‹ La mort et la mort subiteChapitre 43 sur 139 · LA MORT SUBITE DANS L ALCOOLISME · texte numérisé non relu

LA MORT SUBITE DANS L ALCOOLISME

plus porter dans les diverses parties du corps le gaz qui assure les combustions, la régularité de la respiration et la calorification.

Les anciens avaient adopté pour les ivrognes une méthode de traitement que les découvertes récentes ont justifiée. Ils faisaient entourer de fumier les individus en état d’ivresse : le fumier est chaud, et s’opposait au refroidissement des ivrognes.

Ce procédé s’est conservé jusqu’à nos jours en Bretagne et en Normandie ; ailleurs on place les gens ivres-morts dans le four d’un boulanger, mais là c’est une affaire de chance, car ce four peut être ou trop chaud, ou déjà refroidi.

Lorsque vous lirez les descriptions des lésions anatomiques que présentent les organes des individus morts en état d’ivresse, vous verrez que l’estomac est rétracté, que les colonnes de l’estomac sont saillantes, que la muqueuse est parsemée de taches ou d’ecchymoses, etc.

11 y a fort peu de temps j’ai dû procédera l’autopsie d’une fille qui s’était suicidée en avalant de l’absinthe. Remarquez que, grâce à un papier trouvé à côté d’elle, le suicide ne pouvait être mis en doute.

Cette fille avait absorbé environ 700 grammes d’absinthe. Il nous parut évident dès lors que nous devions trouver, dans ses organes, les signes caractéristiques d’une intoxication alcoolique aiguë. 11 ne nous fut pas possible, d’abord, de constater l’odeur ni de l’alcool, ni de l’absinthe; l’estomac était vide ; il n’était pas rétracté; la muqueuse était normale, pas plus que les autres organes elle ne présentait une lésion quelconque.

Si cette fille n’avait pas manifesté, par écrit, sa résolution de se tuer, si on n’avait pas trouvé vide à côté d’elle un litre d’absinthe, croyez-vous que cette autopsie eût pu donner un éclaircissement à la justice ? En aucune façon : Souvenez-vous donc que la mort par ingestion d’alcool peut ne laisser sur le cadavre aucune lésion susceptible de vous guider dans vos recherches et de vous indiquer le genre de mort auquel a succombé l’individu soumis à votre examen.

P. Broüardel.

B. Delirium iremens. — La deuxième forme de l’alcoolisme est caractérisée par le delirium tremens. Vous le connaissez, je ne vous le décrirai pas. Il y a longtemps qu’un physiologiste distingué a démontré la fragilité de l’Hercule ivre. Vous savez que ce délire s’accompagne souvent d’actes violents : vous savez que l’on est obligé d’interner un grand nombre d’alcooliques de ce genre dans les établissements d’aliénés. Le directeur de l’asile ne manque pas de prévenir les personnes qui accompagnent le malade que celui-ci court de grands dangers, de par son délire même, et qu’il peut succomber brusquement. De fait, il arrive quelquefois que le lendemain de son entrée dans l’asile, un de ces alcooliques meurt dans un accès de fureur. La responsabilité des directeurs ou des surveillants peut être mise en cause, et vous devez savoir que dans l’immense majorité des cas elle ne saurait être invoquée.

C. Alcoolisme chronique. — Je vous ai dit que Yalcoolisme chronique, c’est-à-dire l’alcoolisme à sa troisième période, exerçait sur les maladies aiguës cette influence de les faire évoluer clandestinement : c’est le cas de la méningite, de la pneumonie, etc., et je vous ai cité des exemples sur lesquels je ne reviendrai pas.

L’alcoolique prépare, en outre, des lésions dans tous ses organes, et il s’expose de la sorte à tous les genres de morts subites qui peuvent survenir du fait des lésions de ces organes.

Ce n’est pas tout : La mort subite survient souvent chez les alcooliques qui sont guéris de leur maladie principale, alors qu’ils sont entrés en convalescence : est-ce parce qu’ils ont une lésion du myocarde? Les lésions dont les alcooliques sont atteints sont si multiples qu’il est difficile de se prononcer. La mort subite chez eux doit surtout être attribuée à des scléroses cardiaque, rénale ou hépatique (1).

11 en est de même lorsqu’il s’agit de blessés ou d’opérés. Dupuytren avait coutume de dire qu’il ne perdait pas d’o-

(1) Obs. 218.

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pérés, sauf ceux qui étaient atteints de delirium iremens. Dupuylren exerçait à une époque, Messieurs, où les classifications étaient moins rigoureuses qu’aujourd’hui et où l’infection purulente n’était pas rare ; je ne suis pas éloigné de croire que parmi ces cas de delirium tremens il ait pu se glisser de nombreux faits de septicémie.

D. Intervention médico-légale. — Nous devons encore examiner ensemble deux points importants : l’intervention du médecin légiste chez les alcooliques constitue un des plus gros chapitres de la médecine légale ; elle s’exerce à la fois sur le coupable et sur la victime.

Elle s’exerce sur le coupable : En effet. Vous avez tous vu des individus gris ; vous savez qu’un individu qui a fait un léger excès est parfois amusant pendant un certain temps, il dit tout ce qui lui passe par la tête, fait des confidences, et pour peu qu’il ait un peu d’esprit, ses saillies sont souvent fort drôles. Mais il ne se contente pas toujours d’exubérances de langage : chez un individu alcoolique il n’y a pas d’interruption entre l’idée et l’acte ; il n’y a pas place pour la réflexion. 11 voit un fossé, il saute, sans se préoccuper de savoir s’il sautera ou tombera dans le fossé. L’idée lui vient de se pendre, il se pend, sans savoir pourquoi, et cette idée est tellement enracinée chez lui que rien ne l’en fera démordre.

Lasègue a cité à ce sujet le fait suivant, qui est très suggestif :

Une sentinelle, le soir, entend du bruit à côté de sa guérite. Elle veut se rendre compte de l’origine de ce bruit et voit une femme ivre qui avait attaché une corde en tresse au losange de sa guérite et qui allait se pendre. Le soldat la chasse, mais il s’aperçoit qu’elle s’arrête un peu plus loin pour recommencer. Il appelle le poste ; on dérange de nouveau cette femme qui se sauve, et qui met, décidément, son projet de suicide à exécution, au détour d’une rue, où elle ne pouvait plus être aperçue par la sentinelle.

Il y a trente ans à peu près, un garçon marchand de vins, alcoolique, s’était jeté du haut de la colonne de la Bastille;

à ce moment on faisait des travaux de réfection à la grille qui entoure le monument, on dorait les coqs qui la surmontent et on avait établi, tout autour de la base de la colonne, une large tente bien tendue. Le garçon marchand de vins tombe sur cette tente, il rebondit, est projeté sur le sol, se relève et s’en va, sans avoir aucun mal. Mais les gardiens de la paix courent après lui, l’arrêtent, et chez le commissaire de police il déclare, dégrisé d’ailleurs, qu’il n’avait aucun motif de se suicider et que l’idée de se jeter en bas lui était venue, subitement, pendant qu’il était en haut de la colonne. Cet homme devint ensuite garçon d’hôpital, il a été ensuite garçon d’amphithéâtre pendant quinze ans : jamais l’idée de se donner la mort ne lui est revenue, jamais il n’a pu dire pourquoi elle lui était venue une première fois.

L’alcoolique n’attente pas seulement à ses jours, à lui. Il est pour les siens, pour ses voisins un homme dangereux. Yous savez que l’alcoolique dort mal, il voit des objets brillants, il se croit entouré de bêtes, il s’imagine qu’on lui dit des injures, qu’on l’insulte, il croit sentir des attouchements, être en butte à des violences plus ou moins fortes : il a, en un mot, des hallucinations de la vue, du toucher et de l’ouïe.

Permettez-moi de vous rappeler l’histoire de ce garçon boucher qui s’imagine, une nuit, que sa femme lui frappe sur la tête à coups de botte ; il se lève, saisit son couperet et coupe le cou à sa femme, puis il la fend en deux, comme on fait d’un veau ou d’un porc, et il se met à la dépecer, comme il aurait débité la viande. On l’arrête, on l’enferme à Mazas, au bout de trois semaines son délire alcoolique était complètement passé.

Cet homme obéissait à une impulsion manifeste inspirée dans ses manifestations par ses habitudes professionnelles ; le meurtrier hache sa victime pour ainsi dire : il semble obéir à un accès de rage épileptiforme.

Les individus qui commettent ce genre de crimes sont aussi ceux qui se suicident avec la plus grande facilité.

La statistique prouve que la proportion des crimes et des

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