LA PUTRÉFACTION. — THÉORIE GÉNÉRALE
liquides se sont conservés indéfiniment sans jamais avoir été atteints de putréfaction ; les expériences de M. Pasteur datent de 1854 : aujourd’hui encore les tubes renfermant l’urine et le sang, pris il y a quarante ans sur des animaux, existent dans son laboratoire, et leur contenu n’a subi aucune altération. Nous sommes donc autorisés à dire qu’une matière organique, recueillie sur un animal sain, quand elle est absolument à l’abri des germes de l’air ne se putréfie pas.
Messieurs, lorsqu'un individu meurt, la putréfaction s’opère chez lui de diverses façons suivant qu’elle s’exerce à l'air libre, dans la terre, dans l’eau ou dans une fosse d’aisance.
Pour bien vous rendre compte des phénomènes qui se succèdent lorsqu’il s’agit d’une putréfaction à l’air libre, voyons d’abord ce qui se passe dans le caillot sanguin obtenu à la suite d’une saignée. Ce caillot se rétracte, et bientôt il verdit à la surface. Prenez une goutte de ce caillot, examinez-la : vous y trouverez des micro-organismes qui auront pour effet de liquéfier le caillot en progressant de l’extérieur vers l’intérieur; vous constaterez la présence de colonies de microorganismes, ne vivant qu’en présence de l’oxygène, qu’on a appelé des aérobies ; ces aérobies produisent de l’acide carbonique, puis disparaissent ; ils sont remplacés par une seconde colonie de micro-organismes pouvant vivre avec ou sans oxygène (c’est-à-dire aérobies ou anaérobies) et auxquels M. Bordas, qui a fait de la putréfaction le sujet d’une thèse magistrale (1) a donné le nom de facultatifs ; ceux-là aussi produisent de l’acide carbonique, mais ils font en outre de l’hydrogène, des hydrocarbures ; enfin survient une dernière catégorie de micro-organismes, les anaérobies qui ne vivent pas dans l’oxygène et qui produisent des gaz hydrogène, azote, et ammoniaque, plus ou moins composés. Retenez bien cette triple évolution, nous l’invoquerons souvent dans la suite.
tl) Bordas, Putréfaction , 1892.
LA PUTRÉFACTION
Comment disparaissent ces organismes? Ils sécrètent presque tous une substance dans laquelle ils finissent par ne plus pouvoir vivre. Ils disparaissent alors et sont remplacés par d’autre colonies qui de nouveau sont aérobies. La destruction de la substance organique elle-même est d’ailleurs beaucoup hâtée par les champignons et les différents insectes qui l’ont envahie.
Si l’on voulait enfermer les phénomènes de la putréfaction dans une formule générale, on pourrait dire que ces processus constituent le retour de la matière organique à la matière inorganique, au règne minéral. Les micro-organismes aérobies, facultatifs et anaërobiesproduisent de l’acide carbonique, de l’hydrogène, de l’azote, des amines. Les matières quaternaires ou azotées ont une tendance manifeste à se transformer en matières ternaires ou graisses et celles-c tendent à revenir aux combinaisons binaires. Placez un cadavre dans l’eau, au bout d’un certain temps vous pourrez constater qu’il a subi une régression graisseuse. Si le séjour dans l’eau se prolonge, le corps prendra les apparences d’une momie, parce qu’il aura emprunté à l’eau une partie de ses principes minéraux.
L’expérience journalière du laboratoire nous a depuis longtemps familiarisés avec certains faits qui peuvent paraître singuliers : Tous ceux qui se sont occupés de bactériologie savent qu’en certains milieux les colonies se multiplient ou ne se multiplient pas ; il suffit de modifier, quelquefois de la façon la plus insignifiante, les conditions d'un terrain de culture pour que la prolifération des bacilles s’arrête.
Lorsqu’on connaît ces faits, on peut facilement concevoir qu’il peut y avoir, dans les phénomènes de la putréfaction, des variations considérables selon la température du milieu, et selon le milieu lui-même où l’organisme se putréfie. Prenons un exemple banal. Étudions ce qui ce passe dans un morceau de viande exposé à l’air libre. Sur la surface de section viendront se déposer des micro-organismes aérobies
LA PUTRÉFACTION A l’AIR LIBRE.
et facultatifs qui peu à peu pénétreront dans l’intérieur du morceau de viande; les aérobies disparaissent; les facultatifs et les anaérobies sécrètent de la diastase qui imbibe la viande et qui la liquéfie; la putréfaction s’établit. Plaçons au contraire un morceau de viande dans le vide sous une cloche dans laquelle une capsule contient de l’acide sulfurique, il se conservera très longtemps, car il est soustrait aux influences et au contact de l’air extérieur.
Putréfaction à l’air libre. — Lorsque le cadavre d’un individu adulte se putréfie à l'air libre , il est de toute évidence que les micro-organismes contenus dans l’atmosphère s’abattant sur l’épiderme peuvent pénétrer dans le corps et commencer l’œuvre de putréfaction. Cependant l’épiderme leur oppose une résistance longue, beaucoup plus prolongée en tous cas que les épithéliums placés à l’entrée des orifices naturels.
C’est par le tube digestif que se fait principalement la putréfaction. M. Duclaux, qui a beaucoup étudié les vibrions de l’intestin, a réussi à établir leur rôle dans la putréfaction. A la mort, ils pullulent, pénètrent dans les glandes intestinales, se trouvent en contact avec des épithéliums morts qu’ils détruisent, arrivent dans les veines et dans le péritoine, y produisent des gaz, y sécrètent de la diastase qui liquéfie les tissus. Quelle est la conséquence de cette formation de gaz et de diastase ? La quantité des gaz produits est considérable; leur tension peut arriver quelquefois à égaler une atmosphère et demie ; aussi refoulent-ils le diaphragme jusqu’au troisième espace intercostal et chassent-ils vers la périphérie le liquide contenu dans les vaisseaux profonds : c’est là ce que j’ai appelé la circulation posthume ; je vous en ai déjà parlé.
La putréfaction est donc surtout fonction des phénomènes qui se passent dans l’intestin.
Ces faits ont-ils des conséquences en médecine légale? Certainement. Je vous ai déjà cité une fois l’affaire Barré et Lebiez. Ces deux individus, comme vous le savez, avaient
LA PUTRÉFACTION
assassiné une laitière rue d’Hauteville. Lebiez coupa les deux cuisses de la victime et les cacha dans l’armoire d’une chambre qu’il avait rue de Poliveau, près de la Salpêtrière; le tronçon du cadavre fut retrouvé au Mans. MM. G. Bergeron, Delens, Tillaux, Farabeuf, consultés par le juge d’instruction ont tous pensé que les cuisses devaient être fraîchement coupées, lorsqu’on les leur présenta : elles n’avaient pas même subi un commencement de putréfaction.
Messieurs, il y avait plus de huit jours que le crime avait été perpétré. Barré et Lebiez avaient séparé les cuisses du tronc avant que les micro-organismes de l’intestin aient eu le temps d’agir; on est donc autorisé à dire que la rapidité de la putréfaction est en raison directe de celle avec laquelle les gaz intestinaux circulent dans l’organisme.
Lorsqu’il s’agit d’un nouveau-né qui n’a rien mangé, rien avalé, les faits se passent-ils de la même façon? D’après les expériences de MM. Ogier et Bordas, chez un mort-né, même exposé à l’air libre, la marche de la putréfaction ne suit pas les règles de celle des adultes : le mort-né n’a pas respiré. Chez un enfant au contraire qui a respiré et qui meurt vingt-quatre heures après avoir été mis au monde, les phénomènes putrides sont à peu près semblables à ceux qui se passent chez l’adulte.
Il existe encore d’autres phénomènes accessoires. Nos tissus contiennent de l’oxygène et la quantité d’oxygène est en faveur du développement de la première colonie microbienne, de la colonie aérobie. Mais quand un individu meurt asphyxié par l’oxyde de carbone, ses tissus ne renferment plus beaucoup d’oxygène, et cette première colonie aura beaucoup de peine à se former. Aussi y a-t-il quelquefois, dans ces cas spéciaux, des phénomènes étonnants de conservation.
En voici un exemple :
Un individu loue une chambre à laquelle attenait un petit cabinet noir ; il s’asphyxie dans ce cabinet. Le propriétaire de l’hôtel ne s’étonne pas outre mesure de la disparition de