‹ La mort et le diableChapitre 13 sur 56 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

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Récemment affranchis dos croyances qui, jusqu'au siècle présent, ont présidé à la formation des idées de l'Humanité et déterminé la conduite de l'Homme, nous pouvons aborder avec une pleine liberté de conscience la discussion des systèmes et des sectes qui prétendent offrir à l'Humanité la solution des grands problèmes voilés jusqu'ici par le symbolisme des religions.

Un de ces problèmes intimement liés à l'humaine condition est celui de la Mort et de l'Immortalité.

L'Homme est constamment entraîné par le désir d'étendre son action au-delà de sa vie. La nature de la société dans laquelle il a vécu et les conditions de son existence sont les causes déterminantes de l'idée qu'il s'est faite de l'Immortalité. Tantôt il a cru qu'il se perpétuait en se transformant en d'autres êtres et en parcourant des séries d'organisations, ascendantes ou descendantes, selon que sa conduite sur cette Terre avait été bonne ou mauvaise ; tantôt, il s'est forgé une immortalité sidérale, consistant en des migrations successives d'un astre dans un autre. Ici, il a prétendu s'anéantir en s'absorbant dans le Dieu Tout, dont il s'est cru partie intégrante. Là, imaginant qu'il est double, l'Homme a cru que, tandis

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qu'il léguait son corps à la décomposition, son esprit

s'élevait dans son intégrité en dehors du Monde pour jouir on souffrir toute l'éternité.

Toutes ces croyances se sont succédé pendant la période préparatoire de l'Humanité, pendant cette enfance de son intellect, connue sous le nom de période théologique.

Que devient cette question dans la période positive?

C'est une des pins importantes parmi celles qui ont agité l'Humanité; elle est de celles que la métaphysique n'a pu résoudre qu'en composant avec le dogme. Selon la solution qui lui sera donnée, l'Homme pourra s'émanciper de tout ce qui est fatal et inconscient, ou bien sa tendance vers le progrés ne sera plus qu'une chimère, et la liberté humaine qu'une impossibilité dans ce monde.

Mais, pour résoudre une question, il convient tout d'abord de la formuler nettement. Presque tous les problèmes réputés insolubles n'ont paru tels que parce qu'ils n'ont pas été convenablement posés. Les théologiens se sont demandé ce qui advient à l'Homme après la Mort, sans s'attarder à rechercher s'il peut lui arriver quelque chose quand il a cessé d'être, ni s'il existe une preuve absolue de cette continuation de l'individu.

La philosophie positive aidée de la sociologie seule est impuissante à résoudre un problème aussi ardu. Avec sa méthode expérimentale toute particulière, c'est-à-dire par la filiation des sociétés, la sociologie ne peut nous fournir que la connaissance du mode de formation de l'idée telle que l'ont possédée les peuples pendant leur évolution, et nous dire sous quelle impulsion ont pris naissance leurs concepts transcendantaux et de finalité.

Ceci acquis, la philosophie doit descendre sur le terrain de la biologie et même sur celui de la chimie, afin de s'aider des méthodes respectives de comparaison et d'expérimentation de ces deux sciences. Comme la méthode

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scientifique n'a jamais constaté ni un commencement ni une fin, l'étude de la filiation des sociétés humaines ne peut nous fournir que la loi, c'est-à-dire la relation entre la manière de vivre de l'Homme, la Mort qui l'attend et le genre d'Immortalité auquel il imagine être destiné. Mais la biologie et la chimie, en éliminant la transcendance du problème, comme étant en dehors de ce qui peut être connu, permettront à la philosophie positive d'indiquer le genre d'immortalité réelle que l'homme peut atteindre.

L'étude du passé nous seii à découvrir les lois qui prcsideni aux événements ; elle nous enseigne que les phénomènes sociaux ont les leurs à l'égal des phénomènes physiques et biologiques, ce dont il n'esl plus permis de douter. C'est ainsi qu'étant donnés certains faits, on peut, si l'on sait déterminer les rapports qu'ont cuire eux les phénomènes sociaux, prédire les conséquences qu'ils doivent avoir.

Là où apparaît une civilisation avec un caractère propre, surgit, comme une résultante forcée, un art distinct de celui des autres époques et des autres pays. Lorsque, par l'oppression, on prétend enrayer le progrès d'un peuple ou l'émancipation d'une classe, on provoque une révolution dont l'effort est en raison directe delà réaction qui l'a produite, etc.

Et, il est si vrai qu'il existe dans l'histoire des rapports fixes susceptibles d'être formulés en lois qu'il est possible de prévoir certains événements quand lèguent les causes qui doivent les déterminer.

Pour déterminer la loi de l'idée que les sociétés se font de la Mort et les conséquences qu'apporte cette idée relativement au bien-être des individus et à la perpétuation de leur mémoire, il nous faudra faire des recherches dans l'histoire de deux séries de civilisations bien distinctes : la série indienne et celle qui comprend les peuples qui

ont concouru à la formation de la civilisation occidentale moderne (1), européenne et américaine.

La civilisation indienne s'abîma dans une décadence dont elle n'a pu se relever malgré les grands efforts du bouddha Çâkyamouni et de ses disciples. Quant à la seconde série, si elle a également présenté un spectacle de ruine, sa décadence, nécessaire à l'élan de son progrès, ne fut en somme qu'une éclipse partielle et passagère.

(I) Nous ne nous égarerons pas dans des recherches sur les temps préhistoriques, car, bien que de récentes découvertes aient jeté une certaine clarté sur les'cérémonies ou sur les actes exécutés aux funérailles par les hommes de la période quaternaire, cette étude ne nous servirait de rien pour le but que nous nous proposons, puisque nous ne savons pas ce que pensaient les hommes de cette époque sur rame ni sur l'immortalité de Tètre humain.

Le peuple indien, avec lequel les races européennes ont une origine commune (1), possédait une civilisation ayant déjà un caractère particulière une époque que les historiens modernes les plus consciencieux fixent à 3000 ans avant Jésus-Christ. Cette civilisation a, pendant sa première période, c'est-à-dire au temps de sa splendeur, une certaine ressemblance avec la civilisation antique des peuples de l'Occident, et, pendant sa deuxième période, c'està-dire, au temps de s'a décadence, avec la civilisation du moyen âge. Son évolution s'est accomplie dans les plaines qu'arrose le Gange, sans franchir les chaînes de l'Himalâya (2). Elle tombe à la fin dans le mysticisme au degré le plus infime que puisse atteindre une nation ; l'Inde en arriva, en effet, à mépriser la personnalité humaine et à déifier la mort. Plus tard, sous l'influence des mêmes principes, nous verrons les idées de quiétisme, d'oisiveté, de mortification, d'aversion pour la vie, se développer également en Europe ; l'Homme y proscrire tout progrès,

(1) Sauf la race basque, la race caucasienne et la race turco-tartare dont quelques débris restent encore clair-seraés en Europe.

(2) En disant que cette civilisation ne s'étendit pas au-delà des montagnes de l'Himalaya, nous voulons parler de son ensemble. En effet, le système numéral décimal, que les Arabes ont introduit en Europe, est. paraît-il, originaire de l'Inde. Certains philosophes des premiers siècles du christianisme ont fait de larges emprunts aux systèmes indiens, et, aujourd'hui, Schopenhauer n'est en somme qu'un bouddhiste germanique.

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et en arriver jusqu'à abdiquer sa dignité et à descendre à un degré d'avilissement assez semblable à celui des habitants de l'Inde (I).

C'est pourquoi nous aborderons la critique des civilisations par la série divergente (2), puisque la première elle présenta le phénomène de son développement sous l'impulsion de l'effort humain, puis celui de sa décadence par suite de sa soumission à l'Absolu.

Pour nous faire une idée de ce que fut l'Inde durant ces périodes primitives — de même que pour toute autre civilisation disparue, — il convient d'adopter une méthode synthétique analogue à celle qu'emploient les naturalistes quand ils veulent reconstruire la flore ou la faune d'une époque géologique passée.

Il existe, dans la nature, des espèces qui, en conséquence de l'influence des milieux et de leurs qualités organiques, ont succombé dans la lutte pour l'existence, ou qui ont été éliminées en vertu de la loi de sélection ; elles n'ont laissé aucun échantillon vivant, tandis que certaines autres espèces se sont, au contraire, perpétuées presque sans variation sensible. A l'aide donc des restes fossiles des premières, et des types vivants des secondes, il est possible de reconstruire la flore ou la faune de la période que l'on étudie.

Du sein de l'énorme cahos panthéistique de l'Inde actuelle les orientalistes ont pu isoler des croyances et des rites, des idées et des coutumes dont l'origine remonte à la plus haute antiquité historique. Ces données, jointes aux notions que nous fournissent les monuments et les livres les plus anciens de cette vaste région, nous permettent de reconstituer dans leur ensemble les concep-

(1) Prichard, Phys.Histnry nf Mankind.

(2) Littré pense que l'Inde est restée isolée dans sa péninsule sans agir d'une façon directe sur les destinées de l'évolution générale qui a produit la civilisation orientale actuelle. — Voir la Science au point de vue philosophique, XIII. De l'ancien Orient.

lions philosophiques si les dogmes qui ont déterminé te caractère de ces civilisations de formation si reculée.

Au milieu des vertes plaines do l'Hindostan, plaines doucemeni inclinées d»1 l'Himalaya à l'Océan, sillonnées de grands fleuves qui se subdivisent en une infinité de lagunes el de ruisseaux, couvertes d'une luxuriante végétation et que la main de l'homme n'a jamais cultivées, se développa une civilisation qui, l'une des premières, formula sa pensé»1 en codes et en dogmes, bien qu'elle eût confondu l»is deux choses en un seul corps de doctrine.

Une race Porte et intelligente s'élança un jour de la Bactriane et descendit (\r> hautes chaînes du Nord-Ouest pour envahir la péninsule de l'Hindostan.

Les Aryâs se répandirent rapidement dans les plaines ; ils refoulèrent! i) la race autoehthone et créèrent une société nouvelle basée sur- le principe des castes. Ces castes étaient au nombre de quatre : les trois premières comprirent la race aryenne, la dernière engloba les indigènes. Le Brahmane, l'homme de la pensée, de la philosophie, de la religion ; le Katrya, c'est-à-dire l»1 guerrier qui protégeait le Brahmane contre les attaques des animaux carnivores afin qu'il pût se consacrer tout entier à ses méditations sur le grand spectacle de l'Univers; enfin, le Vayssia, qui travaillait la terre, qui élaborait et qui échangeait les produits, afin d»1 procurer le vêtement, I»' vivre, le logement au brahmane qui étudiait et les armes au Katrya qui veillait : telles lurent les trois premières castes. La dernière était celle des Soudra, celle de la race autoehthone :

(I) C'esl l'opinion de Ch. Lassen, Indische Alterlhumskunde, t. II. '•• Burnouf, Ch. Schœbel et d'autres affirmenl que les Arvàs subjuguèrent la race autoehthone.

le Soudra était l'homme de peine, l'être voué à la fatigue ; il permettait au Vayssia de travailler pour les deux autres castes qui restaient oisives.

Voilà donc ces peuples ainsi constitués ; ils sont séparés de leurs voisins continentaux par de très-hautes montagnes ; ils sont établis dans un pays fertile; dans la plaine, ils font cinq récoltes par an et trois sur les collines; ils vivent là entourés de bois ombrageux, au milieu de vertes prairies, émaillées de fleurs qui embaument l'air, et dont le miel est sucé par des essaims de papillons aux couleurs éclatantes. Les habitants partagent la possession du pays avec des animaux qui tantôt leur sont hostiles, comme le tigre, le léopard, le lion, le caïman, le crocodile, le serpent, et mille insectes venimeux; qui tantôt ont une nature inoffensive, comme la chauvesouris, l'hippopotame, le rhinocéros, la licorne, le bùbal, l'antilope, l'éléphant, le singe, la tortue et l'ibis; avec d'autres enfin qu'ils ont réduits en domesticité, comme le chameau, le dromadaire, le bœuf, l'âne, le chien et la brebis. Le platane, le bananier, le bambou, le chanvre, le sycomore, le figuier d'Inde, le palmier, le safran, le sésame, le cocotier, le bétel, le grand jasmin, le riz, l'igname et le lotus croissent de Imites parts. En un mot, la nature regorge de productions splendides ; les types y sont frappants et les couleurs tranchées, comme si tout eût été créé pour y impressionner vivement l'intelligence et ki porter à la méditation.

Dans ces conditions, l'homme de la première caste, le Brahmane, gardé par le Katryaet entretenu par le Vayssia, se met à méditer sur le grandiose spectacle que lui offre cette nature si riche en splendides aspects. 11 comprend que les hommes ne peuvent vivre que réunis en société, protégés par fane et par le chien qui les avertissent la nuit de l'approche des bètcsjeroces ; il remarque que cedernières prennent la fuite, dès que l'Homme allume son foyer. Or, le feu rend un double service à l'Homme : son

éclat disperse ses ennemis nocturnes et il lui procure une douce chaleur. En conséquence, le Brahmane bénit le feu sous le nom de Agni, et L'appelle le dissipateur des ténèbres, le générateur de la lumière, le compagnon de l'hiver qui met en fuite les liâtes sinistres de l'obscurité. Puis, voyant que la plupart des dangers que court l'Homme disparaissent avec l'aube, il chante le Soleil qui met fin aux terreurs de la nuit, et, par analogie, il déclare que Le Feu est son image (I).

Ensuite, il s'adresse à la lumière, terme commun du Soleil et du Feu, et il entonne, sans savoir à quel dieu le dédier, un hymne en son honneur :

Au commencement parait le germe doré de la lumière.

Seul, il fut le souverain né du monde.

II remplit la terre et le ciel.

A quel dieu offrirons-nous l'holocauste? (2)

11 ne manqua pas de poètes philosophes qui répondirent à la demande en formulant un système très-rationnel de la formation de l'Univers, et qui s'écrièrent :

Il n'existait ni être, ni néant, ni éther,

Ni cette tente du ciel,

Qu'est-ce qui aurait enveloppé ce qui n'existait pas?

11 n'y avait ni mort, ni immortalité.

Rien ne séparait la nuit obscure du jour lumineux.

Le Tout, indivisé, respirait seul ; en lui rien ne respirait.

C'est là tout ce qui était.

Ainsi le Tout était profondément caché dans le commencement,

enveloppé dans lui-même.

Et il naquit, et il grandit par la vertu de sa chaleur propre.

Ainsi qu'on le voit, l'auteur de ce chant n'a aucune

(1) Hymnes du Rig-Véda, livres des Aryàsde l'Inde.

(2) Voir l'hymne 121, livre X, liig-Véda. La même demande termine toutes les strophes sans que le poète puisse trouver une réponse.

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idée d'un créateur de l'Univers. C'est pourquoi il continue en disant :

Qui donc le sait? qui donc Ta jamais proclamé Le point d'où jaillit la vaste création ? Les dieux vinrent plus tard qu'elle.

Qui donc peut savoir d'où elle vint? (i)

Ici le poëte déclare très-prudemment qu'il serait impertinent de poser la question du principe. Il se contente d'affirmer que nul ne peut savoir d'où est sortie la création, et que les dieux, ces hypothétiques auteurs de ce qui est créé, lui sont postérieurs.

Néanmoins, un esprit profond, un de ces esprits qui cherchent toujours le dernier pourquoi des choses, essaya, en méditant sur la lumière et sur son origine, de remonter jusqu'à une abstraction qui lui fût supérieure, jusqu'à un terme plus général, jusqu'à sa cause enfin, et il dit : « C'est de Brahma que s'est déployée la lumière brillante (2). »

Mais que nous veut le poëte avec cette parole? Qu'étaitce donc que ce Brahma, suivant l'auteur du chant? Dans le Sama-Véda, le mot Brahma est employé dans un sens neutre, il ne se rapporte en aucune façon à une personnalité, il n'est pas le dieu que les prêtres brahmanes ont imposé plus tard aux foules indiennes. Le Brahma du poëte représente seulement une abstraction pure qui relève simplement du domaine des idées; il est l'abstraction de ce qui est l'incréé, de ce qui n'a pas de limites, l'essence de l'Être et du Non Être qui se révèle par lui-même. Il représente l'idée de l'Immensité, de l'Éternité, en un mot, ce que certains philosophes hégéliens appellent Y lnfmi se révélant à nous par le Fini, Y Absolu qui se révèle à nous par les relativités qui sont en lui.

(1) Question du penseur.

(2) Sama-Véda, édit. Benfey. Leipzig, 1847.

Il suffît de jeter les yeux sur V Oupanic/tad-Kenecchitam pour se convaincre que Brahma n'est que la raison d'être de tout ce qui est créé, des modes des choses, de leurs formes et de leurs mouvements ; un rapport universel, une loi dont nous ne connaissons qu'une partie et à laquelle nous ne pouvons complètement remonter. — «Nul, dit le Sama- Vêda, ne l'ignore et nul non plus ne le connaît entièrement. » Puis, il ajoute : o 11 ne semble bien connu qu'à ceux qui l'ignorent, et ceux qui le connaissent le mieux sont ceux pour lesquels il se présente comme incompréhensible. »

Ce fut seulement après un laps de temps considérable, après que les brahmanes, restés longtemps immobiles, absorbés qu'ils étaient dans leurs pensées, se furent transformés en pontifes, que cette idée prit un corps. On la matérialisa et l'on composa avec elle un être indépendant de tout ce qui est et sous la dépendance duquel on plaça l'Univers. Alors Brahma parvint à la divinité, et, de neutre qu'il était, il se convertit en un être masculin ; la conception abstraite prenait pour ainsi dire un corps, elle se transformait en un Dieu immense, dont on reconnut dès lors l'intervention dans les phénomènes de la nature.

Néanmoins, l'idée de Brahma-Dieu ne surgit pas brusquement. La conception de sa divinité ne se développa que graduellement, et elle ne revêtit une forme et une personnalité qu'au commencement de la décadence; de sorte qu'ici, tout comme chez les races occidentales, la prédominance du divin sur le naturel a été le signal de la ruine. Grâce à l'effacement progressif du divin et à son remplacement par l'humain, ces dernières se relèvent peu à peu. Les races qui ont peuplé l'Inde se relèveront-elles également ?

On découvre dans cette première phase des Vèdas des indices qui permettent de croire à l'organisation d'institutions diverses et jusqu'à celle d'une monarchie, mais

rien n'indique l'existence de la théocratie, pas plus que l'esprit tyrannique de la caste. La caste est plutôt une organisation qui procède de la race. Les Brahmanes qui en vinrent bientôt à n'être plus qu'une féroce caste sacerdotale, s'abritant derrière les pratiques d'un culte inintelligible, constituaient plutôt, à cette époque, une pléiade de poètes philosophes. Quant aux autres castes, il semble qu'elles jouissaient, celles de la race aryenne tout au moins, d'une assez large liberté.

Quel souffle de dignité dans tous les chants relatifs à la mort !

L'arc du défunt est placé au-dessus du bûcher sur lequel monte la veuve qui-prend place à côté du cadavre. Un proche parent saisit l'arc, ajuste une flèche et se dispose à transpercer la veuve ; mais un frère du mort ou le plus vieux de ses serviteurs s'interpose et l'invite à descendre du bûcher en lui disant : « 0 femme, lève-toi, et retourne au monde de la vie; tu as partagé la couche du mort; descends, tu as suffisamment servi, comme épouse, à celui qui t'a choisie et qui t'a rendue mère. » Aussitôt le bûcher est allumé, et pendant qu'il flambe, l'assistance salue le défunt et prend congé de lui en lui souhaitant de revêtir une forme nouvelle, et de parcourir la même route que celle qu'ont suivie les éléments de ses ancêtres, en retournant à la Terre et à la Mer.

« 0 Terre, s'écrient les assistants, ô Terre, entr'ouvretoi , et montre-toi clémente envers ce dernier venu ! Accueille-le avec amour et bonté; enveloppe-le, Terre bienfaitrice, ainsi que la mère enveloppe son fils bienaimé dans les plis de son manteau ! »

La cérémonie terminée, le sacrificateur se tourne vers la foule et lui adresse ces paroles : « Profitez du temps, passez la vie dans les plaisirs. Le dieu qui vous est propice vous promet de longues années, »

Le lendemain, les amis du défunt se réunissent à une certaine distance de sa maison et se rangent en cercle

autour d'un brasier. Au milieu du silence de la nuit et en présence des étoiles, ils célèbrent les vertus de l'ami qui n'est plus et de tous les ancêtres dont ils ont gardé la mémoire. Puis, prenant la parole, le président exhorte les parents du défunt à la pureté, il les invite à s'écarter du chemin de la mort, il leur souhaite de longues années ainsi que la possession de nombreux troupeaux et de riches trésors. Les libations terminées, il se tourne du côté des veuves et leur dit « qu'elles ne sont pas véritablement veuves, puisqu'elles tiennent à honneur d'avoir appartenu à de si nobles maris. » — « Elles sont montées au bûcher, dit-il, d'un visage joyeux et sans répandre de larmes. » Il clôt la cérémonie en engageant les hommes à refouler toute idée de découragement et à marcher avec la résolution d'aller toujours en avant. « Le courant se précipite, s'écrie-t-il, et il va tous vous atteindre. Laissons là ceux qui revêtent le deuil ; quant à nous , retirons-nous et jouissons des douceurs de la vie (1) ! »

Quel noble exemple de dignité dans la mort ! 11 peut, après plus de quarante siècles, être encore une source d'enseignement pour les peuples modernes. Dans l'Inde comme plus tard en Occident, c'est la suprématie théocratique qui revêt la mort d'un caractère funèbre. Nous pouvons donc formuler le rapport suivant entre ces deux civilisations : dans l'Inde, l'époque des Védas est à l'époque des Brahmanes ce que l'Antiquité grecque est au moyen âge en Occident.

La caste des Brahmanes donna enfin un corps et une personnalité à Brahma ; et se persuadant ainsi qu'elle avait défini le dogme, elle en organisa le culte et la liturgie. Pour accomplir cette personnification et symboliser en même temps les transformations naturelles, on fit incarner plusieurs fois Brahma, qui de cette façon agissait comme une providence intermittente dans la création et dans la société humaine.

(1) Rig-Véda, liv. X, chants relatifs aux funérailles.

L'Hindou se montrait bienveillant envers ses semblables, envers les étrangers et même envers les animaux; il se résignait dans la servitude, supportait la fatigue, se soumettait en face des revers et de l'adversité ; il se plaisait dans la méditation, et, par-dessus tout, dans l'état contemplatif. Doué d'une exubérante imagination et coloriste par tempérament, son esprit avait une tendance invincible à prêter une forme et une couleur à tout ce qu'il concevait, ainsi qu'à attribuer le don de la pensée, de la volonté et même une conscience à tout ce qui possédait un corps. Derrière tout ce qui est créé il apercevait une entité égale à lui-même, et existant par elle-même encore que latente sous une forme étrange. Il associait intimement l'idée de l'action et du mouvement à celle d'esprit conscient, et il croyait que l'une ne pouvait exister sans l'autre.

En présence de la transformation continue des corps il crut à l'unité de leur origine : de toutes les entités qu'ils recelaient il s'éleva jusqu'à l'entité suprême, unique, universelle, et c'est ainsi qu'il fit de Brahma le dieu du Tout : en unifiant les corps, il unifiait aussi les esprits. Les entités qui animaient les différentes formes organiques, disparaissant dans la lutte pour l'existence, devaient logiquement rencontrer un refuge dans les formes naissantes. De là le dogme de la transmigration.

Dans le but de justifier les incarnations successives de Brahma, ou, ce qui revient au même, le renouvellement de la société et de la nature, on insinua au peuple qu'il avait dégénéré. Et cette déclaration se trouvait parfaitement affirmée par la loi des castes, par l'assujettissement de l'une d'entre elles — la plus nombreuse — par l'insuffisance des moyens capables de lutter contre l'action d'une nature aussi puissante. Tout, dans la vie de l'Hindou, lui était hostile, tout conspirait à son anéantissement : pour s'assurer l'existence il ne possédait qu'une industrie rudimentaire à peine susceptible d'élargir un peu le cercle de

son action. S'il n'était pas Brahmane^ il ne parvenait guère à voir un peu au-delà de ce que pouvait découvrir

son œil nu(l); il ne connaissait qu'un très-petit nombre d'événements en dehors de ceux dont il avait été le témoin ou dans lesquels il avait joué un rôle. On lui persuada qu'il était impossible d'aller en avant et il retourna en arrière. Comme il concevait le bien-être et la justice, comme il gardait dans l'esprit la tradition d'une époque plus heureuse et plus juste, il se figura avoir goûté au bonheur en d'autres temps, et il se considéra comme dégradé. Alors apparut un législateur qui formula cette croyance dans les termes suivants :

« Dans le premier Age — dit Manou — la Justice, sous forme d'un taureau, se tient ferme sur ses quatre jambes ; c'est le règne de la vérité; exempts de maladies, les hommes satisfont tous leurs désirs et vivent quatre cents ans. Dans les âges suivants la Justice perd successivement une jambe, les profits honnêtes diminuent graduellement du quart, et la vie humaine s'amoindrit d'autant; tout diminue jusqu'à la stature de l'homme. Et, à la fin du dernier âge qui est l'âge actuel, les hommes changés en pygmées n'ont plus la force d'arracher la plus faible plante sans le secours d'un instrument convenable. »

Comme conséquence d'une telle chute, l'homme fut déclaré infâme. L'industrie fut considérée comme l'effort qu'il devait faire en punition de sa dignité perdue pour triompher de la nature. Les infortunes furent regardées comme les résultats du péché, les maladies comme un signe des fautes individuelles, et l'on abandonna les malades sur les bords des marais fétides et pestilentiels, où ils étaient exposés à la voracité des insectes.

(1) L'astronomie, l'algèbre, le calcul au moyen du système décimal, la rédaction et la lecture des livres, en un mot toute la science de l'époque, était monopolisée par les Brahmanes, de sorte que les autres castes croupissaient dans la plus profonde ignorance

INDE. Ift

L'inflexible logique rendit l'expiation nécessaire ; et cette tendance des esprits s'introduisit jusqu'au sein de la famille. Les enfants durent, par l'expiation, réparer les' fautes de leurs pères et de leurs aïeux. Et ceux qui vivaient seuls, sans mémoire de leurs ancêtres, se livrèrent à La mortification pour expier les pochés des autres.

De là tout un système de tortures, de quiétisme, de macérations et de pénitences. En même temps, une étrange philosophie venait dire à l'Hindou : « La création n'est qu'une illusion produite par la confusion, par l'obscurité qui règne dans les noms et dans les formes et

cette confusion même provient de l'ignorance. La création

elle-même n'a pas plus de réalité Cette ignorance,

ajoutait-on, assure la possession de Dieu (1). »

Pénétré de cette désolante théorie et soumis aux ('braillements uniformes de la nature de son pays, l'Hindou souhaita le repos; il considéra la tranquillité comme sainte, l'inaction comme divine, et l'extase comme le comble des jouissances possibles. Il adopta pour maxime : Mieux vaut être assis que debout, couché qu'assis, et mort que couché. Gomment donc s'étonner que l'Hindou désirât rentrer dans le Grand Tout, afin d'en finir avec une lutte laborieuse dans laquelle il prévoyait ne devoir jamais remporter l'avantage? Puisqu'il ne trouvait sur la Terre d'autres réalités que le malheur, le Néant, cette négation suprême devait s'imposer à lui comme l'idéal de ses aspira lions. Il en fut ainsi, et il consacra le Néant dans le Nirvana. Ayant observé que tout, dans la Nature, renaît après avoir été détruit, il imagina que sa personne devait renaître également après la mort, bien que peut-être sous une forme distincte. La vie elle-même lui parut être la continuation d'une existence antérieure, et, comme la vie n'est qu'une longue série de douleurs, il la regarda comme l'expiation de fautes commises dans une autre existence.

(1) Philosophie vedenta.

Tout dans la Nature devint pour lui semblable à lui-même; Dans Le corps des animaux il vit des âmes privées, en guise de châtiment, de la faculté d'exprimer par La parole leurs intimes douleurs, et qui, pour manifester un sentiment, étaient obligées d'aboyer, de hurler, de siffler ou de braire, suivant L'organisation qui les emprisonnait. Il vit aussi desàines, mais des âmes muettes, enfermées dans le tissu des végétaux. L'arôme répandu dans L'air, c'était l'expansion de l'esprit captif dans le végétal. Les tleurs, c'étaient les idées colorées de ces âmes jaillissant en dehors du corps par les bourgeons de ses branches.

Gomme l'Hindou était compatissant, il s'abstint de viande par piété, afin de ne pas tuer un animal possédant une àme semblable à la sienne, et pour ne pas mettre obstacle à l'expiation de l'âme de l'un de ses semblables, lequel pouvait bien être son frère, son parent ou son ami. 11 marchait le moins possible pour ne point détruire les êtres nombreux qui fourmillent dans la poussière, et il allait souvent jusqu'à retenir son souffle lorsqu'il pensait aux animalcules invisibles qui pullulent dans l'atmosphère.

Puis il se garda d'émonder les plantes ou de s'ouvrir un chemin à travers la forêt pour ne pas troubler les êtres qui, sous des formes ligneuses, expiaient paisiblement leurs péchés. Chez une race aimable et douce, qui vivait en communication intime et constante avec la nature, le principe de la chute et de l'expiation devait fatalement s'affirmer avec ces tendances.

La mort, dans l'Inde, détruisait l'œuvre de la vie d'une manière périodique et symétrique à la fois ; après la saison de la génération venait celle de l'anéantissement; après l'époque des pluies, celle de la sécheresse ; le végétal robuste aujourd'hui, grâce aux pluies delà dernière saison, était flétri le lendemain et brûlé par les rayons d'un soleil torride. Et tous ces phénomènes de la nature se produisaient dans ces contrées d'une façon splendide. Même

prodigalité dans la vie que dans la mort ; la nature procédait par grandes masses. Apres un soleil éblouissant, caniculaire, torréfiant, (fui racornit là végétation, qui raréfie ' l'atmosphère, asphyxie les bêtes et dessèche les plantes, voici lu saison des pluies, saison de formidables désastres, si nécessaire du reste dans ces contrées pour que surgisse la vie nouvelle. Alors apparaissent au loin, sur l'horizon des mers, de petites nuées qui grandissent, qui se gonflent, se convertissent en énormes nuages, prennent des formes étranges, roulent les unes sur les autres, se confondent, s'assombrissent, et qui, après avoir envahi tout l'espace visible de leurs teintes sinistres et plombées, crèvent soudain et se résolvent en eau qui s'échappe à torrents. L'ouragan est déchaîné, le tonnerre gronde, l'éclair brille, la foudre jaillit, terrasse les arbres séculaires, entr'ouvre les rochers, et met en fuite, épouvantées, les bêtes sauvages qui s'élancent en tumulte hors des bois pour rencontrer le plus souvent la mort, entraînées qu'elles sont par les eaux qui envahissent la plaine.

Le cuite de Brahma constitué et le dogme une fois fixé, les prêtres se mirent à formuler celui de Siva en se basant sur ces alternatives de la nature. Brahma était un principe bon, créateur, prévoyant. Après sa personnification, un nouvel être divin devait être appelé à constituer son antithèse, et Siva apparut.

Mais entre Brahma et Siva il fallait un principe intermédiaire, un lien, un trait d'union, et alors fut créé Vichnou, dieu ambigu, sorte de régulateur des deux autres. A mesure que la caste sacerdotale devient plus puissante, à mesure que s'accentue l'absolutisme théocratique, le culte passe de Brahma à Vichnou, puis de Vichnou à Siva, pour se transformer en une sorte d'hommage criminel, dont l'assassinat sacré et le saint suicide forment la base en association avec les béatifiques tortures. Et cette succession d'entités divines ne s'accomplit pas

id PARTIE HISTORIQUE.

d'une manière isolée et subite; chacune d'elles est précédée et suivie par des séries de divinités intermédiaires, tantôt leurs auxiliaires et tantôl leurs dérivées, constituant de véritables élusses, des genres et des espèces de mythes sacrés. En effet, pour formuler la pensée conformément à la méthode mystique et personnifieatrice que lui ont inculquée les Brahmanes, le peuple hindou, à demi absorbé dans la contemplation permanente de la nature, est fatalement amené à prêter à toutes les forces naturelles, à toutes les causes déterminantes des phénomènes, drs formes animales aussi bien qu'humaines. Et, en même temps qu'il» attribue un esprit, c'est-à-dire une force consciente à tous les corps, il donne an corps à toutes les torées, car toutes pour lui sont douées de personnalité.

C'est ainsi qu'il crée t\(xs dieux, des demi-dieux, des saints, des esprits bienfaisants ou méchants, sous forme d'hippopotames, d'éléphants, de rhinocéros, de crocodiles, de lions, d'aigles, de tortues, de caïmans, de poissons, do polypes; il prête aux uns les membres des autres; il multiplie leurs têtes, leurs liras, leurs jambes: ils les pare de fleurs, de fruits, de l'eu, de miroirs, de couteaux, de mitres, de crânes, de vêtements éblouissants; il les colore en jaune, eu vert, en bleu, en rouge nu en noir; il les dore, les argenté, les enduit d'argile, de bitume ou de saut-', selon l'expression d'amour ou de haine, de joie ou de terreur, de vie ou de mort qu'il entend leur donner.

Habitué aux splendeurs de ta végétation qui l'entoure, à l;i grande élévation de ses montagnes, il donne à ses dieux de colossales proportions et les reproduit avec une prodigieuse prodigalité. Son énorme fécondité à engendrer des mythes n'a de comparable que sa puissance prolifique. Cette fécondité devient telle qu'il voit des dieux dans les rivières, les montagnes, la nier, les arbres, tes plantes, les récoltes, les industries, les animaux, la génération, la putréfaction, les gémissements, le langage, la

musique, les étoiles ; il en voit même dans les plus repoussantes épidémies (1).

L'ancienne philosophie si vigoureuse des Aryâs avait disparu; le caractère de l'Hindou s'était énervé. Ses antiques hymnes védiques se convertirent en prières à l'adresse des monstrueuses divinités de ce chaos théogonique ; l'idiome lui-même se modifia: le sanscrit se transforma en pâli. Ainsi, la prédominance de la caste sacerdotale alla de pair avec la dégradation de la race. L'apogée de la puissance brahmanique est aussi le moment de la plus profonde infortune de ce peuple. Désireux de s'assurer si, en changeant de corps, il no conquerrait pas la félicité sous une forme nouvelle, il se prit alors à croire à la transmigration des âmes. Ce fut à cette époque que se répandit communément le désir de la mort, et que le suicide vint marquer le terme le plus ordinaire de la vie. On vit alors, errant à travers les forêts épaisses de l'Inde, une multitude d'ascètes , des sceptiques de la vie, qui s'administraient la mort à petites doses par la faim et les tortures.

Après la déclaration d'absolue [sainteté du Dieu Tout, l'homme était marqué pour être le criminel nécessaire. La dignité ne pouvant résider que dans le Tout, la partie ne la pouvait évidemment contenir. Ge terrible dogme résumait en un dieu universel la somme totale de dignité dont chaque individu eût pu revendiquer une part, de façon que la Justice étant ainsi absorbée en un mythe infini, la criminalité, triste résidu, restait seule en partage au fidèle. De là vint que l'expiation — dont les lois de Manou avaient déjà proclamé la nécessité — fut considérée comme juste et nécessaire, et que la résignation et l'humilité devinrent les vertus par excellence. La caste sacerdotale, la seule qui communiquât avec Dieu, puisque dans son esprit elle possédait l'Absolu, la caste sacerdotale

(1) De nos jours les Brahmanes ont encore créé Ola-Bibi, la déesse •la eholéra-morbùs.

finit par se déclarer infaillible et sainte. Toutes ces idées s'enracinèrent si vigoureusement dans les esprits, que les théories humanitaires du grand Bouddha lurent à peu près impuissantes à les combattre. A peine le bouddhisme paraissait-il que déjà le mysticisme le défigurait. Incapables de le contredire, les Brahmanes se l'approprièrent, et l'offrirent au peuple tout falsifié, ainsi qu'ils en avaient précédemment agi avec les écrits védiques. A sa mort. Bouddha alla présider les monstreuses divinités qu'il avait combattues sa vie durant. Facile fut la corruption ; si les théories bouddhistes, en effet, étaient empreintes d'humanité, elles ne contenaient pas de conception scientifique exacte et se mouvaient languissamment dans un cercle de sentimentalisme passif qui les exposait à la sophistication et les rendait peu propres à la lutte.

A partir de cette époque, dès qu'il se sentit souffrant, l'Hindou appela le prêtre. Le mal, ainsi que nous l'avons dit, étant considéré comme un châtiment divin qui s'abattait sur l'Homme, il était logique que sa guérison relevât d'un médiateur.

Dès que l'Hindou mourait, s'il avait été guerrier, il était brûlé sur un bûcher avec ses armes, son mobilier et tous les êtres qui avaient été sous sa dépendance; sa femme elle-même ne faisait pas exception à cette terrible loi qui lui enjoignait de périr au milieu des flammes qui consumaient le défunt. S'il mourait dans le voisinage du Gange, le prêtre lui bouchait les oreilles et la bouche avec le limon du" fleuve sacré ; puis on l'exposait sur le rivage, afin qu'à la marée prochaine le flot l'emportât et recueillît son à me pour l'incarner de nouveau sur la terre. Ceux des parents qui avaient aimé le mort pendant sa vie se suicidaient pour la plupart. Dans l'Inde intérieure, les prêtres enfonçaient dans le sol de grandes jarres d'argile dans lesquelles ils enfermaient le cadavre et qu'ils recouvraient ensuite d'un couvercle.

Dans le brahmanisme l'immortalité positive de l'Hindou est presque nulle, parce que nulle aussi a été son existence.

La mémoire du mort ne survit pas chez les vivants ; ses actes, ses idées ne se perpétuent pas parmi eux. Ce sont plutôt les vivants qui suivent par la pensée le défunt dans ses transmigrations. Ceux qui ne se suicident pas travaillent toute leur vie pour procurer un soulagement à leurs aïeux dans leurs vovages successifs d'outre-tombe. Car, ainsi que nous l'avons dit, les fils, dans l'Inde, comme dans la société catholique de l'Occident, doivent expier les fautes des pères. Au reste, l'immortalité positive de l'Hindou, dans cette période, ne franchit pas les étroites limites de la famille, laquelle transmet d'une manière vague le souvenir des morts aux descendants. Quelle différence avec les pratiques des Aryâs !

Dans l'Inde, ainsi que dans les civilisations convergentes et sérielles qui ont formé la civilisation occidentale moderne, le transcendantalisme a produit des effets identiques : l'indignité de l'Homme, la servitude volontaire, le suicide lent, l'oisiveté. L'Immortalité de l'âme a amené la Mort de l'Homme et l'anéantissement de son immortalité parmi ceux de son espèce! Seulement, ce qui dans l'Inde est endémique, car aujourd'hui encore ses malheureux enfants gémissent soumis à de barbares superstitions, ne fut dans le monde occidental qu'une épidémie qui commença à disparaître dès la Renaissance. Il appartient aux temps modernes d'en expulser de l'atmosphère sociale jusqu'aux derniers miasmes.

CIVILISATIONS COMLKi. ENTES ET SÉRIELLES.

Dans les hautes plaines de la Bactriane, à une époque si lointaine qu'elle se perd dans la nuit de l'origine des civilisations, nous trouvons le peuple de l'Iran, peuple aryen, frère des Aryâs de l'Inde et dos Aryàs qui peuplèrent l'Europe, de ceux que l'on connaît sous le nom d'Indo-Germains ou Indo-Européens.

Les fds de l'Iran forment une société libre et forte qui, bien qu'ignorant les raffinements des grandes civilisations, vit avec indépendance sous l'égide de principes purement humanitaires. Ainsi que les Hindous, les Iraniens se maintiennenl sans dégénérescence jusqu'à l'heure de la prédominance de l'élément théocratique. Il fallut les mages pour les corrompre. Point de castes dans leur organisation ; l'égalité est le fondement de leurs sociétés ; chez eux règne la dignité, mais non pas l'orgueil. Ils n'ont ni pontifes, ni temples, ni cérémonies, ni idoles; ils ne reconnaisse^ d'autre autorité que celle du père de famille, et se distinguent par une vigueur et un bon sens qui président à tous leurs actes. Us acceptent chacun pour ce qu'il vaut. Il n'est pas jusqu'à l'animal qui, dans l'échelle des êtres, ne soit soigné et choyé suivant sou mérite. Le Feu est leur ami; c'est lui qui leur procure la chaleur pendant les froides nuits; c'est le Soleil et le Feu qui fondent les neiges de leurs hivers. La Terre est leur mère commune, le- animaux sont leurs frères, ('-'est pour-

PERSK. 27

quoi ils estiment que le Feu adroit au bois, comme l'animal à l'affection et la Terre à la semence. Délaissée, la Terre reste stérile et engendre la peste; négligés, les animaux deviennent féroces ; sans aliment, le Feu s'éteint. Et alors l'Homme périt attaqué par les bêtes, torturé pur la faim et glacé parle froid. Dès qu'on la cultive, au contraire, la Terre abonde en productions. Avec quelle générosité ne livre-t-elle pas des fruits savoureux, de l'eau pure, de riches métaux et des pierres précieuses au travailleur qui la laboure, qui la mine ou qui la creuse ! Et, lorsque, réchauffé à la flamme du foyer domestique, l'homme se rend à son travail à la lueur de l'aube, ou quand il en revient aux splendeurs rougeâtres du soleil couchant, les animaux le saluent : les oiseaux de leurs chants, l'aigle altier de ses'eris; les uns lui enseignent l'amour, les autres la bravoure et la dignité ; le chien le suit avec soumission, tandis <pie d'un pas tranquille le boeuf lire son char et (pie le cheval hennit d'allégresse sous le poids d'un aussi noble fardeau. Tous ces êtres, ses coopérateurs, ses amis plutôt que ses esclaves, l'accompagnent joyeux, parce qu'ils savent que l'homme travaille non-seulement pour lui, mais encore pour eux.

La même pensée se retrouve au fond de toutes les lois de l'Iranien : « Qui confie de lionnes semences à la Terre, dit Zoroastre, est bien plus grand que celui qui fait dix mille sacrifices. »

Tout est mâle chez le Perse, la conscience, la pensée, le bras et le langage, jusqu'à son écriture ; fidèle reflet (h; ses facultés intérieures, elle apparaît pleine de yiguéur : c'est sur le granit qu'il fixe sa parole. Pour lui la lumière et la parole sont deux choses tout à fait égales. Tout parle : montagnes, prés, rivières, mers, végétaux, animaux, tout a un langage sur la Terre. Et, dans le ciel aussi, les astres prononcent un éternel discours de lumière qui donne la sagesse a qui sait le comprendre. Le mal subjectif, le péché, consiste seulement à laisser faiblir son courage, a

s'abandonner soi-même, à perdre la dignité et l'espérance : l'âme ne saurait être abandonnée ; comme la Terre elle exige une culture, elle a droit à tous les soins(l).

La Muet n'est ni le châtiment d'une faute, ni un voyage aux pays ultramondains, ni même une transmigration vers d'autres êtres : elle est tout simplement la mesure de la vie, un mal positif, une défection de nos forces, une déroute dans la lutte de l'Homme contre la totalité, et pour tout dire, la limite. C'est pourquoi le Perse la désigne sous le nom de « cruelle victoire d'Ahrimane ». Or Ahrimane, c'est le néant. Mais si celui-ci triomphe en détail, la nature, dans son ensemble, triomphe de lui. Elle donne deux existences pour une que lui arrache le principe meurtrier.

La mort est donc une éducation pour les vivants. La désolante maxime du mysticisme : « Puisqu'il faut mourir, autant aujourd'hui que demain, » fut inconnue des Perses; au contraire, << luttons avec énergie — s'écriaientils, — luttons, afin de mourir le plus tardivement possible, puisque mourir tard c'est vivre plus longtemps, et vivre plus longtemps c'est avoir plus de jours à consacrer à la production sur la Terre. »

La paresse, le sommeil et l'hiver sont, comme la mort, des inventions d'Ahrimane. Ormuzd, le principe du bien, n'est pas le dieu (Dews) (2). Le dieu, c'est Ahriman ou An- •grômainyous, le démon, la négation. Ormuzd ou Ahuoramazdà n'est pas non plus un être personnel; il est la lumière pure, la lumière qui produit Faction, l'organisation, le travail ; il est le concept général du mouvement. C'est de lui qu'émane l'âme, et c'est ainsi que l'âme qui est une force, en soi, s'augmente et se fortifie par la culture intellectuelle, par le mouvement continu qui lui est imprimé et qui exige une alimentation qui répare incessam-

(1) Voir le deuxième volume du Zend-Avesta. Tout y est empreint de cet esprit.

(2) Bunsen, Dieu dans l'histoire* — Conscience de Dieu chez les h<u-- Iriens de Zoroaslre. p. 112.

ment les forces perdues. « Celui qui ne mange pas, dit Zoroastre, n'aura pas les forces suffisantes pour effectuer de bonnes œuvres. La faim entrave la formation de travailleurs vaillants et d'enfants robustes. Le monde tel qu'il est exige l'alimentation pour vivre (l). »

A la mort de l'Homme, l'àme retourne à la lumière et à l'action ; à la lumière, en se dirigeant vers le Soleil ; à l'action, en allant avec la chair faire partie du corps des oiseaux. L'àme n'est pas encore une entité distincte de la matière, ainsi qu'elle le sera plus tard chez les Hébreux ; elle coexiste avec elle et en dépend. Aussi le Perse meurt-il en demandant de la lumière, et sous aucun prétexte nul ne peut la lui refuser. Le mort n'est pas inhumé. Pourquoi cacherait-on, pourquoi claquemurerait-on le cadavre? Pourquoi refuserait-on au soleil ce qui émane de lui? N'est-ce pas en effet la lumière qui produit la décomposition du cadavre afin de restituer au soleil la force que celui-ci lui a prêtée ?

Le mort, étendu sur une table de jaspe, la face tournée vers l'Orient, est donc 'placé sur une haute colonne pour le préserver des outrages des animaux terrestres. Le chien, son compagnon fidèle, couché au pied de la colonne, pleure avec de funèbres hurlements la mort de son maître ; les parents ainsi que les amis attendent à une certaine distance que le soleil vaporise ses formes et que les oiseaux du ciel prennent des forces nouvelles en s'incorporant ses restes. C'est la lumière qui l'a fait vivre, puisque c'est elle qui a fait croître les végétaux qui l'ont nourri ; c'est donc à elle qu'il appartient de le consumer. Ce sont les oiseaux qui durant le jour furent ses amis ; les oiseaux qui lui annonçaient le lever du Soleil et son coucher, qui délivraient son champ des herbes parasites et des insectes, qui lui prédisaient la tempête, qui l'égayaient de leurs chants joyeux ou lui apportaient des nouvelles des pays

(1) VendidadSadé, frag. 3,§H2-H5.

lointains ; c'esl donc aux oiseaux qu'appartienl aussi sa dépouille mortelle. Aux oiseaux comme au soleil, car les oiseaux ne sonl que des fractions ailées de la force solaire. En conséquence, les parents veillenl deux ou trois jours afin de contempler cette absorption du corps par le Soleil. Réfléchis sur la surface polie du marbre, ses rayons puissants dessèchent vite le cadavre. Alors accourent les oiseaux, ils se perchent sur la plate-forme, ils voltigent et tournoient au-dessus du mort, ils assistent ainsi à son dessèchement; puis ils se précipitent sur lui, tels qu'une noire spirale, et s'en assimilent les restes. Et, au matin, quand, dans leur vol rapide et les ailes dorées par les rayons du soleil levant, les oiseaux remontant vers le ciel disparaissent à l'Orient, ceux qui ont contemplé ce spectacle s'écrient avec enthousiasme : « Tout est déjà lumière! l'âme s'est envolée ! »

Durant les trois jours que les parents et les amis se tiennent auprès de la colonne funéraire, l'âme humaine est encore aux alentours du corps, gardée par les esprits bienfaisants, c'est-à-dire par les oiseaux. Mais après la troisième nuit, ces derniers l'emportent au sommet du mont d'Albordj , d'où elle s'élance vers le trône de la lumière, conduite par la fille d'Ahouramazda, un autre moi, une âme universelle immuable, qui d'un coup d'aile traverse les mondes, une âme absolument libre, une sorte d'ange qui ne ressemble en rien à l'ange judaïque, cet intermédiaire de la divine grâce qu'on espère émouvoir, parce que son indulgence peut nous dispenser d'être juste. Cet ange qui s'unit avec l'âme est la foi que chacun respecte, la justice du for intérieur; il est le reflet de nos œuvres propres.

Malgré ce culte pour la lumière et pour la force, ce n'était pas d'une façon absolue et comme à une loi de Dieu, ainsi que chez les autres peuples de l'Asie, que le Perse se soumettait à elle, car cette notion lui était étrangère. Bien au contraire, ses idées nous apparaissent

comme l'antithèse de la résignation à la fatalité. Il aimait la lumière en tant qu'elle est la source de la vie, c'est pour cela que, disait-il, « mieux vaut mourir que perdre , la lumière, car vivre sans lumière, c'est être mort et le sentir. » Mais lorsque la force s'offrait à lui comme un obstacle, il entrait en lutte avec elle, non pour la détruire, mais pour la dompter et s'en servir. Il encourageait l'homme au travail en lui prédisant le triomphe final de ses efforts, le triomphe de la lumière sur les ténèbres, celui de l'action sur la Mort, parce que toujours le mouvement et l'action triomphent de la Mort et des obstacles.

Peut-on imaginer doctrine plus sage, plus poétique, plus édifiante que celle-là? Bien qu'elle soit en germe et voilée par le symbole, nous voyons dans cette doctrine la raison d'être de l'industrie , la tendance qui pousse l'homme à se soustraire aux oppressions et aux fatalités, la théorie de la Révolution en un mot, qui vingt-quatre siècles plus tard s'accomplit parmi nous et s'affirme dans nos codes.

L'homme primitif était asservi par les éléments. En Egypte, grâce à ses efforts, il acquiert des moyens d'existence et de combat. La structure géologique du pays, sa configuration géographique, son climat et sa végétation sont autant d'auxiliaires pour son triomphe. Dés l'aurore de la civilisation, l'Egyptien conquiert déjà une position assez solide pour résister aux formidables attaques des éléments naturels. Il ne lui est pas encore permis d'avancer, mais il s'établit assez solidement sur le sol pour ne plus craindre d'être renversé. Il n'en demandait pas davantage ; il se trouva donc satisfait de ce qu'il avait obtenu. Se conserver, se préserver, ce fut là tout l'objet de ses efforts.

Il aperçut la vie dans tous les corps organisés, animaux ou végétaux; il les estima tous dignes de sa protection, et il porta une attention toute particulière à les préserver de l'action destructrice des éléments ainsi qu'il faisait pour sa personne propre.

Poussant à l'extrême le sentiment de la conservation, l'Egyptien invente une architecture qui se traduit par grandes masses ; c'est sur d'énormes pilastres qu'il assied solidement ses temples, sur de puissants piédestaux qu'il dresse ses statues gigantesques ; il élève des pyramides de proportions colossales dont la largeur de la base constitue la meilleure garantie de solidité ; il édifie partout, en un mot, un rempart de pierre capable de le protéger

contre les rudes assauts des agents extérieurs de cette formidable nature. Il ne parvient pas à dominer les éléments, mais il s'en préserve, et ces résultats lui suffisent. Il se soumet à la loi de l'inertie et continue de préserver son corps au-delà même de la tombe. Il creuse le sol de ses villes, et au-dessous de chaque cité des vivants il bâtit une seconde cité pour les morts (1). Les vivants travaillent avec tant d'ardeur pour la conservation des cadavres, que l'on semble pouvoir résumer d'un mot la civilisation de l'Egypte : c'est la civilisation de la Mort.

Pour juger avec fruit les idées de cette civilisation sur la Mort et sur l'Immortalité de l'homme, pour se rendre un compte bien exact du genre d'honneurs qu'elle rend à la première et des moyens qu'elle juge capables de lui faire obtenir la seconde, il convient de remonter à l'époque de l'ancien empire thébain, sous la douzième dynastie (2). Voyons donc ce que sont ces villes mortuaires, à cette époque qui marque l'apogée de la civilisation et de la culture de l'Egypte.

Au centre de la Nécropole est situé le laboratoire sacré. C'est là que l'on administre au mort les préparations qui le prémuniront contre l'action dissolvante des éléments. Dans cet édifice immense, composé d'une longue série de salles uniformes, les embaumeurs travaillent en silence sous le contrôle des prêtres d'Osiris. Les cadavres roidis sont étendus sur des tables de jaspe vert ; des anatomistes, armés de longs crochets et de scalpels bien affilés opèrent l'extraction du cerveau par les fosses nasales et celle des intestins par le flanc gauche. Ailleurs, dans une autre salle, des chimistes fondent des bitumes dans de grandes chaudières de cuivre, dissolvent des résines dans des essences volatiles, pendant que d'autres encore coupent de longues lanières de toile vernissée pour enrouler

(i) Voir, pour étudier les hypogées de celte période, tes Antiquités et les Fouilles d'Egypte, par E. Renan. Paris, 1865.

(2) Voir Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient.

les cadavres après leur embaumement. Plus loin, des sculpteurs sont occupés à modeler des coffres de carton (1) sur la forme des momies qui bientôt vont y être enfermées; une fois sèches, ces bières passent entre les mains des peintres, qui dessinent sur leur couvercle les traits du cadavre auquel elles sont destinées. Dans une salle suivante on soude des étuis en cuivre; dans une autre encore on creuse des sarcophages dans le granit rose et le basalte noir; dans une pièce plus retirée on écrit le livre des morts sur des feuilles de papyrus qui suivront ceux-ci dans leurs cercueils. Les uns couvrent les cadavres de bandelettes, les autres les vernissent. Ici, on leur met des perruques et des barbes postiches; là, on les emprisonne clans leurs gaines avec une poignée de blé (2) ; plus loin est l'endroit où on les dépose en attendant leur tour d'entrée dans la nécropole. 11 n'est personne, en un mot, sous ce toit sacré, qui ne coopère à la confection du funèbre emballage ; et cependant chacun y demeure silencieux. On n'y entend d'autres bruits que le sifflement produit par l'ébullition de la chaudière, que le cri étouffé de la lime qui polit le cuivre ou que les monotones coups de marteau qui tombent en cadence sur le ciseau qui creuse le basalte.

L'Egyptien est embaumé conformément à la classe à laquelle il appartient. Bandelettes, vernis, ornements, sarcophages, tout ce qui est destiné à son cadavre dépend du rang qu'il a occupé pendant la vie (3). Pénétrez dans la dernière pièce du laboratoire sacré, là où sont déposées les momies, et vous vous convaincrez qu'elles appartiennent à des classes si différentes, que l'impu-

(1) Le carton égyptien consistait en une pâte composée de coton, d"une espèce de colle forte et d'un peu de plâtre.

(2) Le blé était considéré, chez les Egyptiens, comme le symbole de la résurrection, parce que, enfoui dans la terre, il renaît à la vie.

(3) Diodore de Sicile, neoî twv vc[m(uuv xm tvîsî toù; TêTiXeuTwoTa; nap' Aîvjt; rici; ysvcj/ivwv.

EGYPTE. 3b

trescibilité est le seul caractère qui leur soit commun. Celle-ci, par exemple, qui est liée avec des bandelettes de pourpre, qui exhale de pénétrants parfums, qui a des yeux en émail, les ongles et les dents dorés, qui étale une perruque symétriquement bouclée, celle-ci est la momie d'un Pharaon : elle sera enfermée dans cinq (Huis et. comme si ces précautions ne suffisaient pas à protéger le cadavre royal, là-bas, au milieu du désert, un monument colossal, tout récemment construit, l'attend encore pour le garder dans ses entrailles de pierre. Voyez-vous ces momies d'un aspect si terrible, montrant des masques de bête fauve, et toutes vêtues d'étoffes rayées aux couleurs éclatantes? Ce sont les momies des prêtres; elles seront enfermées dans des coffres décorés d'hiéroglyphes qui expriment les prières adressées aux divinités auxquelles ces prêtres se sont consacrés pendant leur vie. Ces autres momies emmaillottées de larges bandelettes orange, qui observent une attitude aussi chaste que symétrique, ce sont des momies de femmes. Celles qui ont les ongles et les lèvres dorés, qui sont parées de riches bijoux, sont des momies de grandes dames ; même après la mort, ces dames conservent leurs parures. Cette multitude de momies entourées de pauvres bandelettes de grosse toile, et simplement protégées par une grossière caisse en carton peint, ce sont des corps qui ont appartenu à de misérables esclaves ; un bain du Styx lustral a suffi à préserver leurs chairs. Quelles sont donc ces momies difformes logées dans des caisses en bois do palmier aux contours irréguliers? Pourquoi exhalent-elles ainsi l'odeur de l'empyreume? Et pourquoi leur a-t-on appliqué diverses couches de sels ? Ces corps-là ont été affreusement défigurés par l'éléphantiasis ou rongés par la lèpre, et la chimie sacrée retient maintenant dans la mort la corruption dont jadis elle fut impuissante à les délivrer pendant la vie.

Mais il n'y a pas que des momies humaines dans ce

dépôt. Il y a encore le bœuf Apis, dont le corps est dort'1 (1), l'éléphant empaillé avec ses défenses d'argent, l'hippopotame à la dent d'émail, le caïman et le crocodile parés d'éblouissants colliers et de pendants en filigrane. Voyez là, momifiés aussi, le cheval, le singe, l'ibis, le chien, le chat, le scorpion, le scarabée (2) et, comme s'il ne suffisait pas des animaux, la nymphéa et le nénuphar, le lotus et la palme, le cactus et l'épi, et une infinité de plantes, depuis le champignon jusqu'au fruit du dicotylédone le plus parfait.

On pourrait dire de l'Egyptien qu'il prétendait que toute forme organique naissant dans son-pays ne rentrât plus dans le soin do la Nature. Qu'elle cessât de vivre, de se mouvoir, que lui importait, pourvu qu'elle ne disparût pas? Lorsque l'Egyptien voulait immortaliser un organisme, la matière emprisonnée dans son enveloppe était condamnée à y séjourner éternellement. Et pour qu'elle ne se détruisit pas dans le sein de l'atmosphère, pour qu'elle ne subit pas l'oxydation de l'air, l'art sacré l'entourait d'une muraille de résine et de bitume, d'une mer d'essences et d'huiles empyreumatiques. C'est pourquoi les archéologues modernes ont découvert sous le sol de l'Egypte tant de siècles résinifiés, emmagasinés dans les hypogées par les embaumeurs et les prêtres.

La chimie rationnelle de l'homme naquit en Egypte, afin de préserver les corps des effets de la brutale chimie de la nature, et, sous son influence, les cités se convertirent par en haut en d'immenses pharmacies, par en bas, en d'énormes mausolées (3).

Descendons dans la nécropole où l'Egyptien conserve ses aïeux, comme s'ils étaient ses racines. Toute la vaste plaine à travers laquelle serpente le Nil est creusée de part

(1) Pour tout ce qui se rapporte au bœuf Apis, voir Arthur Rhoné : l'Egypte à petites journées.

(i) Dioilore de Sicile, t. I, rUps rû>v à^'.îpwu.sWj Çwcov Traj' Aiyj:rna;, (3) Voir Plutarque, Isis ei Osiris, et Bunsen, Mgyplcn»

en part. Creusées aussi, les montagnes, qui courent à l'ouest du fleuve, sont criblées intérieurement d'innombrables trous bouchés par autant de cadavres.

Voyez-vous ces colossales pyramides tronquées? Ce sont des tombes de rois ; pour les construire, les pharaons ont fait remuer la terre et tailler le roc dés leur avènement au trône; les premiers personnages de leurs cours ont parcouru tout le royaume à la recherche de l'albâtre, du granit rose et du basalte bleu qui les décorent. Voyezvous cette colline dont la silhouette présente une ligne horizontale légèrement accidentée? Des galeries sans fin, dans lesquelles donnent accès des milliers d'ouvertures, les trouent dans tous les sens (1). C'est là que sont logées les momies de cent générations de prêtres. Parcourez d'un bout à l'autre ces longues galeries ; observez, à mesure qu'elle se déroulera devant vos yeux, cette interminable litanie d'hiéroglyphes, ces hommes à tète d'animal, ces animaux à tète d'homme, ces dieux bizarres naviguant à la suite d'Hor, qui debout dans la cabine de sa barque sacrée « la bonne barque des millions d'années » enveloppée dans les replis du serpent Mehen, emblème de son cours, glisse lentement sur le courant éternel des « eaux célestes » ; c'est l'idée de la résurrection qui a présidé à l'exécution de ces étranges personnages semblables aux visions d'un cauchemar.

Sortez ensuite de ces galeries et portez vos pas vers la cité la plus voisine, Thèbes par exemple, Memphis ou Abidos ; avant d'y pénétrer, vous rencontrerez de vastes jardins plantés de monocotylédones symétriques qui semblent des ébauches de végétaux plus parfaits. Au-dessous de ces jardins s'ouvrent de spacieux hypogées dans l'intérieur desquels reposent les momies de l'armée (2). Chefs et soldats, tous ont leur sarcophage encastré dans le mur. La richesse du sépulcre et les ornements de

(1) Diodore de Sicile, I, 6i.

(2) Plutarque, Isis cl Osiris, et Wilkinson.

la momie indiquent le grade du guerrier. Le combat, la déroute ou la victoire, tous les accidents de la guerre, toutes les péripéties de la vie du soldat, apparaissent sur les pans de la muraille ; les combattants , vainqueurs ou vaincus, y sont peints dans des attitudes naïves et avec des couleurs aussi simples qu'éclatantes. Que si, abandonnant ces funèbres séjours pour pénétrer dans la cité des vivants, vous demandez au premier venu où reposent ses ancêtres : « Je l'ignore, » vous dira-t-il. Afin qu'aucune main sacrilège ne pût les profaner, le prêtre ne divulguait à personne le secret de la place où il déposait les morts. Il se servait pour s'y reconnaître d'un plan géométrique qui était comme le fil conducteur de ce grand labyrinthe sépulcral ; l'ensevelisseur, consacré à Isis, pouvait seul le consulter. L'ouvrier qui perçait le granit souterrain et transformait les entrailles de la Terre en voies funéraires ne sortait jamais de l'intérieur des hypogées; jamais ses yeux n'apercevaient rien au-delà de la voûte vaguement éclairée par les rayons blafards de la lumière de sa lampe. Et, quand il succombait sous l'énorme fardeau de son rude labeur, on l'ensevelissait dans le trou que de ses mains il avait creusé lui-même. C'est ainsi que le constructeur de ces sarcophages, le seul homme après le prêtre qui pût connaître tous les dédales de la nécropole, était dans l'impossibilité absolue de révéler ces secrets à aucun être vivant. Son existence se consumait presque sans communication aucune avec le monde extérieur, et il s'éteignait dans les entrailles mêmes de la Terre (1).

(1) La description de la Nécropole, telle que nous venons de l'essayer, correspond, ainsi que nous l'avons précédemment indiqué, à la période pendant laquelle la civilisation égyptienne est déjà subordonnée au principe théocratique. Sous les premières dynasties, la demeure des morts est certainement bien différente. Les édifices mortuaires affectent la forme d'un troue d< pyramide ; leur alignement compose des rues étroites; des rainures prismatiques, dont le sommet

Mais, dira-t-on, à quoi bon ce luxe d'art et d'industrie à propos de cadavres? Pourquoi tant de soins, pourquoi tant de peines pour des corps inanimés? Il nous faut, pour répondre de façon satisfaisante à ces questions, analyser soigneusement le milieu dans lequel vécut l'Egyptien, ses conditions d'existence, ses croyances et la manière d'être que déterminèrent ces facteurs.

En fait de forces, l'Egyptien primitif se préoccupa des forces destructives. Il les personnifia môme en des êtres malfaisants qu'il faisait combattre par son Dieu vivifieateur. La garantie essentielle de la vie résidait pour lui dans la résistance physique, dans la solidité : plus un objet était carrément assis, plus il lui semblait durable. Et durable pour lui était synonyme de viable. Dans l'ordre architectonique, c'est la construction pyramidale qui prévaut, comme étant la plus solide ; les murs extérieurs sont convergents ; le matériel de construction est en pierre; il se soutient par la simple pression verticale.

se couronne d'un bouquet de feuilles, décorent leur façade. Au-dessus de la pelite porte qui sert d'entrée, un tambour cylindrique révèle le nom du mort. L'intérieur, divisé en un certain nombre de compartiments, est une véritable maison pour le mort. Celui-ci y est entouré, en effigie, des membres de sa famille, de ses domestiques, de ses chiens, de ses singes verts ; tout ce monde est figuré sur les murailles des diverses pièces en peintures de dimensions ré .luîtes. Le portrait du défunt, en bas-relief, occupe la place principale, et souvent il est reproduit sur d'autres points. Sur une grande stèle sont consignés ses titres et ses actes. Ceci est comme sa nécrologie Les détails sur les habitudes du mort couvrent également les murailles; on y dit le nombre de bœufs, d'ànes, de chiens, de singes, d'antilopes, de gazelles, d'oies, de canards, de cigognes, de tourterelles qu'il possédait.

Remarquons que ce dénombrement ne comprend que les animaux domestiques et qu'il néglige les animaux sauvages et carnivores. A côté de ces descriptions on lit également le récit de ses voyages et des actes les plus marquants de sa vie. Tout cela est peint avec une touche réaliste et avec une vérité qui étonnent. Rien de symbolique, ni rien d'obscur non plus. On ne trouve, sur les murailles de ces tombeaux, aucune trace de la vie militaire et presque aucune de caractère religieux. Le seul divin personnage que l'on y rencontre parfois est Anubis, et encore

Dans l'ordre social, c'est l'autorité absolue du chef de la maison qui règne. Dans l'ordre religieux, il adore des dieux impassibles représentés par des statues symboliques au corps symétrique et à la face tranquille. Dans l'ordre politique, il accepte le régime toujours autoritaire des Pharaons. Parqué entre deux chaînes de montagnes, ayant toujours sous les yeux les éternelles crues périodiques du Nil, jouissant d'une température presque toujours la même sous un ciel uniformément bleu en toutes saisons, entouré d'animaux tels que l'hippopotame à la marche lourde, pétrifié par le symbolisme d'un dogme mystérieux, faut-il s'étonner que cet homme, imbu de ce principe que l'immobilité contrarie les forces destructives de la Nature, en arrivât à croire que l'immobilité constituait aussi un des principes essentiels de la vie et qu'il embaumât conséquemment le mort pour le rendre immortel? L'immobilité le préservait pendant sa vie;

y at il des savants qui pensent que cet Anubis n'est guère que la représentation sensible de la transformation et non pas une divinité effective et réelle. En tout cas, ce serait l'unique symbole qui s'apercevrait sur ces monuments D'autres divinités, il n'en est pas question, pas même nominalement. Quant aux hiéroglyphes du rituel du livre des morts qui décora plus tard les murs de toutes les sépultures, on n'en rencontre pas un seul ici. Ces tombes, comme le dit si bien Renan, ne sont pas des chapelles funéraires consacrées à un Dieu, mais bien la maison du mort. Tout ce qui est là est pour lui, pour lui seul, et tout y converge vers lui. Le cadavre est enfoui au plus profond de la construction, à la place la plus inattendue, afin de le préserver de la profanation. Il est enfermé dans un sarcophage monolithique de grandes dimensions, creusé dans le granit ou dans le calcaire blanc, et paré de végétaux comme on en voit sur la façade de l'édifice. On trouve aussi, cachées dans L'intérieur, des images du mort en ronde-bosse.

La date de ces monuments est d'au moins 4000 avant J.-C.

Tout indique un état de félicité relative que l'on ne découvre plus ensuite dans les tombes contemporaines de l'époque théocratique. Nous pourrions aller jusqu'à dire qu'il n'existe rien en elles qui inspire la tristesse.

Voyez Renan, Revue îles deux mondes, 1er avril 18G5. C'est à cet important travail que nous avons emprunté l'ensemble de ces détails.

elle devait donc aussi le préserver après la mort et disputer encore ses formes à la Nature, Et en ceci il avait ses raisons. Son Dieu immanent dans la Nature, et exubérant de vie à certaines époques de l'année, produisait alors, créait et animait toutes choses. Il faisait germer le grain dans le sol, il faisait bourgeonner les arbres, il secouait de leur torpeur les reptiles endormis sous le limon, il rappelait le courant dans les rivières desséchées, il couvrait de fleurs magnifiques la surface des eaux et faisait superbement planer dans les airs l'ibis sacré et l'épervier de la Nubie. Mais Osiris pâlissait ensuite, et tout alors tombait en langueur; les feuilles jaunissaient, les animaux gagnaient leurs profondes retraites, les eaux se retiraient, puis enfin le dieu luimême mourait, et avec lui la Nature tout entière. Mais sa mort n'était que temporaire ; Osiris renaissait à la saison suivante, et alors la vie se réveillait sur toute la surface de la Terre ; toutes les formes éteintes se redressaient, tous les êtres qui s'étaient cachés venaient saluer Osiris vivant; la Nature s'organisait à nouveau (1). Ce spectacle annuel offert par le Soleil se reproduisait en proportions moindres dans les alternatives quotidiennes du jour et de la nuit. C'est cette intermittence de la vie qui suggéra à l'Egyptien le dogme de la résurrection. Ainsi, en généralisant ces phénomènes, en les appliquant à l'individu, il ne vit clans la Mort qu'un long hiver, qu'une nuit colossale, et il crut que le mort n'était qu'un être tombé en léthargie qui ressusciterait sous l'influence de l'impulsion divine. Mais, comme dans cet état particulier l'individu ne pouvait ni ressentir l'influence destructive des éléments, ni s'en défendre, son corps était exposé à la destruction. Or, les formes permanentes seules étant capables de revivre, à l'instar du reptile qui, pendant l'hiver, tombe en léthargie dans la vase et qui recouvre

(1) Edgar Quinet, Du Génie des religions, ch. sur l'Egypte.

42 PARTIK HISTORIQUE.

le mouvement en été, ils dirent au vivant : « Tu conserveras le mort, pour qu'il puisse revivre. »

Pour rendre la résurrection possible, il fallait donc conserver la forme. Osiris pouvait réanimer le corps roidi par la mort. Mais si celui-ci n'existait plus, s'il s'était décomposé, comment le ranimer (1)?

Le bitume sacré le garantissait de la décomposition en le rendant réfractaire aux agents désorganisateurs. Le bitume était donc la divine mixture de l'Immortalité^ puisque être imputrescible c'était être immortel,

La seule Immortalité qu'atteignit l'Homme en Egypte fut donc l'Immortalité du corps, si l'on peut appeler de ce nom la perpétuation des traits.

Le peuple égyptien est le premier qui croit à la résurrection, c'est-à-dire au retour de la vie dans le corps. La Mort n'est pour lui que temporaire; c'est une sorte de suspension de la vie ; son dieu Ra ou Osiris ne meurt-il pas chaque soir pour renaître le jour suivant? Partant de ce dogme, avec son panthéisme original, il formula d'une manière certes assez étrange la réalisation de la Justice. Il contempla la Nature sous l'influence de l'idée qu'il s'était créée sur les transformations qui s'opéraient dans le Tout, il classa les êtres en séries et crut qu'ils procédaient tous les uns des autres. Il imagina que chaque être procédait d'un être inférieur, ou d'un autre être supérieur, lequel n'ayant pas accompli la mission qui lui était confiée sur la terre, était condamné à vivre sous sa forme actuelle sous laquelle il devait expier ses fautes. Après cette expiation, il reconquérait la forme supérieure. Les recherches des égyptologues , portant sur l'en-

(t) 11 faut observer que les dieux de l'Egypte étaient les moteurs internes de la Nature, la raison d'être de ses manifestations plutôt que des êtres personnels comme Iahweh, arbitre de la création ou de la destruction, omnipotent jusqu'au point de pouvoir faire quel pie chose de l'un. Ils se sont trompés ceux qui ont affirmé des dieux agissant comme le dieu personnel du monothéisme chez les Egyptiens.

semble de ces faits, démontrent qu'à cette époque les Egyptiens croyaient à la résurrection, ou plutôt à la révivifîcation des morts et à la transformation des êtres. Si le mort s'est bien acquitté des devoirs de la vie, il revêt une forme supérieure; il revêt, au cas contraire, une forme inférieure, par une application sévère des principes de la Justice. Quant aux êtres qui se sont bien comportés sous la forme humaine, comme ils ne peuvent revêtir une forme supérieure, la momification constitue leur récompense, car elle leur garantit que leur corps ressuscitera dans son intégrité. Faut-il en conclure que l'Egyptien croyait à une âme, entité individuelle, immatérielle, entièrement distincte du corps et pourtant sans forme et sans propriétés physiques? Nous ne le pensons pas, en ce qui concerne du moins la période qui précède l'invasion des Hiksos. La croyance à une âme distincte du corps apparaît en tout cas bien plus tard en Egypte, postérieurement aux Aménophis. 11 faut noter qu'il y eut en Egypte une série de civilisations qui, en se succédant, amenèrent une évolution des idées religieuses ; les plus anciennes différaient encore plus des civilisations intermédiaires que l'Antiquité n'a différé des siècles voisins de la Renaissance. Sous les premières dynasties existait la croyance à l'indestructibilité de la vie (1) ; c'est là tout ce qu'on peut affirmer. La croyance en un Dieu n'a jamais existé dans la haute antiquité. On en trouve la preuve dans le temple découvert par M. Mariette, au sudouest du Sphinx, qui est situé auprès de la petite pyramide ; cet édifice date de l'époque de Ghéphren. D'autres temples postérieurement découverts et qui ne renferment ni statues, ni figures allégoriques, ainsi que les hiéroglyphes des tombes des premières dynasties, l'attestent également.

(I) P. Tiele, Vergèlikendc geschiedenis der oude godsdienslen : luStuck: Geschiedcnù van den Eyypliichcn godsdienst. M. C. — Amsterdam.

A mesure que la civilisation se rapproche des Ramsès, on peut supposer déjà la croyance en une divinité immanente dans la Nature. Alors on croit que la vie provient du Dieu, et que l'âme humaine n'est qu'une émanation divine, peu différente de la Divinité elle-même, ce qui ne permet pas encore de supposer une àme individuelle bien distincte (1).

Cette supposition n'est pas possible, même à l'époque des Aménophis et des Ramsès, époque de grandeur voisine déjà de la décadence. A la mort, on disait que II tomme s'était abîmé en Osiris; la récompense dernière de l'âme consistait dans ce retour vers le Dieu dont elle procédait. Le mort finissait par s'identifier complètement avec lui, par s'anéantir et se confondre dans sa substance, par perdre sa personnalité dans son sein (1). Ses épreuves d'outretombe, ses souffrances sont celles du Dieu lui-même. Le corps humain est considéré comme le réceptacle de la Divinité ; il est le vase sacré qui renferme le souffle divin. L'Ame fait partie intégrante de la Divinité ellemême. Mais lés théologies se succèdent ; et avec la prépondérance croissante de la théocratie (2), un moyen

(1) Nous pouvons citer, comme preuve, ce que dit M. Chabas relativement à une scène peinte sur le sarcophage du grand prêtre Sar-Amen, commandant des troupes du temple d'Ammon-Ra.

« Un dieu en gaine, assis, tient des deux mains un vase au moyen duquel il verse un liquide que le défunt, agenouillé devant lui, reçoit dans la bouche, en étendant les mains sous le jet, comme pour prévenir la perte de la moindre goutte du précieux breuvage. Sur la panse du vase se lit le nom d'Osiris, et au milieu de la scène la légende hiéroglyphique ONH' BAI, signifiant vie de l'âme. Ni le nom du défunt, ni celui du dieu ne sont écrits, mais je ne crois pas qu'on puisse hésiter à reconnaître ici Osiris lui-même, sous Tune de ses formes dérivées. » [Revue archéologique, vol. V, 1862, p. 371.)

Si les Egyptiens avaient cru que l'àme est individuelle après sa sortie du corps, ils l'auraient représentée rentrant dans le défunt, et jamais ils n'auraient peint Osiris communiquant au mort la vie symbolique, ainsi qu'on le voit sur le sarcophage en question.

(2) Lenormant, la Magie chez les Chaldéens. Voir ch. H, §2.

âge sonne pour l'Egypte. Alors on arrive à réduire à une Divinité universelle la multitude des dieux existants ; alors on conçoit ce Dieu comme unique en essence et multiple en aspects, « qui engendre éternellement en lui un autre lui-même, parce qu'il est à la fois père, mère et fds » ; alors aussi les théologiens considèrent l'âme comme formée de trois substances distinctes : Y intelligence, lumineuse et ignée comme le soleil, enveloppée par Y âme, substance d'une essence inférieure, laquelle est à son tour contenue dans Yesprit ou souffle qui pénètre les veines, gonfle les artères et se répand par tout le corps (1).

Jugée jusqu'à nos jours sans données suffisantes par les historiens chrétiens, cette question a la plupart du temps été examinée à travers le prisme spiritualiste de l'immortalité de l'âme, telle que la définissent nos métaphysiciens. Ce critérium a fait croire que la revivification ou résurrection n'était possible que par l'intervention d'une âme absolument individuelle, comme l'avaient imaginée les théologiens du moyen âge, et on a attribué cette croyance à toutes les civilisations de l'Egypte. Hérodote est un des premiers qui soutinrent une opinion semblable (2) ; mais Chérémon le Stoïcien, qui accompagna Hélio Galle dans son voyage en Egypte, est d'un avis opposé. Il affirme, en effet, qu'en Egypte on ne reconnaissait d'autre monde que l'Univers, d'autres dieux que les astres, d'autre existence que celle dans laquelle nous vivons, et que les révolutions et les mouvements des astres qui exerçaient leur influence sur les actions humaines y étaient exprimés en langage mythique (3). Saint Augustin, qui affirme également la croyance de l'Egypte à l'âme individuelle (4), est une autorité suspecte ; il était chrétien

(1) En égyptien, ces trois catégories se nomment Khou, lia et Niwou.

(2) Hérodote, II, 37, 4, 58, 123, 135.

(3) Porphyrii Epistola ad Ânebonem u'Eyyptiam. Prologue du livre De mysteriis JEyypl. de Jamblique.

(4) Saint Augustin, Sermons, 361.

et voyait par conséquent la question sous l'aspect mystitique que lui imposait le dogme.

En ce qui touche les hiéroglyphes du rite funèbre, les momies portent quelquefois le masque d'Hor qui n'est qu'un attribut de vie : Hor, c'est le soleil ou la nature naissante. Un seul et même hiéroglyphe, l'épervier, signifie Yâme et le sang (1). Il existe au Musée britannique une peinture égyptienne dans laquelle on a voulu voir le témoignage de la croyance à l'âme, entité distincte du corps. Cette peinture représente une scène du jugement : Anubis est entouré d'hommes revêtus d'une courte tunique blanche; il les conduit par la main vers une grande balance dans les plateaux de laquelle se pèsent les bonnes et les mauvaises actions de chacun, actions représentées par des objets symboliques. La figure d' Anubis est répétée pour indiquer qu'il se dispose à conduire encore d'autres hommes devant ce tribunal. On a prétendu trouver au musée du Louvre et à celui de Turin le symbole de l'âme dans la figure d'un jeune homme conduit par Anubis. Mais un observateur impartial ne peut voir dans ces tableaux que la représentation de la personnalité humaine subissant le jugement. L'écriture hiéroglyphique est en effet une écriture purement figurée et symbolique, et l'on sait la valeur qu'il convient de donner aux figures du langage et aux symboles. Quand nous lisons dans un livre contemporain que tel personnage a comparu devant le tribunal de l'histoire, quelqu'un s'avise-t-il par hasard de comprendre que l'âme de ce personnage a comparu, ou qu'elle doit comparaître devant un tribunal composé de juges ou de lettrés? Non, chacun entend fort

(I) C'est pour cela que Moïse a dit : « l'âme, c'est le sang », dans le Léviliquc, XVII, 11. Lauth opine que c'est l'âme animale qu'indique ce hiéroglyphe; et l'étoile et le phénix l'âme qui quitte le corps après la mort. En tout cas, ces représentations correspondent déjà à la décadence. Voir Horapollon, dans Sitzungsberichle der k. Akademie zu Munchen, 1876, t. I, p. 78.

clairement que ses actions ont été appréciées et jugées par ses successeurs. On voit dans les mêmes hiéroglyphes égyptiens le Nil sous la forme d'un homme bleu; des plantes aquatiques jaillissent de sa tête. Or, jamais aucun égyptologue n'a songé à voir dans ce symbole la preuve de la croyance des Egyptiens à un Nil, être anthropomorphe.

De même, partout où l'on a cru voir le symbole de Pâme, entité individuelle bien distincte du corps, il ne faut voir que les attributs de la vie en général ou de la personnalité humaine. Ces hiéroglyphes semblent indiquer, plutôt que l'âme, l'animation produite par la divinité, c'est-à-dire la série des actes de l'individu, tout ce qui a constitué sa manière d'être.

En dehors de ces preuves, il existe encore d'autres témoignages qui nous permettent de penser que l'Egypte a cru très-fermement à cette époque à la transformation de l'individu et à son retour à la vie, et non pas à la transmigration ni à l'incorporation nouvelle de son àme. Dans le panthéisme égyptien, Osiris communiquait la vie à tout ce qui existe par son impulsion, par sa puissance; sa mort entraînait la mort de tout ce qui est créé. En conséquence, la vie et les fonctions animiques devaient, dans l'Egyptien, être considérées comme individuelles en tant qu'elles se réalisaient en sa personne, mais non pas au delà. L'animation qui se manifestait dans des organisations si distinctes devait être considérée comme un phénomène procédant d'une cause unique, d'une même impulsion, plutôt que comme le résultat d'une entité individuelle immuable particulière à chaque individu. Le Dieu de l'Égyptien était suffisamment naturel et assez peu abstrait pour qu'il crût en une âme isolée, conservant sa personnalité, bien que séparée de l'organisme. De plus, tout résidait dans le Dieu. Une inscription gigantesque du temple de Saï's faisait dire à la divinité : Je suis tout ce qui est, tout ce qui a été et tout ce qui sera.

L'impulsion humaine ne pouvait, sous peine d'hérésie,

être séparée de l'impulsion divine universelle. Ce qui déterminait l'individualité, c'était l'organisation, c'est-à-dire le corps dans lequel s'exerçait cette impulsion. Avec cette idée collective de la vie, les dieux secondaires naissaient les uns des autres, puis rentraient en eux-mêmes et renaissaient encore pour former un cercle interminable, une métamorphose sans fin. Et ces dieux n'étaient que la représentation ou la personnification des diverses manifestations des forces naturelles au moyen desquelles les prêtres formulaient l'idée qu'ils avaient conçue sur la Divinité.

Cette âme, portion du Dieu, séparée de lui seulement pour un temps, ne se présente pas dans les dogmes égyptiens comme parfaitement distincte de l'organisme : de son côté non plus le Dieu n'est pas très-différent de la Nature ; il y a toujours un je ne sais quoi de vague et de confus qui ne permet pas une rigoureuse délimitation entre l'organisme et le principe dont il tient la vie.

Il existe une inscription dans laquelle Ahmès (le chef des marins), au lieu de dire : « Je suis né, » dit : « J'ai accompli mes transformations. » Notez qu'il dit bien mes transformations et non pas mes transmigrations. L'Egyptien croyait, comme nous l'avons déjà dit, que le cours de la vie humaine était le reflet de la vie divine. Osiris descend aux enfers et il ressuscite sous la forme d'Hor. La naissance de l'Homme était le lever du Soleil à l'orient ; sa mort, le coucher du Soleil à l'occident. L'homme mort devenait Osiris et on le déposait dans les hypogées pour attendre le moment de renaître à une autre vie, comme Osiris-Hor aune autre journée ; mais de même que l'Egyptien ne croyait pas que c'était l'âme d' Osiris qui traversait la région infernale, mais Osiris lui-même, de même nous pouvons conclure qu'il ne croyait pas que c'était l'âme du mort qui traversait l'Enfer, mais bien le défunt, comme s'il existait pour lui une espèce de seconde vie d'outretombe.

On peut voir, dans le Livre des morts (1) de Lepsius, et au voyage de Gaillaud dans Ghampollion, comment le moribond invoque une puissance ou un dieu pour chaque partie de son corps, pour qu'ils conservent son nez, sa barbe, ses yeux, ses dents, ses bras, ses coudes, ses jambes, ses genoux, ses chevilles, ses pieds. Chaque partie du corps a son dieu protecteur. Pourquoi cette protection, sinon pour que, le cadavre reposant à l'abri de la férocité des animaux, la résurrection de l'individu puisse s'effectuer dans l'intégrité de son corps? Si l'Egyptien eût adopté l'idée de l'entité spirituelle, il aurait cru comme les pharisiens et les chrétiens que, pour ressusciter le corps, il suffit à l'esprit d'appeler à lui, au jour de la résurrection, les atomes de ce corps qui a été réduit en poussière. Mais, plus observateur de la Nature que le chrétien et le juif, l'Egyptien ne pouvait nourrir cette croyance; il assistait en effet à la genèse continue

(1) Le Livre des morts est, paraît-il, d'une époque relativement récente. Ce n'est, en substance,, qu'un assemblage d'écrits empruntés à des âges divers. On n'a pas trouvé un seul exemplaire complet du Rituel mis en ordre comme celui de Turin dont le style annonce qu'il est antérieur au règne de Psammétique, c'est-à-dire au sixième siècle avant J. -C. De Rougé, Introduction à l'étude du Rituel.

Le British Muséum possède une copie d'un exemplaire du chapitre 64. faite par Wilkinson, et trouvée dans le sarcophage d'une reine de la onzième dynastie. 11 existe plusieurs versions sur son antiquité ; Tune attribue la découverte du chapitre à Hortatef (version du papyrus de Turin; ; l'autre (celle du papyrus de Berlin) la fait remonter au temps d'Ousaphaïs, roi de la première dynastie et successeur de Menés. Mais les circonstances dont ces versions entourent la découverte ont l'air d'une histoire forgée postérieurement. M. Birch et d'autres égypîologues pensent que le style n'est pas celui de la quatrième dynastie, moins encore celui de la première, et qu'il a été paraphrasé par quelque compilateur récent des livres hermétiques. Le plus probable, c'est qu'il ait été rédigé un peu avant la onzième dynastie, époque à laquelle l'Egypte se transforma; mais il n'y a pas, que nous sachions, de donnée positive. Ce qui est certain, c'est que la rédaction la plus ancienne que l'on con naisse sur le chapitre 64 a été trouvée dans une bière du temps de la onzième dynastie.— Voir le Rituel funéraire égyptien, chap. 6i, par Paul Guieyssc,

des êtres; ceux-ci se produisaient avec la substance de ceux-là, et le Tout n'était pour lui susceptible d'augmentation ni de diminution. Une fois donc la matière de ses organes disséminée entre des formes nouvelles, Osiris lui-même n'aurait pas eu le pouvoir de lui rendre son corps.

Auubis, fils de Typhon, qui s'empare de l'Homme dès qu'il cesse d'exister, est converti par Isis en un être bon et vivifiant. On ne saurait donc voir dans ce personnage que le symbole de la transformation qui s'accomplit au sein de la Terre, source de vie jaillissant de la destruction même. Il est à remarquer que ce personnage est le seul qui soit représenté sur les tombes de l'époque des premières dynasties, époque antérieure à toute représentation théologique.

Bunsen a affirmé, d'une façon peu logique il nous semble, que si les Pharaons se faisaient construire de colossales pyramides pour y mettre leur cadavre à l'abri, c'est parce qu'ils croyaient que la destruction de l'individu interrompt la migration de l'àme. Nous en dirons autant à l'égard des auteurs qui estiment que si les Egyptiens avaient un tel soin de leur cadavre c'est parce que l'àme suit la condition de celui-ci sur la Terre. Quel rapport peutil y avoir entre le traitement qu'on fait subir à un corps inanimé et les migrations d'une àme libre? Ce traitement peut-il affecter en rien ces migrations? Peut-il les interrompre? Ces coutumes offrent au contraire un grand sens, dès qu'on se place au point de vue de la résurrection du corps. Une fois détruit, celui-ci ne peut revenir à la vie, car la destruction de la forme humaine présente un obstacle insurmontable à cette résurrection.

« Les Egyptiens croyaient sans doute, dit César Cantu, que les âmes ne se séparaient du corps que lorsque celui-ci tombait en décomposition (1). » Or, une âme qui ne disparaît qu'avec l'organisme, est-ce autre chose qu'une pro-

(1) César Cantu, Histoire universelle, t. I, chap. xxn.

priété de l'organisme lui-même ? V Amenti, enfer des âmes, qu'il cite à l'appui de la croyance dualiste, ne peut pas même servir de témoignage. Dans Yamenli on ne peut ' voir que le pays de la Mort, le tombeau. « Uamenti est le pays du profond sommeil et des ténèbres, » comme dit Ta- Imhotep de Memphis. Peut-être la plèbe inculte y a-t-elle vu un séjour de pénitence, mais il est invraisemblable que les pontifes qui furent les dépositaires de la science égyptienne l'aient ainsi considéré.

Les Egyptiens ne se contentèrent pas d'embaumer les hommes ; ils embaumèrent également les animaux et les plantes, et confondirent tous ces êtres clans la communion de leur chimie sacrée. Pourquoi cela? Quels droits avaient donc l'animal et la plante à l'Immortalité? C'est en poursuivant nos recherches que nous trouverons la raison d'être de ces pratiques qui peuvent sembler irrationnelles et impies aux hommes imbus des enseignements de la métaphysique abstraite de l'Occident.

On peut bien dire de l'Egyptien qu'il ignorait la distinction réelle qui existe entre la plante et l'animal, et qu'il ignorait aussi celle qui existe entre l'animal et l'homme. Vivant encore à demi confondu avec les animaux qui l'entouraient, il n'était pas certain que ses ancêtres eussent été des hommes. Peut-être un jour avait-il été animal lui-même, ou peut-être allait-il le devenir suivant ce que seraient ses actions. De plus, la société égyptienne était entourée de races très-diverses, qui offraient à ses regards des types aussi dissemblables entre eux par la couleur de la peau et la physionomie que par les degrés de l'intelligence; ce spectacle ne pouvait guère lui inspirer la conception de l'unité des races. Une analyse très-naïve lui fit découvrir dans les animaux des facultés qu'il se trouva posséder lui-même à un degré tantôt égal et tantôt supérieur. Le crocodile, le roi du fleuve (1),

(I) Plutarque, De Isis et Osiris, chap. lxxiii, lxxiv ; Geoffroy Saint- Hilaire, Des poissons du Nil.

l'aigle, le roi de l'atmosphère, et le lion, le roi du désert, lui présagent respectivement les crues du Nil, le premier en s'abîmant dans les flots, le second en s'élançant clans l'espace, le dernier en s'enfuyant vers les plaines sablonneuses. Dès que le fleuve grossissait, l'ibis s'avançait audevant de ses eaux comme s'il était allé le chercher à sa source pour diriger son cours à travers les terres. Dans tous ces animaux il reconnaît la faculté du discernement, bien que ceux-ci soient condamnés à ne pouvoir s'exprimer par la parole. A partir de la seconde dynastie, son iconologie sacrée lui montrait ses dieux protecteurs sous des formes bestiales. D'autre part, à côté d'animaux à la marche lente et rectiligne, comme le crocodile, il voyait des végétaux doués d'ondulations gracieuses; il voyait la sensitive se contracter soudain au moindre attouchement, comme si elle percevait de véritables sensations; il voyait le palmier qui, au moment de la fécondation, se balançait, comme ivre d'amour, au souffle de l'air; Y acacia mimosa et \q pcrsea laurus qui pleuraient et gémissaient, comme pour se plaindre de la fatalité qui les obligeait à vivre toujours attachés à la môme place ; il voyait certaines fleurs s'entr'ouvrir pour recevoir les rayons du soleil, se fermer à la nuit, resserrant leurs pétales et retenant prisonnier l'insecte qui leur apportait le pollen fécondant, jusqu'à ce que le pistil l'eût reçu. Par leurs coloris, sa flore et sa faune semblaient confondre entre elles leurs deux immenses séries. Il retrouvait la couleur verte particulière au règne végétal chez une multitude de reptiles qui rampaient sur le sol et d'oiseaux qui traversaient son atmosphère embrasée ; et, par un contraste bizarre, il apercevait des plantes et des arbres dont la couleur variait entre le jaune et le rouge. Il remarqua qu'aucune couleur n'était la propriété exclusive d'un règne ou d'un groupe d'organismes. Il conclut de tout ceci que la fleur du pcrsea laurus, qui replie ses pétales à la nuit, participe à l'animation aussi bien que l'ibis et le rhinocéros,

aussi bien que l'Éthiopien ou l'esclave asiatique. Et dans Tanimal et dans la plante il crut voir des frères, des frères inférieurs, il est vrai, mais cependant des frères, puisque comme lui ils avaient reçu la vie du divin Osiris ; il leur reconnut donc le droit à l'Immortalité.

Ainsi que tous les hommes primitifs, il imagina que toute action ou tout mouvement suppose une volonté ; il établit donc que la résurrection devait être commune à tous les êtres organisés. Il prit pour ses semblables tous les êtres qu'il vit doués de mouvements plus ou moins compliqués, plus ou moins spontanés, et il leur concéda tout naturellement les mêmes droits qu'à lui-même. Il était logique, en effet, qu'il immortalisât par l'embaume-1 ment tous ceux qu'il croyait conscients, et qui, par conséquent, devaient ressusciter.

Conclusion : En Egypte, l'Homme parvint à n'être pas absorbé par la Nature ; mais il ne l'asservit pas. Comme conséquence de cette lutte gigantesque dans laquelle l'avantage ne se déclarait d'aucun côté, l'Homme vécut en équilibre et, après sa mort, il se fit préserver comme pendant sa vie, pour que la Nature ne triomphât pas de lui dans ses dépouilles. Tel il fut dans la Vie, tel il voulait rester dans la Mort.

PHÉNIG1E

En général, les peuples sémitiques adoraient différents aspects divinisés de la Nature. Le Juif et l'Arabe furent seuls, à une époque relativement moderne, à concevoir un Dieu unique, distinct de la nature dont il est le créateur (1).

Un raisonnement assez simple les amena à comparer l'activité et la passivité de l'univers aux manières d'être de l'espèce humaine; ils attribuèrent le genre masculin aux manifestations actives de l'Univers et le genre féminin aux manifestations passives. Le Soleil, la végétation, l'animalisation représentaient le Dieu; la Déesse, c'étaient la Lune, la Terre et la Mer. Et chacune de ces forces se subdivisait à son tour en deux autres, l'une bienfaisante, l'autre malfaisante. La première se révélait dans le Dieu et dans la Déesse, lorsque la Nature semblait mourir et que la végétation se desséchait; la seconde, lorsque tout, au contraire, renaissait sur la Terre. Les deux aspects s'affirment avec plus de netteté dans le Dieu, parce qu'il est le principe actif. Ils sont plus confus dans la Déesse. Les noms du Dieu et ceux de ses attributs changent dans chaque région et même dans chaque ville. Mais tous ceux que l'on donne au Dieu signifient : puissance, force, souveraineté. Le nom typi-

(1) Ce n'est pas là un progrès médiocre : le dieu une fois abstrait de la Nature, celle-ci a pu être dominée. On a vu ensuite que c'était sa divinisation qui occasionnait toutes les fatalités et non pas elle-même.

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que que lui donnent les Araméens est Hadad, qui signifie Y Unique (1). Moloch ou Moleh, c'est-à-dire le roi, est le nom que lui donnèrent plus particulièrement les Ammonites ; cette désignation se généralisa plus tard parmi d'autres peuples. Chez les Moabites, on l'appela Chaînas, le dominateur ; chez les Phéniciens et les Ghananéens de la Palestine, El, le fort, le dieu par excellence.

Le dieu naissant, sous son aspect de vie nouvelle, de fécondation, est Adon, ou le seigneur, à Byblos ; Tammouz (2), à Arka et à Babylone ; Zcgreus et Atis, en Phrygie; Hamon, à Garthage, et Elioum en d'autres endroits.

Sous son aspect féminin, c'était Belil (Myr-Militta), à Babylone. On appelait la déesse Taaut, quand elle évoquait des idées funèbres, et Zarpanit (3), quand elle inspirait des pensées voluptueuses ; à Ninive, la déesse voluptueuse prend le noind'/star/à Arbelles, elle était la déesse meurtrière et sinistre ; à Sidon, c'était Astarté ou Asforelit ; chez les Ghananéens, Aschera, l'épouse passionnée et Sala ou Salaambô (4), l'affligée. Les Araméens de Damas et de Bambyce l'appelaient Atargath. Mais les noms les plus communs de la Divinité étaient Baal en Phénicie et Bel en Ghaldée. Ces noms avaient une terminaison féminine pour désigner la Divinité sous son aspect passif, et alors on disait Baalath ou Baaleth en Phénicie,

(1) Il est des auteurs, comme Lenormant, qui affirment que ce nom ne lui était donné qu'à Damas et à Bambyce.

(2) Le rabbin David Kimcbi dit que Tammouz avait une statue en bronze dont les prêtres remplissaient les yeu\ de plomb. Puis, faisant du feu dans l'intérieur de l'idole, le plomb fondait et elle paraissait verser des pleurs. Le culte de Tammouz était le môme que celui d'Adonis.

(3) Selon Opperl Zarpanit ou Zir-banit signifie la "productrice des germes.

(4) Ce nom s'appliquait particulièrement à la déesse de la mer. Lenormant, Commentaire sur Bcrose, p. 9o, pense que c'est ta déesse

Sala, épouse du dieu Ifin, qui reçoit la qualification de mère, wnmu, d'où sal aumrnu ou salaambô.

et Beleth ou. Bilith à Babylone (1). Aces noms, on ajoutait celui du lieu où s'adorait la divinité masculine ou féminine, et l'on disait Baal-Tars, le seigneur de Tyr, Baal- Tsidoii, à Si don, etc.

Puis le nom de Bal ou Bel s'appliquait en général à une infinité d'aspects des divinités sidérales, selon qu'on la considérait dans une étoile ou dans une autre, sous une forme animale, dans une révolution d'astres, etc. On disait alors les Baalim.

Cette religion doit-elle être regardée comme un monothéisme ou comme un polythéisme? A notre avis, elle ne se présente à l'état de monothéisme que dans certaines tribus et clans certaines villes ayant une civilisation déjà avancée, mais comme un monothéisme offrant différents aspects. Chacune de ces villes avait, en effet, son Dieu ; mais ce dieu avait ses hypostases. A leur tour, les hypostases tenaient dans l'esprit du peuple la place de dieux réels. Ailleurs, dans les autres villes, le polythéisme était plus manifeste. Mais en somme, si l'on considère l'ensemble des peuples sémitiques, c'est le polythéisme qui prédomine.

11 est impossible de découvrir dans ces civilisations un monothéisme bien tranché, tel que l'ont imaginé certains historiens de notre époque. Au sens absolu du mot, il n'y a dans l'Histoire d'autre monothéisme que celui du ïahweh mosaïque et celui de Y Allah des Arabes.

Cette manière d'adorer la Nature divinisée engendra dans l'Asie Mineure et dans la Phénicie des cultes monstrueux, à la fois obscènes et funèbros. C'est à Byblos ou Gebal qu'ils se manifestèrent avec le plus d'éclat. Byblos, pour cette raison sans doute, prit le nom de cité sainte.

Au nord de la terre de Chanaan, sur les bords orientaux de la Méditerranée, s'élève la cité de Byblos qui domine un territoire très-étendu. Deux races, presque déjà confon-

(1) Lenormant, Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, t. 111, liv. VI, Phéniciens, Religion.

dues, composaient sa population : la première peupla le pays ; la seconde immigra et soumit la première par la force. Les dieux des premiers arrivés étaient doux et sensuels ; ceux de la seconde race étaient au contraire sombres et terribles; au fond, ils étaient tous identiques. Ils procédaient, les uns et les autres, de la déification des cieux et de la Terre. La divinité fondamentale était une. Les astres étaient ses manifestations extérieures, apparences visibles des hypostases émanées de sa substance (1).

La cosmogonie phénicienne a quelques points de ressemblance avec la cosmogonie des Juifs. Avant la création, c'était le chaos (bohn). L'esprit flottait sur les eaux. Mais la création naquit du désir inconscient, et non d'une volonté ou d'une intelligence. Le dieu prit forme avec la création ; en conséquence , la cosmogonie phénicienne dans ses développements se transforme en théogonie.

La saison du printemps revêt en Phénicie un caractère véritablement splendide : une végétation exubérante recouvre toute la Terre ; sous la chaleur douce du Soleil et aux voluptueuses caresses d'un air tempéré, le feuillage acquiert de grandioses proportions, les fleurs entrouvrent leurs boutons, leurs pétales se colorent de teintes éclatantes, elles répandent dans l'atmosphère des senteurs enivrantes ; les arbres distillent des baumes, les oiseaux remplissent l'air de leurs mélodies, et les palmiers se balancent onduleusement à la brise, comme si, pour rapprocher les distances qui les séparent, ils engageaient, amoureux les uns des autres, une lutte indolente avec le sol qui les tient attachés. Tout, sur la Terre, respire l'amour et la vie.

Mais voici que la saison s'avance, la température s'élève, survient l'été et puis la canicule ; la chaleur devient insupportable. Le soleil embrase la terre qui, sous l'ardeur de ses rayons, fume d'abord, puis se dessèche, devient incan-

(I) François Lcnormant, les Sciences occultes en Asie, — La Magie chez les Chaldéens, p. 103.

descente et brûle le pied qui la foule ; du vert, le feuillage passe successivement au jaunâtre et au fauve; il se pide, puis se recroqueville; la Heur laisse tomber ses pétales, les tiges se dénudent, la végétation dépérit. La gueule grande ouverte, les quadrupèdes courent pour aspirer plus d'air; pour apaiser leur soif, ils cherchent de tous cotés un peu d'eau qu'ils no trouvent pas. Les serpents se dressent sur la queue en sifflant, et fascinés les petits oiseaux se laissent choir dans leur gosier. L'air semble privé d'oxygène, l'atmosphère devient asphyxiante. On dirait que la Mort se sert du feu pour exterminer la Nature. Mais l'automne arrive à son tour, la température se rafraîchit, l'eau évaporée se condense et les pluies tombent abondamment. Alors, entraînée par les eaux, l'argile ferrugineuse roule sur les flancs des montagnes ; les torrents charrient les oxydes de fer ; le fleuve se colore en rouge de sang, se gonfle et, par moments, sort de son lit et se répand jusqu'à la côte à travers la campagne stérile et desséchée; la terre calcinée s'imprègne avidement de ces eaux ; les racines des végétaux absorbent le liquide argileux qu'elles transforment en sève ; les feuilles prennent un subit développement et reverdissent; les plantes flétries redressent fièrement la tète ; les fleurs fécondées se transforment en fruits charnus et savoureux ; les animaux apaisent leur soif et gonflent leurs poumons à la brise rafraîchissante qui les rappelle à la vie. Tout renaît, et la Terre se décore à nouveau de toutes les splendeurs de la vie.

Ces alternatives de stérilité et de fécondation, d'exubérance et d'aridité, de vie et de mort, drame colossal qui a pour scène la Nature et pour acteurs les êtres et les éléments, se formule dans la théogonie phénicienne de la manière suivante :

La lutte entre la Mort et la Vie, entre la stérilité et la fécondation, s'explique, quant aux Dieux, par ce qui arrive à l'Homme : le principe actif de l'Univers, divinisé dans le Soleil (Domino liaali Solari) et appelé Adon, est amoureux

du principe passif personnifié dans la Terre, désignée sous le nom de Baalath ; à son tour, Baalath aime passionnément son amant cosmique ; des feux de son amour Adon féconde sa maîtresse. Tous les organismes qui couvrent la surface de la Terre et tous ceux qui se cachent dans le sein profond des mers sont le produit de ces accouplements sidéraux. Tout est passion dans l'Univers, tout y est amour; la création elle-même est engendrée par le désir. Mais vient l'ardent Soleil de l'été qui dessèche la Terre et consume la végétation. C'est alors le brûlant Moloch, le Dieu de la Mort, qui, jaloux des amours à' Adon et de la divine Balaath , prend la forme d'un sanglier (symbole de l'été) et, là-bas, dans le Liban, assassine son rival ; il lui dévore les organes de la génération, afin que sa bien-aimée reste stérile. Puis le Dieu de la Mort règne seul dans la plénitude de sa féroce souveraineté. Les ardeurs de la canicule sont ses émanations. 11 gouverne par la terreur. La divine Baalath se désole et pleure la mort de son amant à l'équinoxe d'automne. Mais ses larmes qui s'épanchent sur la Terre sous forme de pluie ne sont pas inutiles, le Dieu de l'amour n'est pas mort en vain. Le sang qu'il a répandu sur les hauteurs du Liban descend pour la féconder. A son contact, tout revit à la joie ; et Adonis lui-même ressuscite et réapparaît dans le ciel serein.

Le Phénicien n'avait pas encore individualisé la vie ; il confondait son existence avec celle du Tout, et la genèse de la Nature avec la sienne ; il attribuait aussi à l'Univers des passions analogues à celles qu'il éprouvait lui-même ; le Phénicien devait donc nécessairement participer aux jouissances et aux souffrances des dieux de l'Univers et les introduire dans son culte ; ses cérémonies en devinrent le reflet. Le culte du Dieu et de la Déesse de l'amour se célébrait dans un temple somptueux. L'antiquité est toute retentissante du renom de celui de la déesse de Bvblos.

Ce monument s'élevait sur la cime d'une haute mon-

tagne, étalant sa façade vers l'Orient et contemplant la mer. Son aspect était celui d'une pyramide, masse imposante aux assises formées de blocs colossaux. Une cour sacrée sans toiture et dans laquelle donnait accès une porte d'or l'entourait de toutes parts. De chaque coté se dressaient, hauts de 30 brasses, comme deux géants, deux énormes phallus en pierre (1). Ils symbolisaient le principe masculin. L'intérieur du temple était éblouissant. L'or y étincelait partout avec de fauves éclats. Il devait prévaloir dans un temple élevé aux divinités sidérales par une race qui s'était adonnée au trafic et à la navigation (2). Dans l'intérieur du temple était le sanctuaire de la Déesse, caché par une courtine de pourpre qui en interdisait le passage aux profanes. Sur un grand cube de pierre, auquel on montait par un petit escalier, s'élevait le tabernacle. C'était une cellule quadrangulaire, ouverte sur la face antérieure, et dont le toit faisait saillie de ce coté et était soutenu par deux colonnes. (3). Une énorme émeraude, dont la taille grossière rappelait imparfaitement l'organe féminin de la génération, brillait dans l'intérieur. C'était l'image de la Déesse de la fécondité ; le vert rappelait la couleur de la végétation et celle de la mer. Elle avait les tremblants et mélancoliques reflets de la lune. Le bois sacré de lauriers, à l'ombre duquel les prêtresses de la Grande Déesse dressaient leurs tentes peintes, s'étendait

(1) M. Gerhard affirme que ces colonnes si hautes, terminées par une hémisphère, étaient le symbole de la puissance masculine dans les cultes phalliques. M. Renan, au contraire, dans sa Mission de Phènicic, soutient que les Méghazil n'étaient que des monuments funéraires : il assure qu'ils sont tous placés au-dessus de caveaux funéraires. 11 existe en Espagne des restes de monuments analogues à Majorque. On les appelle Talayots.

(2) Voir, pour des détails sur les temples phéniciens, la très-curieuse étude de M. Jules Soury, dans ses Études historiques sur les Religions, etc., de VAsie antérieure et de la Grèce, chapitre de la Phènicic.

(3) Voir Renan, Mission de Phènicic, troisième rapport à l'empereur. Berne archéologique, vol. V, < 862, p. 337.

PHENIG1E. 61

sur les côtés du temple. Non loin se voyait l'étang sacré (1) tout peuplé de poissons, vivants symboles de la procréation et de la fécondité prodigieuse. L'encens qui brûlait sur un autel élevé au milieu des eaux parfumait l'atmosphère. Lorsque, avec les ardeurs de l'été, les végétaux commençaient à languir et que la respiration devenait difficile, Gebal se changeait en un théâtre de fêtes lugubres au cours desquelles les Phéniciens s'associaient à la désolation de la Nature. De tous les points environnants convergeaient vers la cité sainte d'étranges processions. Les femmes accouraient par groupes, les cheveux épars, les vêtements lacérés, les pieds nus, des couteaux plongés dans les chairs et se flagellant avec fureur en poussant des cris de douleur sur la mort récente d'Adon, frappé sur le mont Liban. Les prêtres eunuques conduisaient ce cortège au son monotone du tambourin et de la flûte funèbre qui pleurait un air élégiaque ; c'était l'hymne plaintive de la passion et de la mort du Dieu de l'amour qui venait d'expirer (2). Les femmes de la ville se réunissaient à celles venues de la campagne, et la troupe s'en allait ainsi grossissant. Pour imiter l'exemple pieux qui leur était donné, les hommes s'armaient de disciplines à la poignée d'ébène et s'administraient mutuellement des fustigations. La distribution des coups s'accélérait progressivement, les lanières sifflaient dans l'air, le sang jaillissait sur les visages et éclaboussait les murs; les rues s'emplissaient de flagellants, bientôt elles en regorgeaient ; la mortification atteignait alors au vertige. Soudain les funèbres cortèges débordaient sur la colline et se dirigeaient confusément vers le temple (3). C'est là

(1) 11 semble que l'étang sacré rappelle le dogme sémitique du principe humide de l'origine du monde. Voir Lenormant, Essai de commentaire dis fragments cosmog. de Berose, p. 222.

(2) Jules Soury affirme que cela se passait ainsi, seulement en Asie Mineure, mais non pas en Phénicie.

(3) Fêles et Courtisanes de la Grèce, t. I: Fêtes du soleil du printemps — Luciani opéra, De Dca Syrid.

(i-2 PAHTIK HISTORIQUE.

que, dans la première salle, étail déposé Le cadavre du Dieu martyr, reposant sur un catafalque recouvert de pourpre et éclairé par des torches flamboyantes. Le sang coulait encore tout chaud de sa blessure. Aux quatre angles de la salle, quatre grandes cassolettes répandaient dans l'atmosphère le parfum de la myrrhe. Les gradins du temple étaient ornés de corbeilles en filigrane et de vases contenant des plantes brûlées par les chauds l'ayons du soleil de la canicule. Les pénitents arrivaient ainsi jusqu'à l'enceinte sacrée ; les femmes rasaient leur chevelure, qu'elles déposaient aux pieds du cénotaphe, et les hommes continuaient à se fustiger jusqu'à l'arrivée du pontife. Celui-ci, revêtu de la pourpre et la tiare d'or en tète, se mettait alors à prêcher la passion aux fidèles. Ses accents étaient déchirants; il faisait le récit de la mort du jeune Dieu mordu aux organes de la génération (1) par un sanglier furieux; il expliquait que le sanglier était le Moloch incarné, rongé de jalousie par l'amour de Baalath pour le Baal Adonis, et il ajoutait que Baalath, pâle, desséchée et stérile, se mourait frappée par le Dieu de la Mort. Un grand nombre d'assistants, emportés par leur piété, s'émasculaient pour l'édification des autres ; puis, leur organe coupé à la main, ils se répandaient dans la ville et se jetaient sanglants dans la première maison qu'ils rencontraient ouverte sur leurs pas. Là, on les revêtait de la tunique féminine, longue et blanche, on leur rasait les cheveux et ils devenaient galles ou prêtres du divin Adonis. Le deuil durait plusieurs jours, jusqu'à ce qu'on enfermât enfin le Dieu dans un sépulcre au milieu des pleurs et des gémissements des femmes et des chants funèbres des hommes. Les funérailles divines terminées, une grotte située dans la partie basse et postérieure du temple recueillait ce saint sépulcre. Puis, l'été se passait en Phénicie en un long carême d'abstinences.

(I) Fêtes et Courtisanes, etc., t. 1 : Fêtes du soleil du printemps.

PHENiClE. 63

Les Phéniciens avaient construit de colossales statues de fer et de bronze en l'honneur du Dieu de la Mort, qui était seul à régner durant cette période. La statue de Moloch représentait un géant en métal, la tête flanquée de deux cornes et le corps évidé pour pouvoir contenir une victime. Quand le céleste despote faisait, durant l'été, sentir le poids de sa malsaine puissance, on lui sacrifiait, pour apaiser son courroux, non pas des animaux, mais des êtres humains. Le colosse ne demandait ni des fruits, ni des oiseaux, ni des bêtes fauves : il était anthropophage.

Les parents condamnaient au supplice les plus chers de leurs enfants. Ainsi l'exigeait le Dieu; le prêtre était le bourreau. On chauffait la divine image, et lorsque sa température atteignait le rouge blanc, on engouffrait l'enfant dans ses entrailles incandescentes. En sentant palpiter l'innocente créature dans son estomac de feu, le colosse éclatait en rugissements de féroce allégresse, sa bouche vomissait des bouffées de flamme fuligineuse qui s'élançaient vers le ciel et sa face hideuse se noircissait de suie humaine. On ne pouvait offrir au Dieu de la Mort des présents indignes de lui. C'eût été lui faire offense que de lui sacrifier un enfant laid, rachitique ou difforme. Un enfant malade eût été un inutile holocauste, puisque déjà cette proie était naturellement sienne. C'était les mieux venus, les plus robustes des enfants qu'on lui devait, et les parents les lui destinaient eux-mêmes, sans oser se permettre de frémir au bruit des rugissements que poussait l'impitoyable colosse !

Quand survenait l'automne et que les eaux rougeâtres descendaient du Liban, le dieu d'amour versait son sang pour le salut des humains. La douleur s'avivait encore, les récits de la passion et de la mort assaillaient de nouveau les mémoires, et la cité sainte revêtait le deuil pendant sept jours, nombre mystique.d'une révolution lunaire. Flûtes et tambourins reprenaient leurs accords, les hymnes plain-

tives faisaient encore entendre leurs accents, les femmes partageaient la douleur do la Déesse désolée de la perte de son amant, et les macérations, les jeûnes et les abstinences recommençaient jusqu'à l'accomplissement de la révolution de la Lune. C'est alors que se terminait la semaine sainte. Les prêtres, à grand bruit de crotales, annonçaient aux croyants que le dieu de l'amour était ressuscité. La foule se précipitait en tumulte vers le temple, les galles lui ouvraient la porte de la cour sacrée, et ne trouvant plus ni le tombeau, ni le cénotaphe, elle s'arrêtait là. Les gradins de l'autel étaient ornés de vases d'argent dans lesquels avait poussé la plante nouvelle, et l'on apercevait à l'intérieur resplendir dans le tabernacle la pierre féminine, symbole de la fécondité de la Déesse. Le Dieu ressuscité n'était plus là, mais dans le ciel.

L'heure de l'orgie avait sonné. A la tristesse succédait la joie, à la mortification la volupté, l'éclat de rire aux pleurs. Et, de même que la douleur avait atteint les limites de la désolation, de même le plaisir était porté jusqu'à son paroxysme. Une tourbe de dévots envahissait le bois sacré et s'y livrait à une débauche frénétique et délirante. Tous étaient à toutes et toutes à tous. Et, lorsque la bacchanale avait rempli le bois de ses honteux désordres, elle débordait à travers la montagne et se répandait jusque dans les rues de la cité sainte. Des bandes ivres, enflammées de désirs, parcouraient la ville dans tous les sens. Les jeunes vierges qui ne s'étaient pas coupé la chevelure pour l'offrir au Dieu de l'amour, lui sacrifiaient leur beauté, et elles allaient déposer dans le temple l'aumône qu'on voulait bien leur donner. Byblos n'était plus qu'un lupanar. C'était l'omnigamie qui y régnait et la débauche sacrée qui y trônait en souveraine (1).

(I) Tous les historiens de l'antiquité, ainsi que les orientalistes modernes, attestent l'authenticité de ces scènes de débauche. Tout au plus diîl'ereut-ils entre eux par des points de détail.

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