CHAPITRE VI
La maladie a toujours existé. — Ce que nous apprennent les fossiles. — La paléopathologie et ses enseignements.
La maladie est vieille comme le monde. Ruffer, dans ses Studies in the Palacopathology of Egypt de 1927, Le Baron, dans sa mémorable thèse de 1881 sur les Lésions osseuses de l’homme préhistorique ; Lortet, dans sa Faune momifiée de l'ancienne Egypte (1903-1909) et d’autres encore dont Roy L. Moodie donne la liste dans son important volume, Palæopathology, an introduction to the study of ancient evidences of disease (University of. Illinois Press à Urbana), nous ont fourni des indications de très grand intérêt sur la pathologie de la vieille Egypte et de l’homme préhistorique — dans la mesure où un squelette ou une momie peuvent en fournir. C'est ainsi que nous est révélée l'existence de la tuberculose (osseuse en tout cas) chez l’homme préhistorique qui a connu le mal de Pott, la scoliose, la tuberculose vertébrale. Nous savons que les anciens Egyptiens connais-\ saient la pneumonie, la petite vérole, l’arthrite défor-w mante, l’artériosclérose, l’ostéosarcome, la cirrhose du foie, l’ostéite, l’ostéoporose, peut-être l’avarie, diverses » tumeurs, etc, | ;
Le point de vue auquel se place R. L. Moodie, pro- | fesseur à l’Université de Illinois, est, toutefois, plus général. Ce n’est pas la pathologie spéciale à l’homme . qui l’intéresse ; c’est la maladie en général : ce sont les preuves de phénomènes pathologiques que lon peut * rencontrer chez les restes fossilisés du monde animal. La pathologie de l’homme ne doit être, au moins pour
une partie, que la forme que présentent chez l’homme les processus pathologiques existant avant l’appatition de celui-ci chez les animaux, ses devanciers et
ses aïeux. C’est cette pathologie des fossiles qu'a étu-
- diée l’anatomiste américain, et sur laquelle il a réuni de nombreux documents. Assurément son livre est bien
| Join d’épuiser la question : ce n’est ni un résumé, ni une
conclusion définitive — rien n’est définitif dans la science — mais une amorce : un premier exposé, une introduc-
| tion, un essai préliminaire. T'el quel, avec ses inévitables
. Jimitations, il est de très grand intérêt et provoquera à
: coup sûr des recherches attentives dans une voie où ni
| la médecine ni la biologie ne s’engageaient jusqu’ici. … C’est beaucoup, de fournir une orientation nouvelle.
Sans doute on s’y attendait. L'histoire de la pathologie
| commence avec les débuts de la vie animale ; elle re- . monte aux débuts du paléozoïque, à une époque ayant . pu débuter il y a cent millions d’années — à quelques . Zéros près, car sur ce point les données sont fort contra- dictoires et incertaines.
Dans quelle mesure peut-on se faire une idée de la | fréquence de la maladie en ces temps lointains ? On . pourrait beaucoup discuter. Aussi Moodie ne conclut-il
que d’après les données présentement acquises quand A À
du 106 LA MORT ET LA BIOLOGIE
… 1l dit qu’à son avis la maladie était plutôt rare aux temps lointains où elle prit naissance. L’infection, en particulier, ne se présentait guère. On trouve des preuves de traumatismes naturellement, on voit qu’assurément il | ya des lésions attribuables au parasitisme : mais l’infection paraît rare. La maladie microbienne ne se présenterait qu’à la fin du Paléozoïque, lors du Dévonien.. Jusque-là — en dehors des accidents — les maladies ne seraient que parasitaires, mais non infectieuses. Il est vrai, on rencontre des sujets atrophiés, diminutifs, ayant la moitié, parfois le vingtième seulement du développement normal : mais là il s’agit de troubles trophiques, de phènomènes d'insuffisance de nutrition dus à l'encombrement, à un excès de salinité, à un excès de sels divers, à une insuffisance d’oxygène, peut-être à une température défavorable : on ne peut, à ce propos, parler de processus pathologiques véritables, Quoi qu'il en soit, pour le présent, il semble que les débuts de la maladie aient été fort modestes. Les organismes étaientils plus résistants, plus jeunes physiologiquement comme ils l’étaient à coup sûr statistiquement ? En tout cas, la santé paraît avoir été la règle. Mais, par la suite, cela a été tout autre chose. Un diagramme que donne Moodie ét qui est évidemment très provisoire, montre qu’en somme la maladie serait rare jusqu’au Crétacé où elle présente un développement extraordinaire, C’est la période d’épanouissement d’une faune très riche, variée et souvent monstrueuse, de reptiles, comme chacun sait. La nature semble avoir tout à fait perdu la tête : elle a élaboré des organismes de fantaisie, démesurés, sans équi- … libre ; sans doute elle a été prise d’une sorte de délire. Mais ces monstres étaient mal bâtis, comme physiologies
et ont été assaillis par une foule de maladies qui ont mis fin non seulement aux individus, mais aux races elles-mêmes. Des groupos entiers de ces mal-venus ont disparu intégralement à ce moment. Mais leurs maladies n’ont pas toujours péri avec eux. Sans doute, à la fin du Crétacé, avec l’extinction soudaine de grands groupes de reptiles, l'incidence de la maladie a diminué. Mais la maladie était entrée dans le monde « pour de bon » — ou bien les formes supérieures de la vie animale sont ainsi faites qu’elles ne peuvent durer beaucoup, et sont mal faites pour les conditions sous lesquelles il leur faut vivre — : la pathologie, qui a baissé avec la disparition du Crétacé, reprend son cours ascendant au début du Tertiaire. Ces misérables reptiles semblent avoir légué certaines de leurs maladies aux mammifères, de sorte qu’actuellement la maladie serait plus fréquente qu’elle n’a jamais été. Ce ne serait d’ailleurs pas surprenant : jamais le monde organique n'a été aussi vieux, et la vieillesse n’est pas favorable à la santé.
Il ne faudrait pas attribuer une portée exagérée aux propositions présentées par Moodie, et, lui-même, il sent bien qu'avec les progrès de la documentation ses conclusions pourront se modifier beaucoup, mais en gros, et pour le présent — réserve nécessaire — il lui paraît que, si le monde vivant a cent millions d'années d’âge, la maladie n'existe réellement que depuis le quart de ce temps, depuis 25 millions d’années. Celle-ci serait une acquisition récente.
Les plus anciens signes de maladie sont des signes de parasitisme — comme entre vers et crinoïdes. On a souvent voulu présenter sous les couleurs les plus
flatteuses les rapports existants entre organismes symbiotiques, entre parasitants et parasités : peut être exagèret-on en interprétant les faits. On agirait plus sagement à les enregistrer, sans plus, sans y chercher des intentions qui restent problématiques.
Autant qu’on en peut juger — car il faut toujours faire cette réserve dans une enquête où il ne reste de signe que des maladies microbiennes frappant le squelette, intérieur ou extérieur — les maladies infectieuses sont de date récente.
Le microbe est vieux. Bernard Renault et Van T'ieghem l'ont trouvé dans la houille. Plus récemment Walcott l’a retiré, en 1914, du pré-cambrien : et il semble bien que le Micrococcus actuel soit le descendant direct de celui des temps primitifs : même forme, même activité. Mais les premiers microbes étaient pleins d’innocence. Ils ne sont devenus pathogènes qu’avec le temps. Au Dévonien encore, et au Houiller, ils vivaient à l’état saprophyte, ils décomposaient les matières mortes : c’étaient des agents de putréfaction. Ils étaient non seulement inoffensifs, mais utiles : sauf certains qui, d’après Renault, étaient agents de carie, et qui ressemblent aux agents de la carie dentaire ; sauf d'autres peut-être qui ont été trouvés dans une colonne vertébrale du Permien qui donne à croire à de l’ostéomyélite. Mais on peut souvent hésiter dans le diagnostic entre un microbe pathogène et un autre sans recours à la méthode des cultures, et, d'autre part, on trouve fort bien dans des restes fossiles des microbes qui n’ont rien de pathogène et sont d’ordinaires habitants du sol.
À partir du Permien, les maladies des dents et des alvéoles, et les caries osseuses se montrent assez fréquentes
chez les vertébrés fossiles. L'appareil dentaire s’est tôt révélé chose médiocrement comprise, et tel il continue à se montrer. Les éléphants, les grands reptiles connaissaient la carie dentaire, et une rage de dents chez un éléphant doit constituer une entreprise considérable. L’ostéomyélite paraît bien s’être présentée dès le Permien, chez un Edaphosaure. Les Dinosaures ont connù les joies des nécroses et des hyperostoses, et, en somme, dès l’époqué mésozoïque, les animaux connaissaient la spondylite déformante, l’arthrite rhumatoïde, l’arthrite déformante, l’ostéome, la nécrose, la carie, l’ostéite, l’ostéopériostite, les exostoses. Peut-être, d’ailleurs, leur pathologie allait-elle beaucoup plus loin, mais la liste qui précède est certaine.
R. L. Moodie paraît très disposé à croire à une fréquence considérable sinon du tétanos, du moins de microbes produisant la même intoxication et les mêmes effets que la toxine tétanique. Il fait observer que beaucoup de squelettes fossiles (oiseaux, reptiles, poissons) se présentent en opisthotonos : tel est le cas pour les dinosauriens, les ptérodactyles, l’archaeopteryx ; les poissons se rencontrent plutôt en pleurostothonos. La thèse est que ces attitudes forcées, et caractéristiques de spasmes bien connus, d’origine nerveuse, indiquent, à l’époque et chez les organismes dont il s'agit, des em poisonnements par des toxines. Sur ce point, les avis diffèrent. Les médecins sont assez enclins à suivre l’anatomiste américain ; les paléontologistes restent méfiants. Après tout, l’idée émise est peut-être juste, mais on ne saurait guère conclure.
Moins problématique est l'opinion que l’actinomycose … constitue une maladie ancienne. En tout cas, un cas en
a été observé chez un ancêtre du cheval à l’époque Miocène — à moins qu’il ne s'agisse d’un abcès alvéolaire. Car les erreurs de diagnostic rétrospectives sont très permises.
Il va de soi que la Paléontologie ne peut fournir que des données très limitées sur la Paléopathologie. Des animaux du passé il ne nous reste que le squelette, interne ou externe. Seules les maladies atteignant le squelette ou bien la carapace, la coquille, peuvent être reconnues : celles qui attaquaient les autres systèmes, le nerveux, le digestif, etc., sans agir sur le squelette doivent forcément nous rester inconnues. Nous ne connaîtrons jamais qu’une petite partie de la Paléopathologie.
R. L. Moodie se demande si la paléopathologie a quoi que ce soit à voir avec l'extinction des races. Tant de groupes considérables d’espèces, de genres, tant de divisions importantes du règne animal ont, à des moments donnés, disparu totalement pour faire place à des formes nouvelles. Pourquoi cette extinction de races ? Comment l'expliquer ? C’est un des problèmes de la paléontologie et de la biologie. Ces formes ont-elles succombé à des maladies que rien ne nous permet de reconnaître ou imaginer ? Ou bien à de brusques changements de conditions dans le milieu, d’origine géologique ou même cosmique ? On peut se poser la question, on peut ratiociner et discuter : mais non conclure. Notre auteur examine le problème pour une espèce, le mastodonte américain, et sa conclusion est que, d’après les a faits, il n’est nullement permis de croire l’extinction a : résultant d’une maladie donnée, du moins d’une maladie. reconnaissable actuellement, d’une maladie squelettique.
signe de déchéance squelettique, et, si la maladie a jamais joué un rôle dans les phénomènes dont il s’agit, un biologiste avisé serait plus enclin à la chercher du . côté des affections parasitaires transmises par les insectes, du côté des trypanosomiases, par exemple. Evidémment … il faut admettre qu’à un moment donné des inoculations ont pu se produire qui, jusque-là, étaient impossibles, | ” pour une raison ou une autre. En pareille matière, il faut toujours supposer par exemple l'apparition d’un in- … secte inoculateur. Mais jamais on ne sait si l’hypothèsée … adoptée est exacte.
mu La Paléopathologie peut toutefois fournir quelques indications. Si, comme il semble, les restes des formes …. qui ont disparu en masse, au même moment géologique, \ ne présentent pas, autant qu’on en peut juger, des signes de dégénérescence, de diminution organique, il faut, selon toute apparence, ou bien admettre qu’un changene ment de climat a pu, directement ou indirectement, eur rendre l'habitat inhabitable, ou bien se dire que \ “ quelque élément pathogène nouveau a pu s’introduire | dans le milieu et apporter une cause de mort dont nulle “ trace ne peut subsister dans les seules parties fossilisées des victimes.