IV. — LA RIGIDITÉ CADAVÉRIQUE
Messieurs,
Nous avons à étudier deux autres signes de la mort, la Rigidité et la Putréfaction, qui paraissent à une période plus éloignée. Ces deux signes ont une valeur presque absolue.
Quand nous constatons la putréfaction, nous ne saurions conserver aucun doute sur la réalité de la mort.
Pour la rigidité cadavérique, nous serons obligé de faire des réserves, comme nous en avons fait pour les signes tirés de l’abolition de la circulation ou de la chute de la température.
Lorsqu’une personne est morte, il ne faut pas attendre trop longtemps pour couvrir son corps des vêtements avec lesquels on veut l’enterrer. La rigidité cadavérique, que tous les gardes-malades connaissent, rendrait en effet cette opération bientôt impossible.
La rigidité cadavérique est-elle un signe constant? Louis, qui aurait cru la médecine déshonorée si elle n’avait pu déterminer les signes certains de la mort, Louis prétend dans un de ses mémoires que sur cinq cents cadavres qu’i 1 a examinés il a toujours constaté la rigidité. Et cependant cette rigidité a été mise en discussion, au point de vue de sa constance, par une foule d’auteurs.
Haller, qui avait veillé auprès du corps de sa fille pendant quarante-huit heures, déclara qu’à aucun moment il n’avait pu constater chez elle de rigidité cadavérique. Les partisans de la constance du phénomène ont répondu à cette déclaration, en objectant que Haller se trouvait vraiment dans de bien mauvaises conditions pour observer.
D’autres auteurs ont démontré que chez les mort-nés et
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Jes fœtus, la rigidité cadavérique manquait souvent. Les partisans de la constance n’ont pas manqué de répondre que, pour les mort-nés et les fœtus, la rigidité avait existé, alors qu’ils étaient encore dans l’intérieur de l’utérus et qu’ils n’avaient été expulsés que lorsque cette rigidité avait cessé.
Bichat, qui était un observateur de premier ordre, a prétendu que la rigidité n’existait pas chez les individus asphyxiés par le charbon. Il a dû se trouver en présence de faits où elle n’a pas existé réellement ou de faits où elle a été si faible qu’elle a pu lui échapper. Dans tous les cas d’asphyxies par l’oxyde de carbone ou par ce qu’on est convenu d’appeler les vapeurs de charbon, dans lesquelles j’ai eu à, intervenir, j’ai toujours constaté une rigidité cadavérique très prononcée.
Bichat avait émis à propos des individus foudroyés une opinion semblable. M. Tourdes qui a pu observer trois individus qui avaient succombé à la fulguration a constaté, chez tous les trois, l’existence de la rigidité.
Nous pouvons donc dire que la rigidité cadavérique est un phénomène à peu près constant chez les adultes, mais elle peut être assez peu marquée, dans certains cas, pour échapper à l’attention de l’observateur le plus consciencieux.
Quand la rigidité est complète, on peut remuer le cadavre comme une planche : le corps prend une position caractéristique : les membres inférieurs sont étendus, les membres supérieurs à demi fléchis, les poings fermés; c’est l’attitude que Devergie a appelée Y altitude de combat .
La rigidité a souvent une intensité extrême ; il est impossible quelquefois de plier la cuisse sur le bassin ou de desserrer les mâchoires.
Il faut signaler deux caractères intéressants. La rigidité, la contracture peuvent être telles que, même sans faire d’extension, les fibres musculaires se brisent en certains points; c’est une déchirure par faisceaux isolés. Lorsqu’au contraire, on veut allonger le membre d’un cadavre gelé,
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on produit aussi des ruptures du tissu musculaire, mais ce sont des ruptures en masse à surface irrégulière.
M. Tourdes, afin de se rendre compte de l’intensité de la rigidité, a pensé à introduire entre les mâchoires d’individus qui venaient de mourir, des disques en stéarine; au moment où s’établissait la rigidité cadavérique, les. dents s’imprimaient en creux sur les deux faces de ces disques et y laissaient souvent des empreintes profondes de 3 à 5 millimètres. Ces expériences montrent qu’il y a, lorsque la rigidité se produit, une contraction violente.
Les assassins essayent parfois de tirer partie de la rigidité cadavérique. Ils placent dans la main de leur victime, qui va se refermer un couteau ou un revolver. Le magistrat chargé des premières constatations a grand’peine à retirer l’arme de la main crispée du mort ; la présomption d’un suicide paraît naturelle. C’est là un genre de simulation dont je crois utile de vous prévenir.
Lorsqu’on veut savoir si la raideur que l’on constate sur un cadavre tient à la rigidité cadavérique où à une autre cause, il faut pratiquer l'allongement des membres. Si l’on se trouve en présence d’une rigidité de date récente, le bras allongé revient sur lui-même et se rétracte; si la rigidité est à son déclin, le bras reste allongé et ne se rétracte plus. La rétraction secondaire ne se produit pas dans les muscles congelés.
A quel moment apparaît la rigidité cadavérique? C’est là une question importante pour le médecin-légiste. Que de fois n’ai-je pas lu avec peine, dans des rapports médicolégaux cette phrase: « La mort ne remonte pas à plus de cinq à six heures, puisque la rigidité cadavérique n’a pas encore apparu. » Ou cette autre phrase : « Le nommé X... est mort depuis douze à quatorze heures, puisqu’il est en état de rigidité cadavérique. » Messieurs, quand nous nous trouvons en présence d’un cadavre qui n’est pas encore envahi par la rigidité, il nous est permis de dire que le moment de la mort n’est pas très éloigné, il nous est impos-
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sible de préciser exactement le temps écoulé depuis la mort.
Nysten a prétendu que la rigidité apparaissait au moment où la chaleur du corps disparaissait. C’est une erreur; la rigidité se montre beaucoup plus tôt. Niederkorn a constaté que sur 103 cadavres soumis à son observation la rigidité élait apparue :
Deux heures après la mort 2 fus.
De 2 à 4 heures — —
De 5 à G heures — 2i —
De 7 à 8 heures — 18 —
De 9 â 10 heures — Il —
De 1 1 à 13 heures — 3 —
Total Iu3
D’une façon générale c’est donc de la troisième à la sixième heure que la rigidité se manifeste.
D’autres auteurs ont fait d’intéressantes remarques : Brown-Séquard, par exemple, a constaté en 1848, chez un individu atteint de fièvre typhoïde, la rigidité cadavérique de la mâchoire un quart d’heure avant qu’il ne mourût; immédiatement après la mort elle a envahi le corps entier, mais elle a disparu au bout de trente minutes et ne reparut pas.
Messieurs, quand on se livre à des expériences sur des animaux et qu’on injecte à des cobayes, à des lapins, des substances septicémiques capables de donner naissance à des fermentations on peut voir la rigidité cadavérique s’établir quelques quarts d'heure avant la mort. Ce fait doit être retenu.
Rappelez-vous aussi ce que je vous ai dit à propos des personnes succombant brusquement à des blessures de la moelle cervicale : elles gardent en rigidité, la position quelles avaient au moment où elles ont été frappées. Je ne vous ai pas donné l’explication de ce fait, je ne vous la donnerai pas plus aujourd’hui. Enfin, ainsi que j’ai pu le constater moi-même, après un empoisonnement violent par la strychnine, la rigidité cadavérique a succédé immédiatement aux phénomènes de contracture au milieu desquels le malade a succombé.
LA RIGIDITÉ CADAVÉRIQUE
Au point de vue de la durée de la rigidité, nous sommes obligés de tenir compte également de diverses influences. Cette durée est, en moyenne de vingt-quatre à quarantehuit heures. 11 arrive cependant qu’elle ne se manifeste que pendant quelques heures; d’autres fois elle persiste durant cinq, six, sept jours. Nos données, à ce sujet, se réduisent à peu de chose. Nous savons que chez les individus épuisés, chez les cancéreux, chez les phtisiques, la rigidité cadavérique est précoce, mais qu’elle ne dure pas longtemps; chez un individu frappé au contraire en pleine santé, la rigidité est tardive et de longue durée. Ces faits ont leur importance en médecine légale. La rigidité cadavérique apparaît d’abord dans les muscles de la mâchoire inférieure, puis dans les muscles du cou et des paupières, les membres inférieurs sont pris ensuite, enfin les membres supérieurs. Il ne faut pas attribuer à cet ordre d’apparilion successive une valeur exagérée; il faut en retenir seulement ceci; c’est que la durée de la rigidité cadavérique est, à peu de choses près, de même longueur dans chacun des organes envahis, aussi l’organe qui a été pris le dernier conservera-t-il le dernier sa rigidité : l’expérience a montré que ce sont en effet les muscles des doigts qui gardent le plus longtemps leur rigidité. Il est possible de tirer de ces faits une indication, mais une indication seulement, pour déterminer le moment de la mort.
Les muscles de la vie végétative sont pris comme les autres ; la rigidité des muscles de la peau, qui est de courte durée d’ailleurs, donne à celle-ci l’apparence de la peau anserine. La rigidité du dartos est très nette. Je ne sais comment Casper a pu prétendre que la rétraction du dartos n’existait que chez les noyés : rien n’est moins vrai. Les muscles des parois intestinales peuvent avoir une certaine rigidité. Celle des vésicules séminales est constante et précoce. Une demi-heure après l’exécution de l’anarchiste Henry les deux vésicules étaient dures comme de petits marrons ; leur contraction provoque l'expulsion du liquide
LA RIGIDITÉ CADAVÉRIQUE. Cl
spermatique qu’elles contiennent. Lorsque l’individu est mort en pleine santé, les spermatozoïdes contenus dans le sperme expulsé peuvent conserver leurs mouvements pendant vingt-quatre heures.
Le muscle cardiaque n’échappe pas à la rigidité cadavérique. Messieurs, tous les trailés de médecine légale contiennent, sur ce chapitre, de regrettables erreurs. On a faussement appliqué aux résultats des autopsies médicolégales ceux constatés dans les laboratoires; on a voulu assimiler aux résultats d’expériences ingénieuses, les faits de la pratique.
Dans un laboratoire, on tue un animal à l’aide d’une substance quelconque, on l’ouvre immédiatement et on ■constate que le cœur est en systole ou en diastole. Par une singulière aberration les médecins-légistes ont voulu appliquer ce même procédé au cadavre humain et prétendre reconnaître, suivant que le cœur est en systole ou en diastole, une intoxication par telle ou telle substance vénéneuse. Mais jamais une autopsie n’est pratiquée immédiatement après la mort, surtout en médecine légale. Quand il s’agit d’un empoisonnement, le temps qui s’écoule entre le décès et la nécropsie dépasse de beaucoup vingt-quatre ou quarante-huit heures. Le décès suspect donne naissance, en effet, à des rumeurs qui se précisent plus ou moins. L’attention du procureur de la République est éveillée, mais il ne saurait intervenir de suite : il a besoin, avant de mettre la justice en mouvement, de prendre des informations; l’autopsie n’a lieu, neuf fois sur dix, que trois semaines, un an et quelquefois beaucoup plus longtemps après le décès. Quand donc le médecin-légiste veut tirer des expériences de laboratoire des conclusions fermes, il fait erreur.
Lorsqu’un individu meurt, le cœur est bientôt en rigidité; celui de l’anarchiste Henry était en rigidité absolue une demi-heure après son exécution; il est donc en systole; la rigidité disparue, survient la diastole ; dans une autopsie que j’ai faite avec M. Vibert, huit heures après la mort, le cœur
LA RIGIDITÉ CADAVÉRIQUE
était en complète rigidité. Quand la rigidité envahit le muscle cardiaque, celui-ci se contracte et expulse le sang qui est à l’intérieur de sa cavité; au moment où la rigidité disparaît, il se laisse de nouveau remplir, parce qu’il se distend.
Relisez le procès La Pommerais (1) ; des physiologistes et des médecins ont été appelés à la barre de la Cour d’assises ; le président leur posa cette question : «Quand une personne meurt à la suite d’un empoisonnement par la digitale, comment se comporte son cœur? » Claude Bernard, Yulpian, H. Bouley, d’autres encore n’ont pu se mettre d’accord. Aucun d’eux n’a fait allusion à la rigidité normale du muscle cardiaque.
Vous connaissez les faits de cette cause célèbre : Madame de Paw était malade. Un soir, M. Blachez rentre chez lui ; son concierge et le concierge voisin lui disent qu’en face une femme se meurt ; ils insistent pour qu’il aille lui donner ses soins; M. Blachez, après quelques hésitations, se décide à monter chez la malade, la voit, redescend et va trouver le commissaire de police, auquel il dit que cette femme meurt empoisonnée par la digitale; il est probable qu’il a tenu compte, en formulant son diagnostic, des renseignements qu’a pu lui donner l’entourage de la malade. Il y avait eu déclaration formelle d’empoisonnement déposée chez un magistrat, ce qui est bien rare; on savait d’ailleurs que Mm0 de Paw était la maîtresse d’un médecin, La Pommerais, qui quelques mois avant, lui avait fait contracter une assurance sur la vie. La justice intervint donc avec une rapidité exceptionnelle. On procéda à l'autopsie vingt heures après la mort et on trouva un cœur contracté, rigide en systole.
Beaucoup d’animaux meurent avec le cœur en systole, même sans qu’il y ait eu intoxication par la digitale. Il en est de même pour les animaux auxquels on injecte les pro-
(1) Tardieu, Relation médico-légale de l’affaire Couty de la Pommerais, empoisonnement par la digitaline (Ann. d’/iyg . et de médecine légale 18G4, t. XXII, p. 80).
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duits suspecls extraits des cadavres. Dans la discussion qui suivit, M. Hébert, pharmacien en chef de l’Hôtel-Dieu, fit remarquer que des grenouilles et des lapins auxquels on injectait une macération faite avec des raclures de parquet mouraient également avec le cœur en systole. Cette expérience de M. Hébert n’a pas été comprise à ce moment, Messieurs : elle contient en germe les travaux récents sur les ptomaïnes. La Pommerais fut condamné; je suis convaincu qu'il était coupable, mais les discussions scientifiques qui se greffèrent sur son procès nous prouvent une fois de plus de quelles réserves nous devons nous entourer dans nos affirmations devant la justice.
Le cœur se conduit après la mort comme un muscle ordinaire ; il subit la rigidité cadavérique; cette rigidité cesse à un moment donné, mais il nous est actuellement impossible de donner la formule de sa durée.
Il arrivera souvent que le juge d’instruction vous demandera à quel moment remonte la mort? C’est une question très importante, car elle sert à fixer les responsabilités. Ne dites jamais dans vos rapports, comme je l’ai vu faire, hélas, trop souvent : « La rigidité cadavérique est complète, donc la mort remonte à cinq heures. ;> Vous pouvez dire, si la rigidité est complète, que la mort n’est pas très éloignée, mais il est difficile de dire plus; et à l’appui, vous pouvez reproduire le tableau donné par Niederkorn.
On a étudié les conditions qui font varier le développement de la rigidité. Lorsqu’il fait froid, a-t-on dit, la rigidité apparaît tardivement et elle se prolonge; par la chaleur, au contraire, elle est précoce et courte. Telle est la formule que vous trouverez dans les livres et les traités : elle est contredite par Brown-Séquard, et avec raison. Claude Bernard, qui ne se payait pas de mots, a placé des lapins dans des étuves chauffées à 23°. La rigidité apparut tardivement et se prolongea au delà de quarante-huit heures. Les expériences de Claude Bernard (1) sont donc en contradiction
(I) Claude Bernard. Leçons sur la chaleur animale , Paris, 1S7G.
LA RIGIDITÉ CADAVÉRIQUE
apparente avec l’observation de tous les jours. — Nous en trouverons l’explication quand nous étudierons l’insolation et le coup de chaleur.
La pratique nous démontre qu’à l’amphithéâtre la rigidité par une température chaude et humide est précoce et courte. J’admets celte formule, mais je ne conteste pas pour cela la valeur des expériences de Claude Bernard.
Quand un chien succombe à une insolation, il est déjà en état de rigidité, alors qu’il respire encore; il meurt lorsque son cœur s’arrête et immédiatement son cœur entre en rigidité. M. Vallin (1) a raconté qu’en Algérie il avait ouvert des chiens morts dans ces conditions et que leur cœur résonnait sous le couteau comme un morceau de bois. Lorsque des individus succombent à la suite d’un coup de chaleur, ce qui arrive aux Indes, ou même en Europe lorsque par exemple des troupes pénètrent sous un bois très chaud, pour se reposer, la rigidité apparaît très tard.
En présence de ces résultats contradictoires, il nous faut conclure à l’intervention d’autres facteurs que nous soupçonnons déjà et que je vous indiquerai tout à l’heure.
Devergie avait une formule, à propos de la durée de la rigidité cadavérique, que je dois vous citer. Il disait: «Hiver comme été, le chiffre reste le même; en hiver, il indique les jours; en été, les heures. » Rappelez-vous cette formule, ne l’appliquez pas avec rigueur.
On peut produire expérimentalement la rigidité cadavérique sur un muscle, en le chargeant. Prenez un chien que vous venez de sacrifier, suspendez un poids à la patte de ce chien : la rigidité apparaîtra plus vite dans celte patte que dans les autres.
Lorsque les animaux sont fatigués, la rigidité apparaît rapidement. On a souvent occasion de le constater dans les chasses à courre, dans les combats de coqs où chez l’animal forcé, la rigidité succède immédiatement à la mort; certains
(1) Vallin, Archives de Médecine.
LA RIGIDITÉ CADAVÉRIQUE
chasseurs prétendent même que l’animal forcé s’arrête, raide, avant de mourir; je ne nie pas le fait. Ainsi donc, dans le surmenage, la rigidité est précoce et peu longue; ajoutons que la putréfaction lui succède rapidement.
Je crois que la rigidité cadavérique ne peut nous donner de renseignement scientifiquement utilisable dans les questions d’empoisonnement. Les résultats des diverses observations ne concordent pas, et ils doivent varier, en effet, suivant les substances, suivant les doses et suivant les circonstances concomitantes. Nous avons vu que dans l’empoisonnement par la strychnine à haute dose la rigidité peut être immédiate; mais quand la dose de strychnine absorbée n’a pas provoqué une mort rapide, qu’elle a occasionné des crises convulsives successives, séparées par des intervalles de repos plus ou moins accentués et que l’individu empoisonné meurt pendant une de ces accalmies, la rigidité cadavérique ne s’établit pas. Il semblerait, dans ce cas, que les muscles ont épuisé leur force de contraction dans les convulsions. Des expériences méthodiquement conduites pourraient seules nous donner la clef de ces variations.
Laënnec affirme que dans la mort subite la rigidité est très longue. Vous verrez dans la suite de ces leçons que les causes de la mort subite sont trop nombreuses pour que nous puissions accepter cette formule. Chez les paralysés elle est plus accentuée dans les muscles paralysés que dans les muscles sains. Dans l'enfance et la vieillesse, la rigidité serait plus rapide et plus longue (Louis).
Qu’est-ce donc que cette rigidité cadavérique? Quelle est sa nature? Je ne vous dirai rien des discussions auxquelles ces questions ont donné lieu autrefois. Parmi les contemporains, Kuehne, de Heidelberg, ancien préparateur de Claude Bernard a cru que la rigidité était due à la coagulation de la myosine, substance albuminoïde contenue dans le tissu musculaire. Brovvn-Séquard a objecté à cette théorie que la coagulation d’une substance albuminoïde, quelle que soit son intensité, ne saurait amener dans le muscle P. Brouardel. 5
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contracté une rigidité pareille à la rigidité cadavérique.
MM. TourdesetFeltz ont examiné au microscope les muscles en état de rigidité : ils n’ont rien trouvé qui les différenciât des autres. Quelques observateurs ont constaté que, pendant la rigidité, les muscles avaient une réaction acide (on avait déjà trouvé de l’acide lactique dans les muscles des animaux surmenés ou forcés); ils ont donc pensé que la production de la rigidité était due a la transformation, dans le cadavre, des substances alcalines des muscles en substances acides ; mais Achtakaweski a constaté que dans le tétanos les muscles ne sont pas acides et qu’en injectant une substance alcaline dans le tissu musculaire, on n’empêche pas l’apparition de la rigidité.
Béclard a lié tous les vaisseaux d’un membre, il a rendu impossible cette circulation posthume dont je vous ai parlé, la rigidité s’est produite quand même; il a en outre sectionné les nerfs, la rigidité est apparue néanmoins.
M. Aschtakaweski avait constaté que les muscles, en rigidité tétanique n’avaient pas de réaction acide; M. Laborde est arrivé au même résultat en enfonçant dans les muscles à l’état de rigidité des aiguilles d’acier; ces aiguilles ne s’oxydaient pas tandis qu’elles s’oxydent rapidement pendant la vie.
Brown Séquard a enlevé la moelle épinière d’un animal et a constaté que la rigidité ne se produisait plus dans ce cas. Il a tiré de cette expérience, que je n’ai pas renouvelée, des conclusions que contredisent absolument toutes celles de Béclard : la section de tous les filets nerveux n’équivautelle pas, a priori , h l’ablation de la moelle?
La rigidité n’est probablement qu’un premier phénomène de la putréfaction, non pas au point de vue de l’odeur, mais à celui des phénomènes chimiques qui mettent les muscles en contraction. Herzen (1) a prouvé qu’il se produisait dans le tissu musculaire d’un animal mort un acide qu’il a appelé
(1) Herzen, Semaine médicale, 1886.
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acide sarcolaciique ; c’est à son action qu’il faudrait attribuer la contraction musculaire. En injectant quelques gouttes de cet acide dans les muscles d’animaux morts, il a fait apparaître la rigidité cadavérique dans ceux qui ne la présentaient pas encore.
En résumé, nous pouvons admettre que la rigidité est un signe à peu près constant de la mort, que ce signe se manifeste de trois à cinq heures après le décès, qu’il dure de vingtquatre à trente-six heures en moyenne et qu’il se manifeste quelquefois avec une excessive intensité. Mais les données actuelles de la science ne nous permettent, au point de vue médico-légal, de formuler aucune conclusion absolue. Le mode de production, les causes de la rigidité cadavérique nous sont encore à peu près inconnus ; il est probable cependant qu’après la mort le tissu musculaire est envahi par des micro-organismes aux sécrétions desquels est due la rigidité.