LA PUTRÉFACTION A L’AIR LIBRE
son locataire, mais voyant qu’il ne revient pas, il se décide à louer sa chambre après avoir fait procéder à un nettoyage sommaire. Le nouveau locataire pénétrant le soir de son installation dans le petit cabinet noir y trouve le cadavre de son prédécesseur. La mort remontait à plus de deux mois et le corps ne présentait pas trace de putréfaction, il était momifié. 11 est vrai que l’on était en hiver et que la température du cabinet avait toujours été basse.
Les phénomènes de la putréfaction varient encore suivant qu'il y avait ou qu’il n’y avait pas d’aliments dans l’estomac au moment de la mort; dans les cimetières même, ils sont différents selon que le corps est enfermé dans une bière mal close placée dans un terrain meuble, ou qu’il est dans une bière bien fermée placée dans un terrain humide ; ils différeront encore dans un cercueil de bois et un cercueil de plomb.
Messieurs, à la Morgue, les cadavres sont quelquefois, en mai et en juin notamment, gonflés par des gaz. Ce sont surtout les noyés qui présentent ces phénomènes ; la distension, le gonflement peuvent être extrêmes. Ces gaz lorsqu’ils se répandent au dehors empestent l’air ambiant. Pour •éviter cette infection, je pratique des piqûres sur les cadavres, les gaz s’échappent, j’y mets le feu et de toutes ces piqûres sortent, comme de chalumeaux, de longues flammes bleuâtres. Au bout d’un certain temps elles s’éteignent, soit que les petits orifices se soient refermés, soit aussi que les gaz inflammables aient cessé d’exister. Quand la putréfaction commence et qu’il n’y a pas encore de distension, les gaz ne prennent pas feu; en été ils s’enflamment au bout du premier jour, ils brûlent pendant deux, trois ou quatre jours. Puis la combustibilité des gaz cesse. Que se passe-t-il donc? Messieurs, c’est bien simple. Au début de la putréfaction nous avons les colonies aérobies qui produisent surtout de l’acide carbonique; leur durée correspond à la phase d’ininflammabililé des gaz : puis viennent les anaérobies et les facultatifs de M. Bordas qui produisent de l’hydrogène, de l’acide carbonique,
LA PUTRÉFACTION
des hydrocarbures qui peuvent, eux, s’enflammer; enfin la réduction devient de plus en plus complète et donne naissance à de l’azote, de l’hydrogène et des ammoniaques composés, la plupart non combustibles.
Nous retrouvons donc à l’amphithéâtre les trois phases nettement délimitées que nous signalait déjà la bactériologie.
Je dois appeler votre attention, à côté de la production de ces gaz inflammables, sur la possibilité de la formation d’hydrogène phosphoré. Avant l’époque où les appareils frigorifiques ont été installés à la Morgue, c’est-à-dire avant 1882, on y constatait, surtout par les temps chauds, des phosphorescences, des feux follets qui couraient le long et autour des cadavres. C’était là un spectacle très impressionnant.
Le développement de ces gaz, la tension qu’ils déterminent dans l’intérieur des corps, placent le médecin légiste dans une situation très difficile lorsqu’il veut reconnaître l’existence des lésions qui ont précédé la mort, ou de celles qui l’ont immédiatement suivie. La matière colorante du sang abandonne les globules, colore le sérum, passe au travers des vaisseaux et se répand dans les tissus avoisinants : de là ces taches de la muqueuse stomacale qui ont souvent été considérées comme des preuves d’empoisonnement et ces infiltrations sur les parties postérieures du corps qui ont pu être prises pour des ecchymoses.
Je vous ai dit quelques mots déjà de la liquéfaction du sang : je vous ai parlé de ce qu’on appelait au moyen âge le jugement de Dieu. L’exemple suivant suffira pour vous mettre en garde contre une cause d’erreur dont je n’ai pas besoin de vous dire l’importance.
On trouve le cadavre d’un individu dans le Gave de Lourdes ; on le porte sous un hangar; il était 11 heures du malin et il faisait chaud. Le médecin qui examine le corps constate quelques plaies de tête, qu’il attribue aux galets que roule le torrent. Le procureur de la République est averti : il y a un transport de justice; quelques heures s’étaient passées