‹ La mort enchainéeChapitre 26 sur 30 · SISYPHE, ÉGINE, GLAUCOS,- TYRO, LE PEUPLE · texte numérisé non relu

SISYPHE, ÉGINE, GLAUCOS,- TYRO, LE PEUPLE

TYRO Il est trop tard!

SISYPHE, à Egine et Glaucos.

Voyez, pour vous appartenir, Pour être l'un à l'autre et me faire mourir Vous avez déchaîné ces maux épouvantables.

TYRO, sélançani.

O mon maître, c'est moi, je suis seule coupable.

SISYPHE

Toiî

ÉGINE C'est vrai!

SISYPHE

Mais la clef de qui la tenais-tu?

A l'épouse que j'adorais pour sa vertu, A mon fils, bien-aimé, je l'avais confiée.

TYRO Ah! la clef... Mais...

SISYPHE Eh bien?

{Tyro regarde tout à tour Egine el Claucos.)

TYRO

Je la leur ai volée!

Est-ce possible?

C'est moi seule!

TYRO Oui, j'ai délivré la mort!

SISYPHE Comment?

TYRO

Dans ton coffre d'or Aux ferrures de bronze, elle l'avait placée. Moi, je voulais mourir et je me suis glissée Derrière elle, et j'ai pris la clef... J'ai fait cela!...

SISYPHE O destin! O destin!

GLAUCOS

Je vais l'enchaîner là, Contre cette colonne avec la même chaîne. Qu'elle subisse chaque jour la même peine.

(Glaucos entraîne Tyro contre la colonne et l'enchaîne à la place de la Mort. Dans la ville la plainte humaine

augmente : Ah! ah! ah! ah! Des hommes et des femmes aux visages terrifiés apparaissent sur la porte de la ville. Ils se montrent la colonne où la Mort n'est plus et Sisyphe à terre tour à tour.)

UN HOMME La Mort est libre!

LE VIEILLARD Elle va, massacrant!

UN HOMME

Horreur!..

LE VIEILLARD Le dieu leur fait danser la danse des douleurs...

PREMIERE FEMME, qui survient en courant, affolée.

Moi je viens de la voir. Dans la ville, elle avance. Elle court, elle crie, elle hurle, elle danse Et ceux qu'elle a touchés périssent.

DEUXIÈME FEMME

C'est affreux.

PREMIER HOMME Sisyphe a déchaîné la vengeance des dieux...

LE VIEILLARD Ecoutez la rumeur qui va de porte en porte.

(On enlend la plainte ah! ah! ah! plus terrible.)

PREMIER MENDIANT Comment les apaiser.

UN HOMME

On essaie. On apporte Les emblèmes sacrés. La statue en bois peint Que Sisyphe autrefois renversa de ses mains.

PREMIER MENDIANT

Et l'on apporte aussi les divines images

Du serpent d'or, de la génisse à deux visages,

De la colombe et du poisson.

(Sur la porte de la ville paraît un groupe qui porte une grande statue et d'autres emblèmes moitié hommes moitié animaux, sur des piédestaux. En les voyant, Sisyphe se redresse, menaçant les statues de ses bras tendus.)

SISYPHE

Ils viennent voir Le révolté qu'ils ont enfin en leur pouvoir.

(Il se redresse et fait deux ou trois pas en chancelant.)

Mais j'ai la force encor!

(Il retombe avant d avoir atteint les statues. .1

Hélas! Je l'ai perdue!

Et voilà que sur moi les ténèbres se ruent. Ainsi donc, les mauvais, les puissants, ceux du ciel, Ceux qui sont sans justice et qui sont éternels Vont m'emporter et me livrer à des supplices, Moi qui sais la pitié et qui sais la justice.

(// prend sa tète dans ses deux mains.)

Ame de l'homme riche en ressources, permets Que je ne boive pas aux enfers désormais L'affreux poison du doute et de la jalousie. Ah! j'ai trouvé. La lutte encor n'est pas finie, Et je vaincrai les dieux là-bas une autre fois.

(// se tourne vers Egine, Claucos et les gens du peuple.)

Hommes, approchez tous, écoutez. Dans l'endroit Où l'on jette les bêtes mortes, les ordures, Les yeux tournés vers le soleil, sans sépulture, Vous porterez mon corps et l'abandonnerez.

Je le veux. C'est cela... Je saurai! Je saurai! Oui, grâce à ce moyen, je reverrai la terre, Les hommes, le printemps, le ciel et la lumière.

(// meurt.)

UN HOMME Est-il mort?

LE VIEILLARD

Quand on vécut aussi fortement Que Sisyphe peut-on jamais mourir vraiment...

(La foui» s écarte de lui avec crainte et forme un cercle dont il est le centre.)

UN HOMME Il a bougé!

LE VIEILLARD Non.

PREMIÈRE FEMME Ne le touchez pas...

PREMIER MENDIANT

Qu'il reste, Comme un pestiféré, tout seul, l'homme funeste!

(Le cercle autour du corps de Sisyphe s'est agrandi.) GLAUCOS, entraînant Egine.

Allons-nous en.

UN HOMME

Fuyons!...

LE VIEILLARD

Fuir le maudit, c'est fuir L'affreuse mort!

(Tout le monde s'enfuit. On n'entend plus que le gémissement décroissant des êtres entraînés par la mort : ah! ah! ah! auquel vient se mêler la musique de la flûte de Pan et la voix de Tyro enchaînée à la colonne qui crie.)

TYRO

Je veux mourir! Je veux mourir!

(Des hommes tombent et meurent et l'on voit sur la porte de la ville la Mort apparaître, jeter un regard de triomphe et s'éloigner, emportant un enfant sous son bras.)

Page 1