‹ La mort et la biologieChapitre 7 sur 44 · QE · texte numérisé non relu

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ayant acquis la forme adulte et la faculté de reproduction, avec le désir d’exercer cette dernière, il s’échappe au dehors et obéit à la voix de l’espèce.

Quelques détails sont nécessaires.

Les adultes, mâles et femelles, vivent en haute mer, avons-nous vu ; ils sont mûrs. La femelle pond ses œufs, qu’elle porte accrochés à des soies spéciales de son abdomen. Ceux-ci se développent d’abord comme chez les autres copépodes ; on voit se former la larve si caractéristique et curieuse qui a reçu le nom générique de nauplius. Cette larve est à peu près normalement constituée. Avant de mourir, la mère veut assurer l'avenir de sa progéniture ; elle sème, en quelque sorte, ses larves au-dessus de colonies de vers divers, d’annélides, etc., qui vivent dans le sable, enveloppes d’un tube calcaire, en colonies souvent très nombreuses qu’il est facile de reconnaître à marée basse, en ce qui concerne certaines espèces au moins.

Pourquoi ce semis ? C’est fort simple. La Monstrillide joue les Jean-Jacques : elle abandonne sa progéniture. Encore agit-elle avec plus de pudeur que le philosophe : elle n’abandonne pas ses enfants au hasard, mais leur choisit les parents d’adoption les plus appropriés. Les larves qui tombent sur les colonies de vers deviennent en effet des parasites de ces derniers : elles ont le vivre et l'abri assurés.

Comment la chose se fait ? Très simpiement ; maïs, pour saisir le moment précis, pour voir la pénétration, ‘l a fallu à Malaquin trois saisons d’observation ; les zoologistes ont de ces patiences. La larve, une fois tombée sur un ver, se fixe sur sa peau ; grâce à ses appendices de préhension et de locomotion, elle n’a pas de

elle a besoin, elle se débarrasse de ses appendices dé- | sormais inutiles, et ce qui reste dans les tissus de l’annélide, c’est une masse formée de cellules embryonnai-

res, résultant de la désagrégation des tissus internes.

os

peine à se frayer une route à travers les tissus. Et, bien

installée dans la place, ayant toute la nourriture dont

Cette larve subit donc une régression très prononcée, une déchéance organique considérable, Sous cette forme

simplifiée, cette personnalité diminuée, la larve con-

tinue sa carrière en pénétrant dans un des vaisseaux du ver, en plongeant dans le liquide vert clair qui lui

sert de sang. Une fois arrivée là, elle peut être tranquille

sur son avenir : celui-ci est assuré.

Seulement le passage de la larve dans cet habitat nouveau exerce sur celle-ci un effet considérable, Le parasitisme l'avait réduite à une très simple expression ;

sous influence du bain de sang elle prend une vita-

lité nouvelle et extraordinaire : voilà qu’elle se développe à nouveau, qu’elle se réorganise sur le plan pri-

mitif. Les tissus se différencient et il se forme des

muscles, des appendices locomoteurs, des yeux, et, par

surcroît, des glandes reproductrices. Ce faisant, la larve répasse par une phase larvaire semblable à celle où elle

se trouvait, quand elle se fixa sur le ver : nauplius elle

était, nauplius elle redevient. C’est, pour prendre une

comparaison sans doute plus intelligible, comme si un

têtard — c’est-à-dire une larve de grenouille ou de Crapaud — devenait parasitaire à un moment de son :

existence, se résolvait en une espèce de boule formée de

cellules pendant les premiers temps de son parasitisme,

et s’avisait ensuite de redevenir tétard ; comme si un

têtard redevenaitiœuf pour un temps, pour se dévelop-

. per de nouveau en tétard ! Ce que fait la larve de Mons-

trillide est presque aussi extraordinaire, et ce recommencement de l’évolution est un des faits les plus curieux

. de l’histoire de ce crustacé.

Un des premiers soins de la larve, une fois entrée

. dans le corps du ver, a été de produire deux tentacules . allongés qui s'étendent dans les vaisseaux de l’annélide . et y puisent le sang, nourriture toute préparée. N’y-a-t-1l . pas là une situation singulière — en même temps qu’excellente — et qui rappelle quelque peu celle du fœtus

des mammifères ? Ainsi logée et nourrie, la larve s’accroît ; elle repasse par son évolution et même elle va plus

” loin ; elle devient sexuée, ce qui est le signe de la mate de l’âge adulte, c’est-à-dire de la reproduction . et de la mort. Etant apte à faire son œuvre, elle s’échap-

pe ; elle brise l’enveloppe vivante où elle a vécu jusque-

là, elle s'échappe au dehors en déchirant les tissus du

ver — lequel sans doute meurt de l’opération — et,

. abandonnant ia profondeur, elle monte vers la surface,

pour y vivre de la vie libre. La larve est devenue adulte.

Mais cette vie libre de l’aduite est très courte, très

éphémère : elle dure le temps nécessaire à assurer la . reproduction, quelques jours au plus, durant lesquels

Panimal ne songe qu’à la besogne qui lui est assignée.

Un point singulier mérite encore d’être signalé : c’est

le déterminisme sexuel, c’est l’influence des conditions où se fait le parasitisme sur la sexualité des parasites.

Lorsque plusieurs embryons pénètrent dans un même . hôte, ils prennent toujours le sexe mâle ; lorsqu’un seul pénètre et se développe, il acquiert A t le sexe femelle. Quand les parasites sont nombreux, ils sont bien moins nourris, naturellement, et, de façon

générale, les larves mal nourries donnent plutôt des mâles que des femelles, La chose est très nette chez les Monstrillides.

ci encore il y a une désharmonie. Les larves de Monstrillides sont évidemment vouées à [a mort par inanition dans les conditions actuelles de vie, si elles ne réunissent point à devenir parasitaires. Mais peut-être cette nécessité du parasitisme est-elle un phénomème qui n’est pas primitif dans l’histoire de l’espèce. Ou encore, la tentation de vivre sans parasitisme est-elle un phénomène récent. Mort naturelle, si l’on veut : mais au sens indiqué de mort inévitable, imposée par la structure et la physiologie.

Metchnikoff cite un dernier cas: celui des Ephémères.

Ce vocable est synonyme de briéveté de vie : on leur a donné un nom exprimant combien leur existence dure peu de temps.

À tort d’ailleurs. Car en réalité elles vivent jusqu’à trois ans environ, mais sans que nous le voyions. Ce que nous connaissons c’est la briéveté de leur ve d’adulie : nous oublions la longueur de leur vie larvaire.

L’œuf des éphémères est pondu dans r’eau. Il en sort une larve dont le genre de vie est très variable selon l'espèce : elle vit selon le cas, dans l’eau, dans la terre, dans la boue, sur les rochers. Après la phase larvaire, c’est la nymphe, qui vit dans l’eau : et de cette nymphe sort l’insecte presque adulte, ayant encore à dépouiller une peau. C’est à ce moment que nous faisons connaissance : mais la période antérieure a duré deux et trois ans même. La vie de l’adulte est très courte, c’est

| incontestable. Elle ne dure peut-être pas douze heures.

Et comme elle commence de nuit, l’animal peut avoir péri

. au lever du jour et n’avoir pas connu le soleil, comme

Va fait observer Réaumur.

Chez quelques espèces la vie de l’adulte est de 3 où 4 jours, de 12 ou 15 au plus. C’est déjà long pour un animal qui, privé d’organes buccaux, ne mange pas,

“et a le tube digestif plein d’air. Il est voué à la mort

prochaine, par sa stucture imparfaite, comme beaucoup de monstres. Et il meurt: mais auparavant il a fait son devoir envers l’espèce et s’est reproduit.

Mort naturelle, toujours, dit Metchnikoff. Oui, comme celle des mal-bâtis, des monstres. Il y a des espèces monstrueuses comme des individus monstrueux. Et les Ephémères semblent bien être une de ces espèces. C’est un groupe qui expire, a dit un entomologiste éprouvé, M. Scudder. Tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il y a des formes imparfaites, des adaptations insuffisantes. T'ant que la reproduction peut se faire encore, l'espèce persiste, car la reproduction est l’essentiel ; mais la désharmonie s’accentuerait que l’espèce disparaîtrait.

Ïl faut bien le dire, le nombre de cas où l’on peut parler de mort telle est infiniment restreint:j’entends, de mort naturelle où il n’entre rien de pathologique, de mort purement physiologique, si toutefois on bear réllement tenir la physiologie et la pathologie tout à fait distinctes, et séparées.

La mort naturelle, au sens où l’on prend communément le terme, est très rare. Le plus souvent, sous ce nom se

‘cache la mort inévitable, imposée par l’usure des sys-

| tèmes et des organes, par la sclérose, par les intoxicacations, naturelles ou artificielles, qui engendrent celle-ci, | par une lésion qui est une conséquence forcée de la structure et du fonctionnement. Appellerons-nous cette mort naturelle ? Si l’on veut : mais à condition de s’en- __ tendre sur la définition. Autrement il faudrait admettre ‘une mort sans cause, ce qui ne serait point acceptable, Car la cause est là, toujours là, bien connue et évidente Evidemment la vie en association, en commun, comme elle se présente pour les divers types d’éléments cellulaires réunis en organisme est une cause de faiblesse, Les cellules cultivées 27 vitro, dans des conditions particulièrement favorables (absence des déchets d’autres cellules) peuvent vivre beaucoup plus longtemps qu’elles ne font en association avec d’autres, et les tumeurs inoculables vivent longtemps encore — sur de nouveaux

sujets — après que l’organisme qui leur donne naïissance est mort.

Les conditions ambiantes jouent donc un rôle. On le voit nettement à l'influence qu’a la température sur la durée de vie des organismes. On peut allonger notablement celle-ci en les faisant vivre en milieu plus froid comme le montrent les expériences de Maupas sur la

Vigurerella qui vit 38 jours à 26°C et 77 à 180. Etla

mouche qui vit 24 jours à 200 en vit 12 à 300.

__ Observons encore qu’en certains cas la mort peut se.

présenter de façon quasi naturelle. : il s’agit des animaux

qui meurent après la reproduction, et probablement de celle-ci. Peut-être vivraient-ils plus longtemps, après

castration, ou mis dans l’impossibilité de se reproduire. . L’anguille peut vivre fort âgée, enfermée en eaux douces :

elle paraît mourir jeune, après une unique reproduc-

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Cotes

tion en mer. Certainement la mort d’une bête épuisée par l'effort reproducteur est naturelle, comme l’est aussi celle de l’insecte adulte privé de tube digestif, du papillon du ver à soie qui n’absorbe aucune nourriture, ou de Que dont il a été parlé plus haut. Il y a des êtres à qui il est naturel de mourir autrement que par sénescence des tissus, c’est-à-dire par un processus pathologique, qui est physiologique et naturel aussi ;

tout comme il y en a qui meurent par malformation congénitale. Sans doute, encore, il y a des êtres mal faits, au point de vue de la longévité, et nuls soins, nulles précautions expérimentales ne sauraient leur assurer une plus longue durée de vie. L'expérience en tout cas vaudrait la peine d’être tentée. L'observation, elle, indique que beaucoup d’organismes à vie très courte seraient dans l'impossibilité de vivre longtemps en raison de leur structure et de leur physiologie. T'el est le cas pour le bombyx du mürier, étudié par Metchnikoff (Ann. Pasteur 1915). Celui-ci est naturellement voué à une mort précoce par sa physiologie ; il meurt d’anurie | ou d’urémie faute d’excrétion urinaire ; l’excrétion cesse, on ne sait pourquoi, d’où auto-intoxication et mort. Est-ce là une mort naturelle ? Si l’on veut :il. est naturel à un organisme mal fait de vivre peu. Et fl faut se dire que la nature peut avoir ses ratés, ses malfaçons, ses mal venus. Comment des rotifères mâles vivraient-ils sans organes digestifs. ?

La conclusion ? C’est qu’il est naturel de mourir (ce qui est tout autre chose que d’aflirmer l'existence de la mort naturelle) c’est que les organismes meu rent de causes variées, plus ou moins saisissables, intérieures ou extérieures, pouvant être plus ou moins éloi-

ou tant de millions d’années aussi, Chez beaucoup d'organismes une organisation dé- S

De “rend nécessaire une mort précoce, par male ï Dpauon Chez. les plus 5e cette cause n 'existe à

Dune elle même de causes internes et extérnes, et qui est un commencement de mort ; la vieillesse imne par l'extrême différenciation cellulaire, et par les

nécessaire et désirable. En fait ons par send : ne meurt pas de mort naturelle, mais de iésions naturelles entraînant la mort. Et il est naturel, nécessaire à D cup d'organismes, de mourir d’accident de true. Linre ou de fonction.

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