Mort subite. Symphyse cardiaque. Lésions valvulaires
Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Thibierge, substitut de M. le procureur de la République, etc.
« Attendu qu’il importe de déterminer les causes de la mort.
« Commettons M. le D1' Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 19 octobre 1883.
Le cadavre est celui d’un homme grand et vigoureux, âgé de 49 ans. La putréfaction est déjà assez avancée. Sur la lèvre inférieure et à droite on constate une petite ecchymose avec suffu-
(1) Roché, Journ. des court, mèd. dur., 1845, Tome 1, p. 241.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES MÉDICO-LÉGALES
sion sanguine, sans ulcéralion ni érosions de la muqueuse gingivale ni buccale. Sur les autres parties du corps on ne constate aucune trace de violence.
Les os du crâne ne sont pas fracturés, et l’on ne constate aucune suffusion sanguine ni sous le cuir chevelu, ni dans les enveloppes du cerveau. Le cerveau se décortique facilement, et à la coupe on ne trouve aucune lésion ni tumeur.
L’œsophage, le larynx et la trachée sont sains.
Les cavités pleurales sont absolument vides, et on ne constate ni adhérences, ni ecchymoses sous-pleurales. Les poumons sont également sains et ne présentent pas de tubercules.
Le péricarde et le cœur sont très intimement unis (symphyse cardiaque). Le cœur est gros et absolument vide. Le péricarde a subi en certains points la dégénérescence calcaire. Le cœur droit est sain ainsi que les valvules pulmonaires. Les valvules aortiques sont dures, athéromateuses et insuffisantes.
Le foie est en dégénérescence graisseuse.
L’estomac contient quelques grammes de matières alimentaires, parmi lesquelles on distingue de la viande, de la pomme de terre, du vin, etc. La muqueuse stomacale est un peu congestionnée, mais ne présente pas d’ulcération.
Les reins sont sains et se décortiquent facilement.
La rate est saine et n’est pas diffluente.
Les intestins paraissent sains.
La vessie est vide.
En vue d’une analyse chimique possible nous avons placé dans des bocaux, scellés et cachetés, les viscères du cadavre.
Conclusions. — 1° La mort est le résultat d’une affection cardiaque (insuffisance aortique et symphyse cardiaque) ;
2° Les personnes atteintes d’une affection analogue sont exposées à une mort subite, surtout lorsque survient une émotion morale ou physique même peu importante;
3° On ne constate sur les différentes parties du corps aucune trace de violence, ni dans les viscères aucune lésion qui permette de soupçonner une intoxication.
23. Mort subite. Symphyse cardiaque. Suspicion d’homicide. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. de laFuye, substitut de M. le procureur de la République, en vertu d'une ordonnance, en date du 3 juillet 1879, etc.
Le corps est celui d’une femme très vigoureuse, âgée de 40 ans. 11 mesure lm,63.
La rigidité cadavérique n’a pas complètement disparu ; les yeux
sont déjà troubles, on peut cependant encore distinguer la couleur bleue de l’iris : les lèvres sont très cyanosées.
Le visage, le cou, les diverses parties de la peau, du tronc et de l’abdomen ne portent aucune trace de violence récente ou ancienne.
Sur la peau de l’abdomen on voit une cicatrice ancienne de brûlure mesurant 7 centimètres de diamètre, de forme étoilée et de couleur nacrée.
Sur le bras droit on trouve une série d’ecchymoses de différentes grandeurs dont voici la disposition :
En dedans et en avant du bras, à 1 centimètre au-dessous du creux axillaire, une petite ecchymose ;
Sur la face interne du bras, au niveau du sillon qui sépare le deltoïde du biceps, une ecchymose mesurant 3 centimètres de diamètre ;
A 1 centimètre plus en arrière, une autre ecchymose, ayant les mêmes dimensions;
En dedans et en bas de la première, une ecchymose plus large mesurant 6 centimètres de diamètre transversal sur 4 centimètres de diamètre vertical ;
A 1 centimètre au-dessous de la précédente, une petite ecchymose de quelques millimètres;
A 2 centimètres au-dessous du pli du coude, une autre petite ecchymose.
Ces six ecchymoses, situées sur la face antérieure et interne du bras droit, sont doublées par des suffusions sanguines dans le tissu cellulaire sous-jacent. Elles occupent un espace de 20 centimètres en longueur et sont disposées suivant une ligne courbe à concavité dirigée en dehors.
D’autres ecchymoses siègent sur les autres régions du mémo bras.
On trouve :
Au niveau du bord externe du biceps, une petite ecchymose; sur la face postérieure du bras, à l’union du tiers supérieur avec le fiers moyen, une large ecchymose;
Sur le tiers inférieur de la même face, deux ecchymoses mesurant 2 centimètres et demi de diamètre chacune;
Au niveau de l’épicondyle, une autre ecchymose de 2 centimètres de diamètre ;
Dans la partie moyenne de l’avant-bras, au niveau du bord externe du cubitus, une petite ecchymose très nette de 1 centimètre de diamètre.
Sur le bras gauche on trouve :
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Sur la face interne, dans le tiers moyen du bras un groupe d’ecchymoses qui, par leur réunion, forment une plaque mesurant 11 centimètres de hauteur et 0 centimètres transversalement : dans le tissu cellulaire sous-cutané qui double cette plaque, il y a une large suffusion sanguine;
Sur la face externe du bras et à la même hauteur que l’ecchymose ci-dessus, une autre ecchymose avec suffusion sanguine ayant 7 centimètres de long sur 4 et demi de large; au niveau de l’épicondyle une petite ecchymose; au niveau de l’olécrâne, une petite ecchymose ;
Dans le tiers inférieur et sur la face antérieure du bras, un tatouage représente les lettres majuscules R. B;
Au pli du coude deux estafilades très superficielles ayant une teinte ecchymotique et dirigées de haut en bas et de dedans en dehors ; l’une d’elles mesure 12 centimètres de longueur, l’autre 5 centimètres : la première a donné naissance à une petite ecchymose d'un centimètre de diamètre ; il n’y a pas de suffusion sanguine dans le tissu cellulaire sous-cutané au-dessous de ces deux estafilades ;
Dans la région inguinale droite, il y a deux cicatrices anciennes de bubons suppurés;
Sur la face interne de la cuisse droite il y a quatre petites ecchymoses ayant chacune environ 2 centimètres de diamètre et groupées au niveau des adducteurs de la cuisse. Sur la face externe et au tiers moyen de la cuisse gauche, une petite ecchymose mesure 1 centimètre de diamètre.
Sous le cuir chevelu on ne trouve aucune trace de violence ; le -crâne n’est pas fracturé. La dure-mère et les méninges ne présentent rien d’anormal.
La partie supérieure des circonvolutions cérébrales et les origines des veines de Galien offrent une congestion très nette. Le cerveau est très congestionné, mais il est sain. Les différents ventricules du cerveau et l’aqueduc de Sylvius sont dans leur élat normal.
On ne trouve aucune trace de lésion dans les parties superficielles et profondes du cou et sur la peau ou sous la peau de la paroi antérieure du thorax et de l’abdomen.
Dans les plèvres il n’y a pas de liquide, pas d’ecchymoses souspleurales.
Le sommet du poumon droit est adhérent et contient des tubercules crétacés. Les poumons sont très emphysémateux et non congestionnés.
Le péricarde est absolument adhérent.
Le cœur est surchargé de graisse, le muscle cardiaque est normal comme volume, mais un peu pâle. Le cœur ne contient qu’un peu de sang liquide, et pas de caillots.
La valvule mitrale est insuffisante, et rétractée, les piliers du cœur sont intacts;
A 1 centimètre au-dessus de la valvule sigmoïde postérieure de l'orifice aortique, l’aorte présente une plaque d’endartérite de date récente, et mesurant environ 2 centimètres de diamètre ;
L’estomac contient 100 grammes environ d’une bouillie légèrement colorée par du vin, dans laquelle on distingue des débris de jambon, de pois.
Dans le péritoine, il y a un peu de liquide rougeâtre.
Le foie est volumineux mais sa structure est normale ;
La rate et les reins sont sains.
L’orifice vulvaire et le vagin sont largement dilatés. L’utérus n’a pas été déformé par des grossesses antérieures.
Les annexes contiennent à droite des kystes ovariques, à gauche des kystes tubaires, ayant en moyenne la grosseur d’une petite noix ou d’une noisette.
Conclusions. — 1° Le cadavre de la femme B. porte des ecchymoses nombreuses sur les deux bras. Ces ecchymoses, dont la couleur indique qu’elles ont été faites dans les dix ou quinze heures qui ont précédé la mort, semblent résulter de l’application énergique de mains posées avec force et à diverses reprises sur les deux bras;
2° Ces ecchymoses démontrent qu’il y a eu dans les heures qui ont précédé la mort une lutte, mais elles ne constituent pas des lésions qui puissent expliquer la mort;
3° Sur aucun autre point du corps, notamment à la partie antérieure du thorax et de l’abdomen, il n’y a de traces de violence ;
4° La femme B. avait une affection ancienne du cœur, caractérisée par la soudure complète du péricarde au cœur (symphyse cardiaque), et une insuffisance de la valvule mitrale; cette lésion résulte d’une endo -péricardite datant de plusieurs années;
5° Cette femme portait de plus à l’origine de l’aorte une plaque bien nette d’endartérite récente, pouvant dater de dix à quinze jours;
G0 Ces deux lésions, l’une ancienne, soudure des deux feuillets du péricarde, avec insuffisance mitrale, l’autre récente, endartérite à l’origine de l’aorte, exposaient la femme B. à une mort subite ;
7° Cet accident est imminent lorsque à la cause permanente se surajoutent des émotions violentes, ou des secousses plus ou moins
P. Brouardel.
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énergiques, capables de Iroubler le rhythme normal des fonctions delà circulation ;
8° Une colère ou une lutte qui, chez un individu sain, ne provoquerait que des palpitations de cœur, peut suffire à déterminer la mort d’une personne atteinte de ces affections cardiaques graves. Il semble que c’est dans ces conditions qu’est survenue la mort de la femme B.
24. Mort subite dans l'état puerpéral par péricardite latente (1).
— Une jeune dame créole accoucha de son cinquième enfant et resta quelques jours indisposée sans qu’aucun symptôme apparent vînt révéler l’existence d’une maladie sérieuse... Le matin du sixième jour après son accouchement, Gorvisart la trouva surexcitée, les traits altérés, le pouls irrégulier, et se plaignant vivement de la région du cœur où elle disait sentir une tumeur dure et saillante, bien qu’il fut impossible de rien y constater... Tout à coup, la malade succomba en pleine connaissance.
A l’autopsie, on trouva le péricarde enflammé sur toute sa surface et recouvert d’une exsudation séro-purulente également dans toute son étendue.
25. Mort subite dans l'état puerpéral par adhérences péricardiques (2). — Femme de 40 ans. Accouchement naturel. Le même jour, douleurs dans la région hypogastrique. État fébrile qui persiste plusieurs jours. Sueurs abondantes. Frissons avec claquement de dents, qui se renouvellent aussi pendant plusieurs jours. Douleur à la jambe droite, à l’épaule et au coude gauches. Langue sale, rouge aux bords et à la pointe. Œdème des membres inférieurs. Dyspnée. Ballonnement du ventre. Tout cela persiste durant quatorze jours environ. Puis l’état général s’améliore, le ventre redevient souple et moins douloureux. L’œdème occupe les membres inférieurs jusqu’aux genoux. Signes d’un double épanchement pleural. La dyspnée est toujours assez prononcée. Le pouls tombe à 66, puis à 40, puis remonte à 62. Ce jour-là, la face est pâle, les traits altérés, el sans qu’aucun symptôme ait pu faire pressentir sa fin prochaine, la malade meurt subitement.
Autopsie. — Les deux feuillets du péricarde sont presque partout unis par des adhérences très intimes. Pas de concrétions sanguines dans le cœur. Double épanchement pleural; on trouve un petit caillot allongé dans la branche droite de l'artère pulmonaire.
Foie volumineux, gorgé de sang. Rate et reins volumineux.
(t) Corvisart, Essai sur les maladies du cœur , 3e édition. Paiis, 1818.
— Lamy, De la mort subite des femmes en couches. Thèse, 1873.
(2) Ilervieux, Gaz. des hôp., 1865, p. 553.