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I. — LE MOMENT DE LA MORT. LA MORT APPARENTE Messieurs

Pour le médecin légiste, l’étude des causes de la mort, des phénomènes qui la précèdent et l’examen du cadavre ont une haute importance : dans plus de la moitié des expertises médico-légales que vous serez appelés à pratiquer, qu’il s’agisse d’un suicide, d’un assassinat, d’une mort subite ou d’une question de survie, c’est par l’étude du cadavre que vous devrez commencer.

Toutes choses ne cessent pas au moment de la mort. Les phénomènes vitaux sont remplacés par les phénomènes cadavériques ; il faut que vous connaissiez ces derniers, car des médecins inexpérimentés ont trop souvent mis sur le compte d’une intoxication des lésions produites après la mort par les processus normaux de la décomposition.

Pour que vous puissiez vous prononcer en connaissance de cause, je vais rechercher avec vous s’il est possible de déterminer le moment exact de la mort; j’étudierai ensuite la mort apparente (ce qui m’amènera à vous parler des inhumations prématurées), les signes réels de la mort et les questions P. Brouardel. 1

LE MOMENT DE LA MORT

de législation qui concernent la conslalation des décès; je terminerai ce cours par la recherche des causes de la mort subite.

Détermination du moment de la mort. — A quel moment cesse la vie? C’est là une question qui paraît bien simple à résoudre. Il n’est pas un d’entre nous, messieurs, qui n’ait assisté, au moins une fois, à ce drame ultime de toute existence humaine, qui n’ait vu un agonisant rendre le dernier soupir.

L’arrêt de la respiration , ou pour me servir de cette expression usuelle, le dernier soupir est en effet considéré, dans le public, comme le signe de la disparition de la vie. C’est une grave erreur, messieurs, car nombre de gens, qui ne respiraient plus, ont été rappelés à la vie grâce à des soins intelligents! On ne saurait donc faire coïncider le moment de la mort avec la cessation des mouvements respiratoires.

On a cru trouver dans l’arrêt des battements du cœur un critérium plus exact. Le Cor uliimum moriens était, depuis Galien, devenu la règle. Les physiologistes l’ont acceptée. Dans les laboratoires, l’arrêt du cœur est considéré comme l’arrêt de la vie : dès que le cœur de l’animal soumis à une expérience a cessé de battre, les physiologistes admettent que l’animal est mort.

Pouvons-nous accepter ce critérium en médecine légale? Je ne le pense pas. Dans certaines affaires médico-légales la valeur de ce signe peut être contestée; le juge peut vous demander d’indiquer le moment précis où la mort est survenue, et cela pour plusieurs raisons. Youlez-vous des exemples :

Un homme est assassiné ; on a vu plusieurs individus lui porter des coups; ces individus sont arrêtés; le juge peut demander et demandera à l’expert de déterminer laquelle, parmi les blessures de la victime, a déterminé la mort. Ai-je besoin de vous dire l’importance de cette détermination au point de vue de la responsabilité individuelle des agresseurs?

Dans un accident de chemin de fer, toute une famille est anéantie et disparaît en quelques secondes; supposez que

LIS MOMENT DE LA. MOKT

la tête du mari ait été séparée du tronc, que le corps de la femme ne porte pas trace de lésion apparente. Lequel des deux époux est mort le premier? Cette question de survie qu’on ne manquera pas de vous poser, est au point de vue de l'héritage, d’une importance extrême.

Lorsqu’il s’agit d’un assassinat, on ne commet généralement qu’un médecin légiste. Dans les questions de survie et d’héritage il y en a au moins trois ; il y a souvent une contre-expertise ; quelquefois les conclusions des seconds experts sont en contradiction avec celles des premiers. Le tribunal d’appel ordonne parfois une troisième expertise. Ce fait seul suffirait pour vous montrer avec quelles difficultés vous aurez à lutter.

Nous ne pouvons, en médecine légale, admettre que l'arrêt du cœur soit le signe certain du moment de la mort.

Rappelez-vous le crime de la rue Montaigne, cette affaire Pranzini, qui a pris rang parmi les causes célèbres de notre temps (1). Pranzini tua Marie Régnault, sa bonne et une petite fille qui était peut-être la fille de Marie Régnault, peutêtre la fille de la bonne, mais qui avait, dans tous les cas, été adoptée par celle-ci. Marie Régnault avait le cou tranché et les carotides ouvertes, mais la colonne vertébrale était intacte ; elle était tombée au pied de son lit, elle avait encore la main sur le cordon de la sonnette ; elle avait été sans doute frappée dans son lit. La bonne avait entendu le coup de sonnette de sa maîtresse, elle avait eu le temps de mettre un jupon, puis elle avait été frappée à son tour; elle tombait le cou tranché, la colonne vertébrale était ouverte en arrière et les cordons postérieurs de la moelle étaient sectionnés. Pranzini tua enfin la petite fille dans son lit, sans doute parce qu’elle criait. Celle-ci était littéralement décapitée, la colonne vertébrale était séparée en deux et la tête ne tenait plus au tronc que par un lambeau de peau de la région antérieure du cou.

(I) Vov. Brouardel, A /[aire Pranzini . Triple assassinat, relation médico-légale [Ann. d'tlyg. 1887, t. XVIII, p. 305).

LE MOMENT DE LA MORT

Le juge d’instruction me commit pour procéder à l’autopsie des cadavres et déterminer les circonstances du crime. La question de survie fut nécessairement posée; elle était d’autant plus intéressante à élucider que sa solution permettait de définir les droits d'héritage et de succession. Evidemment, c’est Marie Régnault qui a été frappée la première, puis ce fut le tour de la bonne et de l’enfant; mais laquelle des trois victimes est morte la dernière? Quel critérium fallait-il invoquer pour déterminer le moment précis de la mort de chacune d’elles : Marie Régnault, qui avait les carotides ouvertes, était morte d’hémorrhagie, la bonne avait une lésion de la moelle, la petite fille était décapitée.

Quelque temps auparavant MM. les Drs Regnard et Paul Loye avaient assisté à une exécution capitale à Troyes, ils s’étaient installés dans le fourgon même qui emportait le corps du supplicié. Une heure après l’exécution le cœur battait encore; cet homme cependant n’existait plus, il avait perdu sa personnalité, et son cœur battait ! Eh bien, pour nous, pour tous, une personne décapitée est morte, alors même que son muscle cardiaque continuerait à fonctionner !

Mes expériences avec Paul Loye (i) m’avaient montré qu’en décapitant un chien, les battements du cœur persistaient encore 15, 20, 25 minutes après la décollation ; mais elles avaient démontré aussi qu’il en était absolument de même quand il succombait à une hémorrhagie.

Aussi, lorsque dans l’affaire Pranzini, cette question de survie me fut posée, me suis-je adressé à nos plus éminents physiologistes : Brown-Séquard, Yulpian, MM. Franck et Marey ; messieurs, ils se déclarèrent tous incapables de résoudre ce problème : c’est d’ailleurs ce que je pensais moimême et j’ai dit dans mes conclusions que je ne pouvais déterminer laquelle des trois victimes avait succombé la dernière.

Permettez-moi, à ce propos, de vous donner un conseil :

(1) P. Bi’ouardel et P. Loye, Recherches expérimentales sur la mort par submersioîi brusque. ( Archives de iphysioiogie, 1889.)

LE MOMENT DE LA MORT

lorsque vous n’avez pas la démonstration scientifique, dites toujours, dans vos conclusions, que vous ne savez pas. Non seulement vous serez dans le vrai, mais il vaut mieux dire à l’instruction : je ne sais pas ! que d’étre obligé de dire à l’audience : je ne savais pas ! Dans ces affaires le juge applique simplement les articles du code civil, qui lui permettent de trancher la difficulté. C’est là, direz-vous, une affaire de convention ; je le veux bien, mais c’est une convention légale et l’arrêt du cœur, comme signe de la mort, est aussi une convention mais d’ordre physiologique et contestable.

Je tiens à vous citer un autre exemple. M. R. et sa femme font une partie de canot, Le canot chavire; les assistants ont vu M. R. remonter plusieurs fois, en se débattant, à la surface de l’eau ; personne n’a revu Madame R. Les époux avaient, dans leurs testaments laissé leur fortune au dernier survivant. Les experts de Dijon (l’accident eut lieu dans la Côte-d'Or) admirent dans leurs conclusions que M. R. était mort le dernier parce qu’il était revenu plusieurs fois sur l’eau. Les experts de Marseille au contraire, une des familles habitait cette ville, déclarèrent dans leurs conclusions qu'un individu qui revient sur l’eau se noie plus sûrement et plus rapidement qu’un autre individu qu’une syncope maintiendrait au fond de l’eau; pour eux, Madame R. a dû survivre à son mari. Une troisième expertise fut ordonnée, dans laquelle je fus commis; je déclarai que je ne pouvais répondre à la question qui m’était posée, parce que je ne savais absolument pas lequel des deux époux avait survécu à l’autre ; ce fut cet avis qui prévalut et les deux familles se partagèrent la fortune des défunts ; elles se fussent épargné bien dos frais si elles avaient commencé par où elles ont fini.

Actuellement donc, messieurs, nous n’avons pas de critérium absolu du moment précis de la mort, alors même que nous croirions trouver dans les circonstances concomitantes des preuves probables. Ces preuves ne cessent pas d’être probables.

Enfin l’impressionabilité est très variable suivant l’âge, le

LE MOMENT DE LA MORT

sexe, la surprise, le passage soudain du sommeil à la veille. A la suite de fortes émotions certaines personnes ont des syncopes, d’autres au contraire des exaltations ; entre ces deux extrêmes il y a des cas, des circonstances multiples où la variabilité de l’émotion change forcément.

De plus, on sait en médecine légale, pas depuis très longtemps pourtant, que des coups, même peu violents, portés sur certaines parties du corps peuvent déterminer une mort instantanée.

Je vous citerai à ce propos un exemple bien typique. Un prêtre, dont la conduite laissait à désirer, est obligé de renvoyer sa maîtresse du presbytère.

« La journée avait été assez triste, dit l’abbé Delacollonge, tout était préparé pour son départ; j’avais le cœur navré d’amertume et je lui dis « nous serions plus heureux si nous étions morts! — Oui, répondit-elle, si nous mourrions ensemble. » Je lui dis alors, en plaisantant, car je ne puis trouver d’autres expressions pour exprimer ce moment : veux-tu que j’essaye si je te ferai bien mal? — Essaye, reprit-elle. — Nous étions debout. Je la pris par le cou, c’était de ma part un jeu innocent, elle-même s’y prêtait le sourire sur les lèvres. Tout à coup elle fit un signe de douleur, agita les mains, mais sans pousser un seul cri, je cessai alors la pression et elle tomba. Je la relevai et elle était morte. »

Les médecins légistes n’acceptèrent ni ne rejetèrent complètement celte hypothèse. Ils parlèrent d’asphyxie, de syncope, etc.

Pendant l'audience (1), un ancien officier M. Bouré fit la déposition suivante: « Nous étions à Tarbes en garnison. Parmi nous se trouvaient les capitaines Lalande et Surugues. En plaisantant dans un moment d’amicale gaieté, le capitaine Lalande prit le capitaine Surugues par le cou. Oh! vieux, lui dit-il, que je vous fasse passer le goût du pain ! C’était un jeu d’amis, le capitaine Surugues chancela cependant, et tomba sans connaissance. Bientôt grâce à nos soins il revint à la vie, etc. » ( 1) Cour d’assises de la Côte-d’Or, 1er mars 1836.

LE MOMENT DE LA MONT

Les parties du corps humain dont la contusion peut provoquer la mort subite sont les régions laryngée et épigastrique, les organes génitaux, les narines ; l'irritation même de ces régions suffit parfois à déterminer une catastrophe; sous le règne de Louis-Philippe, un médecin danois prétendait guérir ou du moins arrêter les accès d’asthme en cautérisant le pharynx avec l’ammoniaque. Il avait acquis un certain renom et la sœur du roi voulut se soumettre à son traitement; sur ces entrefaites, une dame d’honneur, asthmatique également, mourut subitement au moment où le médecin lui touchait le pharynx avec l’ammoniaque. Il ne fut plus dès lors question du médecin danois, ni de ses cures merveilleuses.

Il faut par conséquent que nous sachions, en médecine légale, que les violences ou une irritation peu intense en apparence de certaines régions du corps peuvent déterminer la mort subite, sans que l’on puisse d’ailleurs découvrir des traces apparentes de contusion telles que des ecchymoses. En effet, lorsqu’un coup a rompu des capillaires, si le cœur conlinue à battre, les ondées sanguines continueront à arriver, il y aura une extravasation ; si au contraire le cœur cesse de fonctionner, il n’y a plus d’ondée, le sang pourra s’écouler un peu en nappe, mais il n’y a pas d’effusion, il n’y a pas d’ecchymose.

Gomment expliquer ces morts subites? Autrefois on disait que l’individu était mort à la suite d’une syncope. M. Brown-Séquard, qui a très bien étudié toutes ces questions, dit : « cet individu est mort ^inhibition. » Qu’est-ce que l’inhibition, messieurs? C’est là un terme que vous entendez souvent répéter dans les discussions scientifiques ; peut-être ne vous rendez-vous pas un compte exact de son sens et de sa valeur.

Vos études physiologiques vous ont appris que presque tous les actes accomplis dans la vie sont des actes nerveux réflex es. Une excitation périphérique, se propageant a travers tout le système, provoquera des actes réflexes qui euxmêmes donneront naissance à des mouvements. L’éternue-

LE MOMENT DE LA MORT

ment est le type du mouvement réflexe ; l’irritation d’un très petit point de la muqueuse nasale est transmise au centre réflexe correspondant; celui-ci transmeta d’autres centres l’excitation qu’il vient de recevoir ; immédiatement un certain nombre d’organes fonctionnels réagissent et vous avez alors ces troubles inspiratoires et expiratoires, ces mouvements du visage, des épaules, des bras, de la poitrine, cet écoulement de larmes, ce flux de mucus nasal, tout cet ensemble de phénomènes en un mot qui constituent l’éternuement.

Eh bien, messieurs, supposez que sous l’influence d’une excitation physique ou morale violente, les mouvements réflexes, au lieu de se produire, s’arrêtent ; supposez que le centre excité paralyse l’action des autres centres qui, eux sont déjà en activité; cette paralysie, c’est Y inhibition. Lorsqu’on excite le nerf pneumogastrique, le cœur s’arrête ; lorsqu’on excite la moelle cervico-dorsale, l’estomac ne fonctionne plus ; l’irritation du bulbe, celle du pneumo-gastrique inhibe le cœur ; l’excitation d’une certaine région de la moelle inhibe l’estomac.

Les centres réflexes peuvent par conséquent agir les uns sur les autres soit pour s’exciter, soit pour s’inhiber ; aussi pouvons-nous définir maintenant l’inhibition l’arrêt d’une fonction provoqué à distance par une excitation du système nerveux. Si cette excitation est suffisamment intense, les fpnctions peuvent disparaître sans retour, et si ce sont des fonctions nécessaires à la vie, la mort en sera la conséquence.

M. Brown-Séquard assigne à la mort par inhibition trois caractères particuliers : la mort survient sans agonie, sans convulsions, dans le plus grand calme; le sang veineux reste rouge très longtemps au lieu de devenir noir, enfin la température du cadavre baisse très rapidement.

Le médecin légiste, lorsqu’il est appelé à faire l’examen d’un cadavre, arrive trop tard pour constater tous ces phénomènes; je ne veux donc point les discuter avec vous aujourd’hui; je dirai seulement ceci, c’est que l’on doit toujours se demander si, malgré l’arrêt du cœur et de la res-

LA MORT APPARENTE'

piration, l’individu en étal de mort apparente ne pourrait pas revenir à la vie; si la suspension en un mot est passagère ou définitive; et je pense que dans un grand nombre de cas il est possible de sauver cet individu, de le faire revenir à la vie, justement parce que, h la suite de l’inhibition, le sang Conserve ses propriétés vivifiantes pendant un temps assez long.

Mort apparente. — D’autres difficultés concourent encore à justifier notre réserve.

Quand un individu meurt, il n’y a pas interruption dans les échanges chimiques de son corps. C’est bien cette continuité des échanges qui fait la différence entre les corps inorganiques et les végétaux et les animaux. Il y a chez ceux-ci un échange continuel des matières usées et des matières assimilables; les corps inorganiques sont à l’état de repos chimique.

Ces phénomènes continuent après la mort, avec énergie, et même, dans certaines maladies infectieuses comme la variole ou la rage, avec une énergie telle que la température du corps augmente de 1° à 2° et 2° et demi, alors que les mouvements du cœur et de la respiration sont arrêtés. Ce sont des échanges chimiques, très actifs, mais ils obéissent à d’autres lois que celles qui les régissaient pendant la vie.

Ce n’est pas tout : il y a Yindépendance des fonctions et des tissus. Vous savez que chez les animaux inférieurs, l’indépendance des fonctions est portée à l’extrême; vous avez vu que chez l’homme, même décapité, le cœur peut continuer à battre. Claude Bernard et Longet sont d’accord pour dire que le foie d’un animal mort, placé sur une table, possède encore sa fonction glycogénique pendant quelques heures ; M. Bouchard, moi-même, nous avons refait les mêmes expériences pour la formation de l’urée et nous sommes arrivés au même résultat. Ai-je besoin de vous rappeler que l’excitabilité musculaire subsiste pendant un certain temps dans un membre amputé?

L’unité de l’ètre vivant n’est donc qu’apparente et nous sommes autorisés à dire qu’un individu ne meurt pas tout entier, à la même minute.

LA. MORT APPARENTE

Un autre point important c’est la possibilité de la suspension des fonctions organiques pendant la vie. Chez les animaux hibernants, les fonctions de la respiration et de la circulation sont réduites à leur minimum pendant le sommeil hibernal. Soumeltez-les dans cet état à un refroidissement de 5° à 10°; les phénomènes vitaux, déjà bien imperceptibles, sont absolument arrêtés et de telle façon que, si vous coupez une patte de cet animal, vous avez un écoulement de sang en nappe, mais non pas une ondée ; excitez le cœur du bout de votre scalpel, vous ne provoquerez pas un battement, et il vous sera de même impossible de réveiller la contractilité musculaire.

Prenez ensuite ces mêmes animaux; réchauffez-les progressivement, en une heure, à une température de -f- 10° ; ils reprennent leurs fonctions vitales, ils étaient donc dans un état de mort apparente. N’y a-t-il pas là matière à réflexion, nous verrons jusqu’à quel point ces phénomènes sont applicables aux êtres humains?

Le capitaine Ross, dans son expédition au Pôle-Nord, avait emporté une boite renfermantdes chenilles : il les exposa sur le pont du navire à une température de — 42°, et les congéla; ces chenilles, qui, dans cet état, ressemblaientà de petits morceaux de bois sec, se cassaient en plusieurs morceaux avec la plus grande facilité; le capitaine Ross fit réchauffer ces chenilles dont la plupart se ranimèrent ; il renouvela son expérience trois fois et après la troisième congélation lesderniêres survivantes ont encore donné naissance à des papillons, dont il a décrit la forme; ils étaient imparfaits ; il avait fait des monstres.

Il est donc possible, chez certains animaux, de suspendre la vie et de la rendre ; les animaux qui jouissent de cette faculté ont été appelés des animaux ressuscitants ; certains végétaux possèdent des propriétés semblables : tels les grains de blé trouvés dans les cercueils des momies égyptiennes et qui, semés après des milliers d’années, ont germé et fructifié.

Avons-nous, messieurs, dans notre pathologie quelque chose qui nous rapproche, nous, êtres humains, de ces

LA MOI» T APPARENTE

bêtes hibernantes? Oui, il existe certains états hystériques, je ne dis pas tous, qui présentent des phénomènes semblables. Il y a beaucoup de simulatrices parmi les hystériques ; mais il n’en est pas moins vrai que chez certaines de ces malades la nutrition et l’excrétion sont réduites au strict minimum. Elles se nourrissent de deux ou trois figues par jour, rendent de 10 à 12 grammes d’urine et presque pas de matières fécales. Les observations d’Empereur ont établi en même temps que ces hystériques n’excrétaient par jour que la cinquième partie de l’acide carbonique qu’elles devraient rendre normalement. On peut conclure de ces faits qu’il existe une variété de femmes chez lesquelles les échanges nutritifs sont au minimum, elles ont une vie presque latente.

Si cet état est poussé plus loin, ces femmes peuvent rester pendant un temps que nous ne saurions déterminer en léthargie, en catalepsie, en état de mort apparente, leur vie est tout à fait latente.

Nous pouvons sans être hystériques réduire ou arrêter les phénomènes de la circulation. Donders et M. Chauveau y ont réussi. M. Chauveau, dont vous connaissez la stature, arrivait, en se préparant et en faisant une grande inspiration qui introduisait 10 à 12 litres d’air dans sa poitrine, à arrêter les battements de son cœur pendant une minute entière. Ce n’est pas seulement à l’auscultation qu’il était possible de constater ce phénomène : le sphygmographe, appliqué sur l’artère radiale, donnait pendant cet espace de temps, une ligne absolument droite. Quelques personnes peuvent donc arrêter leur circulation pendant un instant.

Un Anglais, le colonel Townsend, prétendait qu’il pouvait arrêter les mouvements de son cœur pendant une demi-heure. « Cheyne rapporte que ce colonel, malade depuis longtemps, prit un jourla fantaisie d’envoyer chercher MM. Cheyne et Baynard qui le traitaient et M. Schrine son apothicaire pour les prier d’être témoins d’une expérience singulière qu’il voulait répéter en leur présence ; c’était de se faire mourir et revivre. Le malade se coucha sur le dos ; le Dr Cheyne

LA MORT APPARENTE

tenait son pouls, le Dr Baynard avait la main sur son cœur, M. Schrine présentait un miroir à sa bouche. Un moment après, on ne sentit plus ni pulsation dans l’artère ni mouvement au cœur, et l’haleine ne ternissait plus la glace. Ce phénomène ayant duré au delà d’une demi-heure, les spectateurs étaient sur le point de se retirer, persuadés que le malade avait poussé trop loin son expérience, lorsqu’ils aperçurent un mouvement, puis ils sentirent le pouls et les battements du cœur revenir par degrés et la respiration se rétablir; enfin le malade commença à parler et laissa les spectateurs également étonnés dé sa mort et de sa résurrection. Quand ils furent partis, le colonel fit venir un notaire, ajouta un codicille à son testament, et expira paisiblement huit heures après l’expérience » (1).

Certaines prédispositions spéciales, certaines circonstances particulières doivent également entrer en ligne de compte : des coups portés sur la région épigastrique donnent lieu à une inhibition; cela est vrai surtout quand les animaux sont en travail de digestion. Les expériences sur les chiens sont concluantes sous ce rapport. Un physiologiste polonais a fait de très curieuses observations sur des grenouilles à l’aide de l’enregistreur de Marey. Il se servait d’un petit marteau pesant de 3 à 4 grammes avec lequel il frappait sur l’estomac de la grenouille ; quand l’animal avait mangé, le pouls se ralentissait et l'appareil enregistrait à peine 2 ou 3 pulsations par minute : quand la bête était à jeun, les battements du cœur n’éprouvaient aucun changement.

Enfin je ne dois pas vous laisser ignorer certaines aptitudesparticulières que je qualifie de malheureuses ; telles ces femmes qui meurent subitement après l’introduction de l’hystéromètre.

Lorsque nous aurons étudié les phénomènes de la mort,, quandje vous parlerai de la putréfaction, vous verrez que la

(1) Tourdes, art. mont ( Dict . encyc'op. des sc.me'd., 2e série, t. IX, p. 63G).

LA MORT APPARENTE

décomposition d’un corps ne ressemble en rien à celle d’un autre corps. Quand un individu meurt d’un accident et que le cadavre reste entier, la putréfaction se fait rapidement et l’infiltration gazeuse peut vite gagner tout le corps; lorsqu’au contraire on sépare les membres de cet individu, ils peuvent se conserver assez longtemps à l’état frais. Les bouchers connaissent bien cette particularité, et dépècent leurs animaux dès qu’ils les ont abattus.

Vous devez la connaître aussi, car elle a son importance en médecine légale. Lors du crime de Lebiez et de Barré, les premiers experts, se trouvant en présence des membres séparés de la victime, affirmaient que le crime avait été commis tout récemment, puisque les fragments du cadavre qui leur avaient été présentés étaient frais. J’ai déclaré, au contraire, que l’état de conservation de ces débris n’était pas une preuve suffisante, et qu’ils pouvaient très bien appartenir à une femme tuée huit jours auparavant. J’avais raison, car lorsque le reste du cadavre arriva du Mans, les membres s’adaptèrent parfaitement au tronc, qui était, lui, en décomposition.

Vous voyez donc, messieurs, qu’il y a parfois un moment où il est excessivement malaisé de dire si tel ou tel individu est ou n’est pas mort.

Vous vous heurterez à des difficultés insurmontables quand vous aurez à préciser le temps écoulé entre le moment où le coup mortel a été reçu et celui où la vie a cessé : la suspension des mouvements du cœur en particulier, n’est pas une preuve suffisante; cependant dans les maladies aiguës le moment où s’arrête le cœur est évidemment, à quelques minutes près, le moment de la mort. Mais il n’est pas démontré scientifiquement, qu’un individu dont le cœur ne bat plus ne puisse être rappelé à la vie ; il est certain d’un autre côté qu’il existe certains états que l’on peut qualifier d 'état de mort apparente. On pourrait, à la rigueur, établir, d’une façon conventionnelle, le signe qui marquerait la séparation de la vie d’avec la mort; mais je crains fort que, quelle que

LA MORT APPARENTE

soit l’élasticité de cette convention, quel que soit le caractère proposé pour marquer le moment de la mort, ce caractère et cette convention ne demeurent toujours inutilisables dans les cas douteux et nous sommes obligés d’avouer que nous n’avons pas un signe ou un ensemble de signes suffisant pour préciser dans tous les cas avec une certitude scientifique le moment de la mort.

II. — L’INCERTITUDE DES SIGNES DE LA MORT ET LES INHUMATIONS PRÉMATURÉES

Messieurs,

Tous ces faits pèsent lourdement sur la question des inhumations prémat urées. En parlant de celles-ci, je laisserai volontairement de côté tout ce qui touche à la légende. A l’origine de toutes les religions on trouve des récits de miracles, de résurrections : ce sont là des actes de foi qu’il ne m’appartient pas de discuter ici. Je ne m’arrêterai pas d’avantage aux histoires des fakirs de l’Inde ; vous savez que ces fakirs, tourneurs ou hurleurs, arrivent à se mettre dans un état nerveux tel qu’ils supportent un certain nombre d’épreuves sans avoir l’air d’être en vie; une d’elles, et non la moindre, est de se laisser enterrer pendant quinze jours ou trois semaines ; au bout de ce temps le fakir, déterré, revient à la vie. Je ne saurais rien affirmer, ni rien nier, n’ayant pas vu (1) ; je ne m’en occuperai pas plus long-

(1) La mort apparente des fakirs a donné lieu à un intéressant rapport que le Dr Kuhn a présent' à la Société Anthropologique de Munich. De son rapport nous détachons les passages suivants :

Fakir est un mot arabe et signifie mendiant. Ce terme a été appliqué plus tard aux mendiants et aux prestidigitateurs indiens.

Quoiqu’on soit porté h croire que les fakirs pratiquent la mort apparente sur une large échelle, le rapporteur n’en estime pas moins et en connaissance des faits, que des cas authentiques sont relativement rares.

11 lui a été donné, pendant scs nombreux voyages, d’en observer deux cas dont l’authenticité ne saurait être mise en doute.

Il s’agissait de deux fakirs, dont l’un avait séjourné vivant dans la terre six semaines et l’autre dix jours. Pour le rapporteur, l’état où se trouve le fakir et qu'il provoque artificiellement est en tous points identique à celui connu sous le nom de catalepsie.

L’état cataleptique peut durer des heures, comme des jours et des mois.

La catalepsie peut constituer une des phases de l'hypnotisme.

Chez les lakirs, nous avons presque toujours aflfiire à cette dernière forme de catalepsie quand il s’agit d'expliquer le phénomène connu sous le nom de mon apparente.

temps. Nous avons, du reste, bien d’autres éléments d’appréciation.

Incertitude des signes de la mort. — L’incertitude des signes de la mort préoccupe depuis longtemps le monde entier. Parrot (i) a exposé avec beaucoup de détails l’historique de la question.

Le premier philosophe dont l’opinion, à ce sujet, nous soit parvenue, est Démocrite ; il prétendait qu’il n’existait pas un signe certain de la cessation de la vie. Paul Zacchias, d’autres encore abondèrent dans son sens. Mais ce n’est qu’en 1742 que le grand public commença à s’intéresser à ces discussions. Winslow venait en effet de déclarer qu’il avait été mis deux fois en bière, et il avait consigné dans un mémoire, resté célèbre, les angoisses qu’il avait éprouvées à ce moment. Bruhier, un médecin de Poitiers, qui se fit le commentateur de Winslow, a plaidé l’incerti-

Pour arriver à cet état les fakirs, qui sont évidemment des hystériques avérés, usent de tous les moyens d’entraînement: mortification du corps par un régime alimentaire spécial, emploi à l’intérieur de différents végétaux d’eux seuls connus, position spéciale du corps pendant de longues heures, etc. (Toutes les règles prescrites par la religion pour pouvoir entrer en communication avec la divinité se trouvent dans le livre indien Hathayoya pradipikâ Srâlmârâmas. traduit par le Dr H. Walter.)

Quand le fakir l'a suffisamment pratiqué, il se met par terre, prend uue des poses prescrites par le livre sacré et tombe à l’état d’hypnose à force de regarder fixement le bout de son nez.

Les fakirs paraissent encore se servir du haschisch pour diminuer la force respiratoire, et cet hypnotique associé à d’autres végétaux et employé d’une façon toute particulière, supplée au manque d’air et de nourriture.

Au début de l’hypnose le fakir devient halluciné.

Il entend des sons, il voit des anges, sa figure exprime un sentiment de béatitude. Mais petit à petit la conscience disparaît et le corps acquiert uue rigidité spéciale à mesure que «l’esprit va rejoindre l’Ame du monde ».

Le Dr Schrenk-Notring a répondu au rapporteur en ajoutant que dans le tableau décrit par le D1 Kuhn il s’agirait tout simplement d'autohypnose chez des personnes hystériques suffisamment entraînées. Il conclut dans le même sens que le Dr Kuhn, eu estimant que les narcotiques ne sont pas pour peu de chose pour engendrer chez les fakirs l’état d'hypnose.

En étudiant les états hypnotiques, ajoute le Dr Notring, nous trouvons fréquemment des faits et des observations qui nous donnent l’explication des miracles indiens ( Zeitschrift fiir llypnotismus. Berlin, 1 89 % et Ann. de Psych. et d’IIypn ., mai 1894.)

(I) J. Parrot. De la Mort apparente , thèse d’agrégation soutenue à la Faculté de Médecine de Paris le 5 mars 1809. Paris, 1800.

tude des signes de la mort. Il s’appuyait sur une série considérable de faits. Son livre fit grand émoi; mais Bruhier avait recueilli toutes les histoires, tous les racontars qu’il avait pu ramasser, aussi arrivait-il à des statistiques fantastiques; il comptait, par exemple, 52 personnes enterrées prématurément; 4 personnes ouvertes, à fin d’autopsie, par des médecins trop pressés; 102 personnes revenues à la vie après une mort apparente plus ou moins prolongée.

Disons de suite que l’on se trouve toujours en présence d’un même fait. Il s’agit, dans l’immense majorité des cas, de personnes mortes sans avoir été vues pendant la maladie par un médecin et enterrées sans qu’un médecin ait pu constater le décès.

Vous savez que dans les cimetières on enlève tous les cinq ans les corps d’une rangée, afin de faire de la place pour de nouvelles inhumations. Les cadavres ainsi déterrés sont réunis dans une seule tranchée. C’est dans une circonstance pareille que Tourette, qui fut professeur de médecine légale à cette Faculté, trouva, au Charnier des Innocents, des cadavres qui occupaient, dans leur cercueil, des positions différentes de celles où on avait dû les placer : l’idée d’inhumations prématurées lui vint naturellement à l’esprit.

Ce qui manque à ces faits, c’est l’histoire du malade, c’est l’observation de sa maladie : quelques maladies que nous connaissons fort bien, le choléra entre autres, sont suivies après la mort de contorsions, de convulsions qui peuvent se produire avec une certaine intensité : le déplacement des membres dû à ces contractions ne saurait prouver qu’une personne a survécu à son inhumation.

Pour ce qui est des histoires d’autopsies pratiquées par des anatomistes trop pressés sur des vivants en état de mort apparente, je les crois fausses ou inventées à plaisir. Je vous en citerai deux :

L’une a pour héros l’illustre Vésale ; se trouvant à la cour de Philippe II, il aurait voulu pratiquer l’autopsie d’un gentilhomme, qui se réveilla sous son scalpel. L’affaire s’ébrui- P. Brouardel. 2

tant, le grand inquisiteur aurait fait arrêter et jeter en prison Yésale ; celui-ci aurait été condamné finalement à aller faire amende honorable à Jérusalem.

Reprise il y a quelques années seulement par un biographe de Yésale, cette histoire a été reconnue fausse. Yésale n’a jamais été jeté dans les cachots de l’Inquisition et il a demandé lui-même à Philippe II l’autorisation d’aller en Terre Sainte.

Le second fait est celui de l’abbé Prévost, tombé mort dans les bois de Glamart; un médecin, trop pressé, lui ayant ouvert le ventre afin d’y découvrir les causes de cette mort inopinée, l’abbé Prévost se serait réveillé. Il aurait d’ailleurs guéri et aurait encore vécu de longues années. Cet abbé Prévost a été précepteur dans la famille Firmin-Didot; M. Tourdes (1), aujourd’hui doyen honoraire de la Faculté de Nancy, était très lié avec cette famille; il en a longuement interrogé les membres ; aucun ne s’est rappelé que l’abbé Prévost eût jamais raconté cet épisode de sa vie, assez original pourtant pour qu’on ait dû en garder le souvenir.

Ce qui, en général, a donné naissance à ces légendes, c’est que les individus qui en sont les héros, ont été enterrés sans qu’un médecin ait vérifié si réellement ils avaient cessé de vivre : s’il y a eu erreur, c’est une erreur populaire, — et non médicale.

Sous l’influence de cette campagne de Winslow et de Bruhier, campagne qui eut un grand retentissement, même en dehors de la France, on créa, en Allemagne, des Obitoires; qu’est-ce qu’un obitoire? Un individu meurt, on le porte dans un lieu réservé appelé obitoire, on l’entoure de fleurs, et on lui met dans la main un cordon de sonnette; de plus, un gardien vient de temps en temps inspecter les cadavres. Messieurs, depuis que les obitoires ont été créés, et celui de Weimar remonte à 1792, ni à Munich, ni à Weimar (ce sont les obitoires que j’ai visités), ni ailleurs sans doute, personne n’a jamais

(1) Tourdes, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.

INCERTITUDE DES SIGNES DE LA MORT. i 9

agité la sonnette. On peut répondre, et on a répondu, que les morts transportés dans ces obitoires, ont toujours été vus par des médecins, et que la garantie qui leur est ainsi conférée, est une garantie de luxe; nous ne nions pas la valeur de cette objection, mais nous sommes autorisés à conclure que les cas de mort apparente doivent être très rares.

L’obitoire, en Allemagne, est un lieu où l’on transporte les cadavres pour s’assurer que la mort est réelle. Les obitoires, en France, remplissent un autre but. Il en existe deux à Paris (1). Us ont été créés pour que l’on puisse y porter les individus qui, n’ayant qu’une chambre pour eux et leur famille, meurent dans cette pièce où celte famille sera obligée d’accomplir ensuite, à côté du cadavre, tous les actes physiologiques au grand détriment de la morale et de la santé. Je me rappelle, à ce sujet, le fait suivant. Un homme meurt de la variole; sa famille et ses amis veillent le corps; ils boivent et mangent à côté de lui, et quand je vins pour voir cet homme, de la mort duquel je n’avais pas été prévenu, il y avait des bouteilles partout et jusque sur le ventre du défunt. Ne croyez pas que ce soit là un fait isolé : il est au contraire très fréquent et il est une cause de démoralisation. C’est la principale raison qui nous a poussé à demander la création d’obitoires; ils sont nécessaires en effet, pour assurer le respect de la mort et l’observation des préceptes de l’hygiène.

Orfîla, Fodéré, Michel Levy ont cru à la possibilité d’inhumations prématurées, et il est certain qu’on ne saurait la nier d’une façon absolue.

A côté des partisans de l’incertitude des signes de la mort nous avons les auteurs qui affirment que les signes de la mort sont certains. En tête, je citerai Celse qui critique l’opi-

(l) Décret du 27 avril 1889, sur les conditions applicables aux divers modes de sépulture (Cf. L. 15 nov. 1887, 17 juillet 1889, art. 29'.

Art. 5. — Il peut être établi des chambres funéraires destinées à recevoir avant la sépulture les corps de personnes dont le décès n’a pas été causé par une maladie coutagieuse, les chambres funéraires sont créées sur la demande du conseil municipal, etc.

nion de Démocrite et qui écrit : « Si l'identité apparente de certains signes peut en imposer à un médecin inhabile, l'homme exercé et éclairé ne s'y méprend pas, et le fait d'Asclépiade qui reconnut à la rencontre d'un convoi, que la personne que l'on allait inhumer était en vie, en est la preuve; les fautes de l'artiste ne sont point celles de l'art ». Je citerai aussi Lancisi, et surtout Louis qui, dans un volumineux mémoire conclue en ces termes : « L'opin ion de l'incertitude des signes de la mort est trop injurieuse pour être vraie » ; malgré tout le respect que j’ai pour la mémoire de Louis, je trouve sa conclusion aussi bizarre, aussi peu scientifique que celle de Celse; il vaut mieux avouer son ignorance que de la masquer derrière un aphorisme de ce genre. Louis ajoute : « Je ne connais qu’un exemple douteux ». C’est celui d’une femme qui accouchée chez elle, est portée à l’Hôlel-Dieu ; il n’y avait pas de place h l’Hôtel-Dieu et on dirigea la malade sur la Salpêtrière où elle dut se rendre à pied. En route elle se trouva mal trois fois, et les endroits où elle a eu des syncopes ont été soigneusement notés ; elle atteint la Salpêtrière, et meurt ou se trouve mal une quatrième fois, en y arrivant. On la porte à la salle des morts. L’interne de Louis, qui pénètre dans le caveau quelque temps après pour y faire des études de médecine opératoire, trouve cette femme, à moitié dégagée de sa serpillière, et se débattant sur la dalle où elle avait été placée. 11 appelle, Louis lui-même accourt et constate que la malheureuse a un pied en dehors du lit et un bras hors de la serpillière : elle est tiède encore, mais cette fois elle est bien morte.

Y a t-il des exemples dans lesquels des médecins eux-mêmes n’auraient pas reconnu un état de mort apparente? et ces exemples, s’il en existe, nous autorisent-ils h demander une réforme de la législation sur les inhumations ou pouvons nous nous contenter de celle qui régit actuellement la matière ?

Voici un premier fait. Le D1' Rigaudot, médecin des environs de Douai, d’une honorabilité parfaite, est appelé auprès d’une femme en couches; quand il arrive, on lui dit que

la femme est morte depuis deux heures. Pensant qu’i) était peut-être possible de sauver l’enfant, le Dr Rigaudot perce la poche des eaux et met au monde un enfant qu’il a grand peine à rappeler à la vie. Ces manœuvres durent plus d’une heure ; il demande à voir la mère dont personne ne s’occupait plus et qu’on avait déjà ensevelie, il constate que son corps est encore chaud, et il s’en va. Quelques heures plus tard, dans la soirée, cette femme revint à la vie; mais, à la suite de cet accident elle demeura sourde, presque aveugle et à peu près idiote. Ce médecin, aux rapports duquel on peut ajouter foi, a donc été en présence de deux faits de mort apparente, celle de la mère et celle de l’enfant.

En 1866, le Sénat a été saisi, comme il l’est actuellement, d’une pétition à propos des inhumations prématurées. Le cardinal Donnet, dans un discours qui fit grande impression, assura qu’il avait lui-même retiré deux jeunes filles de la bière ; bien plus, il raconta l’histoire suivante qui provoqua une vive émotion : « en 1826, un jeune prêtre, au milieu d’une cathédrale pleine d’auditeurs, s’affaisse subitement dans la chaire d’où il faisait entendre sa parole. Un médecin déclare la mort constante et fait dresser le permis d’inhumer pour le lendemain. L’évêque de la cathédrale où l’événement était arrivé récitait déjà le De Profundis au pied du lit funèbre et on avait pris les dimensions du cercueil, la nuit approchait et on comprend les angoisses du jeune prêtre dont l’oreille saisissait le bruit de tous les préparatifs. Enfin, il entend la voix d’un de ses amis d’enfance, et cette voix provoquant chez lui un effort surhumain, amène un résultat merveilleux. Le lendemain il pouvait reparaître dans sa chaire, il est aujourd’hui au milieu de vous ( sensation ), vous priant de demander aux dépositaires du pouvoir, non seulement de veiller à ce que les prescriptions légales soient observées, mais encore d’en formuler de nouvelles pour prévenir des malheurs trop fréquents et d’une nature irréparable (1) ».

(I) Moniteur du Ier mars 186G, p. 233.

Avait-on pris une syncope, une inhibition causée par une émotion violente, telle que le fait de prêcher dans une cathédrale, pour une mort apparente ? Je ne sais, mais l’histoire doit être tenue pour vraie.

D’autres faits doivent être également enregistrés.

LeDr Roger, de Plougonven (environs de Morlaix) raconte le fait suivant : En 1866, au moment où le choléra sévissait dans le département du Morbihan, une jeune femme de vingt-six ans est prise subitement de maux de tête, de troubles divers, et son état devient grave rapidement. Les personnes qui l’entourent croient à une attaque de choléra, et au bout de quelques heures la jeune femme meurt. On l’ensevelit et on procède à son enterrement seize heures après le décès; on entend du bruit dans le cercueil, on s’inquiète, on appelle le Dr Roger qui fait ouvrir le cercueil et constate des restes de vie; il fait transporter la malheureuse dans l’église, parce qu’il était impossible, vu les distances, de la ramener chez elle, il lui prodigue ses soins, mais elle meurt dans la nuit, et elle est définitivement enterrée le lendemain.

« Cette observation, dit M. Tourdes, nous paraissait être /

un exemple constaté, de l’inhumation d’une personne vivante. Pour acquérir à cet égard, une conviction complète, nous nous sommes mis en rapport avec M. Roger, le témoin du fait : il nous a répondu à la date du 30 juillet 1874, « Oui, j’ai « assisté à l’exhumation d’une femme inhumée en état de « mort apparente. Je n’ai pas entendu distinctement les bat- « tements du cœur, j’ai perçu très bien le bourdonnement « dans la région précordiale; j’ai la certitude que la femme « vivait encore quand je l’ai examinée ; ce n’est pas une pro- « habilité. Voilà la copie textuelle des notes prises le soir « même : « Plouigneau, 1er octobre 1867, minuit. J’ai « exhumé à 8 heures du soir, Philomèle Jonetre, âgée de « vingt-quatre ans, inhumée à 5 heures du soir dans une « fosse de lm,75. Plusieurs personnes l’ont entendue frapper « contre les planches de sa bière; ces bruits me paraissaient

« avoir laissé des traces, je ne les ai pas perçus moi-même. « Pas d’odeur, aucune trace de déjection, marque d’une res- « piration abondante. Bourdonnement manifeste à la région « précordiale. Pas de rigidité cadavérique: existence de contt tractions musculaires au bras, à la mâchoire inférieure, « chaleur et couleur normale de la peau, pas de voile glai- « reux sur la cornée transparente, transparence du tissu « de la main avec la chandelle que je tenais. Ammoniaque « sous le nez, compressions alternatives de la poitrine. — Elle « n’est pas morte, c’est une bougie dont la flamme s’éteint, « mais dont la mèche brille encore. — Pas de bruits certains « du côté du cœur, les paupières ont eu des mouvements en « ma présence. Je maintins l’exhumation jusqu’au jour sui- « vant. » C’est sur ces notes que l’observation a été rédigée : c’est un cas authentique d’inhumation pendant la vie. Sans doute, si un médecin était arrivé au début de la maladie, si la vérification du prétendu décès avait été faite, si l’ensevelissement n’avait pas eu lieu une heure après la mort supposée, et l’inhumation contrairement à la loi au bout de seize heures, l’erreur n’aurait pas été commise, mais les mêmes circonstances peuvent se reproduire, pendant une épidémie, dans les campagnes où la vérification des décès ne se fait pas, et il est utile d’avoir établi par un fait nouveau que le danger d’être enterré vif n’est pas chimérique. »

Sans être aussi affirmatif que M. Tourdes, il n’est pas possible de nier que le fait ne soit possible.

Le cas du général Ornano est bien connu. Pendant la retraite de Russie, le général Ornano, chargeant l’ennemi, à la tête d’un escadron, est effleuré à la tête par un boulet : il tombe de cheval ; son officier d’ordonnance, le capitaine Tacher lui porte secours, constate qu’il ne donne plus signe de vie et le fait enfouir sous un tas de neige, n’ayant pas le temps de lui donner une sépulture plus convenable. Puis l’officier d’ordonnance vient annoncer à Napoléon la mort du général Ornano. Deux heures après, le général Ornano revient se mettre à la disposition de l’empereur : il a

encore vécu longtemps, puisqu’il a tenu lui-même un des cordons du poêle lors des funérailles de son ancien officier d’ordonnance Tacher, devenu général à son tour.

Dans le fait suivant, il ne s’agissait probablement que de syncopes ou de commotions prolongées.

En 1848, au moment où le roi Louis-Philippe quittait les Tuileries pour prendre le chemin de l’exil, les corps de trois gardes nationaux gisaient aux portes du jardin, près de la place de la Concorde ; voulant épargner au roi une émotion nouvelle, des personnes de bonne volonté enfouirent ces cadavres sous un tas de sable. Quand on les en retira, quelques heures après, l’un de ces hommes vivait encore.

Ce sont des faits très probables mais peut-être ne sont-ils pas à l’abri de toute contestation : il y en a deux, messieurs, qui ne permettent aucun doute; ils sont contrôlés par des médecins. Le premier est rapporté dans la thèse de Parrot dont je vous parlais tout à l’heure; le voici tout entier; il s’agit d’un individu qui a été pendu à Boston, en 1858, et qui a été observé par les docteurs Clark, Ellis et Schaw :

« Le supplicié pesait 130 livres, il était très vigoureux et âgé de vingt-huit ans. La pendaison eut lieu à 10 heures du matin. On rapporte qu’il n’y eut pas de lutte ni de convulsions.

«Nous ferons remarquer qu’en admettant que les observateurs émus n’aient pas pu étudier avec toute l’attention nécessaire ce qui s’est passé, on est forcé d’admettre au moins, que la mort a eu lieu sans notables convulsions, car s’il y en avait eu, l’émotion n’aurait pu empêcher de les voir. Leur absence est une particularité intéressante qui montre que la mort n’a pas été causée par une asphyxie rapide, circonstance qui s’accompagne toujours de violentes convulsions.

« Chez le pendu examiné à Boston, on a trouvé les poumons et le cerveau à l’état normal. Comment la mort a-t-elle donc eu lieu? Sans aucun doute elle a eu pour cause première une syncope subite due à l’émotion ou à l’excitation de l’encéphale produite par la chute du corps (de 7 à 8 pieds

de haut), au moment de la pendaison le corps étant

encore suspendu, on entendit distinctement les bruits du cœur qui battait 100 fois par minute, sept minutes après la suspension. Deux minutes plus tard il y avait 98 battements et trois minutes après 60 seulement et très faibles. Ap rès deux autres minutes, les bruits avaient disparu.

« A dix heures vingt-cinq minutes, on ût cesser la suspension : il n'y avait plus ni bruit ni impulsion du cœur; la face était pourpre, bien qu'un petit espace près de l’oreille eût probablement permis le passage du sang. La langue et les yeux ne proéminaient pas; les pupilles étaient dilatées; la corde avait été attachée juste au-dessus du cartilage thyroïde. A dix heures quarante minutes la corde fut relâchée, ainsi que les liens fixant les bras au corps. Ceci fait, le corps et la face devinrent graduellement pâles. La colonne vertébrale n’avait pas été lésée. Il n’y avait pas eu d’émission de sperme, particularité en harmonie avec l’absence d’asphyxie et l’absence de lésions de la moelle.

«A onze heures trente minutes un mouvement de pulsation régulier se montra dans la veine sous-clavière droite. En appliquant l’oreille à la poitrine on s’assura que cela dépendait bien du cœur et l’on entendit 80 fois par minute un battement seul, régulier et distinct, accompagné d’une impulsion légère. On ouvrit alors le thorax et on mit à nu le cœur, ce qui n’excita aucunement ses mouvements pulsatoires. L’oreillette droite se contractait et se dilatait avec •énergie et régularité. A midi le nombre des pulsations était de 40 par minute; à une heure quarante-cinq minutes il y en avait 5 par minute. Les mouvements spontanés cessèrent à deux heures quarante-cinq minutes et l’irritabilité ne disparut qu’à trois heures dix-huit minutes, plus de cinq heures après la pendaison. Bien que le Dr Clark ne le dise pas, il est Infiniment probable que le choc entendu par l’auscultation -avant l’ouverture du thorax provenait des mouvements de l’oreillette droite et non des ventricules. »

Voilà le premier fait: je vous signale en passant l’étrange

désinvolture avec laquelle les médecins de Boston ont pratiqué leurs expériences sur un homme vivant. Mais il n’y a pas à le nier, cet homme a été pendu, sa mort a été constatée par des médecins et pourtant cet homme a donné des signes indiscutables de persistance de la vie.

Le second fait ressemble au premier ; il s’est passé à. Pesth, il est rapporté par Hofmann (I); il s’agit encore d’un criminel condamné à la pendaison ; il portait, autour du cou, des ganglions qui neutralisaient en partie, probablement, la constriction du nœud coulant qui l’enserrait. Quoiqu’il en soit, cet individu resta pendu pendant vingt minutes, un médecin constata la mort, et le corps du supplicié fut transporté, au galop dans un fourgon, à la salle d’autopsie ; la distance du lieu de supplice à cette salle est assez longue ; quand le fourgon arriva, les médecins qui attendaient un cadavre furent fort surpris de voir se dresser devant eux un individu qui les regardait avec des yeux effarés : le pendu était revenu h la vie; on télégraphia au ministère de la justice pour savoir ce qu’il fallait faire et le ministère répondit de surseoir et d’attendre. Il ne fallut pas attendre trop longtemps, car trois à quatre heures après, le pendu mourait d’une congestion pulmonaire, due évidemment aux suites de sa pendaison.

Dans ces deux cas l’erreur a été un fait médical; il est impossible de douter qu’une erreur ait été commise, précisément parce qu’elleest accompagnée d’observations médicales.

Il y a encore toute une série de morts plus ou moins apparentes dont il faut que je vous dise quelques mots. Messieurs, l’enfant qui vient au monde dans un état de mort apparente n’est pas toujours un mort-né; vous le savez, beaucoup de ces mort-nés peuvent être rappelés à la vie. A l’époque où la cessation des battements du cœur était considérée comme un signe certain de la mort, Depaul, qui a consigné ces faits dans de minutieuses observations, De-

(I) Ilofmann, Nouveaux éléments de médecine légale avec introduction et commentaires par Brouaidel. Paris, 1880.

paul, dis-je, est arrivé au moyen de l’insufflation pulmonaire à rappeler à la vie des nouveau-nés une heure et demie, deux heures, trois heures après que leur cœur avait cessé de battre.

Il faut donc vous rappeler qu’au moment de la naissance la mort apparente est assez fréquente, et qu’avec des soins prolongés, grâce à l’insufflation, grâce aux tractions rhythmées de la langue qui ont donné entre les mains de M. Laborde de beaux succès, vous pouvez ramener à la vie des nouveau-nés en état de mort apparente.

Pour bien juger, messieurs, cette question si difficile de la mort apparente, il convient d’éliminer toutes les causes d’erreur. La principale d’entre elles tient à la persistance des contractions du tissu musculaire, même après la mort, comme dans le choléra. On dirait, en ce cas, que les mouvements se continuent après la mort. On peut en effet constater sur les cadavres des contractions rhytmées de l’abdomen, des muscles de la cuisse (au point d’arriver à la flexion du membre) etc. Ce sont ces phénomènes qui ont parfois fait croire à des cas de mort apparente.

Messieurs, quand vous vous trouverez seul à côté d’un mort, la nuit, observez-le; vous constaterez une singulière persistance des mouvements musculaires : vous verrez ces mouvements se produire dans les peauciers de la face, dans les muscles des mains. Écartez le pouce de l’index, au bout de quelques heures le pouce aura rejoint le doigt indicateur; ne concluez pas de ces faits à la persistance de la vie. J’en dirai autant des contractions du diaphragme; elles peuvent être énergiques, et alors il y a expulsion des gaz et souvent des liquides (les garde-malades disent alors que le corps se vide), ou brusques et elles provoquent dans ce cas un hoquet et quelquefois un cri.

L’expulsion du sperme a été considérée comme une preuve de la persistance de la vie. Quand la rigidité cadavérique s’établit, elle semble commencer par les vésicules séminales; le sperme, grâce à cette contracture spéciale, est projeté dans l’urèthre et suivant la position qu’occupe la verge, il peut

28 l’R INDISPOSITIONS A LA MORT APPAKENTE.

s’écouler eu dehors. Cet écoulement n’est donc pas un témoignage de la survie.

On raconte également l’histoire de femmes ayant accouché sur les dalles de la morgue! 11 résulte, messieurs, des observations de Depaul et des miennes que chez des femmes ayant déjà accouché, qui sont enceintes de six à sept mois, le développement gazeux intestinal peut amener l’expulsion du fœtus parce que la matrice se retourne : c’est un fait mécanique dû à la putréfaction.

Quelquefois les apparences extérieures de la vie sont conservées dans la mort. Lors de l’incendie de l’Opéra-Comique on trouva, près de la buvette du théâtre, vingt-neuf cadavres qui ne présentaient ni brûlures, ni violences; les toilettes, les dentelles les plus fines étaient intactes; ces personnes avaient succombé à l’asphyxie par l’oxyde de carbone. Quand on eut débarrassé leurs figures de l’enduit noirâtre et fumeux qui les recouvrait, on trouva parmi elles trois jeunes filles. Pour deux d’entre elles les familles ne voulaient pas croire à leur mort; elles avaient en effet la figure rosée, les lèvres avaient leur couleur vermeille, parce que l’oxyde de carbone avait conservé au sang sa rutilance; même quand la putréfaction commença son œuvre, au bout de quelques jours, ces jeunes filles avaient encore leurs couleurs rosées, parce qu’elle faisait refluer ce sang rouge vers la tête et la face.

Prédispositions à la mort apparente. — Pouvonsnous catégoriser, cataloguer les cas de mort apparente?

Dans l’immense majorité des cas, on sait dans l’entourage d’un moribond, que la mort est prochaine. Vous avez vu que le péril d’une mort apparente existe surtout pour les nouveau-nés; on a dit qu’il était possible pour les vieillards; il est possible pour toule une série d’individus, placés dans des conditions particulières.

En première ligne les hystériques à alimentation restreinte, les hystériques qui tombent en léthargie peuvent rester en état de mort apparente assez longtemps. Je ne crois pas

que d'une façon générale un médecin s’y tromperait, car l’auscultation du cœur lui révélerait toujours la vérité; mais les gens du peuple peuvent s’y tromper. Permettez-moi d’ouvrir ici une parenthèse : en France, sauf dans les villes où il existe un service municipal de constatation confié à des médecins, c'est l’officier de l’état civil qui est chargé de constater les décès. Il ne s’acquitte pas de celte mission la plupart du temps, et s’il l’accomplit, il ne saurait le faire utilement, puisqu’il n’est pas médecin, il y a donc dans ces conditions et surtout à la campagne, des chances d’erreur.

Je vous rappelle ensuite la syncope ou l’inhibition. Il y a à ce sujet toute une littérature qui compte plus de 1000 volumes ou mémoires et dont les nombreuses histoires m’embarrassent un peu. On y parle de soldats frappés sur le champ de bataille, mourant d’hémorrhagie, et ramenés à la vie après deux, trois, quatre et même douze jours ! Je ne sais pas combien de temps la vie se prolonge après une hémorrhagie; je sais qu’elle peut durer pendant une heure parce que je l’ai vu; ai-je le droit de nier qu’une durée plus prolongée soit impossible? Rappelez-vous seulement que le fait de mort par hémorrhagie, par syncope, par inhibition peut devenir une cause d’erreur.

On a cité aussi des cas d’individus enfouis pendant deux ou trois jours et qui seraient revenus àla vie ; le fait peut parfois s’expliquer ; la couche de sable ou de terre jetée sur les corps a pu être perméable et laisser passer une quantité d’air respirable suffisante pour entretenir la vie.

Quant à la submersion, nous savons que tous les jours, grâce à des soins énergiques et bien entendus, on peut rappeler des noyés à la vie. Mais lorsqu’il s’agit de préciser le temps que ces noyés ont passé sous l’eau, nous ne saurions être trop circonspects: c’est une question d’appréciation: on prétend que des noyés ont pu être ramenés à la vie après avoir été submergés pendant deux, trois, cinq heures ; les gens qui observent le drame, qui assistent aux recherches, n’ont aucune notion du temps; ils vous diront qu’ils sont là depuis une

heure... il n’y a pas un quart d’heure qu’ils sont arrivés.

Eu égard à la congélation, messieurs, il existe des faits que je ne puis nier; on raconte l’histoire d’un grenadier de la garnison de Strasbourg, trouvé gelé dans la rivière de nu ; on le porte à l’hôpital, on le réchauffe, et il survit. Toujours à, Strasbourg, un infirmier trouvé également congelé, est rappelé à la vie et continue, pendant de longues années, son service.

Pour la fulguration, les choses ont été bien observées. Sur 77 observations rapportées par Seslier (1), il y en a 6 ou 7 où la mort apparente a duré de cinq à six heures. Boudin cite le cas d’un matelot frappé par la foudre qui revint à la vie après une heure et demie de mort apparente. Je crois que l’on peut attribuer ces faits à une inhibition, à une excitation poussée à son maximum et que l’on ne saurait en nier la possibilité.

Enfin, messieurs, j’arrive à la commotion cérébrale, et je vais tout de suite vous citer deux cas typiques. Au siège de Constantine, le général Trézel qui commandait le corps d’armée est frappé d’une balle à la nuque; il tombe; les troupes continuent à donner assaut à la ville, celle-ci finit par tomber entre les mains des Français; on recherche alors le corps du général, et on le porte à l’ambulance. Sur le brancard, pendant le transport, le général revient à la vie et remercie chaleureusement ses porteurs, mais il ne se rappelle pas qu’il a été frappé. Combien de temps a duré chez lui la mort apparente? je ne sais, mais je puis affirmer qu’elle a duré le temps nécessaire pour s’emparer de la ville, ce qui a dû prendre au moins quelques heures.

Le deuxième fait m’est personnel, et arriva pendant que j’étais interne à la Pitié. A ce moment, la salle de garde et la direction ne vivaient pas en très bons termes. On apporte un jour un petit fumiste de 13 ans, qui était tombé du sixième étage sur le pavé de la rue. L’accident était arrivé quai

(1) Sestier, De la foudre. Paris, 1866.

de la Tournelle, on avait porté l’enfant chez un pharmacien qui avait déclaré qu’il était mort, et on l’avait amené à l’hôpital. Le directeur refusait de le recevoir, parce qu’il était mort. Est-ce par intuition, est-ce pour faire pièce au directeur, je déclarai que l’enfant était vivant, quoique, à, l’auscultation , le cœur ne donnât plus aucun bruit ; je le fis mettre dans un bain sinapisé et j’eus la joie de le voir revivre ; il n’avait aucune blessure, aucune lésion — seulement il ne se souvenait de rien. Messieurs, entre le moment où cet enfant est tombé et celui où il est entré dans la salle de l’hôpital, je présume qu’il s’est écoulé au moins une heure et demie. Songez qu’on l’a porté chez un pharmacien, qu’il a été examiné, qu’on est allé chercher un brancard, qu’on a parlementé à la porte de l’hôpital. Cet enfant a eu une commotion cérébrale, d’où il est sorti brusquement sans trouble extérieur. On l’aurait peut-être enterré vivant : peut-être serait-il revenu à la vie auparavant? je l’espère, mais je n’ose vous dire que j’en sois sûr.

Certains auteurs ont signalé, comme pouvant occasionner un état comparable à celui de la mort apparente, l’intoxication par les vapeurs de charbon. Le Dr Harmand (de Nancy) rapporte qu’il a été appelé auprès d’un cocher, qui ne donnait plus signe de vie et qu’un confrère, précédemment appelé, avait déclaré avoir succombé à une congestion cérébrale. Frappé par l’odeur particulière qui régnait dans la chambre, le Dr Harmand fait ouvrir les fenêtres, donne des soins énergiques au malade qui revint à, la vie et qui a survécu ; il attribue à une intoxication par les vapeurs de charbon l’accident arrivé à ce cocher.

Messieurs, quand on succombe à la suite d’une intoxication par des vapeurs de charbon , on est tué par l’oxyde de carbone et non pas par l’acide carbonique. Quand on est placé dans une atmosphère chargée d’acide carbonique on ne meurt pas par intoxication, on meurt parce que cette atmosphère est devenue irrespirable.

Je puis vous citer à cet égard de curieuses expériences. Une commission dont je faisais partie, avec MM. Schutzenberger, du Mesnil et d’autres, fut chargée de se rendre compte de la toxicité des émanations et des gaz développés dans la terre des cimetières (1). Nous fîmes faire des fosses profondes de quatre à cinq mètres ; dans quelques-unes de ces fosses nous fîmes enfouir des cadavres ; les autres restèrent vides : c’étaient les fosses-témoins; nous voulions doser la quantité del’acide carbonique et des autres gaz qui pouvaient se dégager de ces fosses. Dans le sol de Paris, absolument saturé de matières animales et surtout végétales en décomposition, nous avons recueilli autant d’acide carbonique dans les fosses vides que dans les fosses occupées par des cadavres : une fosse de cinq pieds de profondeur était remplie d’acide carbonique en 5 heures; des bougies titrées introduites dans ces fosses n’y brûlaient pas plus de 10 à 13 minutes au fond; à la partie supérieure des fosses elles brûlaient 2, 3, 4 et 5 heures. C’est à ce dégagement violent d’acide carbonique qu’il faut attribuer les asphyxies auxquelles succombent fréquemment les puisatiers qui creusent des puits à Paris ou dans ses environs.

Nous avions également placé des cages d’oiseaux et des cages de cochons d’Inde dans les fosses. Les oiseaux des cages descendues au fond moururent ; ceux des cages plus superficiellement placées étaient, quand on les retira, en état de mort apparente; mis sur le dos dans la main, ils se retournaient tout à coup et s’envolaient.

Il y a donc là un état anesthésique qui se dissipe tout d’un coup, sans laisser de traces, et qui peut être comparé à celui que provoque le protoxyde d’azote. Le Dr Harmand a pu se trouver en présence d’un cas de ce genre; les phénomènes qu’il décrit peuvent se produire lorsqu’un indi-

(1) Voy. Brouardel, Projet de création d’un nouveau cimetière à Boulogne-sur-Seine [Ann. d'hyg 1886). — Brouardel et Du Mesnil, Conditions d'inhumation dans les cimetières , réforme du décret de prairial sur les sépultures [Ann. d'hyg., 1892, p. 27).

vidu a élé plongé clans une atmosphère saturée non d’oxyde de carbone mais d’acide carbonique.

L’iuresse peut, elle aussi, créer un état de mort apparente. M. Bourneville cite l’observation d’une vieille femme trouvée dans la rue, ne respirant plus et ne donnant plus signe de vie; cette femme est portée à l’hôpital; la température rectale était de 25°; des soins énergiques l’ont rappelée à la vie; M. Laborde raconte l’histoire d’un individu ramassé, sans vie, aux portes de Bicêtre ; il est porté à l’hôpital, sa température rectale était de 24° ; au bout d’un certain temps, il revint à la vie et il a survécu. Dans les deux cas, il s’agissait d’ivresse.

L 'anesthésie et surtout l’anesthésie par le chloroforme ou l’éther peut mettre les individus qui s’y soumettent, en état de mort apparente. Cet état cède à des soins rapidement et convenablement administrés. Mais c’est là une question qui intéresse plutôt la chirurgie ; je n’y insisterai pas et je dirai seulement que, dans les cas de mort par anesthésie chloroformique, c’est le réflexe palpébral qui survit le dernier (Budin).

Dans quelques années, messieurs, l’on pourra faire une classification plus scientifique et bien plus complète que celle que je viens d’esquisser devant vous ; car je ne fais qu’une revue rapide, qu’une nomenclature un peu sèche en ce moment. Mais ce que nous savons depuis quelques années sur les principes toxiques qui se forment dans le corps humain, appelez-les toxines , ptomaïnes ou leucomaïnes , nous permet de diviser ces principes en deux groupes suivant leurs propriétés physiologiques : nous pouvons dès aujourd’hui les distinguer en convulsivants, analogues en leur action à celle de la strychnine, et en anesthésiques, rappelant celle du chloroforme. Les expériences que j’ai instituées, en 1878, avec Boutmy ont démontré que des ptomaïnes prises chez des noyés et injectées à des grenouilles ont déterminé des phénomènes dans ces deux sens (1).

(1) Brouardel et Boutmy, Développement des alcaloïdes cadavériques , ptomaïnes {Ann. cl'hyçj 1880). — Des ptomaïnes , réactif propre à les

P. Brouardel.

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