I. — LA MORT SUBITE
Messieurs,
La question de la mort subite est une de celles qui ont le plus d’importance en médecine légale ; je vous demande l’autorisation d’en parler avec quelques détails, car les médecins ne se trouvent pas en général dans des conditions favorables pour connaître les causes si nombreuses qui la déterminent.
Il est facile en effet d’étudier les maladies des gens qu’on apporte à l’hôpital, et de se rendre compte des processus auxquels ils succombent. Mais lorsqu’un individu meurt subitement dans la rue ou chez lui, on ne le porte pas à l’hôpital. Généralement, à Paris, le commissaire de police, prévenu de la mort subite, charge le médecin du commissariat de lui rendre compte des faits. Celui-ci constate qu’il n’y a sur le corps aucune trace de violences ; il le met dans son rapport et il a raison ; mais il a tort quand il ajoute que la mort est due à la rupture d’un anévrysme ou à une congestion cérébrale. Il ne peut savoir, en effet, la cause de la mort de l’individu qu’il examine ; l’autopsie, qu’il n’a pas faite, pourrait seule le lui dire, et encore parfois cette autopsie ne permet pas de conclure ! Pourquoi dès lors prononcer les mots d’anévrysme et de congestion? Les morts subites par la rupture d’un ané-
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vrysmesont tellement rares, que sur plus de 1 000 cas observés à la Morgue, par MM. Descoust, Yibert, Socquet et moi, nous n’avons pu incriminer que la rupture de quatre anévrysmes ; quant à la mort par congestion cérébrale, elle n’existe pas, ou du moins nous ne l’avons jamais rencontrée.
Dans quelles proportions la mort subite intéresse-t-elle la médecine légale? Dans le nombre total des expertises médico-légales, les infanticides et les morts subites s’équilibrent à peu près: ils constituent, à eux seuls, les deux tiers des autopsies médico-légales faites annuellement en France.
Le parquet intervient, lorsqu’il y a mort subite, en vertu de l’article 81 du Code civil et de l’article 44 du Code d’instruction criminelle (1).
Voici, en général, comment les choses se passent : Un individu succombe subitement (ce sont souvent des personnes d’un certain âge, de 50 à 70 ans, qui sont ainsi frappées) ; la mort a été précédée d’une perte de connaissance plus ou moins longue, d’un coma, de vomissements qui font penser à un empoisonnement par l’opium ou par l’arsenic. On enterre le mort ; en suivant le convoi, les amis du défunt, inquiets pour eux-mêmes de voir qu’on peut être ainsi emporté en quelques heures, s’entretiennent clés circonstances dans lesquelles est survenu le décès ; les commentaires se donnent libre carrière; si du fait de cette mort une succession est ouverte, si elle doit revenir à quelqu'un qui est gêné dans ses affaires, et pour lequel elle semble être une
(I) Cocl. civ. 81. — Lorsqu’il y aura des signes ou indices de mort violente ou d’autres circonstances qui donneront lieu de la soupçonner, on ne pourra faire l’inhumation qu’après qu’un officier de police, assisté d’un docteur en médecine ou en chirurgie, aura dressé procès-verbal de l’état du cadavre, et des circonstances y relatives, ainsi que des renseignements qu’il aura pu recueillir : les prénoms, noms, âge, profession, lieu de naissance et domicile de la personne décédée.
C. Inst. Crim. 44. — S’il s’agit d’une mort violente ou d’une mort dont la cause soit inconnue et suspecte, le procureur du roi se fera assister d’un ou de deux officiers de santé qui feront leur rapport sur les causes de la mort et sur l’état du cadavre. Les personnes appelées dans le cas du présent article et do l’article précédent, prêteront devant le procureur du roi, le serment de faire leur rapport et de donner leur avis en leur honneur et conscience.
•chance inespérée, les suppositions deviennent plus précises, des soupçons s’expriment, le parquet s’en émeut; il se livre à une enquête, et trois ou quatre semaines après l’inhumation, l’exhumation à fin d’autopsie est ordonnée.
C’est ainsi, je le répète, que se passent d’ordinaire les choses quand la mort a été imprévue, subite, sans qu’il ait été possible d’incriminer un traumatisme.
Abordons l’étude de la mort subite sans traumatisme. Comment meurt-on subitement? On ne meurt pas subitement sans traumatisme quand tous les organes sont sains. Mais il existe des maladies qui évoluent lentement, clandestinement, sans que l’attention du malade soit éveillée par une douleur, par un trop grand malaise, sans qu’un médecin soit appelé, et qui se terminent naturellement par une mort rapide. Parmi ces maladies, je citerai le diabète et Y artériosclérose, accompagnée d’atrophie des reins. L’artérioscléreux jouit d’une bonne santé apparente ; il présente, parfois, quelques troubles digestifs, il se croit dyspeptique ; il met sur le compte de son estomac les légers malaises passagers qu’il éprouve; sa maladie est longue, d’ailleurs; une émotion, un refroidissement, peuvent tuer le malade. Le diabétique peut avoir lui aussi très bonne mine ; il est gai, il mange bien, il dort bien ; un jour il est pris de coma, il a des vomissements, il meurt,
. et dans son entourage on parle d’empoisonnement.
Ce ne sont pas là, messieurs, des morts subites au sens propre du mot. En réalité on meurt toujours subitement, en ce sens que la cessation de la vie est instantanée si on juge ■comme le font les parents ou les amis, si on juge que le moment de la mort est fixé par Je dernier soupir ou le dernier battement de cœur. Mais ce qui dans le monde et au palais a reçu le nom de mort subite, est une mort qui n’est pas précédée ou qui n’est précédée que pendant un laps de temps court de phénomènes morbides inquiétants. On devrait joindre au mot subit le mot d'imprévu. C’est cette dernière condition qui dans le monde et par suite devant la justice domine toutes les autres considérations. Et pour ne P. Brouardel. 8
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pas créer de difficultés nouvelles nous dirons que la mort subite est la terminaison rapide et imprévue d'une maladie aiguë ou chronique qui le plus souvent a évolué d'une façon latente.
Lorsque la santé apparente a persisté jusqu’au dernier moment, il peut y avoir suspicion, bn voici la preuve : la mort rapide, imprévue, est facilement suspecte ; dans le monde, l’apoplexie est bien connue dans ses symptômes primitifs et consécutifs, aussi il n’y a pas de délation et le parquet n’intervient pas dans ces cas-là, et de toutes les morts subites et imprévues, c’est l’apoplexie qui fournit le moins d’autopsies ou d’enquêtes médico-légales.
Le parquet fait rentrer dans la catégorie des morts subites des cas où des individus qui paraissaient être en bonne santé, ont encore vécu quatre ou cinq jours après le premier accident.
On observe des morts subites dans le décours de certaines maladies à longue échéance, dans la phtisie, dans les affections cancéreuses ; tous vous connaissez la syncope mortelle clu phtisique, le transport d’une embolie chez un tuberculeux ou un cancéreux. Dans certaines maladies aiguës, la mort peut également survenir subitement, dans la fièvre typhoïde par exemple, et M. Dieulafov a consacré sa thèse inaugurale à cette question.
Mais ce sont là des accidents imprévus dans une maladie connue. Pour nous, la mort subite vraie est un accident imprévu dans une maladie inconnue qui a évolué sans éveiller l’attention.
11 y a cinquante ans, messieurs, du temps où régnait la doctrine de Bichat et du trépied vital, il était de règle de dire que l’on mourait par le cœur, par le poumon ou par le cerveau. Aujourd’hui nous pouvons affirmer, au moins en ce qui concerne la mort subite, que l’on meurt surtout par les reins et nous devons remettre en honneur la théorie humorale.
M . Lesser, un médecin-légiste allemand de grande valeur, a considéré la mort subite sous un aspect trop étroit. Il est resté fidèle aux idées de Galien, il est toujours persuadé de la vérité
de l'ancien « Cor iiUimwn moriens ». Examinant 100 cas de mort subite, il en attribue 60 à des lésions cardiaques et 34 à des causes inconnues. Mais nous savons que dans les affections car diaques pouvant occasionner la mort subite, il y a bien souvent des lésions rénales et l’analyse des observations de Lesser prouve que lui aussi s’est trouvé en présence de ces lésions.
Nous devons classer, messieurs, les altérations des organes qui peuvent amener une mort subite. Nous passerons successivement en revue les altérations de l’appareil circulatoire, celles du système nerveux, celles de l’appareil respiratoire, celles de l’appareil digestif, celles de l’appareil génito-urinaire, chez la femme surtout, celles des reins; les altérations des humeurs, c’est-à-dire le diabète et l’albuminurie, l’hémophilie, etc. Je me rends très bien compte de ce que cette classification a de voulu et d’artificiel; mais on ne saurait encore établir une classification naturelle et je tâcherai que cette étude ne perde rien en précision et en clarté à ce desideratum.
Je vous parlerai ensuite de la mort subite chez le nouveau-né ou chez l’enfant au-dessous de deux ans; la mort subite est aussi fréquente dans le premier âge de la vie que chez le vieillard, et elle donne souvent lieu à des erreurs médico-légales contre lesquelles je dois vous mettre en garde.
En dehors des causes organiques et de l’altération des humeurs, il faut mentionner les circonstances que l’on peut appeler occasionnelles; elles sont importantes à connaître. Ce sont les violences, la colère, une rixe, une émotion vive, quelquefois une susceptibilité particulière et malheureuse de l’individu. Le rôle joué par le froid et par la chaleur dans la mort subite devra également nous arrêter, car il y a là des circontances exceptionnelles qui, dans le monde, suffisent à expliquer le plus grand nombre des morts subites.
Messieurs, quel que soit le soin que nous apportions à faire nos autopsies, quelque minutieuses que soient nos recherches, q uelles que soient nos connaissances sur les origines delà mort subite, nous nous trouverons quelquefois en présence de
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cas dont il nous sera impossible de donner l’explication. La proportion est de 10 p. 100 environ. Souvent le corps soumis à notre examen est déjà dans un état de putréfaction plus ou moins avancé ; avec la meilleure volonté du monde, nos recherches restent incomplètes, elles présentent des lacunes dues à l'impossibilité de les pousser assez loin, notamment de faire l’examen microscopique de tissus en décomposition. Parfois, bien que nous ne puissions pas invoquer les altérations dues à la putréfaction, nous ne pouvons déterminer la cause réelle de la mort.
Je vous indiquerai quelques-unes des circonstances qui nous placent en présence de cette impuissance.
Rappelez-vous donc qu’il y a un certain nombre de cas où il est impossible d'affirmer que la mort subite est la conséquence de telle ou telle lésion. C’est là un fait important. Le parquet d’ailleurs ne vous demande pas de lui dire de quelle maladie est mort l’individu qui a succombé subitement : il vous demande de lui apprendre s’il a succombé à la suite de violences ou à la suite d’un empoisonnement : si vous ne constatez sur le corps et dans les viscères ni traces de violences, ni traces de poison, dites-le simplement. La justice sera satisfaite, car c'est tout ce qu’elle veut savoir.