X. — LA MORT SUBITE DANS LE DIABÈTE
Messieurs,
Le diabète est, de toutes les maladies, celle qui peut évoluer le plus longtemps sans que la personne qui en est atteinte le sache, quelle que soit la quantité de sucre rendue en vingt-quatre heures. Le diabétique ordinaire est un homme qui a un bel appétit, un bon estomac, qui paraît être très bien portant, jusqu’au moment où il entre dans ce que l’on peut appeler la période pathologique , qui se révèle par une succession de furoncles, par la perte des dents, par des troubles oeulaires, etc. Dans le monde, on croit généralement que le diabétique urine beaucoup, parfois il n’en est rien, et d’ailleurs il n’est guère possible à celui-ci de se rendre compte de ce fait. Il boit peut-être un peu plus que d’autres, il lui paraît donc naturel d’avoir une miction plus fréquente et plus abondante; de plus, si la quantité d’urine émise augmente un peu tous les jours, il n’y a pas d’un jour à l’autre un écart suffisant pour appeler son attention.
Le diabète peut évoluer d’une façon tout à fait clandestine. Je suis persuadé que dans un certain nombre d’années les cliniciens pourront disloquer le groupe auquel, en ce moment-ci, on accorde encore une grande homogénéité. Pour moi, je n’ai jamais rencontré deux diabètes absolument pareils. Il y a le diabète gras, le diabète maigre, le diabète avec azoturie, le diabète sans azoturie : mais toutes ces variétés ne sont pas classées de façon à permettre d’établir un pronostic. La seule forme de diabète que je puisse actuellement dissocier de ce groupe, c’est le diabète qui se produit à la suite d’un traumatisme, d’un accident de chemin de
fer par exemple, et que M. Richardière et moi avons étudié (1). Cette forme est plus facile à guérir que les autres et dans aucun cas nous n’avons rencontré les accidents que je vais vous signaler.
Des individus chez lesquels tout le monde a toujours ignoré la présence du sucre dans les urines, et ce détail est important, car à lui seul il explique l’intervention du médecin légiste, peuvent être enlevés très rapidement par une foule d’accidents.
Ils peuvent succomber à des accidents pulmonaires , tels que la pneumonie foudroyante de Bouchardat. On ne découvre la pneumonie que vingt-quatre ou trente-six heures avant la mort. Cette pneumonie peut évoluer avec une excessive rapidité, un peu comme la pneumonie des vieillards, mais elle s’accompagne cependant de quelques réactions qui font reconnaître, vingt-quatre ou trente-six heures avant la mort, que l’individu est malade.
Ils peuvent succomber aux complications d’une plaie ou à une opération. Vous savez qu’avant l’introduction des pansements antiseptiques les chirurgiens hésitaient beaucoup avant de pratiquer une opération à un diabétique. Gosselin ne voulait même pas leur ouvrir un furoncle. Depuis que l’antisepsie a acquis son droit de cité, il ne se fait plus chez eux cette culture intensive de streptocoques, de staphylocoques, etc., qui entraînait leur mort en un délai fort court : mais il reste vrai néanmoins qu’un diabétique qui se blesse, par le fait même de son diabète, guérira plus difficilement.
Un gros mercier de la rue de Rivoli s’était légèrement écorché la peau, sur la crête du tibia, en tombant d’un tabouret. Il était soigné par son médecin habituel, qui avait appelé Trélat en consultation, parce que cette petite écorchure ne se guérissait pas. Ce médecin tomba malade et je fus prié de le remplacer. J’étais alors interne de Aran;
(1) Brouardel et Richardière, Du diabète traumatique au point de vue des expertises médico-légales [Annales d'hygiène , 1888, tome XX, p. 204).