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saisissait les imaginations, et il ne restait plus qu'à implorer la puissance fatale, à lui demander de retarder les coups, ou à chercher dans des rites mystérieux une protection provisoire. Les Grecs, pour adoucir les traits menaçants d'une telle déité, lui donnaient pour frère le sommeil; et, consolant leur imagination attristée, ils firent du repos quotidien (alta quies placidœque simillima morti) une image du repos éternel.
Selon une autre conception théologique, la mort est dite une punition infligée pour cause d'infraction du commandement divin. Voilà encore une explication subjective : ne pouvant comprendre pourquoi nous subissions l'agonie et le trépas, ces hommes-là se sentirent satisfaits quand ils eurent représenté la mort comme une juste peine. Les autorités humaines ne punissent-elles pas du dernier supplice les crimes qui se commettent contre la société? Conception caduque et transitoire ! La mort n'est pas plus une punition qu'elle n'est un génie. Les animaux qui n'ont rien enfreint, puisque rien ne leur a été commandé, meurent comme nous; cela seul suffit à prouver que mourir est une nécessité naturelle imposée à tout organisme. L'étude des altérations que la vieillesse amène progressivement témoigne amplement que la vie finit par devenir incompatible avec des tissus qui ne conservent plus ni leur trame ni leurs propriétés.
De même qu'on avait spéculé théologiquement sur ce qui causait la mort, de même on spécula théologiquement sur ce qui l'avait précédée et devait la suivre.
Pour l'antécédence de la mort, plusieurs imaginèrent (et des religions et des nations entières y ont conformé leur croyance) que les hommes, avant de vivre la vie actuelle , avaient eu une suite innombrable
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d'existences à travers les diverses formes de l'animalité; une sanction morale s'y joignit, et le dogme fut que, suivant le mérite ou le démérite, on montait ou l'on descendait dans l'échelle des êtres. Ai-je besoin de dire que, depuis les milliers d'années que les hommes vivent et meurent, aucun témoin, aucun fait, aucune expérience n'est venue attester les retours à la vie et les passages par la métempsycose? Pour ce qui est après la mort, une opinion très répandue, qui, elle aussi, est devenue une croyance et a ses sanctions morales, prononça que l'homme, au-delà du tombeau, continuait à vivre dans des lieux qu'on désignait, sans en spécifier davantage le chemin et l'emplacement, sous les noms de paradis et d'enfer. C'est, comme vous le savez, une des plus fermes et des plus salutaires propositions que la philosophie positive établit, quand elle dit que nous ne pouvons rien savoir ni de l'origine ni de la fin des choses. Eh quoi, dira-t-on, vous supprimez sans autorisation l'étude de ces problèmes, qui, depuis tant de siècles, occupent les hommes chez tant de nations et au sein de tant de religions? La suppression est beaucoup plus apparente que réelle. Sans doute il fut inévitable et il fut bon que l'humanité se proposât ces problèmes et en tentât la solution par voie de conception subjective; ce fut une large thèse à discussions profondes et variées et une source abondante de préceptes moraux et d'institutions sociales. Mais c'est justement ce travail séculaire qui, n'aboutissant jamais, a indiqué, par voit? négative, qu'on s'était engagé dans une tentative sans issue, tandis que, par voie positive, les sciences écartaient ces mêmes problèmes comme n'appartenant pas à leur domaine. Leur domaine à elles est l'expérience, et l'expérience n'atteint jamais
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ni une origine ni une fin. Ces questions sont donc inaccessibles aux seules méthodes qui, désormais, aient la vertu de procurer, parmi les esprits émancipés, la conviction et la convergence. La philosophie positive, quand elle les supprime, ne supprime en définitive qu'une apparence; car la vie et le développement en sont retirés. C'est le cas d'appliquer ici la phrase de l'Evangile : Laissons les morts enterrer leurs morts, et passons aux vivants et aux œuvres vives.
Ces œuvres vives des vivants sont toutes comprises dans ces mots : service de l'humanité. Aussi la philosophie positive conseille-t-elle, à nous ses disciples, de faire pour ce service ce qui doit être fait, sans nous occuper de ce qui sera après nous plus que nous ne nous occupons de ce qui a été avant nous. Après nous, avant nous, est dit ici, on le comprend de reste, non au point de vue de l'histoire, mais à celui du surnaturel, à celui de l'origine et de la fin, comme vous le dites excellemment, l'humanité marche vers des civilisations inconnues par une direction connue. Cette direction connue est tout entière dans la main de la science positive.
L'humanité antique, comme elle avait conçu un auteur de la mort, conçut un auteur du mal. Typhon, Ahrimane, Satan le représentèrent sous la forme objective, chez les Egyptiens, chez les Iraniens, chez les Hébreux. Mais ce fut surtout au moyen âge, dans le christianisme, que l'auteur du mal, devenu le diable, reçut la plus grande consécration. Ennemi acharné de l'homme, quœrens quem devoret, il nous guette, il nous tente, il nous perd, et se charge dans l'autre vie de tourmenter à loisir les victimes de ses embûches. Est-il nécessaire de dire qu'il n'est aucune sorcellerie qui ait résisté à l'investigation de la science positive, et que
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le diable, quelque loin qu'on l'ait cherché, s'est toujours dérobé, évanoui? A toutes ces conceptions subjectives il faut appliquer le dire du poète : Tenues sine corpore vitas.
Maintenant que des notions positives ont été acquises tant sur les cosmos que sur l'organisation cérébrale, on a des explications suffisantes du mal physique et du mal moral. Au besoin qui tourmentait nos ancêtres et que la théologie apaisa de la manière seule que la civilisation d'alors comportât, la science positive a satisfait, remplaçant ainsi ce qu'elle a détruit.
Cette croyance du moyen âge au diable et son intervention dans la sorcellerie eut un résultat singulier, mais fâcheux, que votre livre met en lumière d'une façon originale : elle fit considérer comme des œuvres diaboliques, et par conséquent dangereuses et punissables, les inventions, les innovations que procurait la recherche scientifique. Si nous pouvions apporter en plein moyen âge nos appareils de physique et de chimie, nul doute que tout cela, produisant l'étonnement ou la terreur, passerait pour des opérations effectuées par le secours de l'esprit du mal. La chose est si vraie que les essais, les tentatives, les découvertes des chercheurs durant l'empire de la croyance au démon furent gravement suspectés, sévèrement poursuivis par les autorités spirituelles et temporelles. La liste est longue des persécutés pour ce chef. Ce n'est que par des efforts persévérants et au prix de beaucoup de souffrances que la science positive a fini par triompher et par conquérir son indépendance et la liberté de son évolution.
Et voyez, la lutte du diable contre l'émancipation n'a pas cessé, et, quittant le domaine scientifique où
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elle ne peut plus se soutenir, elle a passé sur le domaine social, qui en est le dernier théâtre. Les doctrines qui sont la suite des découvertes de la science positive, qui ont fait la Révolution et qui la continuent, sont traitées d'œuvres du diable par la théologie. C'est donc jusqu'à nos temps que vous suivez le rôle du diable, qui, par dernière transformation, est devenu l'adversaire juré de la réaction. Il est heureux qu'elle ait contre elle des obstacles plus effectifs.
Ce contlit social, qui est le nœud même de la situation moderne, c'est la sociologie qui le départage. Elle établit à la fois que la Révolution a été juste et nécessaire en brisant l'ancienne conception du monde, mais qu'elle se précipiterait dans le vide et l'anarchie, si elle ne se soumettait pas aux enseignements de l'histoire, aux conditions de l'ordre, aux lois de l'évolution.
Et comment se fait-il que la sociologie puisse parler avec une telle autorité? C'est qu'elle est le couronnement du système scientifique tout entier, grande hiérarchie où la mathématique est à l'assise inférieure, et où l'astronomie, la physique, la chimie et la biologie se suivent dans leur ordre de complication, jusqu'à la doctrine des choses sociales, la plus compliquée de toutes. Vous vous êtes approprié cette hiérarchie; c'est pourquoi vous marchez avec tant de rectitude parmi les difficultés de votre sujet.
Et comment se fait-il que les sciences positives et la philosophie qui en émane donnent à l'homme et aux sociétés la garantie d'une évolution conforme à notre nature ? C'est qu'elles renoncent résolument à l'enq uête des choses en soi et de l'absolu, et se tiennent dans le relatif. Là est l'expérience en son ample développe-
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ment, et avec elle toute la certitude que comporte la condition humaine.
A mesure que la théologie décroît, les sciences prennent plus d'importance dans la société. A mesure que le sciences prennent plus d'importance dans la société, les éléments de la philosophie positive se répandent davantage. Votre livre en est un témoignage pour l'Espagne.
E. LlTTRÉ.
Paris, janvier 1876.