‹ La mort et la biologieChapitre 6 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La mort naturelle existe-t-elle en biologie ? — Un cas curieux de mort par inégalité de croissance des organes. — La mort naturelle d’après Metchnikoff. — Le cas des Némertes et la mort du pilidium.. — Le cas des Nématodes et mort des femelles de Diplogaster. — Chez les Rotifères. Exemple des Pleurotrachea. = Le cas des Monstrillides. — La mort des Ephémères. — Est-ce de la mort naturelle ? — Le sens a donner à cette expression,

Sans doute il y a des raisons diverses, et toutes excellentes, de mourir. Nous en apercevons plusieurs, rien qu’à ouvrir les yeux, mais sans prétendre les connaître toutes. Il y a de très différentes raisons pratiques, biologiques, de trépasser, sans compter des raisons -philosophiques certaines.

Existe-t-il une raison pratique, d'ordre anatomique ou physiologique, un motif inhérent, une nécessité congénitale, de mourir ? C’est là une tout autre question.

Les animaux meurent-ils d’une mort naturelle ? La question se pose pour eux comme pour l’homme. Mais pour y répondre, il faut la préciser. Qu’appellera-t-on une mort naturelle ? En définitive, c’est une mort due

à l’usure vitale, à la sénescence d’un organe ou d’un système, c’est-à-dire à la sclérose en dernière analyse.

Par conséquent à un état pathologique résultant d’une inflammation, d’une: intoxication, etc., d’une maladie pouvant avoir des causes diverses, mais inévitables,

Car à l’autopsie, chez l’animal de ménagerie, ou l’animal domestique, mis à l’abri de beaucoup d’influences morbifiques, et qui semble mourir de vieillesse, on trouve toujours, ici ou là, quelque lésion qui explique la fin.

« Les modes de sénilité varient naturellement suivant les organismes » dit Cuénot (Genèse des Espèces animales) mais chez tous les animaux âgés il y a des lésions marquées des tissus, des lésions séniles, s’oppo- * sant au bon fonctionnement des organes et systèmes.

La mort dite naturelle est généralement en somme une mort pathologique, due à une lésion. Ceci revient à dire qu'il n’y a pas de mort naturelle : elle est toujours accidentelle, et due à un accident inévitable , fatal, en raison de la physiologie même, ou bien à un accident qui aurait pu ne pas se produire, à une maladie, une blessure, des parasites.

Il est vrai que la plupart des animaux qu’aperçoit le chasseur, ou que rencontre le naturaliste, sont des êtres en pleine vie, en pleine activité, occupés aux diverses besognes quotidiennes, Mais cela prouve-t-il qu’il n’y a point de malades ? Le fait que nous ne rencontrons dans les rues et places publiques que des gens bien portants ou à peu près tels, pourrait-il être interprété à juste titre comme l'indice d’un état sanitaire parfait de la population ? Non évidemment. Les malades

restent à l’abri et se retirent chez eux ou dans les hôpitaux. Les animaux font sans doute de même — aux hôpitaux près. — Ceux qui ont des retraites fixes, —— des terriers, des demeures, des nids, — s’y retirent, et beaucoup d’entre elles sont inaccessibles à l'œil de l’observateur ; celui-ci ne sait pas ce qui s’y passe, il ignore si elles sont occupées, où non, et si les êtres qui s’y trouvent sont bien portants ou non. D’autres n’ont point de demeures fixes, mais ils savent trouver des retraites d'occasion, et c’est dans ces coins qu'ils se réfugient quand un mal quelconque les a atteints, loin de leurs semblables, et à l’écart du mouvement et de là vie en général. Ceci, pour avoir la paix, pour n'être pas troublés par les bien-portants, pour n’être pas bousculés et chassés par eux, pour n'être pas dévorés par les carnassiers.

En somme, les animaux malades font, selon toute vraisemblance, comme les humains malades : ils se retirent et se cachent de leur mieux, ayant plus de raisons encore que ces derniers, de se mettre à l’abri. C’est pourquoi on ne les voit pas ; c’est pourquoi on ne les rencontre guëre. Mais il serait absurde de conclure qu’ils n’existent pas. [ls existent certainement, Dans bien des cas sans doute, leur maladie est courte : ils n’ont pas les moyens que nous connaissons, de soutenir les forces : ils restent exposés aux intempéries, aussi, et ces deux raisons doivent évidemment abréger la durée de leurs maladies.

Il est, en outre, certain que l’on peut rencontrer des animaux malades, Tout observateur peut en témoigner. Par exemple sur le rivage, on rencontre des oiseaux morts, extrêmement maigres, ne présentant au-

cune trace de blessure : ils sont morts de maladie, Le chasseur, encore, abat à l’occasion un oiseau très émacié, qui est évidemment malade. Des quadrupèdes et oiseaux se rencontrent parfois, mis en des états très pitoyables par des maladies parasitaires. Le jack-rabbit, de Californie — une façon de lièvre — est très sujet aux atteintes d’un parasite qui détermine la production de tumeurs parfois très volumineuses, qui ont pour conséquence un affaiblissement prononcé, et le chasseur rencontre souvent des animaux ainsi atteints et débilités. Par exemple un observateur dit ceci : « Péndant le mois de décembre 1900, à la Baie de Monterey, j'ai vu une mouette de Heermann, et plusieurs cormorans de Brandt, qui se trouvaient dans un état d’émaciation très accusé, et mouraient d’uné mort lente ; et hier encore (22 décembre 1902) j'ai rencontré un autre cormoran dans les mêmes conditions pendant une courte promenade près du phare de la pointe Pinuss. Sur l’île de Laysan, aux Hawaï, j'ai vu beaucoup d'animaux malades parmi le gibier de mer, et jai trouvé un pétrel particulièrement rare dans cette condition ». R

On ne rencontre pas seulement des oiseaux malades : des mammifères se présentent , à l’occasion, dont l’état dé santé est visiblement défectueux. Un naturaliste rapporte en effet avoir, en Californie encore, rencontré un gros otarie, qui a passé plusieurs jours au même point du rivage, hors d'état de se mouvoir, et moribond,

Il à fini par le tuer par pitié. L’otarie n'avait pourtant ni lésions internes, ni parasites, et ses dents indiquaient un âge avancé. Il mourait de vieillesse, si l’on veut : c’est-à-dire de {a cessation du fonctionnement

de tels organes ou de tels tissus, due à un état pathologique de ceux-ci.

Pourtant on parle encore de ia mort naturelle des animaux. Un cas curieux a été signalé par F. E. Beddard, le naturaliste anglais bien connu, en 1903. En sa qualité de prosecteur à la Société zoologique de Londres, Beddard a dû examiner un grand nombre de cadavres d'animaux, et il a été depuis longtemps frappé de ce fait, que, dans bien des cas, surtout en ce qui concerne les vertébrés inférieurs, on ne peut découvrir de cause appréciable de la mort. Aucune signe de maladie n’est visible : 1l semble dès lors que l’animal a dû mourir de façon naturelle, et qu’il existe des trépas naturels. Un des ces trépas naturels, et la cause probable de celui-ci, ont été particulièrement étudiés par Beddard. Il s’agit d’une salamandre du Japon — Megalobatrachus japonicus — qui mourut à la Société zoologique après y avoir vécu dix-neuf ans. On ne sait quel était l’âge de l'animal. Elle avait près de 90 centimètres de long, et on sait, par un exemple au moins, qu’une salamandre de cette longueur peut avoir 52 ans, ce qui est certainement un âge très avancé. Ce Megalobatrachus mourut donc : mais, à l’autopsie, Beddard ne trouva absolument rien qui pût expliquer le décès. Il examina l’animal de plus près et püût faire, alors, l'observation que voici : comparant le cadavre avec celui d’une autre salamandre de 50 centimètres de longueur, il constata que le cœur de la plus longue était plus volumineux que celui de la plus courte : il y avait une certaine proportionnalité entre les dimensions du corps et celles du cœur. Mais cette proportionnalité n'existait qu’en apparence. Le

cœur de la plus grande était plus volumineux extérieure-

ment mais les parties du cœur avaient les mêmes dimen-

sions chez les deux animaux. Il était évident, dit Beddard,

que les deux séries de valves qui se trouvent aux extré-

mités antérieure et postérieure du pylangium étaient

si petites que lorsque la pression du sang dans le cœur artériel les refoulait en arrière, elles ne pouvaient se rencontrer. Ces valvules étaient insuffisantes chez la Salamandre la plus grande : chez l’autre, elles étaient suflisantes. Ces éléments ne semblent donc pas s’accroître à mesure que l'animal s’allonge, bien que le cœur s’accroisse extérieurement, et que le système circulatoire général s’accroisse aussi. Il y aurait là une cause … physiologique et naturelle de mort, résultant de ce que | la croissance ne s’effectue pas proportionnellement dans toutes les parties de l’organisme. La mort par sénilité … est rare, tant chez les animaux que chez l’homme : la “ mort naturelle est la moins fréquente de toutes. Dans … le cas précédent, la mort était due à une désharmonie, à une inégalité de croissance de systèmes différents : . elle avait une cause purement physiologique. Mais on n ne peut dire qu’il y ait eu là mort naturelle : la mort | a été due à une cause tératologique, à une malforma- | tion acquise, non congénitale, due à un manque de corrélation, à un vice physiologique. Mais où cesse la physiologie et où commence la pathologie ? Il est sou- vent difficile de le dire.

L. Ïl ÿ aurait pourtant une mort physiologique, non … pathologique, d’après Metchnikoff (Revue du Mois … N°5, 1906), une mort résultant de l’organisation inté-

Varigny. 3

rieure et représentant l’acte terminal d’une existence complète selon l’expresssion du naturaliste.

Un premier exemple est celui du Pikidium, de la larve marine, très simple, de certaines Némertes (vers plats)

Le Pilidium consiste en une sorte d’estomac qui flotte, et dans les parois duquel, à un certain moment, se forme un embryon qui se développe et finit par se dégager, emportant l'estomac du Pilidium et laissant là le reste qui ne tarde pas à périr.

Mort naturelle, dit Metchnikoff. Est-ce bien sûr ? Y a t-il là mort présentant l’acte terminal d’une existence complète. Pas du tout, car l'existence complète suppose la reproduction, et le Pilidium ne s’est pas reproduit. Ce qu’il y a dans ce cas, c’est le développement, tout d’abord d’une matrice, en quelque sorte, d’une matrice mobile susceptib.e de s’alimenter, à l’intérieur de laquelle s’élabore un germe, résultant du développement d’un élément qui y a été placé des le début. Une fois le germe formé, il quitte la matrice dont il n’a plus besoin, emportant seulement une partie de celle-ci.

Il n’y a pas mort d’un individu, après une existence complète : il y a abandon d’une enveloppe larvaire devenue inutile, ce qui est tout autre chose,

Le cas de certains Nématodes est mieux choisi. Ainsi, chez le Diplogaster tridentatus on voit les œufs se déve- lopper à l’intérieur de l’organisme maternel en larves qui, trop grosses pour passer par l'ouverture sexueue, déchirent les parois de la mère pour sortir, après en avoir dévoré l’intérieur. La mère meurt naturellement et il semble bien qu'ici il y ait mort naturelle, terminant une existence assurément complète, Mais il faut obser-

ver qu'entre la matrice, organe spécialisé pour la reproduction, et la mère, organisme contenant une matrice et bien d’autres CH. il y a toute une série de transitions. Le Diplogaster Le l'effet d’un organisme incertain où la matrice tient trop de place, et le reste, pas assez, d’un Pilidium qui ne serait pas uniquement composé d’une enveloppe larvaire, Toutefois la mort naturelle est incontestable, Elle peut être due, d’ailleurs, à une désharmonie. Car si les larves prenaient moins de développement elles sortiraient par la voie normale, et ne pratiqueraient point, par nécessité, le matricide. Il faudrait savoir si dans certaines conditions, la mise au monde ne serait pas normale, si elle ne l’a pas été autrefois, et si elle n’est pas devenue anormale par le fait de modifications ambiantes dont nous n’avons pas connaissance. Car il y a certainement des transformations" qui se font sous l’influence d’une altération du milieu : les Choses ne sont pas forcément, aujourd’hui, ce qu’elles

| étaient hier, ce qu’elles furent au début. Une espèce, ” vivant normalement dans certaines conditions, prend

forcément dans d’autres une physiologie plus ou

moins différente, mieux adaptée à ces dernières.

La même observation s’applique au cas de certains

| rotifères, des Pleurotrocha, que cite ensuite Metch-

| nikoff. Che ce genre, la vie est très courte dans le

* sexe mâle. Car entre DexDEIson de l’œuf et la mort du

mâle qui en sort, il n’y a guère que trois jours. C’est

probablement, dit Metchnikoïff, la vie la plus courte

-qui se rencontre dans le monde animal.

L’œuf est déposé : il se développe vite et donne un

| petit mâle qui dès la sortie de l’œuf, a ses produits sexuels

mürs, et recherche la femelle aussitôt. À vrai dire, ce mâle est un sac de spermatozoïdes. Son corps en est plein : on n’y voit rien d'autre : pas d’organes digestifs en particulier. Dès que le mâle a trouvé une femelle, il se vide ; se fixant sur elle, il lâche toute sa provision d'éléments fécondants. Il peut vivre quelques heures encore : mais incapable de se nourrir, il meurt au bout d’une journée. Mort naturelle encore, dit Metchnikoff. Car, dit-il, l’inanition n’en est pas la cause. Plus probablement, elle est due à l’intoxication par les déchets des tissus, malgré l'abondance des organes excréteurs. Par conséquent, mort naturelle au sens de mort inévitable, commandée par l’anatomie et la physiologie. Nous sommes d’accord, en réalité : la mort est natu-, relle à tous les organismes. Elle peut se produire par accident, par maladie, par parasitisme ; elle peut aussi être due à l'impossibilité où la vie se met elle même de continuer, en raison de l'usure, et de l’intoxication cellulaire qui résultent du fait de vivre ; à l’imperfection anatomique et physiologique des organismes. On aura beau faire, en vain mettra-t-on n'importe quel organisme à l'abri de l'accident, de la maladie, des parasites ; il se consume lui-même. Il n’est pas fait pour durer ; il est au contraire, organisé pour un temps limité : son fonctionnement même l’use, l’encrasse, et en altère et empoisonne les éléments constituants. Cela va plus ou moins vite, voilà toute la différence.

On peut encore faire au sujet des P/eurotrochéa la même réflexion qu’au sujet des Diplogaster. Les diplogaster femelles sont une matrice, les pleurotrochéa sont surtout un testicule. L'organisme, chez eux, est de façon pré-

pondérante l'organe à produits sexuels : le reste est

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accessoire, il est au contraire, chez les plupart des animaux supérieurs, sinon l’essentiel, du moins un élément de grande importance, et plus durable. En bas c’est l’espèce qui domine, et le souci de l’espèce ; en haut, l'individu compte beaucoup plus et l’espèce moins.

Un dernier exemple a été invoqué par Metchni- … koff, celui des Monstrillides, découverts par Dana, le naturaliste américain. Leur cas est fort intéressant, Contrairement à ce que pourrait faire croire leur nom, . les Monstrillides n’ont absolument rien de monstrueux dans leur dimensions. Ce sont au contrairé de toutes … petites bêtes qui ne songent aucunement à humilier … le mammouth, de petits crustacés aquatiques de … l’ordre des Copépodes, qui fréquentent la haute mer. … À l’âge adulte, ils nagent dans la grande nappe d’eau pare, comme beaucoup de leurs congénères. Leurs or- | ganes de relation, leurs muscles, leurs RPpEteS) locomoteurs, leurs yeux, tout ce qui leur sert à se débrouiller dans le milieu agité où ils vivent, tous les organes de relation, donc, sont remarquablement déve- Mbnes Il est un point, toutefois, sur lequel leur orga- … nisation est faible, très faible. Ils sont dépourvus de Do digestif et en même temps d'organes de préhension et de mastication ; ils n’ont rien pour saisir et broyer … ou déchirer les aliments ; ils n’ont aucun canal où les à introduire à l'effet de se ie assimiler. À première vue 4 sans doute, on sera tenté de dire des Monstrillides ce que Victor Hugo disait de l’homme : « Dieu a manqué cet animal-là » ! Car une bête qui ne peut se nourrir

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Non assurément, elle ne vivra pas bien longtemps. Mais la nature ne tient pas du tout à ce que les organismes durent : cela est clair comme le jour, ét il suffit - d'ouvrir les yeux pour le voir. Ce à quoi elle tient, c’est à la multiplication de l’espèce ; l'individu lui devient parfaitement indifférent dès qu’il a fait sa besogne procréatrice. Et si l’on est tenté de la juger sévèrement sur ce qu’elle a si mal loti les Monstrillides, c’est qu'on juge avec précipitation. En toutes choses, dit le proverbe, il faut considérer la fin, Mais il faut considérer aussi le commencement.

En effet, comme l’a montré Malaquin, à qui l'on doit une excellente étude des Monstrillides (Voir'en particulier À. F. À. S. 1899), la forme adulte, qui nage sur la mé, riche en organes de relation, absolument dénuée d'organes de nutrition, c’est la fin de l'animal; c'en est la fin, dans les deux sens du mot : il va finir, et en même temps il est à la période où va aboutir l’œuvre que la nature attend de lui : l’œuvre procréatrice, à la période où il va, en transmettant la vie, la perdre. Et ce n’est plus le moment de manger. Au reste, il à beaucoup mangé, ce qui n’a rien d’illicite, mais ül s’est par surcroît nourri d’une manière qui explique … la condition où nous le voyons. Il a eu recours au parasitisme : et cette condition avilissante a eu pour conséquence une dégradation, une déchéance physique, Il est puni. Au lieu de mener une vie indépendante mais laborieuse ; au lieu d’évoluer par ses propres ressources, le Monstrillide, à un certain moment desa vie, renonce à la lutte, embrasse la carrière de parasite :. il s’introduit dans le corps d’un autre animal et y vit . dans l’oisiveté jusqu’au moment où, repu sans efforts, |

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