PUTRÉFACTION DES DIFFÉRENTS ORGANES
nieuses colorées qui soulèvent l’épiderme. Dans la putréfaction à l’air libre les ongles sont déracinables vers le vingtième jour.
Lorsque les poumons d’un adulte entrent en putréfaction, leurs faces antérieures et latérales se couvrent de bulles de gaz : c’est la règle. Les poumons d’un enfant qui n’a pas respiré ne se couvrent jamais de bulles de gaz; la putréfaction s’y fait tout différemment que chez l’adulte ; il semble qu’il faut que l’air extérieur ou le sang de l’intestin ait apporté des germes de putréfaction dans les alvéoles, pour que celles-ci se putréfient selon les règles que nous connaissons.
Les parties postérieures des poumons sont le siège d’hypostases très prononcées. La matière colorante du sang envahit tout le parenchyme, puis les plèvres se remplissent d’une certaine quantité de sérum coloré par cette même matière.
L’épithélium vibratile de la trachée conserve ses mouvements pendant vingt-six à trente heures (Gosselin).
Le foie se change en une masse alvéolaire remplie de gaz; jetée dans l’eau, une tranche de foie surnage; c’est là le signe d’une décomposition profonde. Si donc, dans une autopsie vous vous trouvez en présence d’un foie nageur, vous pouvez en faire un point de repère et en conclure que la mort remonte à une époque assez éloignée.
Pour le cerveau, la putréfaction est variable. Chez l’adulte, en général, le cerveau se putréfie lentement; chez le nouveau-né, chez le fœtus, sa décomposition est plus rapide, peut-être parce qu’il contient plus d’eau; c’est un point à élucider.
De tous les organes, l’utérus se putréfie le dernier; longtemps après la mort, son examen peut encore fournir des renseignements précis. Casper raconte le fait suivant : on trouve au fond d’un puits le corps d’une jeune servante de dix-huit ans; on l’enterre, mais, plus d’un an après, son maître, soupçonné d’avoir engrossé cette jeune fille et de l’avoir précipitée dans le puits, est arrêté; il nie énergique-
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ment, d’ailleurs. L’exhumation est ordonnée et Casper accepte la mission de faire l’expertise. L’utérus, dix-huit mois après l’inhumation, avait encore la forme et le volume d’un utérus qui n’a jamais conçu. L’inculpé profita, naturellement, d’une ordonnance de non-lieu.
Moi-même j’ai dû procéder à l’autopsie d’une femme inhumée au cimetière d’Ivry depuis seize mois. Une sagefemme était inculpée de n’avoir pas donné à cette personne les soins que nécessitait son état. J’ai pu constater que les dimensions de l’ulérus, 16 centimètres dans tous les sens, étaient celles que cet organe doit avoir au moment même de l’accouchement.
Lorsqu’on fait des recherches médico-légales à un moment aussi éloigné de la mort, il est bon de laisser macérer l’utérus dans l’alcool pendant quelques jours et de renouveler de temps en temps le liquide; on parvient ainsi à décolorer les tissus, à leur rendre une consistance plus ferme et à déceler l’existence de lésions qui échapperaient à l’examen sans cette précaution.
Les os durent très longtemps : plus un os est vieux plus il est léger; il perd toutes ses matières organiques, il conserve sa forme, mais il devient friable et son poids diminue. On peut se rendre compte ainsi si l’os que l’on examine appartient à une personne morte depuis cinq, dix ou vingt ans. Remarquez que cette détermination approximative ne saurait guère dépasser ce dernier chiffre. J’ai fait autrefois des expériences à ce sujet, avec M. Descoust, sur des squelettes retrouvés dans des caves et provenant d’inhumations faites après les événements de mai 1871 : la perte en poids de ces os était très sensible. Ces expériences ont été reprises par M. Ad. Carnot, professeur à l’école des mines, sur des squelettes d’animaux; mais au point de vue spécial qui nous occupe, malgré les résultats curieux qu’il a enregistrés, elles ne sauraient être utilisées.
Conservation des cadavres. — Lorsque le parquet ordonne des exhumations dans le cas de présomption d’em-
poisonnement, le cadavre exhumé peut être en parfait état de conservation; faut-il en conclure, comme on est trop souvent tenté de le faire, que la présomption d’empoisonnement est justifiée ? Messieurs il y a des cimetières dévorants et il y a des cimetières conse?'vateurs : dans les premiers, les corps sont rapidement détruits, ils se conservent indéfiniment dans les seconds ; il faut, dans un rapport médico-légal d’exhumation, noter le fait de la conservation, mais il faut le considérer seulement comme un des éléments de l’enquête; quand il y a eu intoxication arsénicale, la conservation du cadavre est la règle. Une des femmes empoisonnées par Pel fut retrouvée, quatre ans après sa mort, dans l’état dans lequel elle était au moment de la mise en bière (1).
La constatation de la nature du sol des cimetières est d’autre part un élément tout aussi important : C’est à la fois une question médico-légale et une question hygiénique ; je ne vous dirai que peu de mots de celle-ci.
Il y a des cimetières ou des portions de cimetière où les cadavres se conservent très bien. Voyons un peu ce qui se passe pour des cadavres ordinaires placés dans des bières en voliges de sapin. Inhumés depuis dix-sept mois dans les terrains meubles du cimetière d’Ivry, ces corps avaient, lors de leur exhumation, tous leurs os dépouillés des parties molles. D’autres cadavres, placés sans mixture, dans des bières de sapin, enterrés dans un terrain argileux et très humide, dont la glaise formait sur toutes les parties du cercueil un enduit épais, étaient au bout de dix-sept mois dans un état de parfaite conservation : les parties molles subsistaient transformées en gras de cadavre.
Nous savons que les corps se détruisent en produisant des gaz. On en avait conclu que ces gaz devaient être délétères ; toute la législation de Prairial, relative aux cimetières découle de cette théorie. Il y avait un intérêt sérieux à s’assurer de la vérité ; c’est surtout au point de vue des cime-
(1) Brouardel et L’Hôte, Affaire Pel , accusation d'empoisonnement , relation médico-légale ( Ann . d'hyg ., 188G).
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tières des grandes villes que ces préoccupations se sont fait jour. Une commission fut nommée; j’en fis partie avec MM. A. Carnot, Ogier, Schiitzenberger et du Mesnil. Nous nous sommes livrés à de nombreuses expériences : les gaz pris à, la surface de la terre d’un cimetière ne sont pas différents des gaz pris ailleurs, dans les mêmes conditions ; dans l’intérieur de la terre, jusqu’au niveau des bières, on trouve une plus grande quantité d’acide carbonique qu’à la surface. D’où provient cet acide carbonique? de la décomposition des corps? peut-être, mais à mon avis le fait est bien plus général (1).
Quand on examine les gaz des terrains situés autour des villes peuplées, on y trouve une quantité considérable d’acide carbonique; quand dans ces terrains on creuse des fosses, ces fosses se remplissent rapidement d’acide carbonique, qu’il y ait ou non un cadavre au fond ; des bougies allumées échelonnées de cinquante en cinquante centimètres dans ces fosses, en donneront la preuve. Il est d’ailleurs de notoriété que dans les environs de Paris les puisatiers sont souvent asphyxiés par des émanations d’acide carbonique lorsqu’ils creusent des puits. Le sol est saturé de matières . animales et surtout végétales en décomposition et produisant de l’acide carbonique. La présence de cet acide dans les terrains même d’un cimetière, ne prouve rien : aussi faut-il écarter toute crainte au point de vue du danger aérien des cimetières. Je crois que lorsque les bières sont placées à lm,50 ou 2 mètres de profondeur et couvertes de terre, l’hydrogène et les carbures d’hydrogène qui se produisent pendant la décomposition sont absorbés par cette couche de terre; à Marseille, où le sous-sol est constitué par une roche, où il est impossible de creuser des tombes de plus de cinquante centimètres de profondeur, on est obligé de les recouvrir de terre et d’élever un tumulus afin de réaliser les conditions nécessaires à l’absorption des gaz.
(1) Brouardel et Du Mesnil, Des conditions d'inhumation dans les cimetières. Réforme du décret de Prairial sur les sépultures. (Annales d’hygiène, 1892, p. 27).
Lorsque le terrain est très meuble, qu’il est constitué par des sables très chauds, comme cela a lieu à l’ile Maurice ou dans le désert, les corps se conservent en se momifiant. Dans les terrains humides, dans la terre glaise humide, la putréfaction n’est pas faite cinq ans après l’inhumation (et cela a de l’importance au point de vue de la reprise des lignes) ; les tissus ont subi la transformation adipeuse, il s’est fait du gras de cadavre , sous l’influence du milieu aquatique.
11 ne faut donc pas conclure de la conservation d’un corps à la probabilité d’une intoxication avant de s’ètre assuré auprès du conservateur du cimetière, que tous les cadavres inhumés dans ce cimetière ne présentent pas la même particularité, ou qu’une portion de ce cimetière seule ne peut pas la conférer.
Les cimetières dont les terrains ont des propriétés conservatrices doivent être assainis : cet assainissement s’obtient facilement au moyen d’un drainage à mailles éloignées de trois à quatre mètres : chose curieuse, l’eau ne s’écoule pas par les drains, elle s’absorbe et ne pénètre pas si profondément, mais l’air circule largement : à un terrain non oxydant on substitue ainsi un terrain qui laisse passer l’oxygène en abondance : L’expérience laplus démonstrative sous ce rapport est celle du cimetière de Saint-Nazaire : les cadavres ne s’y détruisaient pas ; on procéda au drainage, immédiatement les conditions se modifièrent et au bout de huit, onze ou douze mois les cadavres avaient subi une destruction complète (1).
Il y a des variations dans la rapidité de la putréfaction : à Paris, on a l’habitude de verser dans les bières des poudres antiseptiques, de la sciure de bois imbibée d’acide phénique, d’essence de mirbane, etc. ; la commission a constaté qu’avec ces substances la conservation des corps se prolongeait beaucoup plus longtemps.
On a inventé les bières imperméables en caoutchouc :
(1) Brouardel et Du Mesnil, Conditions d'inhumation dans les cimetières {Ann. d'hyg 1892, t. XXVIII, p. 27).
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au bout de deux ans, une femme phtisique qui pesait 32 kilogrammes lors de son inhumation, n’avait perdu que 2 kilogrammes de son poids.
Dans ces bières caoutchoutées du reste, la destruction se fait au bout de trois à quatre ans, et elle donne un produit liquide et gras, une espèce de cambouis qui clapote dans le cercueil, et qui, lorsqu’on ouvre la bière, répand une odeur épouvantable.
La commission a donc repoussé, au point de vue de la reprise des terrains dans les cimetières des grandes villes, l’adjonction de substances antiseptiques et l’emploi des bières en caoutchouc. C’est la crainte d’une contagion possible qui avait donné naissance à ces usages. 11 suffit que le cercueil soit bien fermé, il suffit que pendant le transport de la maison mortuaire au cimetière aucun liquide organique ne puisse suinter hors de la bière : cela seul est important, et ce résultat s’obtient facilement en entourant le corps d’une couche de sciure de bois, sans aucune addition d’antiseptiques.
Cette adjonction de sublimé, d’acide phénique, d’essence de mirbane, etc., complique en outre, tout à fait inutilement,, les problèmes médico-légaux : ces substances sont en général impures, elles peuvent contenir une foule de principes toxiques qui, au moment d’une exhumation et d’une recherche toxicologique, pourront singulièrement embarrasser le médecin expert le plus autorisé.
Dans les cercueils de plomb, la putréfaction ne se fait pas comme dans les bières en bois. Les cercueils de plomb ne servent en général que lorsqu’il s’agit de transporter un corps pour l’inhumer loin de l’endroit ou a eu lieu le décès, ou lorsque les familles veulent déployer un certain luxe: les cercueils métalliques, en plomb ou en zinc, sont presque toujours enfermés, dans une bière en chêne. Si au bout de trois mois on ouvre un de ces cercueils, on voit que le corps est comme baigné de sueur, il est couvert d’eau et la peau est plissée. Lorsque les premières colonies aérobies commencent leur œuvre destructive, le cercueil est rempli
de gaz dont la pression peut devenir excessive, faire bomber et même éclater la feuille métallique qui recouvre le cercueil. Mais au bout de six mois, la surface du plomb au lieu d’être bombée est excavée ; il y a dépression et non plus hyper-pression.
La pression des gaz dans les premières périodes de la putréfaction peut être formidable :
Une actrice anglaise vient à Paris; elle descend au Grand- Hôtel, puis en compagnie de deux de ses compatriotes et de sa femme de chambre, elle va faire une promenade au pré Catelan ; elle y boit une tasse de lait; elle se sent indisposée presque aussitôt, on la transporte au pavillon d’Ermenonville où elle meurt. Aussitôt après le décès, la camériste retourne au Grand-Hôtel, en emportant tous les vêtements de sa maîtresse et elle télégraphie à Londres, à un assez grand personnage qui s’intéressait à la jeune femme. Les Anglais, restés au pavillon d’Ermenonville avec le corps, ne pouvant fournir aucune explication (ils ne parlaient pas français), le commissaire de police intervient; il trouve la jeune femme étendue sur un lit, vêtue d’une chemise de soie rouge, il n’obtient aucun éclaircissement, et se décide à envoyer les Anglais au poste et le cadavre à la Morgue. C’est là que je le vis et que je dus procéder à son autopsie ; j’ajoute que le personnage auquel avait télégraphié la femme de chambre, arriva au moment où je commençais l’autopsie, et avant que les deux Anglais n’eussent quitté le poste de Boulogne : il avait donc fait diligence. L’autopsie terminée, et je n’insiste pas sur les résultats qu’elle fournit, le corps fut mis, avec les débris viscéraux, dans un cercueil de plomb. 11 était tard; l’employé était-il pressé, n’avait- il pas reçu d’ordres, je ne sais, en tous cas il n’enveloppa pas la bière métallique d’une bière en bois de chêne. Dans la nuit, le cercueil de plomb fit explosion sous la pression des gaz mis en liberté par les premières colonies; le métal fut largement déchiré, et cependant l’abdomen et les intestins avaient été ouverts.
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Tous voyez donc quelle force d’expansion peuvent acquérir ces gaz.
Je vous ai dit déjà que les terrains des cimetières ne sont pas insalubres pour les promeneurs ; ils le sont davantage pour les fossoyeurs, qui en creusant les fosses se trouvent entourés d’une atmosphère d’acide carbonique. Mais le péril devient bien plus grand lorsqu’il s’agit de pénétrer dans un de ces caveaux scellés, connus sous le nom de concessions à perpétuité, et qui sont remplis de gaz très dangereux.
Quand, comme cela arrive le plus souvent, la bière de chêne est placée dans le caveau, sans être recouverte de terre, la décomposition du corps fait filtrer à travers les joints du cercueil une sorte de cambouis qui diffuse sur les dalles de pierre. L’odeur en est bien plus infecte que celle dégagée par les bières enfouies dans la terre directement.
Messieurs, j’ai essayé de vous faire un tableau exact des modifications que peut subir la putréfaction suivant les milieux et les circonstances ; eh bien, il y a encore des influences qui nous échappent et dont nous ne saurions expliquer les causes : certaines maladies précipitent la putréfaction des cadavres, d’autres, le cancer notamment, la retardent. Mais il y a des choses plus singulières encore : Lorsque plusieurs individus meurent en même temps, dans un même accident, lorsqu’ils sont enterrés ensemble, dans un même terrain, ils peuvent ne pas se putréfier de la même façon.
Après les journées de juillet 1830, quelques gardes nationaux tués furent inhumés sur la place de la Bastille ; quand on creusa, cinq ans après, les fondations de la colonne de Juillet, leurs corps furent retrouvés : quelques-uns d’entre eux étaient réduits à l’état de squelettes, revêtus de quelques restes de bufïleteries ; les autres étaient encore à ce point conservés que l’on aurait pu les reconnaître aux traits de leur visage. Le fait ne fut pas expliqué à ce moment; toutes les hypothèses sont possibles ; nous pouvons supposer dans tous les cas que ces hommes n’avaient pas tous les mêmes micro-organismes dans leur tube digestif.