SCÈNE I
SISYPHE, PAN, TYRO ENCHAÎNÉE, PLUSIEURS MENDIANTS ENDORMIS, PUIS SEPT VIEILLARDS.
(// fait nuit. Ce n'est pas encore le crépuscule du matin. Plusieurs mendiants sont endormis contre la porte de la ville. Sisyphe entre en courant et vient s'appuyer contre une statue. Puis il s'en écarte brusquement. Il regarde avec crainte du côté d'où il est venu comme un homme qui est poursuivi. Il va s'asseoir, mais il se relève soudain. Par le chemin d'où il est venu, à pas lents, sept vieillards à barbe blanche s'avancent vers lui avec gravité. Sisyphe s'enfuit par le chemin qui longe les murailles. Les sept vieillards le suivent et disparaissent du même côté.
Alors Pan sort des roseaux près de la fontaine. Il a des roses à la main. Il tourne en dansant autour des statues des dieux moitié hommes et moitié animaux. Il s'avance vers Tyro toujours enchaînée à la colonne.)
PAN
La rose grimpe autour des statues.
Les dieux auront des roses sur le front. Mais leur bronze et leur or s'effriteront Sans que ma flûte jamais se soit tue Sans que la rose ait cessé de fleurir. Les dieux seront bien près de mourir Quand toutes les roses seront venues.
Moi aussi j'ai fait une couronne,
Le dieu boiteux de la fontaine donne
Cet humble présent à ton front blessé.
Petite Tyro, va c'est bien assez,
Pour ton cœur d'enfant, pour ta tête blonde
Et tu peux porter tout l'amour du monde
Dans ces quatre fleurs que j'aurai tressées.
(Pan met sa couronne de fleurs sur la lêle de Tyro, comme Tyro l'avait fait pour%la Mort à l'acte précédent. Le jour commence à blanchir légèrement. Il disparaît dans les roseaux de la fontaine. Sisyphe revient. Il regarde encore derrière lui avec inquiétude et il écoute. Puis il va à la porte de la ville et voit les mendiants endormis. Il en pousse un du pied.)
Depuis quand les mendiants dorment-ils sur la pierre?
Cette cité ne serait plus hospitalière Comme jadis.
PREMIER MENDIANT
Mais si. Seulement, ce matin Le peuple doit, selon un usage lointain Remettre au roi Glaucos l'épée et la couronne.
DEUXIÈME MENDIANT Ce doit être la main d'un mendiant qui les donne I
PREMIER MENDIANT
Or, le mendiant choisi, pour sa peine reçoit
Un manteau neuf, trois pièces d'or, et c'est pourquoi,
Ne voulant pas manquer une aubaine pareille.
Je viens ici.
DEUXIÈME MENDIANT
Avant que l'aurore vermeille, Ne mette sur la ville une couronne d'or, Nous sommes tous venus.
SISYPHE
Et Sisyphe?
PREMIER MENDIANT
Il est mort.
DEUXIÈME MENDIANT
On l'a jeté dans le charnier des bêtes mortes, Des ossements et des débris de toute sorte...
PREMIER MENDIANT
Et pour qu'en ce charnier, on transportât son corps. Il fallut délivrer des condamnés à mort. Il est parti là-bas, le front sans bandelettes, Et la main sans obole...
SISYPHE Et nul ne le regrette?
PREMIER MENDIANT Certes non! . , ;
DEUXIÈME MENDIANT Sa mort fut un grand soulagement
SISYPHE Ne gouvernait-il pas la ville sagement?
PREMIER MENDIANT Il blasphémait les dieux.
SISYPHE Il était charitable,
Disait-on.
PREMIER MENDIANT
Il commit le crime inexpiable De renverser ici les emblèmes divins.
Il était juste.
PREMIER MENDIANT Il était orgueilleux et vain.
SISYPHE
N'a-t-il pas enchaîné la mort, pour que les hommes Vivent toujours.
PREMIER MENDIANT Ce fut son grand crime.
DEUXIÈME MENDIANT
Nous sommes Périssables !
PREMIER MENDIANT ry est ici maudit de tous.
DEUXIÈME MENDIANT Moi sur Sisyphe mort, je crache de dégoût.
(// crache.)
SISYPHE
Sa femme au moins eut-elle une douleur sincère?
(Les mendiants rient.) Pourquoi riez-vous?
PREMIER MENDIANT
Tu dois venir d'une terre Eloignée?
En effet.
PREMIER MENDIANT
Tous savent bien ici Qu'Egine avait depuis longtemps pour seul souci D'aimer Glaucos.
SISYPHE Tous le savaient!
PREMIER MENDIANT
A la fontaine, En puisant l'eau, devant les seuils, filant la laine Toutes les femmes en parlaient.
SISYPHE
Ah!
PREMIER MENDIANT
Mais d'ailleurs, Le deuil fut court. Trois jours. Et même les pleureurs Qui pleurent par métier, n'ont pas joué leur rôle.
DEUXIÈME MENDIANT
On enguirlandera les portes en coupole
Et l'on fera brûler des torches sur les tours...
Glaucos épouse Egine aujourd'hui.
SISYPHE
Ah!
PREMIER MENDIANT
L'amour Va vite!
SISYPHE
Ingratitude des hommes, trahison De la femme, toujours le mal et son poison. Pour cela je reviens des tréfonds de la terre Et je vois mon malheur sortir de leur misère.
(// ôle son manteau et le tend à un mendiant.) Avance ici et prends ce manteau, en échange Donne-moi tes haillons.
PREMIER MENDIANT
Mais pourquoi ; C'est étrange En vérité.
SISYPHE Fais vite.
PREMIER MENDIANT
Ah! peut-être, tu veux A ma place...
(Sisyphe a saisi le mendiant à la gorge et son "visage s'est rapproché du sien.)
SISYPHE J'ai dit.
PREMIER MENDIANT
Que vois-je ? Par les dieux !
C'est Sisyphe!
(Tous les mendiants épouvantés.)
PREMIER MENDIANT
Ne me prends pas la vie!
SISYPHE Donne.
(Le mendiant ôle ses haillons en tremblant et les tend à Sisyphe.)
PREMIER MENDIANT Voici.
(// se met à genoux. Les autres mendiants se sont enfuis de tous côtés.)
Pardon !
SISYPHE, s'enveloppani dans les haillons.
Non, je te remercie.
(// lui fait signe de se relever. Le mendiant reste immobile. Sisyphe s'approche de lui.)
Va. Danse, mange et bois, aime si tu le peux...
PREMIER MENDIANT Tu ne me tueras pas ?
SISYPHE
Je te plains d'être vieux.
(Le mendiant s'enfuit dans la campagne. Sisyphe regarde de tous les côtés avec anxiété.)
Les ai-je bien perdus cette fois ? Mais peut-être Qu'ainsi vêtu, ils ne pourront me reconnaître.
(// va à la colonne où est enchaînée Tyro et il la délivre.)