LA MORT SUBITE DANS L’ALCOOLISME
suicides augmente avec la consommation de l’alcool. La courbe de la consommation des alcools, par département, est la même que la courbe des suicides et des crimes commis contre les personnes. La consommation des alcools est dix fois plus considérable qu’il y a vingt ans : les suicides ont augmenté dans la même proportion.
Messieurs si, nous tenant en dehors des intérêts sociaux, nous répondions à la question de responsabilité qui nous est posée, au moment où cet homme a accompli tel fait était-il conscient de ses actes? nous devrions dire lorsque nous nous trouvons en présence d’un crime commis par un alcoolique : « Cet individu n’est pas responsable, parce qu’il a frappé dans un accès de délire alcoolique. »
Eh bien, Messieurs, jamais, en cour d’assises, ces mots n’ont pu franchir mes lèvres. Je ne saurais admettre l’irresponsabilité d’un alcoolique, elle n’est pas de la même essence que celle de l’aliéné. Il est devenu furieux à cause de ses habitudes vicieuses, il est au moins responsable de ces actes préparatoires qui ont préparé l’accident ultime. Un aliéné, un pauvre fou, est irresponsable; mais un alcoolique, un homme qui sciemment, en absorbant de l’alcool, s’est mis peu à peu dans un état tel qu’il en est arrivé à tuer, celui-là est responsable de ses actes.
La question que nous pose le Code est d’ailleurs bien mal posée. Nous savons tous combien les alcooliques délirants sont dangereux : si nous les déclarons irresponsables, ils seront remis en liberté. Or, plus un individu est alcoolique, plus il est dangereux, mais aussi plus il serait irresponsable : nous en serions donc réduits à faire mettre en liberté les alcooliques d’autant plus sûrement qu’ils seraient plus dangereux.
Voici un exemple typique :
Un individu, après avoir pris un bon déjeuner dans un restaurant de la Ganebière, à Marseille, s’asseoit à la terrasse d’un café, et s’amuse à tirer sur les passants, à coups de revolver. On l’arrête , on le déclare irresponsable et
on l’enferme dans un asile d’aliénés; au bout de quelques mois son délire alcoolique était passé; il sort de l’asile. Il va à Toulon, et après un déjeuner, il tire de nouveau sur les passants et blesse une ou deux personnes. Nouvelle arrestation, nouvel internement. Cette fois-ci il resta 11 mois dans un asile du département de Vaucluse; au bout de ce temps, comme il paraissait être en parfait équilibre physique et moral, on lui rend sa liberté. 11 prend le chemin de fer, se dirige sur Dijon, et là, après le déjeuner, il veut étrangler le chef de gare sur le quai même de la station. On le ramène à l’asile; au bout de trois ans les memes scrupules s’emparent du directeur de l’asile, il ne pense pas pouvoir garder un homme qui n’est plus malade, et il lui rend sa liberté. Cette fois-ci il va jusqu’à Paris, et là, en plein boulevard des Italiens, à la station des omnibus de l’Odéon, il tire, toujours après un bon déjeu n.er, sur les gens qui passent et blesse plus ou moins grièvement plusieurs personnes. Le malheureux a été interné une quatrième fois : il y a de cela trois ans environ; que se passera-t-il quand on lui donnera de nouveau la liberté ?
Vous voyez qu’il y a là, au point de vue de la responsabilité des alcooliques et des aliénés, une interprétation assez délicate pour le médecin légiste.
L’intervention du médecin légiste s’exerce aussi bien sur la victime alcoolique que sur le coupable. Les livres de médecine légale sont remplis de faits pareils à celui-ci (1): Des individus boivent dans un cabaret; une discussion s’engage, elle s’anime, dégénère, et finalement l’un des buveurs donne à l’autre une calotte. Celui-ci ne riposte pas, se retire à l’écart, place la tête sur son bras, dans la position des gens qui veulent dormir, et ne bouge plus. Le patron du débit n’y fait pas grande attention d’abord, il pense que cet homme cuve son vin; au bout d’un certain temps, il s’approche, le secoue pour le réveiller : l'individu est mort. A l’autopsie
(1) Obs. 221.