‹ La mort et la biologieChapitre 30 sur 44 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La légende des cas de longévité extraordinaire. — Insuffisance des faits. — Leur rareté en ce qui concerne les individus dont. Vhistoire est la mieux connue. — Quelques remarques de Hufeland. — Un document officiel de l’antiquité romaine, — Le recensement de Vespasien, — Que vaut ce document ? — Réserves à faire à son égard. — Que nous apprennent les inscriptions funéraires sur la macrobie ? — Une région où l’on vivait vieux. — La salubrité de l'Algérie et de la Tunisie. — à La longévité à Rome et ailleurs. — Lyon à l’époque gallo » romaine. — La longévité en Egypte il y a deux mille ans, — | Ce que nous apprennent les recherches historiques. — L’expec-

. tation de vie est accrue mais non la macrobie,

. Jusqu'ici nous avons envisagé la mort de façon générale, hez le règne animal. Des pages qui précèdent se … légagent quelques idées peu encourageantes à la vérité : mmes. Considérons maintenant, pour en venir à la estion qui intéresse plus spécialement ceux-ci, les its se rapportant à la mort humaine, a été beaucoup parlé de la longévité humaine, et un sujet bien choisi. Le public aime fort qu’on déclare la possibilité de vivre très longtemps, et meiïlleur accueil aux livres qui flattent sa manie, : fl Ù \

tout en sachant parfaitement, le plus souvent, à quoi s’en tenir sur la matière. Il ne considère pas que ces donneurs d’encouragements et de conseils ne prêchent nullement d’exemple et que, après avoir proclamé urbr et orbi qu’il y a nulle raison pour que l’homme ne vive pas 150 ans, ils en trouvent toujours une pour quitter ce monde bien avant ce délai, comme le commun des mortels. S'il est un cas où il faudrait donner l’exemple, et où celui-ci porterait ses fruits, c’est bien lui. Et pourtant ils donnent leur démission au bout d'un temps qui n’a rien d’extraordinaire. Pascal croyait les . témoins qui se font tuer : c’est, en cette affaire, ceux ; qui vivent qui imposeraient la conviction. }

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On nous dit souvent que l’homme peut vivre aisé-m ment 100, 120, I50 ans.

C’est du moins l’opinion de naturalistes et de physiolo-"w oistes méritant quelque crédit, de Flourens et de Buffon à notamment. Elle repose sur l'observation faite par Buffon w que la plupart des animaux vivent six ou sept fois autant de temps qu’ils en ont mis à croître. Or l’homme met 4 au moins vingt ans à prendre son accroissement physique __ trente même, car la stature continue souvent à s’accroître jusqu’à la trentaine — et dès lors la durée 1 de la vie normale doit être au moins de cent vingt ans. | Et Flourens admet un siècle de vie normale, et deux 1 siècles de vie extrême, 4

Cela est encourageant. Car, tout en se plaignant | amèrement de la vie, de'ses difficultés et déboires, de“ ses tristesses et du reste, l’homme tient généralement | à la conserver. Il voudrait conserver la jeunesse, ou | l’âge mûr, même la vieillesse. Tout, plutôt que de ;

mourir. Et alors il interroge les statistiques, y cherchant des faits encourageants, des exemples de longévité exceptionnelle, dont il tire espoir de vivre longtemps. Comme toutefois les statistiques ayant de la valeur et présentant des garanties, ne lui donnent, à ce point de vue, que de médiocres satisfactions, 1l les délaisse vite pour la légende, et se complait en des traditions sans aucune valeur. Il en ramasse partout ; partout et en tout temps il en trouve, car les narrateurs et ramasseurs de légendes n’ont jamais manqué, ni la crédulité, ni le défaut d’esprit critique, et partout on trouve de prétendus « faits » empruntés aux historiens et aux chroniqueurs, qui ne sont que des « on-dit » sans valeur, absolument invérifiés, souvent invérifiables ,et de tout ce fatras, il arrive qu’on fasse une doctrine, qui, pat son optimisme, séduit l’imagination. On ne se demande pas si tout cela est vrai : on le tient pour tel. Il n’est d’érreur qui ne puisse, par ce moyen, acquérir un semblant de crédit auprès des lecteurs sans critique, surtout quand l’auteur a quelque habileté dans l’art de parer la marchandise et de faire prendre vessies pour lan- Lternes, chose facile d’ailleurs quand on a affaire à un public qui a grande envie d’être ainsi leurré,

… Ceux qui ne se laissent pas éblouir par les prétendus faits, et cherchent par qui ceux-ci ont été recueillis, dans quelles conditions, quelles garanties d’authenticité ils peuvent présenter, sur quelles bases ils reposent, quel degré de certitude ils offrent, à quel point ils peuvent être contrôlés, s’aperçoivent bien vite que lédifice manque singulièrement de solidité.

Ce qui frappe, en particulier, c’est que les cas de

longévité extraordinaire ne sont jamais le fait des individualités les plus en vue, de celles à l’égard desquelles . l’erreur est le moins facile. On ne cite pas comme ayant atteint un âge extraordinaire de ces personnes qui, occupant de hautes situations, se trouvaient sous le regard du grand nombre et de l’histoire. Ce sont toujours des individus obscurs et ignorés. D’autre part, il est manifeste que les cas exceptionnels de longévité sé rapportent surtout à des époques ou à des pays où les garanties sont les moindres ; où l’état-civil est inexistant ou insuffisant ; où l’on ne possède pas les nombreux moyens dont on dispose dans nos pays civilisés, pour Suivre une personnalité à travers le temps, par les listes électorales, les registres de l’état-civil, les pièces diverses, administratives et autres, qui en font mention à des titres divers. Qu'il y ait des centenaires, et même des

gens ayant quelque peu dépassé la centaine, nous le savons de source certaine, On peut suivre la carrière

d’un Chevreul, et aussi, dans les pays les mieux organisés, celle de beaucoup de personnes de condition modeste, qui ont à coup sûr atteint cent ou cent-dix ans, Mais les grands « macrobes », les sujets de cent vingt, cent cinquante, cent soixante-dix ans, complaisamment énumérés par la légende, et ceux qui spéculent sur la crédulité humaine, on ne les rencontre

pas, actuellement, dans les pays où les garanties seraient # les plus nombreuses. C’est fâcheux pour la légende. Plus “ il y aurait de chance pour que les faits fussent authen-" tiques, plus les cas sont rares. Par contre, plusilest diffi- M

cile d’avoir des preuves, plus les faits sont nombreux. Constatation tout à fait malencontreuse, n'est-ce pas ?

‘où l’on peut se procurer des données à peu près certaines sur la durée de la vie, aux temps passés, la longévité nous apparaît, il y a mille ans, et plus ençore, comme étant la même qu'aujourd'hui, sensiblement,

Dans un ouvrage qui est resté classique, dans sa Macrobiotique, Hufeland a très bien fait ressortir Pextrême rareté des cas de longévité extraordinaire “chez les individualités qui, aux diverses époques, étaient le plus en vue, celles dont le cas pouvait le plus facile- “ment être contrôlé. À coup sûr, beaucoup de grands “savants, artistes et littérateurs ont vécu vieux; des avocats et des médecins aussi : mais on ne trouve point “dé macrobes parmi eux. Aucun non plus parmi les papes. Sur plus de 300 qu’il y en a eu, aucun n'a pré- “Senté une longévité extraordinaire, bien que beaucoup “aient atteint un grand âge, et bien que beaucoup soient arrivés au trône pontifical déjà vieux, ce qui est une “condition conférant plus de chances de longévité, Ce “qui est vrai des papes l’est aussi des religieux, d’une “foule de dignitaires séculiers et réguliers. S1 l’on cite “des religieux arrivant à la macrobie — comme saint “Antoine qui aurait vécu cent-treize ans — il s’agit de L personnages au sujet desquels on a beaucoup moins le moyen d’être bien renseigné : on n’en trouve pas parmi les nombreux supérieurs d’abbaye dont l’histoire est “relatée, avec de certaines garanties d'authenticité, dans “tant de documents arrivés jusqu’à nous.

Parlerons-nous des philosophes, anciens ou modernes ? “Mais s'ils ont souvent atteint un âge qu’on atteint “encore aujourd'hui, aucun n’est arrivé aux âges fabuleux “qu'ona cités pour des inconnus divets.

Les rois, les empereurs ? Mais on en est à citer ceux qui sont devenus octogénaires. Il faut croire que la fonction est malsaine : on n’y vit pas vieux — est-ce excès de soucis, ou bien de plaisirs ? et puis il s’y produit beaucoup d’accidents : accidents du travail.

L’antiquité, grecque et latine, cite pourtant quelques” personnes qui présentaient une tendance à la macrobie. C’est ainsi qu’une actrice Luceia, est réputée avoir joué un siècle entier et avoir paru sur la scène à l’âge de cent-douze ans. Il faut croire que les goûts changent. Nous ne tiendrions pas du tout à ce qu’on nous présentât une actrice de cent-douze ans. Elles nous semblent. passées à quatre-vingts et même à soixante ans. Nous les préférons jeunes. Etaient-elles mieux conservées à. Rome ? Il se peut. Car Galeria Colpiala joua encore quatre-vingt-dix ans après son début : c'était une. danseuse. Maïs cent, cent-cinq, cent-douze ans, c’est évidemment un grand âge — ou un bel âge — mais" un âge auquel on peut croire. Cela ne fait pas encore pattie de la légende, de ce qui nous paraît être de la légende, tant que nous ne saurons pas de façon certaine que l’homme peut vivre cent-cinquante et cent-soixantequinze ans.

La légende toutefois, existait dès l’époque romaine, et dans des conditions de nature à la faire accréditer.

On trouve en effet dans Pline ({Hist. nat., liv. NII, chap. 49 et suiv.) quelques indications sur les résultats du recensement fait par Vespasien et son fils, l’an 74 de notre ère.

Il a été fait grand état de ce recensement par ceux qui croient à la macrobie. En effet, ils s’écrient triomphalement : « Vous voyez bien. ceci n’est pas de la

légende. C’est un document administratif, officiel. Il n’y a rien de plus authentique : cela présente toutes les garanties.» Or, d’après Pline, ce recensement prouve qu'il y avait, dans l’empire romain, de véritables macrobes : plusieurs personnes ayant de cent-vingt à cent-quarante et même Tan ans : vingt-cinq sauf erreur.

Sans doute, cela a l’apparence de l’authenticité. Si toutefois on consulte le texte de Pline, on voit que si les apparences y sont, la réalité paraît manquer. Sur quoi, en effet, a-t-on basé l’appréciation de l’âge ? Tout simplement sur la déclaration des intéressés. Or, nous savons tous combien aisément, à l’âge mûr, nos contemporains — et contemporaines — se retirent des années, tandis qu’au contraire, devenus plus vieux ils s’en ajoutent.

En réalité, il n’y a pas à prendre au sérieux les faits cités par Pline : ils ne présentent aucune garantie d’authenticité ou d’exactitude. À tout âge on veut se rajeunir, ou se faire dire qu’on ne paraît pas avoir celui-ci. Cela est Due facile au vieillard qui, en ajoutant vingt ou trente ans à son âge, peut passer pour « bien conservé ».

Laissons donc l'argument tiré de Pline : on est surpris qu'Hufeland ait pu s’y arrêter et voir dans le recensement une « source officielle et authentique ». Il est d'habitude plus avisé.

Dans ses considérations générales sur la longévité, il émet plusieurs idées justes : quand il dit par exemple que la simplicité et la frugalité de vie favorisent la durée de celle-ci, que dans tous les climats, sauf les très extrêmes, l’homme peut atteindre un grand âge, quand

de ce qu’on appelait alors l’année ?

il dit qu’il y a moins de vieillards dans les hautes montagnes et plus au bord de la mer. et quand il signale l'influence du mariage. Les gens qui vivent vieux, dit-il, ont toujours été mariés et plutôt plusieurs fois qu’une : ) « On ne cite pas un seul célibataire qui ait passé cent ans ». Voilà qui fera réfléchir les hommes réfractaires aux liens conjugaux. Qu'ils prennent plutôt exemple sut ce Français qui vécut cent-dix ans ayant été dix fois marié. Il prit sa dernière femme ayant quatre-vingtdix ans, et comme la Providence voit ces choses de bon œil, elle lui donna encore un fils dans sa cent et unième année. Qu'ils songent aussi à la possibilité de rajeunir, une fois un certain âge atteint, On a vu des vieillards à soixante-dix ans, par exemple, refaire du cheveu et de la dent : Hufeland en cite un qui, en 1789 passa par une nouvelle dentition. Il lui poussa huit dents, Malheureusement, elles ne durèrent que six mois. Il est vrai qu’elles furent aussitôt remplacées, mais celles-ci zussi tombèrent. En quatre ans, il fit une cinquantaine de dents, Perspective peu attrayante,

dira-t-on ? Erreur : car celles-ci ne lui occasionnèrent

aucune souffrance, pas plus pour partir que pour venir. C’était tout profit. |

Il ne serait pas malaisé de continuer cette promenade dans le passé, et de faire voir, comme il a été dit, combien la fréquence de la grande longévité s’accroît à mesure que diminue la possibilité de contrôler les faits, les deux phénomènes étant, en réalité, en rapport inverse. Mais à quoi bon ? Servirait-il de quelque chose de citer Mathusalem et ses émules, et leurs cinq, six, huit et neuf siècles d’existence ? Mais quelle était la durée de

Tous ces récits du passé, se rapportant à des époques où l’on n'avait pas le souci d’exactitude du temps présent , et surtout où il n’y avait pas une organisation de . l'état-civil présentant quelques garanties, sont sans au- MCune valeur, Nous sommes devenus plus exigeants en matière de preuves, et plus critiques.

Aussi a-t-on, de divers côtés, cherché à aborder le | problème d’une autre façon moins sujette à caution, - On a, en particulier, fait le relevé et l’analyse de nombre ‘4 d'inscriptions funéraires, de l’antiquité latine en par- Lticulier. Sans doute, rien n’est plus menteur qu’une ù épitaphe ; et il est évident que si, dans l'empire romain, on était catalogué, au point de vue de l’âge, sur la décla- “ration qu'on faisait, de son vivant, il y avait bien des … chances pour qu'après sa mort on fût catalogué, sur cl ke dalle tumulaire, de façon tout aussi inexacte. Cette * considération eut à faire enlever aux inscriptions » funéraires du passé la plus grande partie du crédit que, 1 “dans notre société moderne, on accorde aux inscrip- “tions des tombeaux de nos cimetières. Il n’y a vérita- Éblement pas à accorder plus de créance aux épitaphes recueillies dans les Corpus qu’aux assertions de Pline au sujet du recensement de l’an 74.

L Un fait toutefois, est à remarquer : c’est qu’on pa

F. Il y a lieu de no Sn les régions d’ailleurs. “Le monde romain comprenait des parties diverses, différentes par la climatologie : il n’est pas surprenant

il q que la longévité ait pu varier d’une région à l’autre. 11m

Mais il en est une où — si les inscriptions sont véridiques — on aurait été témoin de cas de longévité tout à fait extraordinaires. C’est la région qui va de la Cyrénaïque à l'Atlantique, c’est-à-dire la Tunisie, l'Algérie et le Maroc. D’après les inscriptions relevées par L. Rénier — publiées dans un recueil posthume — et qui sont au nombre de 813, dont 482 avec les âges (et naturellement il n’est tenu compte que de ces dernières), on compte 23 centenaires, ce qui est un chiffre important : et surtout, ce qui nous intéresse davantage, on relève des cas d'individus qui, d’après leur épitaphe, auraient

atteint cent vingt-cinq, cent trente-sept et même cent

soixante-dix ans. Nous sommes là en pleine macrobie. Il n’y a pas à douter, semble-t-il, de l’exactitude matérielle des chiffres inscrits. Mais évidemment, il a pu se faire des erreurs de gravure : c’est une hypothèse qui se présente à l’esprit. Et de pareilles erreurs se sont produites ailleurs, à coup sûr. D’autre part, il semble bien que la Rome africaine fût particulièrement favorable à la longévité. Déjà le chiffre des centenaires parle en ce sens. Mais ailleurs, toujours en Afrique, dans

l’ancienne Sicca Veneria, ville ruinée de la province»

d'Afrique, sur les frontières de la Numidie. M. Espé-

randieu a recueilli une série de 348 inscriptions avec” âge, qui est intéressante. On n’y trouve pas de sujets

ayant cent quarante ou cent soixante-dix ans, mais qua-

.tre défunts sont indiqués comme ayant atteint de cent

à cent dix ans ; et un homme aurait dépassé cent dix

ans. Cette statistique indique qu’à Sicca Veneria, on"

arrivait à un âge très ‘avancé : fait qui a sa valeur

étant donné que des inscriptions de la même époque,

de la région de Lyon, font voir une longévité beaucoup

PT ETES à

moindre. Il est évident, comme l’a observé Gaston

“Boissier, que le pays, très peuplé alors, très prospère

aussi, car on y a trouvé de nombreux restes de villes et d'établissements divers, était très sain par surcroit. Depuis il a perdu : ravagé, délaissé, il ne peut plus faire vivre la population qui a pu y exister. Les épitaphes réunies par L. Rénier sont au nombre de plus de 4.000: et là encore on trouve des preuves de longévité : 3 nonagénaires, 10 centenaires et 21 personnes ayant atteint de cent un à cent trente-deux ans. Sans doute, il faut toujours tenir compte d’une erreur de gravure possible ; il faut ne pas oublier, non plus, que l’âge déclaré par une inscription peut et doit être aussi fantaisiste que l’âge déclaré par un vivant, sans preuves à l’appui, sans contrôle possible ; mais il n’en reste pas moins une confirmation de la fréquence de la longévité dans Afrique romaine. Les monuments épigraphiques nous donnent lieu de croire à une longévité dont il n’est pas fait mention dans l’histoire, d’un côté ; et de l’autre, il faut reconnaître qu’elle ne confirme point des assertions qui ont été enregistrées par celle-ci.

Remarquez en effet que l’épigraphie romaine ne semble point du tout corroborer les dires de Pline. Il est vrai que Pline n’est pas un de ces auteurs qui inspirent une confiance sans limites. Ce n’est pas qu’il manquât de probité ; mais le sens critique, chez lui, était faible. La science moderne l’a maintes fois mis à l’épreuve ; elle l’a généralement trouvé en défaut. Dans quelle me- Sure rapporte-t-1l exactement les résultats du recensement de Vespasien ; d’où tenait-il ses renseignements ? On ne sait au juste. Raison de plus pour se défier.

Mais 1l y en a d’autres, de raisons. Il ne semble pas

qu'à Rome, la longévité fut chose familière et fréquente. Sénèque ne dit-il pas : « Quel fol oubli de Îa condition naturelle que de remettre à cinquanté ou soixante ans, les résolutions sensées, et de vouloir débuter dans la vie à un Âge où peu d'hommes parviennent».

Ne tenons pas compte du début de la phrase : il est tout naturel sous la plume d’un philosophe. Mais la fin en est intéressante au point de vue démographique. La vie ne devait pas être habituellement longue à Rome. Et l’épigraphie romaine parle dans ce sens. Il est curieux que, tandis que Pline nous parle de cas de longévité extraordinaires, les inscriptions funéraires à la même époque, ne nous en révèlent aucun. Il faut dire, d'ailleurs, qu’elles sont rares.

H. Mollière, de Lyon, a fait des recherches dans ce sens, et dans les villes latines, il n’a rien trouvé qui sorte du commun. Des vétérans de quatre-vingts et quatrevinpgt-neuf ans, cela se trouve dans tous les Hôtels des

Invalides. En réalité, à Rome et dans les environs, la)

longévité était rare. Sur 166 inscriptions, citées par Orelli on trouve, côté des femmes, une seule centenaire : la plus âgée, après, a soixante ans ; du côté masculin, x nonagénaire, 6 octogénaires, 5 septuagénaires. Les centenaires étaient rares.

Le Corpus de.Berlin proclame le même fait. Mollière a analysé 4,213 inscriptions relatives à Rome même; il a trouvé 2 centenaires, et 16 personnes ayant de quatrevingts à quatre-vinçgt-dix-sept ans (dont 3 seulement ayant dépassé quatre -vingt-dix ans). Ceci ne rime pas

du tout avec les renseignements que donne Pline. Mais

cela concorde avec les données que l’on tire des inscriptions fournies par d’autres localités.

PT PT ES SUEDE ART te SET

VE

À Arles, par exemple, le maximum, là où l’âge est

“indiqué, est quatre-vingts ; puis on tombe à soixante.

… À Nîmes, Toulouse, Narbonne, etc, même absence de

longévité. Dans la colonie des Allobroges, comprenant | ‘huit de nos départements actuels, pas même un octo- 4 génaire. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en eut pas; mais on peut penser que les gens très âgés n'étaient pas nombreux. | , Ces constatations, pour une période qui est celle dont

M parle Pline, sont intéressantes en ce qu’elles ne con-

ca

LL. Dans une région plus Se entnbnale eter l'épodté à gallo-romaine, M. H. Mollière a tiré des Inscriptions antiques du musée de Lyon, de MM. Allmez et Dissard, des informations d’un réel intérêt. On constate, en eftet, que la durée moyenne de la vie était, à Lyon, in- “férieure à ce qu’elle est devenue, .mais pas très différente, ct que la longévité était rare. Lyon était déjà une ville “ saine, pourtant.

… En somme, et c’est là ce qu’il faut retenir, les inscriptions funéraires — très sujettes à caution du reste, il ne faut pas l'oublier — ne nous fournissent pas la confirmation des dires de Pline. Même dans les rares cas. “où elles les corroborent, il faut d’ailleurs les tenir pour -suspectes ; il ny a pas de raison de les croire plus vériques que la déclaration des vivants qui a servi de base au recensement de Vespasien.

Il Serait très opportun, pour la question dont il s'apit, de parcourir les nombreux obituaires que renferment les archives des établissements religieux, et les registres de l’état-civil quand ils font mention de l’âge.

des résultats intéressants. Il importerait de le faire moins pour les villes que pour les centres de moindre importance. Les villes avec leurs agitations, avec la vie moins saine et plus fatigante qu’on y mène, sont moins propices à la longévité que ne le sont les centres secondaires où l'existence se déroule paisible, plus hygiénique à bien des égards, et moins usante. Mais l’essentiel serait de faire cette étude pour des époques et dans des milieux où l’organisation administrative est déjà telle qu'il soit possible de ne pas perdre trop longtemps les gens de vue, qu’on puisse facilement mettre la main dessus à intervalles pas trop éloignés, ce qui n’est pas chose facile dans le passé. Naturellement, il ÿy a tout avantage à suivre les gens qui ne changent pas de résidence, les sédentaires, qui d’ailleurs sont rares. Même dans les villages, à deux cents ans d’intervalle, quand on consulte les registres de l’état-civil, on est frappé du nombre de disparitions de familles, ou plutôt de noms, et du nombre de noms nouveaux qui se présentent.

Mais ne nous attardons pas à ce qu’il y aurait à faire : voyons plutôt ce qui a été fait.

Il y a encore une source où l’on peut puiser utilement, et d’où l’on a déjà tiré quelque chose : c’est l’é égyptologie. Peut-être, un jour, fouillera-t-on la sinologie aussi ; car la civilisation chinoise est très vieille, et ses archives doivent renfermer beaucoup de choses intéressantes.

Mais, encore une fois, laissons là le rêve pour revenir à la réalité. Celle-ci, en l’espèce, consiste en recherches

fort curieuses dont l’éminent statisticien angiais Karl ,

Pearson a publié les résultats naguère dans Biometrika.

Comment M. Pearson procède-t-il ? C’est bien.

tie.

. simple. En 19071 dans un ouvrage intitulé : Aeoyptische … und Griechische Eigennamen aus Momenetiketien, M. W.

Spiegelberg, de Strasbourg, a publié, entre autres do-

cuments, l’âge qu’avaient à leur mort — qui survint

vers l’an 100 av. J.- C. — un certain nombre de person- … nages dont les momies ont été retrouvées. Assurément, + il convient de considérer ces défunts comme ayant appartenu aux classes les plus favorisées de la société : et, comme ils vivaient à une époque assez dénuée d’agi- « tation, on peut comparer leur longévité moyenne à … celle des classes moyennes et Supérieures du temps … présent. La comparaison à pour base l’âge où sont + morts les défunts, rapproché du nombre total de ceux-ci. La liste fournie par M. Spiegelberg donne l’âge, au » décès, de 141 personnes, dont la plus jeune est morte à k dix-huit mois, et la plus vie Ile à quatre-vingt-seize ans. “ Elle n’est pas bien étendue, par conséquent, mais telle qu'elle est, toutefois, elle peut être utilisée, et “M. Pearson s’est empressé d’en tirer les conclusions k qu’elle comporte, en construisant la courbe de l’expec- “iation de vie d’il y a deux mille ans. Cette courbe se “construit de façon bien simple, au moyen des deux . éléments qui. viennent d’être indiqués : et, une fois “quelle est établie, on la compare à la courbe moderne. “ Cette Comparaison est instructive. Disons de suite, d’ailleurs, qu’il y à concordance générale, en ce que la . forme des deux courbes est fondamentalement la même ; “cb ceci est important, en faisant voir à ceux qui ne sont “pas initiés aux méthodes que le procédé employé est “légitime, Mais une grosse différence se montre aussi. C'est que l’expectation de vie, chez les Egyptiens, était

très inférieure à ce qu’elle est chez les modernes. La

Vaigny. 12

courbe moderne ést beaucoup plus élevée, surtout en ce qui concerne l’enfance et la jeunesse. À un âge plus avancé, la différence entre les deux courbes s’atténue. Etpour l’âge desoixante-huit ans, celles-ci se confondent. Il est donc bien évident que, jusqu’à l’âge de soixantehuit ans, l'expectation de vie est plus considérable, et durant la première partie de la vie, beaucoup plus considérable chez la population moyenne anglaise du temps présenf qu’elle ne l'était il y a deux mille ans chez les Égyptiens. Sur 100 Anglais âgés de dix ans, actuellement, 39 arrivent à l’âge de soixante-huit ans ; au lieu que sur 100 Égyptiens, il n’en arrivait pas g'au même

terme. Ceci est un fait très significatif, et qui indique une,

amélioration marquée dans les conditions de l’homme. I1 y a deux manières de l'expliquer. Ou bien durant ces deux mille ans, l’homme s’est mieux adapté à son milieu, ou bien il a mieux adapté son milieu à son organisme. Dans un cas, il y a amélioration de la constitution physique ; dans l’autre, il y a progrès mental et une intelligence plus nette de la manière d'organiser le miieu. Dans les deux, il y'a progrès.

Mais revenons à nos courbes, car elles ne s'arrêtent

pas à soixante-huit ans ; elles se prolongent. Et ici, un second fait très curieux se montre : les rapports réci=u

proques des courbes changent. Jusqu’à soixante-huit ans, »

la courbe moderne est la plus élevée ; à soïxante-huit ans,

les deux courbes coïncident, se superposent ou $e cou

pent ; au-delà de soixante-huit ans, la courbe ancienne, h

jusque-là la plus basse, se relève, au lieu que la courbes moderne, jusque-là la plus haute, s’abaisse, et tombe au-dessous de la précédente, Que signifie ce fait ? C’est | bien simple. Cela signifie que l’expectation de vie d’un

… Egyptien de plus de soixante-huit ans, il ÿ 4 2.000 ans, … Ctait évidemment supérieure à celle qu'a un Anglais

moderne. Ce qui peut paraître bizarre : on pourrait même voir dans ce fait une contradiction avec la conclusion qui précède. Mais, en y réfléchissant, et surtout en constatant l’existence, sur la courbe égyptienne, de deux et même trois maxima de mortalité (à quatre ou cinq

ans, à vingt-six ou vingt-sept ans et vers soixante-dix

ans), qui n'existent pas dans la courbe moderne, on

s'explique la circonstance. Evidemment, il se faisait

chez les Egyptiens une sélection qui ne se produit plus guère ou qui ne se produit que sous forme très atténuée

… chez les peuples civilisés modernes. Ceux-là seuls

arrivaient à un âge assez avancé, à soixante-huit ans

et plus, qui étaient doués d’une constitution particu-

… breuses de mortalité pendant la jeunesse et l’âge mûr. Et

lièrement robuste et avaient résisté aux causes nom-

les chiffres élevés de cette mortalité concordent parfaite-

- ment avec cet accroissement d’expectation de la vie

chez les vieillards égyptiens : ils l’expliquent, et nous

… comprenons très bien que plus l’assaut a été rude, plus sont aguerris et solides ceux qui y ont résisté.

Je

Il y a eu sélection : il y a eu sélection par la mort ; la

… mort a éliminé les moins aptes, les moins robustes.

el

Chez nos communautés civilisées, dont beaucoup d’efforts

… tendent à conserver en vie les éléments plus frêles de

“alors que chez les Egyptiens elle se donnait libre car-

re

“rière. Et ce qui le montre bien, c’est précisément le “chiffre indiqué plus haut ; c’est le fait que, sur 100 An-

la population — et au point de vue de la race, le calcul “est désavantageux — chez nos communautés civilisées, cette élimination naturelle est entravée et amoindrie,

olais de dix ans, 39 arrivent à soixante-huit ans ; tandis que sur 100 Egyptiens âgés de dix ans, il y a 2.000 ans, 9 au plus parvenaient à cet âge.

La conclusion de ceci est que, si la longévité moyenne actuelle de l’enfant et de l’adulte jusqu’au seuil de la vieillesse est fort supérieure à celle d’il y a vingt siècles, celle du vieillard est au contraire inférieure. L’homme de vingt-cinq ans d’aujourd’hui a une expectation de vie qui est, d’après les calculs de M. Pearson, de quinze ans plus longue que celle qu’avait, il y a deux mille ans, l’Egyptien de même âge. Mais d’autre part le vieillard Egyptien avait plus de chances que n’a le vieillard contemporain d’arriver à un très grand âge. Par conséquent nous sommes en présence d’un progrès social plutôt qu’individuel.

L'homme n’est pas devenu plus robuste ; peut-être même le serait-il moins. Mais l’ensemble de la population vit, aujourd’hui, dans des conditions plus favorables à la prolongation de la vie, et l’on connaît aujourd’hui, mieux qu’autrefois, ces conditions, et les moyens de les créer. Autrement dit, l’expectation moyenne de vie plus grande du temps présent résulte des progrès de la science sanitaire, au sens le plus étendu de ce terme, et non d’un accroissement de la vitalité et des forces de l’homme. Elle résulte de l’évolution de son intelligence plus que de l’évolution de son corps.

Au total, si les chances de vie sont très accrues, aujourd’hui, pour l’enfance, la jeunesse et l’âge adulte, elles ne le sont point pour la vieillesse.

Il n’y a pas à compter sur une fréquence plus grande de la macrobie. À supposer que les cas si souvent cités

HSE Hs EN A que À

soient authentiques — ce qui est très douteux — il faut croire qu’ils se feront de plus en plus rares. C’est du reste ce qui 4 lieu : les macrobites sont tous du passé, non du présent,

Cela n’est guère encourageant. Mais l’homme serat-il jamais content ? « Commencez par m’apprendre, dit Mieromégas, combien les hommes de votre globe ont de sens.— Nous en avons soixante et douze, répondit l’habitant de Saturne, et nous nous plaignons tous les jours du peu... — Je le crois bien, dit Micromégas : car dans notre globe nous en avons près de mille, et il nous reste encore je ne sais quel désir vague... »

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