LA MORT SUBITE PAR HÉMOPHILIE
maître P. Lorain, qui ne fut pas plus heureux. Nous demandons le concours de Nélaton, de Gosselin; l’hémorrhagie ne put être arrêtée et l’enfant mourut dans la nuit.
Dix-huit mois après, Messieurs, la sœur de ce jeune homme se marie; dans la nuit de noces, par suite de la déchirure de l’hymen, elle eut une hémorrhagie ; elle mourut douze heures après, sans qu’aucun des médecins ou des chirurgiens réunis autour de son lit ait réussi à arrêter l’hémorrhagie .
Yoilà deux cas qui, s’ils s’étaient passés dans un autre milieu, auraient pu donner lieu à une intervention médico-légale. On pourrait emprunter bien d’autres exemples aux auteurs. L’important pour vous, c’est de retenir que dans certaines familles, sans que les parents soient suspects d’être atteints d’hémophilie, les enfants peuvent être congénitalement hémophiles.
Gomment la médecine légale intervient-elle dans les cas de mort soudaine par hémophilie? J’ai eu personnellement à m’occuper deux fois de cas pareils et dans des conditions presque identiques :
Un jeune homme va chez son perruquier, qui cumulait la profession de dentiste avec celle de coiffeur. Après avoir taillé les cheveux ou la barbe de son client, le perruquier, s’apercevant qu’il a une dent mauvaise, lui persuade de se la faire enlever. Il pratique l’extraction de la dent et une hémorrhagie se déclare. Remarquez qu’à cette époque l’art dentaire était libre et que la loi qui en règle aujourd’hui l’exercice n’existait pas. Le perruquier, ne sachant comment arrêter l’hémorrhagie, conduit son client chez un pharmacien, qui applique, mais en vain, des tampons de perchlorure de fer. Le malade est amené à l’hôpital Saint-Antoine, où il meurt. Le perruquier-dentiste était-il responsable de la mort du jeune homme? La veuve lui intenta une action en dommages-intérêts : c’est alors que je fus commis comme expert. Ce jeune homme était-il un hémophilique? Peutêtre. Mais il n’en savait rien, ni son coiffeur non plus. Le
père et la mère, le frère du défunt vivaient encore, et nous ne pûmes chez les uns ou les autres découvrir aucune trace de cette maladie.
Dans la seconde affaire il s’agissait au contraire d’un dentiste très recherché, muni de beaucoup de titres et de diplômes. On lui amène une jeune fille qui devait se marier ; il examine les dents et propose l’ablation d’une racine; il extrait cette racine, immédiatement une hémorrhagie qu’il est impossible d’arrêter se déclare et la jeune fille meurt. Le dentiste avait, semble-t-il, un peu perdu la tête en présence de cet accident : il s’en allait en répétant : « Ah! mon Dieu! c’est moi qui l’ai tuée, c’est moi qui l’ai tuée! » La famille, mise en éveil par ces paroles imprudentes, conseillée par son médecin qui ne pensait pas que l’on pouvait avoir eu affaire à une hémophile, et qui déclarait qu’il eût fallu se servir de moyens hémostatiques « puissants », la famille, dis-je, intenta un procès au dentiste. Je dus être très réservé dans mes conclusions, car malgré l’absence de tare héréditaire il n’était pas démontré que cette jeune fille ne fût pas hémophile.
Le grand danger de l’hémophilie est que ni les individus hémophiles, ni leur entourage ne savent qu’ils le sont. La moindre lésion peut chez eux déterminer une catastrophe.