir du lii janvier.

A l'actif de cette foule, il y a, comme à celui de quelques individus, des traits repoussants : danses sur le pont de la Liberté \ feux de joie et ripailles au faubourg Saint- Antoine". « Les cabarets du côté de la place ensanglantée vidèrent leurs brocs, comme à l'ordinaire, raconte Mercier ; on cria les gâteaux et les petits pâtés autour du corps décapité » \ Toutefois, sur ce point, les récits les plus tendancieux sont brefs. Leurs auteurs renoncent vite à dépeindre « l'ivresse populaire », et presque tout de suite donnent une autre note, adoptent une autre version, celle

* Les Révolutions de Paris, n° i85, des 19-26 janvier.

- Lettre de Charabon, maire de Paris, au Conseil exécutif provisoire, du 21 janvier. (Beaucourt, t. II, p. 3io.)

^ S. Mercier, Nouveau Paris, Paris. Fuclis, 1798, in-8°, t. III, p. 5.

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du calme, de la tranquillité, de Findifférence, pour tout dire, de la capitale.

« On ne manquera pas de calomnier le peuple à ce sujet, disent les Révolutions de Paris; mais la réponse la plus péremptoire qu'on puisse faire aux imputations odieuses dont on va s'efforcer de noircir Paris à cette occasion, c'est le calme qui régna la veille, le jour et le lendemain du supplice de Louis Capet, c'est la docilité des habitants à la voix des magistrats. Les travaux ont été un moment suspendus, mais repris presqu'aussitôt, comme si de rien n'eût été. Gomme de coutume, la laitière est venue vendre son lait, les marécheux ont apporté leurs légumes et s'en sont retournés avec leur gaieté ordinaire, chantant les couplets d'un roi guillotiné. Les riches magasins, les boutiques, les ateliers n'ont été qu'entr'ouverts toute la journée, comme jadis les jours de petite fête. La bourgeoisie commença un peu à se rassurer vers le midi, quand elle vit qu'il n'était question ni de

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meurtre, ni de pillage, malgré les prédictions charitables de quelques gens officieux... Le soir, les citoyens fraternisèrent plus encore qu'auparavant. Dans les rues, dans les cafés, ils se donnaient la main et se promettaient, en la serrant, de vivre plus unis que jamais, à présent qu'il n'y avait plus de pierre d'achoppement. ((Les autres rois, se disait-on, ne nous « en eussent pas moins fait la guerre; mais (( nous n'en serons que plus disposés à les (( battre : le môme sangimpurcoule dans leurs (( veines; il en faut purger la terre ». Les femmes, de qui nous ne devons pas raisonnablement exiger qu'elles se placent tout de suite au niveau des événements politiques, furent en général assez tristes ; ce qui ne contribua pas peu à cet air morose cjue Paris offrit toute la journée. Il y eut peut-être quelques larmes de versées; mais on sait que les femmes n'en sont pas avares. Il y eut aussi quelques reproches, même quelques injures. Tout cela est bien pardonnable à un sexe léger, fragile qui a vu

luire les derniers beaux jours d'une cour brillante \.. »

Mais tout cela aussi dissimule mal un dépit certain, et d'autres textes doiventnous donner une impression autrement sincère. Ils nous disent, ces textes, la consternation de la capitale au soir de l'exécution du Roi et que, si le calme régna, ce ne fut que par la terreur que chacun avait de se compromettre.

« Le reste du jour, écrit Pasquier, se passa dans une protonde stupeur ; elle s'était étendue sur la ville entière. Deux fois, je fus obligé de sortir et, deux fois, je trouvai les rues désertes et silencieuses. Les assassins avaient perdu leur audace accoutumée. La douleur publique s'imposait, ils se taisaient devant elle et la respectèrent, du moins, tant que dura cette journée. " »

« J^es premiers pas que je fis dans la capitale, après le martyre du juste, déclare un

i Les Révolutions de Paris, n" i85, des 19-26 janvier 1793. -Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 87.

autre, m'eurent bientôt convaincu que cet attentat inouï avait porté le deuil et la stupeur dans toutes les classes de la société. Les promenades étaient solitaires ; les lieux publics, déserts ou fermés ; les maisons particulières, barricadées. On ne voyait de toutes parts que des figures pâles et craintives ; dans les rues, on évitait de s'aborder. La défiance était à Tordre du jour ^ ».

« Les Jacobins affichent partout un air radieux, constate, le 23 janvier, le journal La Révolution de 92. Mais déjà chacun parle de déserter la ville, et l'on rencontre à chaque instant des voitures de départ. Les places des diligences sont toutes retenues pour plus de huit jours de suite. Ainsi donc, si la justice et la sagesse des autorités constituées ne prennent ces craintes et ces alarmes en con-

^ Mémoires d'un prêtre régicide, Paris, 1829, 2 vol. in-8°, t. II, p. I. L'auteur de ce livre serait Siraon-Edme Monnel (i 747-1822), membre de l'Assemblée Constituaute, puis de la Convention.

sidéra tion, Paris n'offrira plus bientôt qu'une vaste solitude \.. »

« Certes, déclare Lepître, dans ses Souvenirs^ certes, je puis l'attester, sans crainte d'être déuienti : le jour où Louis XVI perdit la vie fut un jour de deuil pour le plus grand nombre des Français ; mais on pleurait dans l'intérieur des maisons, on gémissait sur le sort d'une illustre famille, sur celui de la France entière; on vouait au courroux de la Divinité les monstres auteurs de tant de maux; mais on n'osait au dehors laisser lire sur son visage les sentiments de son âme. On craignait qu'un air triste et morne ne choquât l'œil défiant des scélérats et que l'apparence d'un regret ne devint un arrêt de mort" ! »

« Je te recommande, écrit le citoyen Pichon à son frère, je te recommande de ne point dire

^ La Révolulion de 92, journal de la Convenliun nationale, n° du 23 janvier.

■^ Jean-François Lepître, Quelques souvenirs ou notes fidèles sur mon service au Temple depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 26 mars 1793. (Beaucourt, t. I, p. 2S5-286.)

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ta fasson de pencer à ce sujet, car il y a du danger et Ton doit avoir la bouche close...; personne ne peut dire ce qu'il pense'... »

Ce qu'ils pensaient, beaucoup pourtant ne purent le dissimuler, et il faut saluer, en terminant, ceux qui, le soir du 21 janvier, sombrèrent dans la mort ou la folie, victimes de répouvante et du désespoir dont un forfait, jugé jusque-là impossible, emplit tout à coup leur âme : ce « ci-devant chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis », Ponceau du Saillant, qui meurt subitement en apprenant Fexécution"; « M""" Poultier-d'Elmotte, dont le mari avait voté la mort du Roi, et qui en éprouva un chagrin si violent qu'elle pensa en devenir insensée et ne survécut pas

* Lettre de Pichon à son frère, Paris, 21 janvier 1793. [Semaine religieuse d'Aiitun, 10 février 1900.)

2 Lettre du vicomte de Retz au bailli Edmond du Ruault, Paris, 11 janvier 1793. (Grille, Op. cit., t. III, p. 36i.)

trois mois au fatal événement ' » ; — une femme, une inconnue, qui se précipite, du haut du pont Notre-Dame, dans la rivière'. — Vente, libraire du Palais-Royal, que rend fou la nouvelle de la mort du Roi ; — Julienne Bardin, bouquetière de la Reine, qui se jette dans un puits ; — le perruquier Van-den-Est, de la rue Gulture-Sainte-Gatherine, qui se coupe le cou avec un rasoir; — Cardonnet, piqueur du Roi, qui se pend à une poutre des Petites-Ecuries ; — Ghanterenne, inspecteur des Menus-Plaisirs % « qui s'en va le long des boulevards., chantant le De Profundis ; c'est un grand et bel homme, que les petits garçons poursuivent , en lui jetant des pierres^ » : « Plus de Roi, plus de Ghante-

^ G. Duval, Soii^'eni?-s de la Terreur, t. I, p. 82. — François-Martin Poultier d'Elmotte, membre de la Convention ('17,53-1826).

-' Ihid.

^ Nicolas Bocquet de Ghanterenne, ancien inspecteur des Menus-Plaisirs et affaires de la Chambre du Roi, mari de Madeleine-Elisabeth-Rence de la Rochette, attachée en 1793 au service de Madame Royale au Temple.

^ Lettre du vicomte de Retz déjà citée.

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renne ! » voilà ses dernières paroles en se donce liant la mort' » ; — M'"" de Valdec, « qui avait résisté au massacre de son fils, M. deLessart, ancien ministre de l'Intérieur », tué à Versailles, le 9 septembre 1792, et qui, ne pouvant survivre à celui de Louis XVI, expire dans la nuit du 21 janvier; — M^^° des Fourniels-, (( mourant du même mal », le 22, au matin ; — sa nièce. M*"" de Gesvres, « celle qui fut blessée à Tépaule d'un coup de pique, le 6 octobre, M"'^ de Gesvres, si gaie, si vive, si maligne, qui finit en un marasme ressemblant à de la folie ))^; — M™^ de Lézardière, enfin, qui, voyant revenir, à Clioisy-le Roi, son fils, en compagnie de Tabbé Edgewortli, et lisant sur leurs visages terrifiés, devinant dans leurs

^ Lettre de Louis-IV'icolas de Tai'ade, ancien lieutenant de la garde de Louis XYI, neveu de M. de Chanterenne, au baron Desniée, intendant général de la maison militaire du Roi, Montargis, 2 janvier i8i5. (Archivesnationales, 0^2558).

- Marie-Madeleine Morin de la Sablonnière, sœur de M™^ de Valdec, citée plus haut, et qui avait épousé M. Jacques Yerdelhan des Fourniels.

^ Lettre du vicomte de Retz, citée plus haut.

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yeux, encore pleins de visions créchafaud, l'horrible nouvelle, tombe raide morte, sans prononcer une parole * !

* M.-L. Merland, Notice sur 3/"° de Lézardière dans Biographies vendéennes, Fontenay-le-Comte, 4 vol. in-12, t. IV, p. 80.

Les spectateurs du drame du 21 janvier en conservèrent d'ailleurs toute leur vie une impression douloureuse et tragique. M""^ Firmin Marchand, habitant Paris, se souvient parfaitement, et me l'a raconté, que le grand-père de son mari, Auguste Marchand, habitant rue Saint-Thomas-du- Louvre, qui avait assisté au supplice du Roi, no pouvait à la fin de sa vie, plus de cinquante ans après, raconter ce qu'il avait vu sans être aussitôt saisi d'une indicible émotion.

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