CHAPITRE XVI
La mort se produit-elle plutôt à certaines heures ? — L'opinion populaire. — Les recherches faites à ce sujet. — Statistiques anglaises, allemandes, françaises. — La mort plus fréquente de grand matin. — Un contradicteur italien : la mort plus fréquente l'après-midi. — Que valent les chiffres ? — Que vaut l’explication ? — Comment étudier le problème.
C’est une notion assez répandue parmi les personnes “de culture médiocre que la mort emporte volontiers ses victimes vers l'heure de minuit.
… Cette heure a pris des allures fatidiques, le roman populaire aidant ; c’est celle où se font les choses Sombres et dramatiques ; c'est l'heure classique du crime, c’est celle où les basses passions relèvent la tête, Voù le traître sort de son repaire, drapé de noir, pour surprendre l'innocence qui dort, et où les assassins | apostés font leur œuvre sinistre. C’est aussi celle où ‘il convient de rendre le dernier soupir, si l’on veut se l conformer à la tradition.
… Seulement ,on ne s’y conforme pas toujours, tant s’en À faut : il y a des gens qui veulent se singulariser, qui ne ” peuvent rien faire comme tout le monde. Et {a preuve en est dans les statistiques, — s’il était besoin de preuves
pour établir un fait évident. On meurt à toute heure 51
en réalité, il n’y a de mortalité plus particulièrement" abondante à aucun moment de la journée.
ue à
On assure toutefois qu’il y a des périodes du cyclew quotidien pendant lesquelles la mort est un peu plus fré-# quente que pendant d’autres : des phases où l’on meurt. plus volontiers, — je prends le mot au figuré, cela
s'entend.
Mais lesquelles ? Ici, il y a quelque désaccord : les statistiques donnent des résultats contradictoires. Cela leur arrive quelquefois, du reste, à la grande joie des profanes. 1
4 Existe-t-il toutefois, a priori, quelqueraison decroirequel la mort puisse être plus fréquente à un moment de la | journée qu’à tels autres ? Sans doute. T0 La journée de vingt-quatre heures constitue un cycle. dont les conditions différent d’une heure à l’autre
c’est un rythme, avec des battements divers. Ces batte-M
ments sont évidents ; il y a des variations diurnes de pression, de température, de magnétisme, etc. Il n’y a rien de déraisonnable à penser que ces variations peu-M vent avoir un contre-coup sur l’organisme, et à admettre que celui-ci passe aussi par des états divers, par une. série de hauts et de bas. On sait que la température. du corps est plus élevée le soir. On sait aussi que dans. la physiologie des plantes, il y a toute une série de va" tiations d'activité en corrélation avec l'heure de 1 ï journée, c’est-à-dire avec les conditions qui se présentent. à ce moment. Il est donc tout naturel de penser qu l'organisme a ses moments de plus forte résistance aussi d’autres de moindre vitalité, Et on compr
| drait par exemple que la mort survint plus souvent aux LA heures où la vitalité est normalement au plus bas. “.. Il semble toutefois difficile de discerner, d’après l'heure de la mort, ce moment de moindre vitalité, cette période de la journée où l’organisme serait plus faible, physiologiquement. Les résultats sont en effet très discordants,
Un médecin américain a relevé l’heure de la mort pour 24,000 habitants de New-York et arrive à la con- . clusion qu'il y a une mortalité plus forte vers cinq heures … du soir. Tout autre est l’avis d’un médecin écossais, M d’après des observations faites à Glasgow.
Pour M. Finlayson, d’après 13,000 décès, la mort Lest plus fréquente entre cinq et six heures du matin. ; En passant observons que la statistique de M. Finlayson … vient à, l'appui d’une opinion très répandue d’après k ponte la mort est plus fréquente de nuit, et surtout
| Une statistique allemande, donnee par Schneider, “dans les Archives de Virchow, parle dans le même “sens : à Berlin il y aurait un maximum de mortalité de quatre à sept heures du matin, d’après une ctude … portant sur 57,000 cas.
… Une seconde statistique américaine contredit for- ….mellement les résultats de la première : M. Berens, ‘d’après mille cas — c’est peu — à Philadelphie, constate une mortalité plus forte de six à sept heures du matin.
» Dans les chiffres qui précèdent, il s’agit de la mortalité des deux sexes, et probablement à tous âges. Dans ceux qu'a donnés M, C.-F. Beadles, on a consi-
déré séparément les hommes et les femmes, Et il semble y avoir une différence notable selon le sexe. Pour un total de 1,000 femmes en effet, on constate une mortalité plus grande de six à sept heures du soir ; pour 3,424 hommes, l’heure où l’on meurt le plus tombe entre cinq et six heures du matin.
| On le voit, tout cela est assez contradictoire. Pourtant h les résultats sont plutôt en faveur de l’idée que la mort À se produit plus souvent de grand matin. Il serait in- | diqué de distinguer des catégories selon l’âge et le sexe, 4 et de ne pas rapprocher pêle-mêle l’homme et la femme, } l'enfant et le vieillard. Peut-être encore, la nature dem la maladie a-t-elle de l’importance. Le problème est sans doute plus complexe qu’il ne semble à premiere 4 vue, et il y a là pour un jeune chercheur un joli sujet ; de thèse. |
Un autre américain, Howard D. Marsh, dans un # travail sur le rythme, a voulu voir, lui aussi s’il y a unew «heure de la mort » en relevant l’heure dè 36,000 décès M à New-York. Il n’a pas tenu compte des décès par sui \ cide, ou accident, ce qui se comprend, ni des décès l d'enfants de moins d’un an, ce qui se comprend moins, 1 ni, enfin, et naturellement, des cas où l’heure n’était U pas indiquée. On a fait état séparé des hommes et des femmes, et pour chaque sexe on a distingué 5 groupes | selon l’âge : âges 1 à 5,6 à 25 ,26 à 45 ; 46 à 05, et 66 à 95 ;ettrois saisons : novembre à février ; mars à juin ; juillet à octobre.
L'examen des courbes de M. Marsh révèle d’abord un fait singulier ; la rareté des décès à minuit et midi. Ceci, l’auteur l'explique par la paresse des médecins w qui aiment mieux inscrire 11 4.7. que #00N, OÙ 11 p. M: 1
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peu de fatigue et moins de mortalité, Quoi qu’il en soit, il y a du rythme jusque dans le dernier acte vital, qui est la mort.
Ki (11 :
de l’organisme : des périodes où celui-ci est plus vivant
lui, tombe immédiatement après, de 7 h. à minuit. Le
né
et d’autres où il l’est moins, dans l’ensemble ?
que midnight (midi, et minuit). C’est possible. Ceci q £ P
bmis de côté, il est évident que le maximum de la morta-
lité dans la statistique considérée, se présente non le matin, mais de 2 h. à 6 h. de l’après-midi. Le minimum,
sexe a peu d'influence ; le maximum se présente seulement un peu plus tôt pour les femmes que pour les hommes. L'âge est sans influence appréciable ,la saison non plus. Que signifient ces données ? La chaleur joue-t-elle un rôle, le maximum de mortalité étant voisin | du maximum de chaleur ? Mais alors,on devrait mourir plus en été qu’en hiver, ce qui n’est pas. M. Marsh croit plutôt à une question d’alimentation et de repos. Le malade, nourri le matin, se repose et dort ensuite : nourri à midi, il dort et se repose encore, Mais l’aprèsmidi est plus long que la matinée : il y a moins de
| repos, plus d’agitation, et, partant, plus de fatigue. Explication qui vaut ce qu’elle vaut. En tout cas, loin de se présenter à la période de la vitalité minima, le
maximum de mortalité tombe au contraire dans la période de vitalité maxima : tout le contraire de ce à
‘quoi on s’attendrait a priori. Ceci s’expliquerait assez
bien en admettant que l’après-midi est la période où
l'excitation est maximale, d’où une fatigue exagérée à laquelle il ne peut être fait face, d’où la mort. Le matin,
\ S'il y a peu de vitalité, ilya peu d’excitation aussi, d’où
N'y en a-t-il pas un, aussi, dans la valeur générale
Varigny. 17
C’est assez probable,
Une autre voix nous vient de Berlin, où M. Schneider
à étudié une statistique de 57,000 décès ; et M. Schnei-
der opine pour la période qui va de quatre à sept heures du matin : c’est de quatre à sept heures du matin que lon meurt le plus à Berlin, hommes et femmes aussi bien. À Philadelphie, d’après M. Berens, c’est de six à sept, le matin toujours.
Et en France ? Je n’ai guère de données à cet égard, ne connaissant que les observations de Charles Féré (Soc. Biologie, 1888). Ces observations, recueillies avec soin, à Bicêtre et à la Salpêtrière, portent Sur 11,404 décès qui se sont produits dans ces deux hospices, de 1878 à 1887. Tout ce qu'on y peut distinguer, nous dit M. Féré, c’est une accalmie relative de sept heures à onze heures du soir : on meurt moins durant cette période que durant les autres.
Au total, malgré d’inévitables divergences, la mort se produit à toute heure ; mais il y aurait un avantage en faveur des heures matinales, en faveur de la période correspondant au lever du jour.
Cette conclusion est contredite par le travail qu'a | fait paraître M. E. Raseri, un médecin italien, dans les.
Archives italiennes de biologie (x).
M. Raseri arrive, en effet, à ce résultat qu’à Crémone,
sur 28,474 décès survenus de 1866 à 1880, la moyenne |
horaire devait être 41 et sept dixièmes. Or on ne ren”
contre pas cette moyenne pendant certaines périodes :.
(4) Les Naissances et les Décès suivant les heures de la journée, w
Arch, ital. 1898,
étant de 49 ; de sept heures du Soir à minuit
étant de 34 seulement. Donc, en Italie du moins, on mourrait plutôt dans l'après-midi.
mais cela n’est pas très certain non plus. Il faudrait chercher ailleurs.
î Il faudrait d’ À
a ville à la Campagne, “dans un même Pays, il y a des différences : les régle-
nents varient selon les régions, et ils sont observés de façon plus stricte dans tels endroits que dans tels
différentes ma- » Ct celles-ci ne sont pas également répandues ftout. Dans les vilies, les chances de mort accidentelle ont plus grandes, et ces chances se présentent de jour pl tôt que de nuit, Je ne puis insister sur ces considé-
tions, mais, au total, on voit que les Statistiques dont S’agit ne peuvent réellement présenter de valeur que elles sont absolument exactes et si l’on y tient compte
Pun certain nombre de circonstances accessoires. I]
s’agit pas de prendre tous les cas de décès en bloc et
d'en tirer des conclusions ; il faut les trier, en éliminer quelques-uns, où au moins établir des groupements selon les maladies, même selon l’âge, le sexe, etc. ne Et peut-être arrivera-t-on, par là, ; formuler certaines 4
règles générales : il se peut que la mort dite naturelle,
ou sénile, se produise plus souvent à telle période de la
journée ; la mort par tuberculose à telle autre, et ainsi \
de suite. La méthode présentement employée ne com-
porte aucune conclusion et n'offre aucune valeur :
elle prend les faits en gros et il faut au contraire Îles 1
prendre en détail, c’est-à-dire par catégories. \ Sans s’embarrasser de ces considérations, M. Raseri, É qui tient ses chiffres pour bons, a voulu les interpréter. M fl reconnaît toutefois que certaines données sont sujettes M à caution. Telle est celle qui se rappoïte au chiffre des \ décès pour onze heures du soir, qui est de 21,6. Ce chiffre est manifestement sans valeur : car, de sept à | dix heures du soir, le nombre horaire des décès oscille } entre 35 et 40, et la chute correspondant à onze heures s’explique par la tendance générale à arrondir les chiffres. Dans l'imagination populaire, minuit est rond par excel-# lence. On amaigrit donc le chiftre de onze heures pour engraisser celui de minuit. De là suit que, dans le ta-) bleau de M. Raseri, on passe de 41 décès, à dix heures,!
à 21 à onze heures, puis on fait un bond à 47 pour mis nuit, alors que les heures suivantes ont 40 où 42 décès en”
moyenne. À Pour ce qui est de l'explication de la mortalité plus!
grande de l'après-midi, M. Raseri la cherche et croi Ja trouver, avec réserves d’ailleurs, dans ce fait que la fièvre est plus forte l'après-midi. On mourrait/donc dé l'excès de vivre, de Ja difficulté qu’on éprouve à s0 L-
tenir son train. Mais cette explication n’a de valeur que pour les maladies fébriles. Et il faudrait prouver qu’elle est particulièrement valable pour ces dernières.
M. Raseri ne l’a point fait, et cela est regrettable. C’est une étude à reprendre sur les données qui ont été esquissées plus haut. |
Un des plus récents travaux sur la question est la note qu'a publiée M. Herbert Pick dans le British Medical Fournal en 1908. M. H. Pick a relevé l’heure de 2033 décès survenus dans le Walton Workhouse de Liverpool.
Pour les 12 premières heures, de minuit à midi, on a 1022 morts : de midi à minuit rorr. Si l’on entre dans le détail, on trouve que le maximum tombe entre $ et 6 heures du soir, au moment qui suit celui où, pour M: H. D. Marsh il y a le maximum de vitalité, et aussi
de mort.
Au total, il est difficile de conclure. La nature de la
. maladie doit avoir une influence ; le climat aussi, et d’autres conditions encore : conditions météorologiques
du moment, par exemple, on n’ignore pas que sur les côtes, on croit à une action de la marée. Déjà Pline disait que la mort se produit plutôt au reflux. C’est l'opinion qui règne encore à Boulogne et à Guernesey, où d’après le folklore « on s’en va » avec la marée. En
… Bretagne, l’avis est plutôt qu’on meurt à marée mon-
tante. Personne toutefois n’a encore jamais cité de
» statistiques à l'appui de la doctrine. Quand on s’occupera … de la question, il faudra, soit dit en passant, tenir
compte du fait que les durées du flux et du reflux ne
“sont pas égales. Notons que d’après Mac William,
d’Aberdeen, une mortalité supérieure vers la fin de la
nuit s’expliquerait chez certains malades par des rêves pénibles augmentant la pression sanguine. Mais n’y a-t-il pas là un cercle vicieux. Les rêves pénibles doivent résulter de l’état de maladie, et du décubitus.