GRÈGE
L'humanité fait un pas nouveau qui la jette hors de l'Asie et la pousse vers l'Occident. Cette fois, c'est une race de descendance aryenne, qui vient s'établir dans une péninsule et les îles adjacentes, trait d'union entre le continent asiatique et le continent européen. Le pays que cette race vient habiter est couvert d'une végétation proportionnée à la stature humaine ; il jouit d'une douce température, et les eaux transparentes d'une mer calme l'entourent en grande partie ; ce pays est le théâtre où va se jouer un nouvel acte du drame humain. C'est là que se constitue la société grecque ; c'est au sein de cette nature tranquille et souriante, qui protège sans étouffer, que la société nouvelle se donne des institutions admirablement harmonisées avec tout ce qui l'environne. La loi qui gouverne les êtres organiques est la même que celle qui régit ces immenses organisations que nous désignons sous le nom de sociétés; les sociétés, comme les êtres, malgré leur évolution incessante, restent constamment en relation avec l'atmosphère, avec la terre, avec la végétation, avec le milieu, en un mot, dans lequel elles vivent.
La société grecque pratique la gymnastique et fortifie l'homme ; elle rend un culte à l'amitié et poétise la vie ; elle étudie la forme et développe l'art ; elle démocratise les mœurs, et bientôt la place publique devient l'école des orateurs ; elle édifie le Portique, et la philosophie s'abrite à son ombre ; elle invente le théâtre, chante la poésie, trace des
routes, dresse des statues, construit des monuments, institue le jury, écrit l'histoire, et fait enfin tout ce qui dépend d'elle pour ennoblir et embellir l'existence. Si elle se montre toujours soumise au rhythme, si la symétrie préside sans cesse à ses conceptions, elle doit cette tendance h la configuration du terrain sur lequel elle se meut ; comme ses yeux n'aperçoivent partout qu'horizons réguliers et proportions moyennes, son génie ne peut enfanter que des formes équilibrées dont la base est la ligne droite.
Dans une société ainsi constituée, la mort ne pouvait revêtir en aucune façon un caractère lugubre ; elle était aussi tranquille que la chute du soir, après une journée de calme. On vivait dignement en Grèce ; on n'y pouvait mourir autrement.
Le squelette était presque inconnu, la putréfaction du corps ignorée ; quand on enterrait le cadavre, on semait du blé dans la terre qui le recouvrait (1) ; ce blé germait, aussi ne voyait-on jamais que la vie. On considérait la Mort comme la sœur du Sommeil et de la Nuit. Ses attributs étaient les attributs de l'Amour. La statuaire la personnifiait dans un adolescent aux formes élégantes, au visage calme, le pied appuyé sur un flambeau éteint. Jusque dans le langage, les idées relatives à la mort ne pouvaient être rendues que par des paroles qui indiquaient des actes de la vie (2). On vivait pour des fins terrestres et non point pour un avenir d'outre-tombe. Les dieux eux-mêmes n'entretenaient de rapports avec
(1) Cicér., loc. cit.
(2) Les termes employés pour exprimer les pensées relatives à la mort n'avaient rien de funèbre. Mourir se rendait par à-c.-pEsQ-/i, «/.^Oai, abandonner la demeure ; et Ton appelait les morts dyjpptoi. (Homère, IL, i\ Euripide, Alccsl, v. 31C.) Quelquefois on disait, pour mourir, à~s:/,ïGÔai, e'est-à-dire partir pour un voyage. Au lieu de : il csi mort, on disait presque toujours : |3s£U.»cc, il a vécu, et quelquefois : /ÀM:t,%\, il a résisté, il a souffert ; de là l'expression de xkjjxvti;, que l'on donnait aussi aux morts. (Homère, Odyssée, V, y.)
l'homme que durant sa vie. D'où il résultait qu'en Grèce la mort n'avait rien d'horrible. On tenait à honneur de mourir d'une manière digne et même esthétique. Avec quelle sérénité tombaient les combattants ! Comme ils se drapaient dans leur manteau, ou comme ils se dissimulaient sous leur bouclier, afin de n'inspirer aucune terreur à ceux qui pouvaient les voir ! Quels dignes exemples d'une belle mort que ceux qui nous ont été léguée par ces nobles citoyens convoquant à leur heure dernière leurs parents et leurs amis, les encourageant à si* dévouer pour le salut de la république et prenant congé d'eux, la conscience tranquille, convaincus d'avoir honorablement parcouru leur carrière !
Le cadavre était lavé à l'eau tiède ; puis oint d'huiles parfumées, enveloppé dans un manteau recouvert de riches étoffes blanches et déposé sur un brancard ou sur un lit formé d'un bouclier; les amis du mort venaient le joncher de fleurs et de feuillages, comme un dernier hommage rendu à celui qui leur fut cher. 11 était ensuite exposé sous le portique de la maison, afin que chacun pût se convaincre qu'il ne portait aucune trace de mort violente (1).
On lui plaçait alors une obole dans la bouche, et on le conduisait vers le bûcher au son des cvmbales et des
lyres, escorté de ses proches, de ses amis et de ses admirateurs. Une fois Là, on plaçait le corps sur le bûcher (2); on y mettait le feu et on répandait dans le foyer des substances
(1) Euripide, Troail.; Euripide, Hippolyte, v. 786 et 789; Homère, Odyssée, <•'>, v. 44 ; Iliade, o, y. 3o0; Platon, Phœdon; Apulée, Flor., 1; Virgile, Enéide, YI; Lacvt., Socrate, jEliam. ; Varron, Histoire, liv. 1, chap. xvi ; Aristole ; Ecoles., v. 533; Clément d'Alexandrie, 2rfwu.. ; l:émostliène, in Maeart.; Lysias ; Conlra Eraloslh.; Poil., liv. Y11I, chap. vii;Suid.,m nscux.cîrti.
(2) Dans les temps primitifs, ou enterrait le cadavre le visage tourné vers l'Occident, et cet usage s'est toujours conservé à Sparte; à Mégare, au contraire, on tournait la face du mort vers l'Orient. (Diog. Laert., [; VU. Sol. ,2; Plut., Sot., \0.)
os Partie historique.
aromatiques : les parfums devaient suivre le mort, même sous cette pure forme vaporeuse. Les Grecs croyaient que l'individu, transformé en ombre, s'envolait d'entre les flammes et qu'il s'élevait au sein de la colonne de fumée pour se diriger vers ces vagues régions qu'ils désignaient sous le nom de Champs Elysées (J). Mourir en pleine mer était considéré comme un grand malheur, parce que l'individu ne pouvait s'échapper sous forme vaporeuse du sein des eaux (2). C'est pour cette raison que la loi ordonnait à quiconque trouvait sur la cote un cadavre rejeté par les tlots, de le brûler, ,ou d'en informer l'autorité, afin que celle-ci pût le livrer aux flammes. Se soustraire à cette disposition de la loi était tenu pour un fait de barbarie, et la justice châtiait sévèrement le délinquant (3). C'étaient les parents qui approchaient la torche du bûcher; dès que brillait la flamme, les trompettes retentissaient, le chant des hymnes s'élevait dans les airs, l'eau lustrale était répandue sur l'assistance et l'on faisait de solennelles libations à la mémoire du mort dans des coupes d'or remplies de vins généreux (4). L'honneur de la crémation était re-
(1) La croyance qu'une âme s'échappe du mort pour entrer dans une demeure céleste, est d'une époque relativement récente en Grèce. On la voit exprimée pour la première fois par le poëte Phocylide.
(2) Dans le livre VI de Y Enéide, Enée rencontre, errant à travers les enfers, l'ombre de Palinurus, son ancien pilote, qui lui dit :
Nunc me fluclus habet versantque in liltore venti.
( Maintenant je suis à la merci des flots, et les vents me repoussent sur le rivage.)
11 dit que c'est lui qui est à la merci des flots pendant que c'est son ombre qui parle et qui se considère comme solidaire du corps, lequel va flottant sur les mers.
Parlant des héros qui deviennent après leur mort la proie des chiens et des oiseaux, Homère dit dans V Iliade kùtoûç, eux-mêmes, et non leurs corps. L'idée des ombres des morts en Grèce, de mè i.e que celle des mânes à Home, intervenait bien peu dans les actes des vivants.
(3) Sophocle, .'Jntujonc.
(4) Valérius Flaccus, Argon., liv. 111; Homère', Iliade, <j>, v. 220; Eschyle, Xoïicpop., v. 86 et 12$.
fusé aux tyrans et aux traîtres, afin que leur ombre ne pût troubler la paix des vivants, tant la tyrannie, aussi bien nationale qu'étrangère, était en exécration chez le peuple ' hellène (1) !
La combustion du corps achevée et les éléments restitués à la circulation éternelle, la fumée se dispersait au vent; il ne restait plus alors qu'un résidu de poussière blanchâtre qui était précieusement recueillie et que l'on conservait pieusement dans l'urne cinéraire. Celle-ci était placée au bord du chemin sur une colonne, sur un piédestal ou sous un monument spécial, portant l'effigie et le nom du mort (2) et des scènes allégoriques ou des maximes morales. Lorsque deux êtres avaient été intimement unis par les liens de l'amour ou de l'amitié — ces deux plus parfaites manifestations de l'attraction universelle — leurs cendres étaient mêlées et recueillies dans la même urne ; on les plaçait sur un même support, sur lequel étaient gravés leurs deux noms, afin que la mort elle-même ne pût les séparer (3).
Si l'homme mourait dans un âge avancé, le respect qu'il avait su inspirer par ses actions se fixait dans la mémoire de ses concitoyens. S'il avait vécu dans l'indignité, on oubliait ses fautes. La loi punissait ceux qui médisaient des morts. Pareille offense couvrait d'infamie plutôt celui qui s'en rendait coupable que celui qui en était l'objet (4). Si l'homme mourait jeune encore, son courage et sa beauté ne s'effaçaient pas du souvenir de ses amis. Le défunt était-il poëte, ses chants se transmettaient de bouche en
(1) Voir sur les trahisons qui donnaient accès aux tyrans étrangers : Diodore de Sicile, liv. XVI, chap. vi ; Pausanias, Mesen. ; Valer. Maxim., liv. V, chap. m; Homère, Iliade, 6, v. 384, et p\ v. 391. Sur les tyrans, voir Homère, Odyssée, f , v. 256, et Pausanias, Corinlh.
(2) Homère, Iliade, {', v. 243; «, v. 79o ; Théophraste, Caractères, chap. xiy, iUpî irepiep-pxî ; Pausanias, I, chap. xvm.
(3) Homère, Iliade, <ji'; Odyssée, â,v. 76 ; Ovide, Métamorphoses, liv. IV, v. 154, et liv. XI, v. 702.
(4) Démosthène, Oral, in Leplin. ; Plutarque, Selon,
bouche à travers les générations. Était-il philosophe, tous ceux qui cultivaient la philosophie s'occupaient de son système et de ses conclusions ; ses disciples le commentaient, ses adversaires le réfutaient, mais tous se rappelaient avec admiration le penseur qui a'était plus. Était-il tombé en défendant la liberté delà patrie, oh ! alors, c'était unhéros, etcompléte était son immortalité. Ses funérailles constituaient une véritable cérémonie civique ; ou confiait son nom au marbre et au bronze, ses exploits devenaient l'objet d'un poème, une mention spéciale lui était accordée dans l'histoire, son effigie venait se placer parmi celles des dieux; dans les harangues guerrières, les orateurs le présentaient en exemple aux armées, et, au plus vif de la bataille, les combattants le voyaient apparaître dans les airs, se placer à leur tète et les conduire à la victoire. Ce n'était pas mourir que de mourir pour la liberté de la patrie ; c'était vivre éternellement en elle (1)!
Mais nous n'avons encore parlé que du citoyen, de l'homme libre, qui ne constituait en somme qu'une fraction des êtres humains attachés au sol de la Grèce. L'esclave, qui, bien qu'étant un homme, n'était considéré par la loi que comme une chose, ne jouissait pas de l'immortalité. 11 disparaissait, sans laisser trace de sa personne, comme le mouton disparait du troupeau, comme le chien disparait de la ferme ou le cheval de l'écurie. Le plus souvent, les fils ne connaissaient pas leurs parents, carie maître vendait les enfants de l'esclave, afin de l'empêcher de s'entendre avec eux ; de sorte que, manquant de solidarité avec ses descendants, ses actions ne se répercutaient pas au-delà du temps qu'avait duré sa courte existence individuelle. N'ayant pas eu de volonté propre, aucun droit ne lui avant été concédé, l'esclave avait dû se contenter de remplir auprès de son maître l'office d'une machine, et il disparaissait de la vie ainsi que disparais-
(I) Homère, Iliade, ty, et Euripide.
sent du sein de la nature les formes organisées qui n'ont pas conscience d'elles-mêmes. On regardait le travail comme l'antithèse de la liberté ; or, comme toute erreur de théorie sociale portée sur le terrain pratique produit toujours de profondes injustices, il en résultait que l'homme libre devait vivre aux dépens de l'esclave. Le droit ancien, récemment émancipé du fatalisme, ne pouvait encore concevoir différemment la société.
Il en était de même à Rome pendant les belles époques de la république : on y vivait dignement, on y savait mourir de même. Mais la perpétuation de l'homme prit une plus grande extension ; à l'aide du testament, il parvint à se perpétuer dans le sein de la famille. On peut dire qu'à Rome, tant au point de vue public qu'au point de vue privé, le citoyen pouvait être immortel. L'immortalité publique était réservée à ceux qui se distinguaient par leurs talents et par leurs vertus civiques, elle n'était donc pas destinée à tout le monde; mais l'immortalité privée était le patrimoine de chaque citoyen, du moment que ce titre de citoyen impliquait pour lui la faculté de tester. Les citoyens consignaient dans leur testament les disposions qu'ils imposaient à leurs successeurs, et, bien que l'individu disparut, son action se prolongeait dans ses descendants, qui exécutaient ses dernières volontés.
Le peuple hébreu est le peuple esclave par excellence. Opprimé aujourd'hui par un Pharaon, il le sera demain par un Nabuchodonosor. En Egypte, c'est sous le fouet d'un Ethiopien qu'il édifie les pyramides ; à Babylone, il sera acteur et spectateur, malgré lui, dans les fêtes criminelles données en l'honneur de Bélus. Lorsqu'il n'est pas en servitude, il vit courbé sous la double domination des chefs de tribus et des prêtres de la synagogue. Pas un éclair de liberté n'illumine son histoire. Exotique ou indigène, le despotisme pèse constamment sur ses actes, comme un lourd manteau de plomb. Infortuné peuple ! Prêtez l'oreille : au milieu des sables du désert, aussi bien que dans l'enceinte des villes, errant là-bas ou soumis ici, il n'ouvre la bouche que pour exhaler des gémissements. Ses chants sont des plaintes et ses poëmes des lamentations. Ses prophètes pleurent, ses philosophes gémissent, ses législateurs maudissent et se désespèrent. Son caractère est celui de l'esclave. Il possède la sobriété de la misère, l'irritabilité qu'engendre la souffrance, l'aridité du désert, la défiance du malheur. Son mobile, c'est la crainte. Il endure l'oppression et, en conséquence, il ressent un certain attachement pour tous ceux qui se trouvent dans son cas ; c'est ainsi qu'au sein de la caravane, comme dans l'intérieur des cités, il promet un asile à l'esclave qui s'est soustrait à la domination de son maître. Il redoute la lumière ; pour lui, la liberté, c'est la nuit;
l'obscurité rend la vigilance des tyrans difficile. Il est l'ennemi du travail et de l'industrie ; esclave, il n'a connu le travail que comme un châtiment. Il ne sait rien de l'art, rien non plus de la science ; sa vie est celle du pasteur nomade; mais, en esclave qu'il est, il possède l'astuce à un très-haut degré ; il achète et il vend, et dans chaque échange il recueille un nouveau profit. La méfiance le porte à thésauriser ce qu'il gagne ; elle le rend avare, mesquin et usurier, au point que ses législateurs sont contraints de réglementer ses spéculations.
Sa continuelle dépendance et la stérilité de ses efforts font qu'il espère son salut d'un être qui viendra le racheter, et il songe sans cesse à cet émancipateur qu'il appelle Messie (1). Gomme il manque de joies, il espère les trouver dans un paradis terrestre qu'il voit toujours en perspective. S'il a voyagé à travers le désert, si Moïse a pu le guider pendant de si nombreuses années, ce fut uniquement grâce à la perspective matérielle de la terre promise. Si Moïse n'eût pas dominé ce peuple par le châtiment et par l'appât des récompenses, il ne l'eût bien sûrement entraîné nulle part.
Les croyances et les espérances de ses premiers âges furent purement terrestres ; son culte était un informe mélange de cérémonies fétichistes et polythéistes. Tous les dogmes, tous les principes qu'il porta plus tard dans la constitution du christianisme, il les a élaborés au contact de peuples étrangers. Le code religieux même, attribué à Moïse, n'est qu'une servile imitation des lois égyptiennes. Mais ce peuple infortuné, qui même pour composer ses dogmes dut en emprunter les éléments, rendit un grand service aux progrès de l'esprit humain.
(1) Le peuple fort n'attend son émancipation de personne; il s'émancipe par ses propres efforts. Aucun Messie n'a jamais émancipé un peuple. L'émancipation d'un peuple ne s'accomplit que par l'effort commun, mais souvent l'histoire n'attribue qu'à un seul les efforts de tous.
Il sépara Dieu do la nature. Avec un Dion abstrait do la phénoménalité, il créa l'unité do ©relance. L'unité
une t'ois établie, bien qu'elle tut négative, il est devenu facile de lui substituer l'unité positive. A l'unité de la foi a succédé l'unité do la science. Au Dieu universel, la science a substitué l'universalité des lois. De [dus, par cela même que Dieu n'était plus immanent dans Les pliéniMiiénes , par cela qu'il n'en formait pas partie intégrante, puisque, au contraire, il en était rigoureusement distinct, ceux-ci déjà n'étaient-ils pas abandonnés de fait à la spéculation scientifique ? Lorsque le savoir résidait entre les mains des prêtres, l'intelligence humaine se contentait des connaissances sacrées. La religion ayant divorcé avec la nature, la raison tira de celle-ci la science exclusivement laïque. Avec le prosélytisme, l'idée d'unité, qui ont péri dans quelque repli du désert, prit do l'extension. C'est ainsi que cette race, dont les érudits du siècle passé ont dit qu'elle n'avait rien légué d'utile à l'humanité, contribua au progrès universel.
Nous avons dit plus haut que les mobiles du peuple hébreu étaient purement temporels; or, c'est là la pore Vérité. Jusqu'au moment où, sous la pression de l'infortune, il apprit d'un peuple étranger à croire à une autre existence, il ne s'était, en effet, préoccupé que de celle do la terre (1). — « Dormez-vous, Seigneur? s'éerie-t-il. Voyez que je me meurs... et que les morts ne peuvent chanter vos louanges. » Et la conception de l'esprit, il ne sait l'exprimer qu'à l'aide de mots certainement fort peu spiritualistes. Ainsi, les termes de Nephcsch (u?23) et de Muach (FTP), dont il se sert, expriment uniquement l'idée de souffle ou de vent. Jusqu'au temps de Job, l'Hé-
(I) Consulter l'important travail de Grégoire, De la croyance des Hébreux à l'immortalité de rdme (Revue des questions historiques, t. 11, année 1873, p. 437), ainsi que l'étude de Pi y Margftll sur les Sudurérns, dans ses Eslitdios sobre la E 'al média.
LES HÉBREUX. 7o
brou croyait que l'Homme, après la mort, descendait vers un lieu souterrain appelé scheol, qu'il est très-difficile de distinguer de la tombe. Là, les morts conservaient une vague existence, assez analogue à celle des mânes des Romains ou à celle des ombres de Y Odyssée (1).
Les Hébreux ne croyaient ni à l'âme personnelle ni à son immortalité. Job dit : « Mon squelette verra Dieu, » mais il ne dit pas : « mon àme ». A l'époque des patriarches, on croyait que l'impie était frappé de mort soudaine et que le juste, comblé de jours, terminait paisiblement son existence. C'est ainsi, pensaient-ils, que Dieu leur rendait justice dans ce monde. La mort n'éveillait aucune idée lugubre ; l'Homme, après la mort, allait rejoindre ses ancêtres. Mais le malheur vint frapper le peuple d'Israël, dès qu'il se trouva en contact avec des civilisations étrangères. Alors l'idée que l'Homme reçoit ici-b; s sa récompense ne le satisfit plus ; le juste était souvent spolié et mourait quelquefois au milieu des massacres : Le scélérat, au contraire, devenait puissant et riche et terminait heureusement ses jours. L'antique théorie patriarcale était donc devenue insuffisante. Alors surgit une théorie nouvelle, celle de la rétribution appliquée aux descendants. Les fils seront heureux ou malheureux, selon que leurs pères auront été bons ou méchants. Mais elle ne satisfit presque personne. « Si Dieu m'accable de malheurs, s'écrie Job, que m'importe qu'il couvre mes descendants de bienfaits ! ma chair ne le sentira pas. »
La situation des Hébreux s'aggrava avec la captivité de Babylone. Il est probable qu'ils puisèrent à Babylone, et plus tard à l'école des Perses, imbus déjà du magisme des Mèdes, le dualisme qui les conduisit à considérer l'esprit comme quelque chose de distinct du corps, et comme destiné à l'immortalité dans une vie d'outre-tombe ; c'est sans doute à Babylone, dans cette ville cosmopolite qui pré-
• I) Voir Rouan, préface à la Traduction du livre de Job,
76 PAHT1E HISTORIQUE.
tendait réaliser l'unification do l'espèce humaine en convoquant tous les peuples à l'impure communion de la chair, en s'assimilant les races étrangères à l'aide des corps superbes de ses femmes, que les Juifs subirent une grande transformation religieuse. Ils entendirent leurs maîtres proclamer que l'homme possède un élément ténu, particulier à chaque individu, qui lui est uni sous la protection d'un dieu ; que cet élément survit au corps et qu'il peut subir deux destinées différentes après la mort de l'individu; que les âmes privilégiées (c'est de là que découle la prédestination) conquéraient par la faveur divine une véritable apothéose ; qu'elles étaient reçues au ciel avec les dieux « dans la région d'argent et des autels fulgurants où les biens de Y état de bénédiction étaient la nourriture, les fêtes heureuses et l'illumination, où elles demeurent sans inquiétudes et sans misères (1) » ; qu'il était réservé à un très-petit nombre d'élus d'obtenir ces félicités, sans passer par l'état de la mort, et, comme Xisutros (2), le Noé babylonien, de monter au ciel en corps et en âme. C'était là la destinée de quelques rois seulement, de quelques pontifes, de quelques héros et de quelques grands ; car, pour le commun des mortels, la partie spirituelle (le démon (3), comme on disait en Chaldée), séparée du corps, se rendait au pays dont on ne revient pas, pays immuable, situé clans les profondeurs de la terre et rempli d'ombres. L'esprit ne pouvait s'élancer de cette retraite que de nuit et sous forme de vampire pour apparaître aux mortels et pour les tourmenter. On croyait qu'il existait au centre de cette région une fontaine, gardée par des dieux infernaux, parce que quiconque aurait bu de ses eaux serait remonté vers la lumière. Les eaux de la fontaine devaient à la fin du monde ressusciter les morts (4). Telles étaient les
(1) W. A., I, m, 66, verso, col. 3, 1, 29-36.
(2) Khasisatra.
(3) Utukku.
(4) Diog. Laërt., De vita philos, proœm., cité par Lcnormant.
idées des Ghaldéens, quand ils réduisirent les Juifs en esclavage. Et les Juifs crurent que l'esprit était formé d'une substance légère, impalpable et active, souffle ou vent, qui s'en va vers Dieu ; le corps, d'une substance grossière, inerte, qui ne fonctionne que par la vertu de la première. Pourquoi le cadavre reste-t-il immobile? Parce que l'esprit s'est séparé de lui. Mais l'esprit n'est pas encore considéré comme une substance pensante, comme une âme personnelle, car, pour les Hébreux, la personnalité réside tout entière dans le corps.
Les Hébreux croyaient avoir conclu une alliance avec Dieu, en échange de laquelle celui-ci devait, avec l'empire sur tous les peuples de la terre, leur assurer la félicité éternelle. Néanmoins il vint un temps où les fidèles de Jéhovah étaient persécutés par les peuples étrangers et devenaient leur conquête. Or leur Dieu leur avait dit que tous ces peuples étaient nés en vain. Le cas ne laissait pas que d'être surprenant. Dieu, selon le croyant, avait choisi un peuple entre tous les autres, et ce peuple était enchaîné et soumis parles étrangers, qui le chassaient de ses tentes ; il se trouvait errant et dépossédé au milieu des autres races, et servait de jouet aux ennemis de Dieu. Tandis que la souffrance s'attachait opiniâtre aux fidèles, les ennemis de Dieu vivaient dans la prospérité. Et Dieu le tolérait ! Alors le Juif, qui se refusait à croire que Dieu pût l'abandonner, se tournait sans cesse vers lui et lui demandait : « Puisque c'est pour nous que tu as créé le monde, puisque les autres nations ne sont que des immondices, pourquoi sommes-nous donc dominés par elles et pourquoi restonsnous ainsi dans l'impuissance? Babylone, la fille du mal, T impudique prostituée, Babylone croît et prospère, et Sion est déserte! Il est vrai qu'il existe peu de fidèles parmi nous ; mais on n'en compte aucun chez les autres peuples ! »
Le problème étant ainsi posé. Dieu devait procurer la prospérité aux Hébreux à la fin des siècles. La solution
~g PARTIE niBTOlUQUK.
était tout entière contenue dans La croyance à la résurrection dé la chair; car, comme noue l'avons dit, c'est dans le corps que, pour eux, résidait toute personnalité. La justice devenait possible par un renouvellement du monde. De plus, la perte de toute espérance de triomphe prolongea l'égoïsme du Juif jusqu'au-delà de la tombe. Pour s'assurer la satisfaction de cet égoïsme et obtenir cette justice si désirre, il lui parut acceptable de réanimer les ossements des morts, en faisant rentrer en eux le souffle qui en était sorti. C'était donc par ce moyen que Dieu leur rendrait justice.
Les Hébreux imaginèrent que, le jour de la résurrection, le petit nombre d'élus destinés à jouir, c'étaient eux, les bons, pendant que ceux qui devaient aller pâtir dans les prisons souterraines, c'étaient les méchants, leurs oppresseurs. C'est ainsi qu'il leur était possible d'obtenir la justice que ne leur offrait pas la vie d'ici-bas. Ils ne purent concevoir l'émancipation de l'esclavage qu'en imaginant un monde nouveau. Habitués à la tyrannie et ne gardant souvenir que de la servitude, ils transportèrent la vie heureuse, dont ils étaient privés ici-bas, dans un autre monde où l'esclavage ne pourrait les atteindre. Dépourvus d'un pouvoir capable de leur rendre la justice, ils estimèrent que Jéhovah devait venir la leur administrer.
Mais leurs prophètes avaient prédit que le Messie viendrait les émanciper. Comment cela pouvait-il être, si la justice ne devait venir qu'à la fin du monde avec le jugement suprême que Jéhovah rendrait sur les hommes? On tourna cette difficulté en imaginant la création d'un règne messianique précédant la fin de ce monde, hescheol serait ouvert, et les justes vivraient avec le Messie, établissant sur les autres peuples de la terre un règne temporel après lequel viendrait le jugement dernier. C'est environ cent soixante-cinq ans avant la naissance de Jésus-Christ que cette tendance commença à se manifester. Le besoin de vengeance qui sommeille dans le cœur de l'Israélite
éclate S' .us l'urine d'apocnlypses. Ces écrits, depuis celai qui porte le pseudonyme de Daniel jusqu'à celui qui, composé en l'an 97 de l'ère chrétienne, est attribué à Esdras (l), sont fort nombreux. C'est toujours une vision, un dialogue avec un ange, la description, à l'aide d'une phraséologie touffue, de la venue du Messie ; c'est partout le récit des batailles qui seront livrées contre les autres peuples de la terre, de la défaite et de l'extermination de ceux-ci, de leur réduction en esclavage sous le joug du peuple élu : c'est enfin la narration du règne messianique, sadurée(2), le jugement dernier et le spectacle que présentera la Nature avant de s'anéantir. Les descriptions dont ces imaginations maladives émaillent ces documents sont véritablement effrayantes. Quels fatidiques présages ! « Avant que vienne le jour de Jéhovah, les femmes commenceront à ne plus enf; mter. la nature changera ses fonctions, le soleil s'éteindra, les étoiles tomberont, les pierres parleront, le sang jaillira des arbres... Jéhovah apparaîtra au sein des nuages, entouré d'Elie, d'Enoch, de Moïse et d'Esdras, délivrés delà mort ; il condamnera les méchants aux peines éternelles, et il s'élèvera avec les bons. Et Dieu ne s'affligera pas du sort des misérables qui se perdront en ce jour; et les pères ne pourront plus intervenir pour leurs fils, ni les fils pour leurs pères ! » Toutes les apocalypses indiquent ces événements comme devant être prochains. Les écrivains apocalyptiques présentent les rephcïim des dépôts demandant à l'ange : «Quand sortirons-nous? » Et l'ange leur répond : « Quand le nombre de vos semblables sera complet. » Et ces écrivains ajoutent que « déjà les dépôts des ombres sont
(i) Renan prouve que toutes les apocalypses portent le nom d'un prophète antérieur ou d'un pseudonyme. Voir Revue des Deux Mondes, 1er mars 187o, V apocalypse de l'an 97.
(2) Le nombre des années varie. Pseudo-Esdras se contente de 400, pendant que d'autres opinent que la durée de ce règne sera aussi considérable que celle de la terre. Voir le livre d'Enoch, celui de Baruch et le chap. xv d'Esdras.
bondés et qu'il y a pléthore (l'idée est certes bien matérielle) ; que des douze parties entre lesquelles se divise le temps que durera le monde, dix et demie sont déjà écoulées ». Et, pour preuves à l'appui, « la taille des hommes, ajoutent-ils, est en décroissance ; la race dégénère, elle n'a plus l'énergie des premiers âges. Tout a perdu sa vigueur ! »
Mais, loin de guérir le mal, le dogme de la résurrection de la chair, tel qu'ils l'entendaient, et celui des châtiments et des récompenses d'outre-tombe ne produisaient que la terreur et ne servaient qu'à accroître l'infortune des malheureux qui y ajoutaient foi. Jéhovah était maître absolu ; il avait ses élus en petit nombre ; de plus, il était fort difficile de ne pas l'avoir offensé. Quiconque avait failli une fois pouvait trembler par avance ; pour une légère faute, il avait à redouter un châtiment éternel. Déplus, qui donc savait s'il était prédestiné à la condamnation par la volonté du Dieu tout-puissant? Cette désolation des esprits apparaît également dans la littérature mélancolique qu'engendre le dogme du jugement dernier. Quel vaste désespoir dans ces plaintes! « Que l'humanité pleure et que les bêtes se réjouissent! s'écrie l'Hébreu courbé sous le poids du malheur, car les bètes sont de meilleure condition que nous. Elles ne sont point atteintes par le jugement dernier, elles n'ont point à redouter de tourments, car, après la mort, il n'existe plus rien pour elles. » ... « A quoi donc sert la vie avec un avenir de tourments? Ah ! combien grand dut être ton péché, Adam, pour qu'il nous rive presque tous à une éternité de douleurs ! . . . Mieux vaudrait le néant que la perspective d'un jugement après la mort!.. Pourquoi passons-nous la vie plongés dans la tristesse et la misère, si nous n'espérons après la mort que supplices et martyres?... Mieux eût valu pour nous qu'Adam n'eût pas été créé sur la terre !... A quoi nous sert l'immortalité, si nous ne commettons que des œuvres de mort?... » Et il en est de même pour
tous les auteurs de cette époque, qui se répandent en déchirantes lamentations. Ces imprécations, engendrées par des croyances effroyables et lugubres, préludaient déjà à l'épouvantable et sombre office des morts du moyen âge, fidèle expression du christianisme. Bientôt les chrétiens s'emparèrent si bien des apocalypses que ces écrits composèrent le caractère essentiel de leur littérature des premiers siècles. « Si le christianisme, dit Renan, aggrave tant la terreur qu'inspire la mort, toute la responsabilité en doit peser sur ce genre de livres. » Ces prophéties, ces visions dans lesquelles la nature se bouleversait et où la désolation était portée si haut, furent les premiers symptômes pathologiques de la fièvre délirante qui allait, pendant quelques siècles, tourmenter l'humanité.
Chez Israël, la théorie de la résurrection et du jugement dernier naquit pour forger une félicité que la terre ne pouvait procurer, et pour s'assurer une justice qu'on ne trouvait pas ici-bas. Cette théorie fut un signe de décadence, d'esclavage et de misère, car la vie n'est désirable dans un autre monde que tout autant qu'elle n'offre aucune dignité dans celui-ci.
C'est ainsi que se forma le dogme de la résurrection et du jugement dernier, comportant des châtiments et des récompenses. Nous allons voir maintenant comment il se fait que l'idée de la mort revêt un aspect terrible en Grèce et à Rome, en même temps que se développe le dégoût pour la vie provoqué par les infortunes publiques. Alors nous verrons apparaître l'idée de l'âme et de son immortalité, et le christianisme s'emparer de toutes ces tendances pour en constituer son dogme.
La Lydie et l'Ionie étant perdues, personne ne croit plus désormais en l'oracle de Delphes : ses réponses ambiguës apparaissent au peuple comme des subterfuges employés par les dieux qui hésitent à lui déclarer d'une manière explicite qu'ils l'abandonnent entièrement à son destin contraire. Le divin Jupiter a perdu le respect des Hellènes. Beaucoup d'entre eux le jugent incapable de gouverner le monde ; bien peu l'invoquent; personnene lui adresse plus de demande. Les philosophes le discutent, les poètes le poursuivent de leurs satires ; et, sans appui clans la conscience publique, il choit de son rang de Dieu suprême de l'Olympe, au milieu des milliers d'éclats de rire de ceux que ses foudres n'épouvantent déjà plus.
Sur ces entrefaites, Bacchus, fils du Soleil, qui, tout enfant, était entré à Eleusis, en sort adolescent, mais gros, indolent et imberbe.
Monté sur le Belphégor de Babylone (1), — l'âne au priape, — il parcourt la campagne entouré des Phallophores et des Ithyphalles, prêchant aux vendangeurs l'amour, l'ivrognerie et la mollesse, afin d'acclimater en Grèce les mœurs exotiques des pays chauds de l'Asie Mineure.
Le peuple fera-t-il appel à sa propre raison, et puisque
(1) Heljihcgor en Chaldée signifiait « le Seigneur âne ». Cet animal, venu, chargé de vin, à Babylone par DEuphrate, était promené en triomphe et adoré comme étant le protecteur de la concupiscence.
ses divinités l'abandonnent, n'aura-t-il plus confiance que dans ses propres efforts, ou bien placera-t-il sur le trône vacant du caduc Jupiter cet adolescent efféminé et de f< trmes morbides, qui le convie à épuiser la coupe du plaisir comme le seul remède possible à ses infortunes? Eschyle le croit ; lui qui, à Marathon et à Salamine, fut de ceux qui arrêtèrent l'invasion des hommes de l'Asie, il redoute de ne pouvoir repousser de même, à cette heure, l'invasion de leurs dieux.
« Vénère la Justice, rends hommage à la Loi, mais garde-toi de te donner des maîtres, » crie-t-il au peuple hellène en plein théâtre, en lui montrant le triomphe de la tyrannie avec le Bacchus d'Eleusis, derrière lequel se dessinent déjà les affadissantes silhouettes des petits Bacchus de laPhénicie, de la Syrie et de la Phrygic, Adonis, Sabas et Attis. Et tous les bons citoyens prennent parti pour Eschyle. Aristagoras, Diagoras, Alcibiade (1),
(I) Aristagoras se distingua toujours par son amour pour la liberté, par sa haine contre les cultes asiatiques et la tyrannie à laquelle ils aboutissaient. 11 provoqua le soulèvement des Ioniens contre les Perses, expulsa ceux-ci de toutes les cités qu'ils occupaient, et rétablit partout le gouvernement populaire. Plus tard, il assiégea Sardes et s'en rendit maître. Mais, se reconnaissant impuissant à défendre seul tout le territoire qu'il avait reconquis, il se retira en Thrace. Là il fut, croit-on, assassiné par les partisans des cultes orientaux. Sa protestation contre les Eleusines lui a valu l'accusation d'impie.
Diagoras était un philosophe de l'école de DémocrUe. On le taxait d'athée à cause de ses idées hostiles aux superstitions et aux cultes qui s'établissaient alors en Grèce. 11 fut accusé d'avoir, en compagnie de quelques-uns de ses amis, parodié les mystères d'Eleusis dans le but de les discréditer. Obligé de prendre la fuite, sa tète fut mise à prix. L'Aréopage promit un talent à qui le tuerait, deux à qui le traînerait vivant devant son tribunal ; et l'édit fut gravé sur une colonne du forum d'Athènes! On annonça plus tard que Diagoras avait péri victime d'un naufrage, effet de la colère des dieux. Ce mensonge des prêtres, imaginé pour fomenter la superstition, fut démenti plus tard. Diagoras s'éteignit très-paisiblement dans sa retraite de Corinthe.
Alcibiade était le chef de cette jeunesse qui s'insurgeait contre
8i PART1K HISTORIQUE.
protestent énergiquément contre les mystères du Zagreus phrygien, et Socrate, Démonax (1) et Epaminondas
refusent l'initiation, combattent le messager d'amour et, comme les premiers, ils jurent que jamais ils ne se rendront complices du triomphe de la tyrannie. Us comprenaient trop bien que l'élévation de l'Amour à la hauteur d'un culte serait funeste à la liberté et qu'elle inaugurerait l'empire de la Mort. A travers le masque de paix du messager, ils avaient vu la face de feu du fatidique Moloch. Ils repoussaient la fraternité de la jouissance parce qu'elle leur arrivait imposée comme une émanation du Dieu solaire; or, la soumission au Dieu sidéral ne pouvait s'affirmer qu'au détriment de la dignité de l'Homme.
Les mystères d'Eleusis, purs jusque-là de toute souillure, s'étaient corrompus en se mêlant au culte de Dionysos et commençaient à troubler la conscience du peuple grec. Les initiés étaient nombreux, et, chaque jour, l'initiation s'étendait sur un plus grand nombre d'adeptes. On combinait savamment les effets dans ces initiations ; on épouvantait les néophytes pour qu'ils eussent lieu d'affirmer leur courage ; on les faisait passer de la pénitence à
l'envahissement des superstitions orientales. Ainsi qu'Epaminondas, il pénétra à main armée dans les temples, et renversa et mutila les idoles phalliques.
(1) Démonax, un des citoyens les plus courageux d'Athènes, philosophe par tempérament, n'avait jamais sacrifié aux dieux. 11 ne voulut pas être initié aux mystères d'Eleusis quand quiconque occupant une position à Athènes Tétait. Il disait, pour expliquer son refus, que, lorsqu'il serait initié, si quelque chose dans ces mystères choquait la décence et les bonnes mœurs, ou attentait à la liberté, il se verrait dans l'obligation de le révéler à ses concitoyens, afin de les préserver de la corruption qu'on leur imposait sous des prétextes religieux, et que si ces mystères étaient honnêtes, il les divulguerait par amour pour l'humanité. Ces paroles font partie du discours qu'il prononça pour se défendre devant le peuple athénien, qui se disposait à le lapider comme impie. L'eifet qu'il produisit fut si puissant qu'il ramena en sa faveur l'opinion de ceux qui lui étaient le plus hostiles. 11 fut dès ce jour respecté par tous les bons citoyens de la République.
la débauche. Tantôt on leur présentait le spectacle offert par l'hiver, tantôt celui de l'été; là la terre stérile, autre part la terre féconde , la terre couverte de fleurs et de fruits ; de l'opposition entre le jour et la nuit, on avait composé un rite qui, à l'aide du jeûne, préparait les fidèles à l'orgie, aux éblouissements du soleil par l'obscurité des ténèbres, à la concupiscence par la fustigation. Là les prêtres de Gérés jouaient un drame fantastique représentant la mort et la résurrection. A minuit, on célébrait une sorte de messe orgiaque ; les novices y assistaient tout nus, couronnés de feuilles d'if et de myrte; l'hostie était un épi, le calice une coupe. De ce que le grain renaît quand il a été confié à la terre, et produit des épis nouveaux, on tirait un parallèle entre l'épi et l'âme humaine : l'homme devait renaître après la mort sous l'impulsion de son âme, comme le grain de blé renaît de la terre sous l'impulsion divine. Et le vin, cette rouge liqueur, qui contient, à l'état latent, la force qu'il a reçue du soleil, était considéré comme le sang du Dieu solaire descendu sur la terre, et on devait le boire pour acquérir la vie éternelle. C'était l'immortalité en Eleusis que l'on mangeait et que l'on buvait avec le blé et le vin (1).
(I) Les philosophes du siècle dernier pensaient que les chefs des religions de l'antiquité étaient aussi bien versés qu'eux dans la science de la nature et qu'ils avaient imaginé les cultes pour asservir le peuple au moyen de mystères. La critique positive moderne démontre que prêtres et fidèles croyaient également à ce qu'ils pratiquaient et que cette soumission du peuple à ses chefs spirituels venait du mauvais entendement des phénomènes de la nature, qui, dans leur imagination, enfantait le surnaturel. — Publicola Chaussard, partageant la première opinion, l'a soutenue dans son drame sur les mystères d'Eleusis placé dans son ouvrage Fêles et Courtisanes de la Grèce. On peut en juger par ce morceau :
« hermippe. — Votre théologie...
« l'hiérophante. —Est la physique. Nous avons deux doctrines, l'une pour le peuple, et l'autre pour le sage. La première est un tissu romanesque d'aventures mises sur le compte des dieux ; le roman est le manuel de l'ignorance; les aspects, les rapports de la nature, la physio-
Le Zagreus phrygien inaugure dans ces fêtes le culte du phallus, sanctifie la luxure et fait entendre aux initiés que l'amour ne nous vient que du Dieu du ciel, que c'est lui qui l'a apporté sur la terre.
« Sans ma médiation, leur dit-il, si je n'étais pus venu ici-bas, il n'existerait pas d'amour et la vie s'éteindrait. Sans amour, plus de reproduction ni chez l'homme, ni chez l'animal, ni chez la plante. Sans moi la terre se transforme en désert et les ténèbres l'envahissent (1). »
logie, voilà la base et le fond de nos catégories, mais elles sont reléguées au fond du sanctuaire. Les princes et les législateurs, combinant les principes de ces deux, religions, faisant une part à la crédulité populaire et une part à la raison, ont établi ou du moins favorisé un culte mixte dans lequel s'allient la morale et la fable. Mais ici tombe le voile étendu parla superstition, paré des fleurs delà poésie et soutenu par les mains puissantes de ceux qui régissent les États. Ici se manifeste la nature, cette divinité universelle, qui habite en elle-même, se reproduit et se contemple.
« hermippe. — Voilà donc votre secret!
« l'hiérophante.— Cette saine doctrine, que le vulgaire repousse parce qu'il n'est pas digne de la recevoir, élève l'homme et l'affranchit des faiblesses et des terreurs communes, Rien ne périt, tout se renouvelle. La matière est éternellement vivante, sa forme seule est périssable. »
Contrairement à ce que dit Chaussard, les historiens modernes, qui se sont occupés de ce sujet, entre autres Bulwer, pensent que ce que l'on enseignait aux initiés à Eleusis, c'étaient les superstitions, filles des dogmes asiatiques, la prépondérance absolue du surnaturel sur l'homme et l'immortalité de l'âme comme entité distincte de l'organisme.
(1) Bacehus est la personnification du soleil nouveau, c'est-à-dire du soleil du printemps qui succède au soleil mort, au soleil de l'hiver. 11 enflamme la terre de ses rayons et communique la vie à la végétation, ainsi qu'aux animaux. C'est sous son influence que croit la vigne qui produit le vin. Aussi le représente-t-on couvert de pampres, et l'on ajoute que le vin est le sang du dieu. Que le fils de dieu s'appelle Attis, Tanmuz, Adonis, Sabas,Orus, Dionysos, etc., — la plupart de ces noms signifient simplement notre seigneur,— tous les cultes de l'Asie Mineure se basent sur cette pensée, qu'il vient apporter l'amour sur la terre. L'est ainsi que s'introduisit en Occident la loi de l'amour, qui établissait la soumission absolue à un dieu venu sur la terre pour y répandre son sang pour les hommes.
Et la multitude frémit à l'idée de l'athéisme. C'est pour elle la stérilité et la mort.
Un peuple sur lequel de tels mystères exerçaient leur influence, ne pouvait encore se passer de dieux. Si quelques-uns de ceux-ci venaient à l'abandonner, il devait eu créer de nouveaux ; sa puissance théogéuique n'était pas près d'être épuisée. Aussi repoussa-t-il les conseils d'Eschyle, et les efforts de ceux qui le suivirent ne furent pas moins vains. Eschyle était athée : il plaçait la loi au-dessus des atteintes de la divinité et la justice au-dessus des caprices de l'Olympe. Il faisait mieux encore : au nom même de cette justice, il combattait les dieux immortels et déclarait, dans son Prométhée, qu'un jour viendrait où la Divinité elle-même serait détrônée. Le peuple recula d'épouvante en entendant cet horrible blasphème ; il rugit enflammé d'une sainte colère et le poète dut recourir à la fuite pour ne pas être déchiré par les mains de la multitude. Eschyle sur la scène avait supprimé la mort des hommes ; on l'accusa de les sacrifier, en dehors d'elle, aux dieux infernaux. Son théâtre fut rasé.
Eschyle exilé dans de lointains pays, Aristagoras proscrit, Diagoras condamné à mort, la Grèce purgée de tous les philosophes impies, Bacchus gravit les marches de l'Olympe, recueille la foudre et l'aigle de Jupiter, et inaugure son règne en répandant à pleines mains la corruption sur la Grèce. Ses apùtres sont la femme et l'esclave ; ■son culte, l'orgie sacrée qui oclate et se termine par les folles extravagances de la populace enivrée. L'enivrement estime nécessité pour l'esclave; la débauche lui fait oublier son état misérable. Façonné à l'esclavage, que lui importe la tyrannie, si la tyrannie lui procure la jouissance avec la femme et l'oubli avec le vin?
Reléguée dans l'intérieur des maisons et ne pouvant suivre l'homme dans la vie publique, la femme grecque invoque à son aide les pleureuses divinités de l'Orient. Lassée de l'homme adulte et fort, elle se prend d'amour
pour le type de l'adolescent imberbe, au corps efféminé et à l'âme lâche. C'est en vain que Sapho vient protester avec colère ; c'est en vain qu'elle entonne son héroïque chant mixolydien : les accords de sa lyre ne sont pas entendus, les vibrations de ses cordes se perdent dans les airs. Les prêtres la condamnent au bannissement comme impie, et, après sa mort, ils lui attribuent les vices immondes d'une chanteuse qui portait son nom (1).
Bientôt Diane, la chaste Lune, la sœur de Phébus, célèbre ses noces incestueuses avec le maître souverain de la région céleste. La vierge dorique devient la Mylitta de Babylone, l'Astarté de Sidon, l'Aschera chananéenne, c'est-à-dire la Vénus funèbre. Son inceste lui cause des remords ; c'est pour ce motif qu'elle n'inspire les amours que pendant la nuit, et que sa pâle lumière n'éclaire que faiblement les amants, comme si elle redoutait de découvrir un crime. La volupté qu'elle éveille est une volupté mélancolique. Son disque livide brille d'une lueur sinistre. Ce n'est plus au sommet de leur carrière qu'elle frappe instantanément les hommes de ses flèches, en les affranchissant de la fâcheuse vieillesse et de la maladie mortelle tardive et répugnante ; elle ne leur donne plus la mort sublime, l'eû8ava<j£a. Non. Elle préfère les laisser vivre dans la dégradation, sous le joug. Ce n'est plus l'héroïsme qu'elle inspire, c'est l'érotisme . Assise sur son trône impur du temple d'Ephèse, elle préside à des mascarades éhontées. Ses nymphes, vierges jadis, converties en bacchantes impudiques, se vautrent à ses pieds, la prunelle embrasée par le feu du désir qui les consume. C'est la fureur aphrodisiaque qui
(i) 11 est pleinement établi aujourd'hui qu'il y eut deux Sapho en Grèce; l'une, l'héroïque, celle qui inventa le vers saphique, fut exilée à cause de son opposition à tous les cultes qui produisirent la décadence de la Grèce. Elle vécut heureuse dans son exil de Sicile, se maria et eut un fds. La seconde, celle du saut de Leucade, ne fut qu'une impudique chanteuse,, restée fameuse par ses vices.
domine les prêtresses d'Hécate. Là où régnait la chaste déesse ne se dresse plus que le fétiche orgiastique.
Avec la loi de l'Amour se répand en Grèce l'empire de la Mort. Jusqu'à cette époque le Grec ne s'était courbé sous aucun de ces deux jougs. Sa vie était le développement de la force dans toutes ses acceptions : de la force musculaire par la gymnastique, de la force intellectuelle par la philosophie. Cultivant, en même temps, la bravoure et l'intelligence, faisant continuellement fonctionner les muscles et le cerveau, que pouvait-il lui rester de vigueur pour l'alimentation de ces sentimentalismes erotiques, patrimoine exclusif du mysticisme et de la paresse? Et tout en lui se manifestant par l'action et par la vie, quelle place restait-il à la mort dans le champ de ses spéculations? Si la mort était héroïque, quel besoin de philosopher sur elle ? Par elle seule n'était-elle déjà pas un exemple? Si, au contraire, elle n'était pas héroïque, elle ne méritait que l'oubli, afin que la peur ne se propageât point dans les masses.
Ces dieux orientaux, énervants, hermaphrodites, transfuges du genre masculin, efféminés, incestueux, mutilés et ensanglantés, s'adressent surtout au cœur de la femme, qu'ils attendrissent avec des récits de souffrances et de mort, et ils introduisent ainsi en Occident la mort qui effraye, la mort qui épouvante, la mort lâche, la mort de l'esclave. Dès lors, que de lamentations et de gémissements aux funérailles ! Que de larmes ! On se frappe la poitrine, on déchire ses vêtements, on se flagelle même ! Chaque femme se transforme en pleureuse, et suit le cadavre, les cheveux épars, les yeux noyés de larmes et la poussière au front ! La Grèce entière s'ébranle à l'étrange harmonie des sanglots et des gémissements. C'en est fait! la Mort effrayante règne déjà sur la terre hellénique (1). Bientôt
I En Chaldée, en Syrie, en Phrygie, de même qu'en Egypte, la mort du dieu de la nature répand la terreur et le désespoir parmi les peuples,
elle régnera sur l'Europe entière et son règne durera pendant de longs siècles!
La voici, se substituant à la Mort digne, s'avançant au son lugubre de la flûte phénicienne et de la harpe de Babylone, enveloppée dans les vapeurs que dégage la myrrhe (1), faisant se dresser le funèbre cyprès sous ses pas et semant partout la pusillanimité et la mélancolie. La voici faisant son outrée par les portes d'Eleusis, au milieu de l'ivresse des hommes et du délire produit par la surexcitation nerveuse des femmes; elle vient et s'impose par la propagation des Adonies, de ces fêtes licencieuses où le soupir de la volupté succède à la larme pieuse, importations de Byblos, dans lesquelles les Grecques attendries s'allanguissent jusqu'à l'évanouissement.
Ah! comme rugit Prométhée, attaché déjà au sommet du Caucase, en contemplant l'Homme livré à la tyrannie par la femme et par l'esclave, par l'amour et par la
comme nous l'avons déjà expliqué pour la Phénicie. Pouvait-on imaginer un plus terrifiant spectacle que celui de la nature périssant tout entière! .Mais, une fois mort, le soleil renaît, et avec sa résurrection concorde le renouvellement de la terre. On donnait à ce spectacle la même explication qu'à la génération humaine ; et on le symbolise par le médiateur, par le seigneur qui descend sur le monde, par le fils de Dieu qui nous apporte la loi de l'amour.
En pénétrant en Europe, ce culte devait apporter avec lui le mystère delà mort du dieu, et, par conséquent, l'effroi et les lamentations. De plus, il favorisait la tyrannie des rois envers leurs sujets; puisqu'il existait au ciel un astre, le soleil, qui régissait les autres corps célestes, ne devait-il pas y avoir un homme pour dominer ses semblables? Sans liberté, sans influence sur le gouvernement de sa patrie, le Grec eut, à partir de cet instant, la mort triste et misérable de l'esclave. Commi nt aurait-il pu avoir wnc mort heureuse, lui qui laissait sa cité dans l'esclavage et qui ignorait si demain ses enfants ne tomberaient pas victimes des caprices d'un tyran?
(I) La flûte dos enterrements, connue sous le nom de safaambô, est d'origine phénicienne. La harpe cyniras est l'instrument musical funèbre de Babylone, et la myrrhe est l'encens que l'on brûlait dans cette ville en l'honneur du mort.
LA DÉCADENCE. 9i
grâce ! Le calme et la tranquillité sont dorénavant impossibles sur la terre. Le beau ciel de la Grèce s'est voilé de sombres nuages. Plus de raison parmi les hommes, plus de justice. 0 tyrans, vous êtes désormais les maîtres des peuples! Régnez en paix jusqu'au jour où Prométhée se dressera affranchi par l'Hercule révolutionnaire !
Bientôt, à la philosophie virile de Thaïes, d'Anaximandre, d'Anaximène, de Parménide, d'Heraclite, d'Empédocle, de Leucippe, de Démocrite et de tant d'autres penseurs grecs, succédèrent les élucubrations métaphysiques de Platon et de ses disciples.
Aucun des philosophes antérieurs à l'école platonicienne, excepté Pythagoras, n'accordait de personnalité à l'âme abstraite de l'organisme. Tout au plus certains auteurs admettaient-ils son immédiate transmigration dans un autre corps (1). Presque tous lui assignaient le mouvement comme attribut essentiel. Les uns disaient : « Ses atomes ont la propriété de se mouvoir avec pins d'intensité que ceux des autres choses; ils vibrent sous l'impulsion des objets extérieurs, aussi l'âme parvientelle à acquérir la notion de tout ce qui nous environne (2). »
D'autres, tels que Démocrite (3), ajoutaient : « Xon-sculement les atomes de l'âme sont susceptibles de vibrer, mais encore ils ne se reposent jamais, en raison de leur force et de leur configuration sphérique, » et ils expliquaient le mécanisme des songes par la conti-
(1) Les partisans de la transmigration étaient influencés par les dogmes de l'Orient. Pythagoras, avec ses théories panthéistiques, contribua beaucoup à la décadence de l'esprit grec.
(2) Empédocle, Leucippe, Nessus de Chios et Métrodore sont déjà presque contemporains de Platon, bien que ces deux derniers aient reçu les leçons de Démocrite.
(3) Aristote, De divinat. per somnum, c. 2. Voyez aussi Ferdinand Hœfer, Biograpa (jenrralc, Démocrite.
nuation des vibrations communiquées par le monde extérieur pendantla veille.
Leucippe pensait que l'âme avait besoin de la respiration, puisqu'elle était un feu, un être igné et, ainsi que nous nous exprimerions aujourd'hui, une combustion. « Elle s'éteint, disait-il, dès que l'air manque, et elle eutraîne la mort de l'individu, de même que le feu se meurt également en se consumant avec l'air (i). »
Heraclite supposait le monde environné d'une essence divine, sorte de fluide subtil que nous respirons (auraitil prévu l'oxygène ?), et qui nous vivifie sans cesse ; la vie pour lui consistait en une éternelle transformation de la matière à l'aide d'« un mouvement continuel et circulaire d'émission et d'absorption (2). » Avait-il intuitivement deviné les dernières conclusions de la biologie moderne?
Aristote lui-même, après Platon, considère l'âme comme « la catégorie supérieure de la forme de la matière » et k définit « la première actualité d'un corps organisé qui a la vie en sa puissance. » Mais il ne tarda pas à s'égarer ; l'atmosphère morale était imprégnée des rêveries philosophiques de l'école nouvelle et il ne put se défendre contre leur influence. Avec la notion du voûç (3) comme forme pure et son émanation du corps céleste, il prêta le flanc aux partisans du spiritualisme, qui, au lieu de voir en cela l'influence du monde sidéral, l'influence de l'univers sur l'intelligence, interprétèrent a tort et firent directement émaner l'âme d'une âme universelle, où ils la transportèrent après la mort pour la faire retourner à son point de départ.
[i) Voir Aristote, De anima, 1, c. 2.
(2) Hippocrate, De alimentis, VI.
(3) Le vous qu'Anaxagoras définissait « un élément pur et sans niélange, plus léger et plus subtile que les antres, qui était le grand et le premier moteur du monde, intelligent et actif, » Aristote le considérait seulement comme l'âme supérieure, intelligence pure ou âme noétique, en opposition aux âmes nutritive, motrice, semitive et appétitive.
Pythagore et Platon (1) ont imaginé la théorie de la personnalité de l'âme, en scindant l'homme pour ainsi dire. Platon, influencé par la doctrine de Pythagoras, fait émaner l'âme humaine de l'âme universelle et la divise en âme irascible, appétitive et rationnelle. Les deux premières résident respectivement dans le cœur et dans le ventre et meurent avec le corps ; la dernière réside dans la tête et ne meurt jamais. Selon lui, l'âme est de nature ignée et elle s'écarte des essences (xà ovxoç ovxa), des idées (t§éa), des types primordiaux, quand elle s'incarne dans le corps ; alors elle se trouble et ne voit plus que l'ombre des choses. Nos idées ne sont que le souvenir de ces idées de l'âme, antérieures à cette vie. Quand l'âme , à la mort de l'homme, rentre dans l'âme universelle, elle sait toutes choses sous leur véritable jour et se nourrit à nouveau des essences et des idées dont elle se nourrissait autrefois (2). « L'âme s'égare et se trouble, dit Platon, quand elle se sert du corps pour considérer quelque objet ; elle a des vertiges comme si elle était ivre, car elle s'attache à des choses qui sont de nature sujette à des changements. Lorsqu'elle contemple sa propre essence, elle se porte vers ce qui est pur, éternel et immortel et, étant de même nature, elle y demeure attachée aussi longtemps qu'elle le peut. Alors ses égarements cessent, car elle est unie à ce qui est immuable, et cet état de l'âme, c'est la sagesse, et les vrais philosophes sont seulement ceux qui cultivent cette sagesse (3). »
A Rome aussi, de même qu'en Grèce, après que des philosophes, des poètes et des orateurs illustres eurent déclaré que la mort n'était que le repos éternel des fatigues de la vie, surgirent avec la décadence d'autres philosophes qui prétendirent fournir une explication nou-
(1) Voir, pour les idées de Platon relativement à l'âme, République, Phédon, Gorgias.
(2) [{cpublka, liv. Vil.
(3} Œuvres de Platon traduites par Cousin. Phêdon.
velle. Poussés par la fantaisie, ils avancèrent gratuitement que la substance organisée de notre corps n'intervienl pour rien (tans l'entendement et que, par suite, il convient d'admettre quelque chose de plus subtil qui concourt à ces fins. Et ils appelèrent ce quelque chose âme, anima, du grec fai\io:, air. « Une substance subtile, dirent-ils, une sorte d'air interne, voilà ce qui pense en nous, » et chacun, selon son goût particulier, assignait à cet air, une fois délivré du corps, une destinée distincte. Ne pouvant se consoler de la disparition de leurs Facultés intellectuelles avec la dissolution de leur organisme, ils voulurent démontrer que ces tacultés se perpétuaient. Ils imaginèrent donc Y être en dehors de ce qui est, et tombèrent ainsi en pleine métaphysique. Il en est qui, se considérant en possession de l'infini, voulurent que l'esprit n'eût pas de commencement, de même qu'il avait été admis qu'il n'aurait pas de fin, et soutinrent que l'existence de l'âme humaine n'est limitée par rien. Gomme conséquence de ce dualisme, ils accentuèrent l'opposition entre les deux substances qui, selon eux, composent l'homme, et affirmèrent que l'esprit prévaut en raison directe de l'affaiblissement du corps. Délivré des entraves matérielles, l'esprit devenait absolument libre. Moins il y avait de matière, plus il y avait de liberté morale. Et bientôt se manifesta une tendance bien accusée vers l'ascétisme.
En Grèce comme à Rome au bon temps de la république, et même sous les premiers Césars, l'homme, pour se fortifier, ne s'abandonnait pas à des théories si extravagantes. D'illustres patriciens, d'éloquents orateurs, des soldats valeureux, des poètes inspirés surent rendre leur patrie glorieuse, mais jamais leurs actions ni leurs travaux ne furent à aucun degré le résultat de semblables suggestions. Rien qu'à énoncer ces théories, le scandale fut général, et quiconque se piquait de culture d'esprit les repoussait au loin comme d'extravagantes subtilités.
Mais voici que les républiques de la Grèce viennent do
succomber ; après les luttes sanglantes des triumvirs, la république romaine a abouti à César; dès lors, plus de jeunesse dans les villes, et partant plus de force, plus d'intelligence ; la guerre a tout moissonné. C'est alors que, devenu libre de toute entrave, le principe de la Divinité, que le polythéisme gréco-latin ne contenait qu'en germe, put tout à son aise prendre un développement énorme. Les dieux de l'Asie et de l'Afrique firent tous, les uns après les autres, leur entrée triomphale, si bien que la religion absorba bientôt la société civile dans le réseau de - (S institutions (1).
Défaillant et déjà exténué, le monde occidental recueillit les résidus putrides de ces empires orientaux, et ce levain corrompu et malsain détermina une fermentation dans son sein et le décomposa. L'antiquité succomba sous l'écrasement de ces décadences qui s'amoncelèrent sur elle quand elle n'était déjà plus assez forte pour leur opposer la résistance nécessaire.
Les Perses avaient été un peuple libre; mais, affaiblis déjà par leur union avec les Mèdes, ils perdirent ce qui leur restait de virilité en conquérant l'empire de Babylone et en se l'assimilant pour y fonder la monarchie universelle.
(1) Ce fut la plèbe qui subit avant les gens instruits l'influence des religions orientales. Les basses classes étaient déjà imbues de superstitions lorsque les philosophes établirent la théorie de l'àme immortelle distincte de l'organisme. Ce fut par en bas que se produisit l'invasion. Aussi voyons-nous les Athéniens, après une victoire sur mer, condamner à mort leurs généraux, parce qu'au milieu de la tempête qui survint après la bataille, ils n'avaient pas recueilli les cadavres pour leur faire des funérailles. Ces généraux, disciples des philosophes éléatiques, ne croyaient pas qu'il put arriver quelque chose ù l'homme après la mort ; il leur semblait donc très-indifférent que la décomposition du cadavre s'accomplit dans la terre ou dans l'eau. La multitude, qui, au salut de la patrie, préférait le repos de l'ombre des siens, comparut en deuil devant le tribunal, demandant vengeance. Les magistrats furent contraints de condamner les libérateurs à mort.
Les Egyptiens, chaque jour plus accablés par leur théocratie, finirent par se transformer en une nation de fossoyeurs.
Les tribus juives, jadis républicaines, en étaient arrivées au désespoir après deux captivités et, sous l'influence d'une soumission toujours croissante, au principe divin. Désespérant de tout bonheur sur la terre, elles proclamaient une seconde vie après la fin du monde- L'Asie Mineure, en proie à la plus vive douleur, pleurait la mort des dieux delà nature.
Toutes ces tendances, filles de sociétés épuisées, et qui ne reflétaient que le désespoir et le servilisme, vinrent successivement envahir l'Europe lorsque ses républiques avaient déjà disparu et que l'empire triomphant s'était élevé sur leurs ruines.
Dès lors, les esprits s'affaissent promptement; les idées de monothéisme, d'autorité absolue et arbitraire, l'emportent sur tout. Les dieux delà cité, de la place publique ou du foyer, ont disparu ; on croit qu'il est impossible de se mettre en relation directe avec l'immensité d'un dieu unique, et on cherche un médiateur à la fois homme et dieu, quelle que soit la forme sous laquelle il se présente. L'immensité d'un dieu unique, sans rapport aucun avec eux, effraye les hommes ; et les foules passent du culte de Bacchus et d'Adonis à celui de Sabas, pour en arriver enfin au culte de Mythra, encore un dieu fils, souverain maître des prétoriens. Alors surgirent ces étranges philosophies évoquées par la peur de la mort qui s'était déchaînée sur l'empire avec les cultes nouveaux. De môme que la Grèce avait reçu de la Phénicie, de la Syrie et de la Phrygie les cultes de la Mort, de même Rome les reçut de l'Egypte. Oui, c'est de l'Egypte que parvint à Rome, avec ses funèbres dieux zoomorphiques, le courant lugubre qui s'empara des esprits déjà suffisamment contristés. Il est vrai que Tibère proscrivit ces rites désolants, mais ce fut en vain. Tout était prêt pour les ac-
cueillir, de même que tout en Grèce était également prêt quelque temps auparavant pour accueillir le dieu ensanglanté qui lui venait de Byblos et le dieu ivre qui lui venait de la Phrygie. Ceux-ci dominèrent quand la Grèce eut perdu les Eschyle et les Epaminondas pour leur résister. Depuis longues années Rome avait perdu Scipion, et il n'y avait plus de Gaton pour demander chaque jour la destruction de Garthage.
On vivait alors en égoïste, on pratiquait peu la justice, et ceux qui en étaient les défenseurs proclamaient publiquement que sa source résidait en un être unique et suprême. Aucun lien ne reliait les citoyens entre eux ; le mépris de la dignité humaine éclatait partout, dans tous les rangs, dans tous les lieux. L'empereur ne tarda pas à devenir maître omnipotent. Il n'accordait sa considération qu'aux prétoriens qui l'avaient élevé à l'empire, et comme ceux-ci constituaient son plus solide appui, les terres, les richesses, les distinctions, tout leur fut accordé. Quant aux autres citoyens, ils étaient victimes des rapines et des violences de la soldatesque césarienne. L'orgie bachicomilitaire se propageait sur toute la surface de l'empire, et le culte de Mythra, qui préluda en Grèce à la conquête macédonienne, était sur le point d'être imposé comme le seul véritable par les légionnaires barbares d'un empereur abruti.
Les hommes étaient efféminés, les matrones intervenaient dans les affaires publiques, quémandant du crédit et accordant leurs faveurs en échange ; Rome se voyait envahie par une tourbe d'esclaves asiatiques, gens corrompus, dégradés, qui jamais, pas même avant l'esclavage, n'avaient été libres : c'étaient eux qui initiaient leurs maîtres à leurs cultes énervants, quand, après avoir été émancipés, ils n'arrivaient pas à occuper les premiers postes de l'Etat. A la faveur généreuse des lois, ils devenaient citoyens romains au même titre que les propres enfants de Rome, à ce point qu'on vit un jour la pourpre
impériale flotter sur leurs épaules. Ils n'y eut alors vice ni monstruosité pratiqués dans l'Asie Mineure et dans l'Afrique qui n'obtinssent leurs droits de cité. Et, pour comble de désolation, les citoyens abjects, abîmés dans l'orgie, livrés aux passions les plus brutales et les plus désordonnées, s'interdirent un jour la procréation. Il n'en pouvait être autrement: à une idée, à l'austère majesté du droit, de la liberté, ils avaient substitué quoi? Un principe ? Non ; mais un homme, un César. Or, comme ce César, n'étant que la personnification de l'arbitraire, ne représentait que l'effacement de la loi et du droit, la société occidentale se trouva impuissante pour résister à la force de décomposition qu'apportaient avec eux ces éléments exotiques envers lesquels les républiques s'étaient montrées réfractaires.
A ce moment, la superstition à Rome devient générale. On prend le rêve pour la réalité (1). On se sert de la magie pour évoquer les morts ; les ombres des trépassés envahissent la ville ; beaucoup de gens croient les voir. L'âme de Caligula apparaît et réclame pour elle l'accomplissement des funérailles; elle erre, poursuivie par le fouet des Furies, jusqu'à ce que le cadavre impérial soit exhumé et reçoive les honneurs funèbres. Il en est qui disent que c'est l'âme de Pompée qui anima Caton, et que c'est elle aussi qui arma le bras de Brutus pour frapper César.
En même temps le mépris de la vie se déclare chez les uns, et l'horreur de la mort chez les autres. La désolation,
(I) Le rêve, c'est l'origine de la croyance aux revenants. Cette croyance, chez les Romains, était appelée superstition, des deux mots super et slare. Herbert Spencer et Tylor voient dans le rêve l'origine de la croyance à l'âme, c'est-à-dire à un autre « moi », qui peut aller se présenter à d'autres individus même après la mort ; aussi croyait-on l'âme immortelle. Cette croyance reparait et se répand aux époques de décadence quand on néglige les études sérieuses.
LA DEGADFNCE. 99
chez les Romains comme chez les Grecs, éclate avec ces deux tendances.
Les patriciens adoptaient un épicuréisme pratique et, sans tenir compte des moyens, ils s'efforçaient de se procurer la plus grande somme de jouissances. « Que le plaisir, s'écriait-on partout, fasse oublier la mort ! » Et le citoyen opulent gaspillait ses jours, vautré dans la débauche, parce que l'idée seule de mourir le faisait trembler et qu'il cherchait à dissiper la crainte par la stupeur que procure l'ivresse. « Jouissons sans penser à la Mort, chante le poëte ; si elle doit venir, que le tumulte de l'orgie ('■touffe le bruit de ses pas ! — Jouis, ô vieillard ! Le plaisir et la volupté te ramènent aux temps les plus fleuris de ta jeunesse ! — Ne pensons qu'à aujourd'hui ; qui donc a jamais vu le lendemain (1)?»
Et la plèbe et les esclaves, pour qui ces jouissances sont lettre close, eux qui n'ont pas les moyens d'acheter cet oubli, se prennent à mépriser l'existence et ils deviennent cyniques. Alors les splendeurs du cirque atteignent leur apogée. Que pouvaient espérer de mieux que la mort, dans une telle société, ceux qui étaient poursuivis pour un idéal? Vita nihil pejus , mors ?ii/iil melius, disait le philosophe. Il importait peu à l'esclave, qui traînait une existence toujours plus misérable, de rencontrer la mort en la semant autour de lui. La mort l'arrachait à la servitude ; et, au cirque, dans le vertige sanglant du combat, il tombait sans presque en avoir conscience. Quant au peuple, il accourait fiévreusement à ces tueries pour perdre la peur de la mort à force de voir mourir.
Le règne de Néron est celui qui caractérise le mieux cette triste époque. Avilie par la servitude, ayant perdu la dignité patricienne, presque dépourvue de ce qui lui restait des vertus civiques, honneur du temps passé, la population de Rome se laissait décimer par l'empereur comme
(I) Anacréon.
par une épidémie. La soumission aux châtiments était si absolue, si complète, qu'elle donnait à César la possibilité de disposer de la vie des citoyens avec un arbitraire aussi capricieux que celui du Destin. A peine si la sécurité était assurée à celui-là même qui vivait obscurément ou à celui qui ne possédait aucun bien susceptible de tenter les appétits de l'empereur ou de ses favoris. Malgré tout, personne ne se levait pour venger, parla mort du despote, l'oppression de la patrie. Les condamnés à mort étaient nombreux : presque tous savaient, avant d'être pris, le sort qui les attendait, mais aucun n'osait combattre ni mourir pour la dignité perdue. Cependant, une poignée de patriciens, qui conservaient encore un reste de l'antique fierté romaine, se concertèrent enfin pour arracher la capitale du monde à ce joug méprisable. La conspiration fut découverte par un affranchi, et les conjurés ne trouvèrent pas le courage de mourir en combattant la tyrannie. Afin de se soustraire au supplice, il en était qui s'accusaient réciproquement. L'un d'entre eux, Lucain, n'hésita pas à dénoncer sa mère! Subrius, le seul qui sut, jusqu'au dernier moment, montrer quelque caractère et quelque dignité, tenta de frapper de son épée Néron qui se trouvait auprès de lui ; mais un conjuré retint son bras. Pison, le chef de la conjuration, est entouré sur la place par ses amis qui lui disent : « Monte à cheval ! rassemble le peuple ; harangue les soldats ; il est temps encore, nous pouvons triompher, si tu le veux, bien que la conspiration soit dévoilée. Prends le commandement, place-toi ta notre tète, aucun de nous ne faillira à son devoir ! Il vaut mieux, en tout cas, mourir en luttant pour la liberté, dans les bras de la république, que par la main ignominieuse du bourreau. Que t'importe le trépas, s'il doit t'honorer aux yeux de la postérité qui te jugera? » Vaines paroles! Pison est un Romain de la décadence, et un si noble langage ne saurait l'émouvoir. Abattu, désespérant du résultat, il s'enferme dans sa maison, et, avant que les soldats soient arrivés
pour le prendre, il s'ouvre les veines, non sans avoir, sur les prières de sa femme qui redoute le châtiment et ne veut point l'encourir, préalablement consigné sur son testament son entière adhésion à César.
La science, l'intelligence, la valeur, tout s'immole à un signe du maître. Les généraux qui combattent dans les pays lointains accourent humblement à Rome, à la nouvelle qu'ils sont tombés en disgrâce, et, au premier décret rendu par l'autorité, ils inclinent la tète sous le glaive.
On va plus loin encore : on songe à supprimer le bourreau, et Ton ordonne aux condamnés d'exécuter euxmêmes la sentence. L'empereur prescrit le suicide comme loi de l'Etat, et les Romains prennent les devants, sans attendre même d'en avoir reçu l'ordre. Dès qu'ils comprennent qu'ils sont tombés en disgrâce, ils se placent dans un bain tiède, s'ouvrent les veines avec un stylet et meurent en contemplant, avec la sérénité du devoir accompli, l'écoulement de leur sang. Avant d'exhaler le dernier soupir, ils répartissent leurs richesses entre leurs parents et leurs serviteurs les plus chers, ils accordent la liberté aux esclaves, ils consignent leurs dernières volontés dans leur testament , tout comme s'il s'agissait d'une mort naturelle et prévue.
Dès qu'il s'aperçoit qu'on emprisonne et qu'on enchaîne ses plus chers affranchis, Torquatus Silanus, accusé d'avoir voulu éclipser Néron par son luxe et ses prodigalités, s'enferme dans ses appartements et trouve la mort dans un bain.
Soupçonnée d'avoir conspiré contre le tyran, l'affranchie Epicharis, conduite au supplice après avoir subi la torture, dénoue sa ceinture et s'étrangle.
Vestinus, redoutant une condamnation, offre un splendide dîner d'adieu à ses amis ; puis, à la fin du festin, et comme les prétoriens entouraient déjà sa maison pour s'emparer de sa personne, il entre dans sou appartement.
appelle son médecin, se fait saigner et expire dans sa baignoire sans exhaler la moindre plainte.
Le tribun Silvanus se tue en montant au Gapitole.
Pétrone le dissolu, après s'être ouvert les veines dans un bain, récite des poésies licencieuses à ses amis, met ordre à ses affaires et prend plaisir à ouvrir et à fermer alternativement sa blessure, comme pour s'administrer la mort à petites doses.
Lucain corrige son poëme dans le bain sanglant et, se sentant mourir, il récite des vers qu'il avait composés sur un soldat subissant ce genre de mort.
Peu de temps après, son père, déclaré complice de la conspiration dont il avait lui-même fait partie, se suicide de la môme façon.
Vêtus, victime d'une dénonciation en présence de César, rentre chez lui pour mourir entouré de sa famille, ainsi qu'il avait toujours vécu.
Sénèque, perdant son sang dans l'eau, encourage ses disciples qui le pleurent et leur dicte ses dernières pensées.
Thraséas, dont le maintien grave et la figure sévère ont irrité César, se suicide pareillement en offrant son sang en holocauste h Jupiter.
Barea Soranus, proconsul d'Asie, est condamné au suicide pour avoir gouverné avec justice.
Rufus et Proculus, que leurs mérites rendent suspects, se voient contraints de se donner la mort.
Crispinus, exilé en Sardaigne, met de ses propres mains fin à ses jours.
Corbulon, guerrier plein de bravoure, se plonge l'épée dans le cœur pour se soustraire à l'infamie du supplice; et une infinité de patriciens illustres se donnent la mort pour échapper à la puissance d'un tel monstre (1).
(1) Voir tous ces détails et bien d'autres encore dans Tacite, Annales, liv. XV et XVI, et dans Suétone, Vies des Douze Césars, Néron.
Un petit nombre d'hommes vaillants, aux mœurs pures et aux sentiments honnêtes, derniers survivants de la virilité républicaine, supportaient l'existence avec plus de courage, en s'habituant à croire que la douleur était le corollaire du bien, et la souffrance le seul moyen de se fortifier pour les combats de la vie. Mais, hélas! le mal revêtait un tel caractère que la philosophie stoïcienne était impuissante à y remédier. Dès qu'il apparut, le stoïcisme répugna au peuple, dont de si honorables subtilités ne pouvaient satisfaire l'esprit. Entre le suicide et la croyance que la douleur est un bien, il choisit le suicide, comme étant un remède plus héroïque, puisqu'il était l'unique asile offert à la dignité outragée et au manque de movens d'existence.
Peut-être les stoïciens eussent-ils fait des prosélytes, s'ils avaient prêché l'insurrection et la guerre contre la tyrannie; peut-être fussent-ils parvenus à constituer ainsi autour d'eux un groupe d'élite capable de contenir la dissolution romaine ; peut-être, enfin, eussent-ils pu créer un foyer de conspiration susceptible d'embraser, en leur montrant la liberté comme récompense de leurs efforts, l'esprit glacé des patriciens superbes. Mais eux aussi, les stoïciens, vivaient à l'époque de la décadence et n'avaient même pas l'espoir de pouvoir rétablir un jour la république. Au lieu d'aller fouiller le cœur du tyran avec la pointe de l'épée , ils se contentaient de manier l' épigramme. Condamnés à mort, ils s'inclinaient; tout au plus risquaient-ils alors une admonestation, comme Démétrius s'écriant : « 0 tyran, tu me menaces de la mort , et tu ne vois pas que la nature te retourne la menace ! »
Certains, que César a récompensés, refusent ses dons avec dédain et se suicident. D'autres, condamnés, se rendent au supplice en se faisant accompagner d'un philosophe.
Caius Julius, allant mourir, répond à ses amis qui lui
demandent si l'âme est immortelle, que, « s'il peut revenir, il le leur fera savoir » .
Mais le stoïcisme, qui sut inspirer à quelques-uns une certaine dignité dans la mort, ne guérit pas le mal dont souffraient les masses; au contraire, il prépara le terrain sur lequel devait venir s'implanter le christianisme.
En ce temps, la poésie commença à délirer; et la plèbe, poussant l'égoïsme jusqu'à son extrême limite, réclama la félicité pour une vie d'outre-tombe, puisqu'elle ne l'obtenait pas sur la terre. Ainsi avaient fait les Juifs à Babylone. Et la plèbe romaine, ces hommes qui ne se sentaient rattachés à la société par aucun lien, car ils provenaient de races distinctes ; qui vivaient sans but, sans savoir ni où ni comment trouver leur salut; ces hommes confièrent à la foi le soin de guérir le malaise de l'époque. Tel celui qui, de peur de voiries dangers qui l'environnent, ferme les yeux pour traverser la tourmente. La foi fut donc chargée de remédier aux maux devant lesquels l'épicurisme des riches, le cynisme des malheureux et le stoïcisme des sages avaient été impuissants. Alors ne tardèrent pas à apparaître les apôtres du Christ, ces Pharisiens réformés, qui, au nom de la foi. ajoutèrent à l'immortalité de l'âme, incapable de faire des prosélytes, le dogme étrange de « la résurrection de la chair ». « Tant de crimes, disaient-ils, tant de méchanceté, un envahissement de corruption toujours croissant, sont la condition même de notre nature misérable. Nos premiers parents étaient libres ; Dieu les avait créés immortels et bienheureux; il leur avait donné pour demeure un paradis. Mais ils désobéirent aux injonctions divines ; ils voulurent manger le fruit défendu, et leur horrible péché les rendit faibles, malheureux et mortels. Leur faute devint héréditaire pour toute leur descendance ; et nous, leurs fils, nous portons cette faute avec nous en venant au monde. Le péché et la mort sont les conséquences fatales de cette désobéissance : la mort du corps, et le
péché qui est la mort de l'âme ! Mais Dieu, toujours miséricordieux, envoya son fils sur la terre pour détruire l'œuvre de la Mort; et ce fils institua le baptême et expira sur la croix pour nous racheter ; sans le baptême, point de salut. Lui seul arrache notre âme à la mort. Au jour du jugement dernier, Dieu nous ressuscitera avec nos propres corps, pour appeler à la vie éternelle ceux d'entre nous qui lui auront été fidèles ! »
L'immortalité de l'âme, tirée des dogmes orientaux, s'introduisit en Grèce avec les mystérieuses fêtes d'Eleusis. La résurrection des corps, proclamée par les chrétiens, eut dans les agapes son banquet sacré de propagande. Pour honorer la mémoire d'un mort, ou pour fêter quelque autre solennité, les frères en Jésus-Christ, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, se réunissaient au jour de Pâques et, couchés sur des lits dans une sainte promiscuité, ils prenaient leur repas et célébraient le règne futur du fils de Dieu sur la terre. La coupe circulait de main en main. On buvait le sang du Christ avec une pieuse ferveur, et c'est par ces libations que l'amour divin s'incarnait dans les hommes. Frères et sœurs s'embrassaient en signe de paix et calmaient les ardeurs mystiques dont ils étaient dévorés (1).
En pratiquant dans ces réunions la loi d'amour, ils n'enfreignaient en rien le précepte de l'Apôtre : No?i fomicari et non manducare de idolot/iytis. Le péché, ce monstrueux péché, en effet, de l'attouchement avec les prêtresses de Vénus, filles du Diable, ne pouvait être commis en ces lieux, car, en étreignantla femme qu'il trouvait à ses côtés,
(i) Saint Pierre, parlant des agapes, dit qu'il y avait de faux docteurs qui venaient là pour satisfaire leurs passions, et que ces festins fraternels n'étaient en somme que de pures orgies. En conséquence, on dut par la suite proscrire l'usage des lits et défendre les baisers entre sexes différents. Néanmoins les abus continuèrent, au point qu'en l'an 397 le troisième concile de Cartilage se vit dans l'obligation d'abolir formellement cette coutume.
ce n'était qu'à une créature rachetée comme lui par le baptême que le chrétien prodiguait ses caresses; or le baptême les avait faits tous deux impeccables (1).
L'Esprit-Saint, en les faisant tous égaux, exigeait qu'ils pratiquassent la communauté de l'amour aussi bien que celle de tous les biens de la terre. La propriété d'une femme, de même que celle d'une terre, eût été un dommage pour la communauté et constitué un égoïsme indigne d'un frère. L'évêque Nicolaus (2), dénoncé comme possédant une jolie femme pour lui seul, fut obligé d'en faire remise à la communauté. Dieu avait créé la beauté pour le profit de tous et non pas pour devenir un monopole entre les mains de quelques-uns.
Une littérature obscure, apocalyptique, vint prédire la plus épouvantable catastrophe, celle de la fin prochaine du monde. On disait: La Nature va disparaître, la vie s'éteindre, on touche à la tin des siècles. — « 0 Nature ! s'écriaient les païens, tes dieux sont morts, et en mourant ils t'entraînent. » Et les chrétiens disaient à leur tour : a Que ce monde est méchant ! Si le Christ nous a rachetés, ce n'est pas pour que nous y restions, c'est pour nous emporter dans son royaume. » Et de tous côtés, et sur tous les tons, on annonçait que le royaume des cieux était proche, que déjà les symptômes précurseurs de cet événement éclataient de toutes parts et que le Fils de Dieu n'allait pas tarder à descendre une seconde fois sur la terre : « 11 descendra du sein des nuages, disait-on, environné
il) Les premiers Pères de l'Eglise entendaient par fornication le commerce charnel avec les filles du paganisme. Ils la prohibèrent parce qu'elle était une source d'idolâtrie ; l'acte copulateur s'accom plissai I en effet au milieu d'invocations à Adonis, à Bacchus, à Cupidon et autres divinités de ce genre. Le concile de Jérusalem interdit le commerce avec les courtisanes idolâtres, et saint Paul l'anathématisa. Ce que l'on défendait dans la fornication, ce n'était donc pas l'amour sensuel pour luimême, mais seulement son accomplissement avec des femmes païennes qui faisaient abjurer à L'homme la loi du Christ.
(2) Nicolaus fut l'un des premiers disciples des apôtres.
de tous les saints, des patriarches et des prophètes glorieux affranchis de la mort ; il ressuscitera ses fidèles avec leurs propres corps et constituera avec eux un royaume où se goûteront mille années de bonheur. Dieu fit le monde en six jours, il se reposa le septième ; le monde a six mille années d'existence, ce royaume nouveau durera donc mille ans (1) ! » Et, après avoir argumenté ainsi, on dépeignait la Nouvelle Jérusalem, séjour de tant de jouissances, d'une manière assez matérielle et assez grossière. Il n'était pas question dans ces récits de jouissances intellectuelles ou affectives : cet ordre de plaisirs n'eût en rien séduit la plèbe, — ni d'une existence purement pastorale ou patriarcale : cette vie eût été estimée bien puérile pour des gens dont la civilisation était si raffinée. 11 fallait surexciter les passions, éblouir les esprits, et alors on parla d'une cité chrétienne construite en or et en pierreries, dans les ruisseaux de laquelle couleraient des vins fameux ; dans les alentours, des oiseaux au plumage éclatant et à la chair succulente voltigeraient par bandes innombrables ; la campagne produirait sans culture des fruits savoureux et les hommes y vivraient affranchis de toutes les lois de la propriété auxquelles on les avait soumis. On ajoutait qu'il n'y aurait pour les païens que deuils, malédictions et disgrâces. Rome fut appelée la Nouvelle Babylone. Ses rues, ses arcs de triomphe, son forum, ses monuments, ses statues, tout, entièrement tout, devait disparaître dans un océan de soufre en fusion. Les flammes éternelles étaient réservées à ses savants et à ses philosophes : pour les hommes publics, les tortures de l'Enfer ; pour ses magistrats, la plus terri-
(1) L'opinion de la primitive Eglise d'Antioche avait prévalu pendant les premiers siècles. L'Eglise d'Antioche affirmait que, depuis que Dieu créa le monde jusqu'au jour où il envoya son fils sur la terre, il s'était écoulé six mille ans. Avec le temps, d'autres Eglises réduisirent postérieurement ce chiffre, jusqu'à ce qu'enfin la Vulgate l'ait fixé à quatre mille.
ble sentence du Juge courroucé ; pour tous, les tourments éternels; et les plus fervents d'entre les chrétiens déclaraient qu'ils n'auraient pas d'allégresse plus grande que d'assister à ce spectacle. Quelle joie féroce anime le violent Tertullien nous faisant la description de cette hypothétique scène future ! Son style prélude à la satisfaction cruelle que montreront plus tard certains inquisiteurs espagnols en allumant les bûchers de Tolède, de Madrid ou de Séville.
C'est en promettant aux esclaves, à la plèbe, aux patriciens en disgrâce, en un mot à tous ceux qui souffraient, le relèvement de leur personne dans un autre royaume où il leur serait permis de goûter aux plaisirs les plus recherchés, que les chrétiens ne tardèrent pas à attirer à eux la majeure partie de cette cohue de Syriens, d'Egyptiens, de Juifs, deChaldéens, d'Ethiopiens, foule bigarrée qui composait alors la population de la capitale du monde.
Il était bien difficile aux philosophes qui développaient dans un langage métaphysique le thème de l'immortalité de l'àme, de se faire des prosélytes au sein d'une multitude semblable. La plèbe romaine, matérialiste et abrutie par les habitudes que lui avait inculquées le césarisme, était incapable de saisir ce qu'on voulait lui dire avec cette abstraction de l*àme, alors même qu'on la lui présentait sous une forme tangible. « L'àme, demandaitelle, mange-t-elle ? boit-elle ? rit-elle et jouit-elle ? » Et comme quelque philosophe scandalisé répondait qu'il suffisait à l'âme d'avoir conscience, elle riait bruyamment de la réponse. La souffrance des uns et la débauche des autres leur avaient fait perdre à tous jusqu'à la notion de la valeur de ce mot.
Mais à la résurrection du corps les apôtres avaient joint l'immortalité de l'àme, et ils disaient au peuple que .lésus-Christ lui procurerait tivs-prochainement ces félicités; et ce raffinement de pharisaïsme produisit tout
son effet. L'association de ces deux principes devait nécessairement obtenir un succès complet auprès de gens qui, presque privés des conditions générales de l'existence aussi bien que de toute connaissance réelle et positive, se voyaient obligés de manifester à chaque instant leur mépris pour la vie. On leur en promettait une meilleure et ils n'hésitèrent pas à l'accepter. Qu'y pouvaient-ils perdre en tout cas? De là vint que, mis en présence du barbare qui menaçait la patrie, les soldats jetèrent l'épée en s'écriant : « Nous sommes chrétiens ! » et que les tribus du Nord mirent plus d'une fois en péril l'intégrité de l'Empire.
Les autorités de Rome s'émurent. Les prédications contre la famille, contre la propriété, contre l'esclavage, les malédictions à l'empereur, les insultes aux fonctionnaires les plus élevés dans l'Etat, le mépris des lois, la profanation des temples appartenant aux autres religions, l'abandon des charges publiques, civiles ou militaires, toutes ces causes motivèrent bientôt de leurpart la persécution contre les chrétiens (1). Plusieurs d'entre eux, fervents fidèles, qui ne vivaient déjà plus pour la vie présente, et qui brûlaient d'imiter Jésus-Christ, coururent au-devant du martyre. La passion et la mort divines les entraînaient. Pourquoi auraient-ils fui la mort, eux qui avaient la certitude que leur âme s'envolerait au ciel et que bientôt leur corps ressusciterait dans son intégralité? Aussi les persécutions exercées par quelques empereurs demeurèrent -elles absolument stériles. Les
(I) Tous les gouvernements agissent ainsi vis-à vis des novateurs qui mettent leur existence en péril. En ce qui touche la rigueur des persécutions, il ne faut pas perdre de vue que le moyen âge a considérablement brodé sur le martyrologe des saints du premier siècle. Assurément les empereurs se sont montrés barbares et cruels, mais il convient de remarquer que, chrétiens ou non, tous les citoyens ont subi leur tyrannie, et que plusieurs d'entre eux protégèrent ou tolérèrent les chrétiens pendant qu'ils persécutaient impitoyablement d'autres citoyens.
110 PAKTIK HISTORIQUE.
chrétiens se multiplièrent chaque jour davantage. Les catacombes s'emplirent de prosélytes qui venaient s'installer auprès des cadavres de leurs frères, certains que bientôt ils surgiraient de ces ténèbres tous ensemble et triomphants.
Mais ici éclata un grave conflit. 11 s'agissait de définir cette âme qui devait s'élancer vers la gloire, et cette gloire qui devait être la demeure de l'âme. Et sur ces points les docteurs du christianisme ne parvenaient pas à se mettre d'accord.
Chaque Père de l'Eglise, chaque chef de secte pensait à sa manière. Le matérialisme grossier de la plèbe prolongeait son influence sur ceux d'entre eux qu'il avait façonnés. Sous la mitre de l'évêque apparaissait souvent la figure de l'esclave. La religion et la race de chacun d'eux influaient aussi sur leur jugement. Qui ne devine en Tertullien le fils de l'Afrique, récemment échappé à l'autorité du Baal-Ammon, le fils brûlant de Garthage? Et qui, en entendant la parole surexcitée et en étudiant le style délirant de Montanus, ne reconnaît l'eunuque de la Phrygïe et l'ex-corybante de Gybèle? Ceux qui sortaient des écoles philosophiques de la Grèce donnaient les définitions que leur avaient léguées leurs maîtres. Ceux qui s'étaient adonnés à l'étude du Talmud ou de la Cabale résolvaient ces problèmes à l'aide de lettres, de chiffres, de lignes et de figures.
Qu'est-ce que le Ciel?
Pour certains chrétiens, le Ciel, à la façon assyrienne ou chaldéenne, c'était la région sidérale où les astres ne sont que les manifestations sensibles des diverses hypostases de la Divinité. Ils ajoutaient que nous nous confondons dans l'Unique pour y jouir d'une joie ineffable, et que le Fils de Dieu, Jésus-Christ, habite le soleil. Certains pensaient que les âmes échappées de ce monde émigrent vers les astres, lesquels sont des êtres animés ; qu'elles s'arrêtent dans la Lune . où elles se
purifient , et qu'ensuite elles s'élèvent jusque dans le Soleil même. D'autres encore considéraient le ciel comme une cité dans laquelle on goûte une joie perpétuelle. Il en est qui affirmaient que le ciel est un domicile éternel, un « héritage qui ne peut se souiller ni se flétririr, où les justes brilleraient comme le soleil à côté du Père ». Ceux qui plus tard furent considérés comme les plus orthodoxes disaient encore : « 11 n'y a à redouter au ciel ni mort, ni douleurs, ni travaux. Les justes seront au paradis comme les anges ; ils entendront d'ineffables paroles que l'homme ne peut rendre ; ils verront Dieu face à face et Dieu sera tout entier en tous. »
« Le Ciel, disait Manès, n'est que de la terre céleste, c'est-à-dire l'extrémité supérieure. A l'extrémité inférieure se trouve la terre mortelle. » Et il plaçait la Divinité impassible au sommet du ciel, et le Fils en bas, visà-vis de l'Esprit des ténèbres.
La confusion ne fut pas moindre pour définir l'âme. Ceux qui, avant de devenir chrétiens, avaient été les disciples d'Aristote ou de Platon, la considéraient d'après ces deux philosophes. Il en était d'autres sur lesquels l'influence orientale se manifestait bien clairement. Euxmêmes, les apologistes ne surent pas se mettre d'accord.
Justin, après de nombreuses divagations sur ce point, n'admet pas un esprit immatériel ; il considère comme une hérésie de croire que Came va au ciel. 11 affirme simplement que les hommes ressusciteront avec leur corps au jour du jugement dernier.
Tatien définit l'âme un esprit inférieur uni à la matière, qui reçoit l'immortalité d'un autre esprit supérieur plus pur, qui, à son tour, s'unit à lui. Mais il ne nous dit ni ce qu'il entend par esprit, ni combien de sortes il en existe.
Athénagoras affirme que la nature de l'âme est spirituelle, mais avec des tendances matérielles qui la troublent (1).
(1) Voir, pour de plus amples détails, l'excellent ouvrage du docteur Donaldson, Histoire de la doctrine chrétienne.
Saint Irénée soutient que l'homme est formé de trois substances, le corps, Vâme et Yesprit. Ce dernier est le principe surnaturel de la vie de l'âme. « Il fait partie de l'esprit de Dieu même, qui, par sa grâce, se trouve présent dans l'âme des justes. » Méthodius vient ensuite pour corroborer cette théorie en y ajoutant de nouveaux arguments.
Origène adhère à ce système en le modifiant un peu. Il définit l'âme comme une espèce d'esprit, mais il ajoute que F adjectif incorporel ti existe pas dans l'Ecriture sao'ée, et qxïwi esprit dans la véritable acception du mot veut également dire un corps. Il admet également les trois substances, mais il les considère toutes trois comme existant dans chaque homme, et il croit qu'après la mort l'esprit se dirige vers Dieu, dont il participe, bien que celui qui l'a possédé en ait fait mauvais usage. Il attribue dans ce cas la faute à l'âme, qui n'a pas su ou n'a pas voulu en tirer parti, ainsi qu'au corps, qui l'a incitée au péché ; en conséquence, le corps et l'âme subissent le châtiment qu'il ont mérité.
Valentin établit qu'il existe deux sortes d'âmes dans le monde, les unes qui portent en elles une parcelle divine, et qui entreront avec Achamoth dans le Pleroma; les autres, inférieures, qui ont eu besoin du Christ d'en bas pour faire leur salut, et qui monteront au ciel avec le Démiurgos, mais en restant en dehors du divin concert, le jour où le monde sera consumé par le feu (1). D'autres gnostiques admettent deux âmes distinctes en lutte perpétuelle dans chaque homme : l'une est l'âme bonne, l'autre l'âme méchante ; et nous agissons bien ou mal, selon celle qui triomphe.
Mais Tertullien arrive avec son Traité sur l'âme, et chacun se tait pour l'entendre (2). On est renversé par le
(1) Voir le livre II, chap. \\\,Le Mal selon l'orthodoxie et selon la (jnose. Théorie de Valentin.
(2) Ce fut effectivement Tertullien qui, démontrant que l'homme n'a
matérialisme brutal de son argumentation. Il dit que « tout ce qui est réel est un corps, et que, par conséquent, Tàrne, également réelle, est aussi un corps. Elle peut être ténue, brillante, éthérée ; mais (1), en somme, elle constitue un corps. Si l'âme n'était pas corporelle, comment le corps pourrait-il l'affecter? — De même que la corporalité n'enlève rien à Dieu de sa sublimité et de son omnipotence, de même elle ne détruit pas l'immortalité de l'âme! — Ce que nous appelons esprit n'est qu'un corps d'une espèce et d'une forme particulières. — Dieu est un air lumineux, très-pur, répandu partout. » Puis, il s'adresse à certaines sectes qui prêchaient la métempsycose, et il les attaque en disant : « L'âme a une forme humaine, parce que le fluide adopte la forme du corps qui le contient ; mais jamais le liquide d'un petit vase ne pourra en remplir un grand, pas plus que le liquide d'un grand vase ne peut être contenu dans un petit. Comment voulez-vous que l'âme d'un homme s'étende jusqu'à remplir un éléphant, ou qu'elle se comprime et se réduise jusqu'à être contenue dans une mouche? » Tertullien défend ensuite l'immortalité en disant : « Comme l'âme est simple, elle ne peut se dissoudre ni se décomposer ; elle doit par conséquent durer éternellement. »
Montanus vient confirmer ces théories en donnant les règles qui permettent d'apercevoir les esprits. « Ils sont visibles, dit-il, pour ceux qui dominent le corps par la flagellation et parle jeûne. — Il faut beaucoup de prières, beaucoup de mortifications, trois carêmes par an et l'ab-
qu'une âme formée d'une seule substance et qu'elle est égale pour tous, l'emporta sur ceux qui affirmaient la dualité et la diversité de l'âme dans le genre humain.
(1) Ostensa est mihi anima corporaliler, cl spiritus videbatur, sed non inanis et vmœ qualilatis, imo quœ eliam rcpromitleret, tenera et lucida, et acria, et forma pcr omnia humana. — Telle est la définition de l'àme humaine que donne Tertullien dans son traité De anima, cap. îx.
ni partie historique.
stantion du mariage pour se rendre plus subtil et pour parvenir a les voir. — En se conformant à ee régime, une su'iir en Jésus-Christ parvint à apercevoir un esprit ; il était ténu et mou au toucher, il avait la (orme du corps humain, la transparence et la couleur bleue du oiel » ! A Montauus succèdent des saints et des docteurs qui déclarent résolument que les esprits se voient et se touchent. Saint Maeaire l'Egyptien (1) et Lactance (2), bien qu'ils affirment la corporalité des esprits, ne tombent pas dans de tels extrêmes, et Grégoire de Nazianze ne conçoit dans l'esprit d'autre propriété que celles du mouvement et de la diffusion. Faustus, évêque des Gaules, opine que Yàmeest composée d'air ; et un grand nombre d'évâquas discutent sur la densité de cet air et sur sa couleur, à l'appui, de quoi ils prétendent on avoir vu sortir du corps des moribonds qu'ils ont assistés à leurs derniers moments.
Manés, qui fut plus tard déclaré hérésiarque, apparut au milieu de ces querelles ; avec ses théories, il porta la confusion au comble. Dans son langage oriental, il expose une théogonie panthéiste. « Il n'y a, dit-il, qu'une seule âme dans l'univers, laquelle s'étend sur tous les points, comme l'eau d'une rivière qui se divise eu plusieurs ruisseaux. » Il l'entend exhalant ses soupirs dans le vent qui murmure, gémissant dans la pierre qu'on taille, mugissant dans la mer en courroux; il l'aperçoit au ciel grondant avec la foudre, et il la voit aussi sur la terre pleurant du lait par les blessures béantes du figuier de l'Inde dont on vient d'arracher les feuilles. « L'àme de toute créature n'est qu'un rayon céleste emprisonné dans la matière, dont elle s'échappe avec les parfums, avec les essences, avec les odeurs, avec tout ce qui est léger, ténu, subtil, comme la pensée. » Manès complète sa théorie par l'affirmation de la métempsycose qui se produit sur la
(1) Homélie W, p. 21, A, et VIII, p. 44,D,45,C.
(2) Divin. Institut., II, 10, p. 156 ; et 13, p. 167.
terre, immédiate dans le corps des animaux et dans les végétaux, et médiate au ciel dans les astres.
Saint Augustin essaye enfin de clore cette discussion. Il fixe ce qu'est la matière en établissant que sa qualité essentielle est l'étendue. Il déduit de cette prémisse son argumentation pour conclure à Y immatérialité de lame. « Tout ce qui n'est pas matière, dit-il, mais tout ce qui cependant existe en réalité, se nomme proprement esprit.» VA il explique l'immortalité en partant de ce principe, que Y âme, étant la vie elle-même, ne peut mourir ! Saint Augustin est véritablement le premier penseur qui ait fourni les bases sur lesquelles s'est fondée l'école spiritualiste chrétienne.
Glaudien Mamertus vient après saint Augustin ; puis Xémésius, évèque phénicien, propage en Orient les mêmes doctrines ; il professe que Y âme est une substance immatérielle, et affirme sa préexistence.
Quand la société de l'empire formulait ainsi ses opinions sur une question aussi transcendantale, le christianisme était déjà arrivé au pouvoir, et les barbares marchaient à l'assaut de la civilisation corrompue des Césars pour la détruire: ils allaient favoriser inconsciemment, par le mélange de l'élément germanique, l'éclosion féodale du moyen âge, qui constitua la période aiguë de la crise traversée par la société occidentale.
Lorsque l'humanité exécute une de ces évolutions qui transforment complètement son aspect, ce n'est ni le génie d'un homme, ni l'effort d'un peuple élu, ni l'influence d'une théorie exclusive ou d'une invention isolée qui produisent la transformation. C'est une multitude de conjurés, étrangers les uns aux autres, qui conspirent sans se connaître pour l'établissement d'un idéal ; c'est à une variété de tendances convergentes qu'il faut en rapporter à la fois le mérite. Génies divers, peuples distincts, inventions différentes concourent à l'éclat de l'ère
nouvelle, comme s'ils étaient évoqués parla loi suprême de l'évolution. La transformation du reste n'est pas l'œuvre d'un moment ; elle a ses causes antérieures qui la déterminent, et ses prodromes; elle est annoncée par des prophètes qui, considérant le cours des choses, la devinent, et par des savants dont le calcul la règle bien avant qu'elle se réalise. Des tâtonnements, des ébauches, des avortements même la précèdent.
C'est en appliquant ce critérium qui nous est fourni par l'étude attentive de l'évolution des sociétés humaines dans le cours des siècles, que nous avons essayé de mettre en saillie les éléments qui concoururent à la ruine de l'antiquité en Occident et à la production de l'idée du dualisme substantiel ; ensuite, nous avons examiné comment, en partant de ce dualisme, pouvaient s'expliquer la mort et l'immortalité chez l'homme, ainsi que les dogmes effrayants qui formulèrent ce dualisme.
C'est ainsi que nous avons vu les malheureux Béni- Israël adopter les théories orientales pendant la captivité de Babylone et formuler le règne messianique, la résurrection de la chair et le jugement dernier; la Grèce se corrompre par l'importation des cultes du Soleil, tirés de l'Asie Mineure ; le mysticisme fleurir sur les ruines de la philosophie, grâce à. Platon et à ses disciples, dont le sentimentalisme assura le triomphe de l'influence divine qu'ils avaient trouvée en germe dans les systèmes antérieurs. Nous avons vu comment, par la sanctification du vin et la prépondérance de la femme, s'introduisit la loi de l'amour ; nous avons vu cette loi se propager parmi les esclaves et s'offrir, à défaut de la liberté qui descendait à l'horizon, comme un remède héroïque et souverain. Nous avons vu Rome courbée sous la domination des Césars et des prétoriens, peuplée de masses hétérogènes dans le sein desquelles dominait l'élément oriental , la tendance au suicide se caractérisant progressivement, et les combats du cirque en faveur continue par
suite du malaise général et du défaut de conditions permettant une existence digne. Nous avons vu l'impuissance du stoïcisme ; après lui, l'apostolat, les prédications juives sur la résurrection de la chair, cette résurrection s'alliant à l'immortalité de l'esprit, la fusion de ces deux espérances dans l'espérance messianique, le prosélytisme parmi les masses misérables ; puis, entre l'omnigamie et le célibat, le jeûne et les agapes, la haine du monde et l'amour du prochain, le matérialisme grossier et le spiritualisme épileptique qui en arrive à la vision, à l'extase, à la prophétie délirante ; nous avons vu se dresser le christianisme qui recueille l'héritage de toutes ces décadences, les amalgame dans le sein de son Eglise et en compose un dogme unique : le dogme universel de la condamnation du genre humain, du salut exclusivement possible dans l'asile éternel de la vie d'outre-tombe.
Avec ce dogme, le christianisme clôt la période théologïque de l'histoire. La théologie devait pousser jusqu'à ces extrêmes conclusions pour que l'homme osât tenter son émancipation. Cette émancipation restait un problème insoluble, tant que l'homme lui donnait pour base la déification de la nature.
Nous croyons avoir déterminé le caractère du dogme formulé à la fin de l'antiquité. Nous allons actuellement examiner le développement qu'il prit en ce qui touche la Mort, ainsi que tout ce qui se rapporte à celle-ci pendant le moyen âge, où elle domine si grandement les esprits. Nous verrons ensuite jaillir du moyen âge même les protestations, les efforts de la liberté, les tendances à la vie, qui, par leur apparition progressive, nous conduiront jusqu'au seuil de l'ère moderne.
LE MOYEN AGtt
Telle était la situation de Rome lorsque les barbares y pénétrèrent après\ies attaques réitérées ; ils renversèrent
l'empire des Césars, ainsi qu'un ouragan terrasse un arbre mort, aux racines rongées et vermoulues. Lorsque, dans le Nord, on apprit la chute de Rome, toutes les tribus s'armèrent pour se précipiter sur l'empire latin et, les unes derrière les autres, se mirent à descendre vers le midi sans prendre même le temps de se partager le butin qui s'offrait à elles dans les villes. Les irruptions barbares se succédaient de telle façon, que nous pouvons dire qu'elles se stratifiaient. L'horrible spectacle que celui de l'Europe durant ces invasions ! Des bandes, des nuées d'hommes superstitieux, poussés par la convoitise, qui à la férocité stupide du sauvage alliaient la corruption de l'Oriental (1), mettaient les cités à sac, violant les femmes,
(1) Plusieurs historiens ont essayé de nous présenter les barbares comme des types de pureté de mœurs, de courage, d'indépendance et de dignité. Rien n'est plus faux que cette appréciation. S'ils étaient sobres, c'était faute de pouvoir faire autrement. Dèsqu'ilsse trouvèrent en contact avec les Romains, ils devinrent plus corrompus qu'eux. Plusieurs étaient polygames, les autres échangeaient leurs femmes. Le vol était très-fréquent parmi eux. Leurs victoires furent le résultat du nombre plutôt que celui de la valeur. C'était une avalanche d'êtres inconscients qui fondaient sur l'empire comme la roche qui se désagrège de la montagne, roule sur une maison et l'écrase. L'irruption des barbares est en soi un cataclysme naturel plutôt qu'un phénomène historique. Quant à la dignité, quant à l'indépendance, ces vertus résidaient chez
emportant tout ce qu'ils pouvaient, massacrant les enfants et les vieillards, saccageant les monuments, brisant les objets d'art, réduisant tout en poussière ; puis ils promenaient la torche sur ce qui restait encore, afin que le feu dévorât les traces de leur barbarie. Les incendies étaient les jalons qui signalaient leur passage. Les dévastations des villes et des cités et les amas de ruines fumantes étaient leurs monuments. L'art disparut; pas un vestige des sciences ne resta debout ; l'existence des bibliothèques ne fut plus attestée que par leurs cendres. Le commerce suspendit ses transactions. L'ignorance et la grossièreté prirent une rapide extension. Et, pour comble de dégradation, les barbares s'assimilèrent tous les vices de l'empire, à cette différence près qu'ils s'y abandonnèrent encore plus brutalement. On assassinait pour s'emparer du butin de la veille, pour s'arracher les femmes, pour se succéder au commandement des légions. On intronisa le droit du plus fort.
Ils se croyaient originaires des arbres. Leurs premiers pères furent un frêne et un aune; les dieux leur conférèrent forme humaine et leur soufllèrent la vie. Tout dans leur théogonie, jusqu'au monde, est issu d'un meurtre. Odin et ses deux frères Véli et Ye ont vaincu le géant Ymir, fils des glaces et ennemi de la vie, qu'ils ont déchiré en morceaux. Les brouillards épais qui enveloppent les Saxons et les Germains sont les débris de son cerveau, répandu dans l'espace (1). Le monde doit finir aussi dans une mêlée sanglante au sein de laquelle périront leurs
ceux-là seuls qui exerçaient le pouvoir. L'esprit de l'esclave s'était incarné chez les autres, la fidélité envers le plus fort était considérée comme un devoir et le respect d homme à homme était inconnu. Au point de vue du résultat, les barbares furent une calamité. Mêlés à la population latine, les fils montrèrent un niveau intellectuel inférieur, en raison de l'intelligence incuite de leurs pères qui leur avaient légué l'héritage de leurs instincts.
(Ij Edda Vaftlirûdnismal. str, 21.
divinités, Odin dévoré par lo loup Fenries, Freyr écrasé sous les coups de Surtur, Thor étouffé par le souffle mortel du serpent qui se replie autour du monde (1). Ces dieux sont lo génie de la guerre. Avec l'aide de Thor et de Balder, l'Odin Scandinave soutient une lutte sans trêve contre les monstres de l'hiver. Woden, parmi les Goths, esl le dieu des victoires, Thor la puissance foudroyante des tempêtes, Saxanot le génie de l'épée.
Woden est aussi pour les Germains le terrible chasseur éternel qui guide l'armée furieuse des guerriers succombant dans les batailles. La déesse principale est la sinistre Héla, l'Hécate germanique, qui attend les morts au plus profond de l'Enfer.
Il est dans la nature du barbare d'attaquer et de combattre sans repos. Son idéal est la lutte éternelle, comme s'il avait le pressentiment inconscient de la loi de la vie sur la terre. Sa récompense par-delà le tombeau, c'est de guerroyer sous les ordres de Woden.
Il n'y a qu'à lire ses poëmes. Sa grande affaire, c'est le massacre sans fin. Ses héros défilent couverts de sang et confondus dans un tourbillon de cadavres. 11 semble que le poëte soit possédé d'une énorme fureur ; son style empreint de rudesse respire la frénésie de la mort (2).
Mais la mort, dans les poëmes et les théogonies barbares, no s'offre pas glaciale et pleureuse. C'est, au contraire, une mort vaillante et animée, qui semble préluder à la mort belliqueuse des danses macabres allemandes. Leurs récits, leurs descriptions forment une succession de tueries acharnées et continues, où brillent les épées, où l'on voit sans cesse trancher des membres, déchirer des muscles et broyer des os. Dans toutes les scènes funèbres, il existe un je ne sais quoi d'agité, que l'on pourrait appeler la vie de la mort. Les cadavres n'y sont pas
(\) Volospa, iO à 51.
(2) Voir Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. 1, chap. \, Lm Saxons.
rigides, les âmes n'y sont pas des ombres pâles ; au contraire, les morts sont des morts qui parlent et qui luttent. C'est pour l'homme une seconde vie fantastique qui s'ouvre après la mort, une vie plus agitée que celle qui l'a couché sur la terre. Les dieux eux-mêmes reviennent à la vie avec toute la création, après avoir péri avec le monde.
C'est un excès de volonté qui pousse le barbare à la dévastation et au carnage, et, néanmoins, il met cette volonté au service de son chef. Il a assez de dévouement pour l'abdiquer entre les mains d'un autre dans un but qu'il ne s'explique pas. Peu lui importe la vie. Il ne connaît rien d'elle, mais il sait bien mourir. On entrevoit confusément l'idée du devoir à travers la brutalité barbare.
Tout, chez eux, est sombre comme le ciel gris qui s'étend au-dessus de leurs têtes ; tout, en leur personne, revêt un caractère triste et hautain ; mais on découvre dans tous leurs actes un fond sérieux, effet do l'empire qu'exerce la vie interne sur leur esprit. Ils n'apprécient pas les plaisirs tranquilles ; il leur faut les excitations fortes et les violentes secousses. La nuit ne sème dans leurs cerveaux que des rêves funèbres, ils ne recherchent pas la tendresse, et la volupté elle-même affecte chez eux un ton féroce.
Après avoir envahi une région, les chefs barbares établissaient leurs repaires sur les cimes qui dominaient le pays conquis et s'y fortifiaient avec leurs hordes. En vertu du droit du plus fort, ils se transformaient en seigneurs souverains de tout ce qui existait sur le territoire envahi. Leurs châteaux ressemblaient aux aires des vautours ; ils n'en sortaient que pour dévaster le pays environnant et pour assassiner à loisir leurs misérables serfs ou pour engager entre eux des luttes d'extermination, au cours desquelles on brûlait les récoltes et on égorgeait les paisibles troupeaux qui paissaient dans les campagnes. Le résultat était toujours le triomphe du plus fort, car l' intelligence et l'habileté n'intervenaient presque pour rien
dans ce genre de combat ; alors, sans compassion aucune, le vainqueur immolait son rival et tous ceux qui avec lui avaient été vaincus. C'est en raison de ces mœurs que le vol se légalisa et que se généralisa l'assassinat. La conquête devint un droit. En se constituant les seigneurs absolus de leurs vassaux, les nobles créèrent à leur bénéfice d'abominables droits qui attaquaient à la fois et la vie et l'honneur du serf; ils exigeaient de lui les prémices de sa femme, en même temps que celles de ses récoltes. De plus, en s'érigeant en arbitres, administrateurs souverains de la justice, ils dressèrent des potences sur les murailles de leurs châteaux et placèrent des billots Sur leurs esplanades. La chose en vint à ce point que le mot justice se trouva être un jour le synonyme de châtiment et do torture.
Ces races tristes etjnornes, antipathiques à la vie expansée, disposées au drame et au merveilleux, se trouvaient naturellement préparées, dès l'apaisement de la lutte, à recevoir une religion mélancolique telle que le christianisme. Entraînées parleur ardeur guerrière, il leur fallait des dieux batailleurs; dès (pie ces emportements se furent calmés, il leur fut facile de les abandonner pour le Christ. L'une de ces religions se fondait sur la mort courageuse et sereine, l'autre se fonda sur une mort larmoyante. Lorsque ces races eurent fini de hurler, elles se mirent à pleurer.
Elles comparaient la, vie de l'homme dans ce monde à l'oiseau qui traverse d'un vol une salle échauffée parle feu dans une nuit d'hiver; il s'élance de l'obscurité froide et il y retourne ; il n'a séjourné dans la salle que le temps de la traverser.
D'où vient l'homme avant d'être au monde? se demandaient ces hommes méditatifs, et où va-t-il des qu'il en est sorti? Le christianisme, qui s'offrait comme une solution de ce grand problème, leur parut acceptable.
Ils avaient adopté la religion chrétienne, ils la prati-
quèrent avec fanatisme et sans la comprendre. Débordant d'ignorance et de superstition, plusieurs de ces nobles barons se jetèrent aveuglément dans les bras de la foi et, en acquérant l'esprit vil de l'esclave, ils devinrent les jouets de leurs tyrans spirituels. Le pape pesait sur le seigneur comme celui-ci pesait sur son vassal. L'autorité spirituelle et le féodalisme , voilà la fatalité du moyen âge.
L'expérience et l'observation furent dédaignées ; dans son mépris de la réalité, l'esprit s'abandonna aux spéculations mystiques et surnaturelles ; et encore ce genre d'activité mentale ne se rencontrait-il qu'à l'intérieur de ermitages etdes couvents, où vinrent se réfugier quelques hommes qui, n'étant pas exempts de sens moral, ne pouvaient vivre en compagnie des autres.
Les couvents ne tardèrent pas à se multiplier, car le nombre de ceux qui. en butte à de si puissants obstacles, enduraient l'existence avec dégoût, augmentait chaque jour. Combattus de toutes parts, ils se forgèrent un centre de félicité céleste, et, méprisant le monde, ils préférèrent vivre ensevelis au fond d'une cellule plutôt que de rechercher des conditions d'existence impossibles à trouver ailleurs. Séparés ainsi du monde extérieur et consumant dans l'extase une grande partie de leur vie, ils se trouvèrent bientôt en proie à toutes les fureurs mystiques ; les serviteurs de Dieu, pleins de mépris pour la vie, se suicidaient lentement en tourmentant continuellement leur corps.
Pour assurer la prépondérance à l'esprit, on s'ingénia à ruiner d'une manière habile la force et la santé. Tel moine en vint à prendre de l'huile rance pour de l'eau. tant, à force de ne plus sentir, les sens étaient émoussés ! Les supérieurs des couvents ordonnaient de fréquentes saignées à leurs moines, afin de pouvoir dominer leurs passions restées rebelles à la discipline et au jeûne ; et il arrivait que souvent ces pratiques troublaient la paix
tant recherchée par ceux qui s'ensevelissaient clans le cloître ; de fréquentes querelles s'élevaient entre les novices et leurs supérieurs, et parfois le poignard ou le poison intervenait comme conclusion de quelque drame terrible (1).
Jaloux les uns des autres, les divers ordres monastiques rivalisaient d'ardeur pour accomplir les plus grands prodiges de pénitence. L'un d'entre eux emporta la palme ; il s'était inspiré de l'idée de la mort. — C'est la mort, avait-il dit, qui seule peut édifier l'homme, c'est elle qui seule peut l'arracher aux tentations mondaines. En conséquence, aux privations que s'imposaient les autres ordres, celui-ci ajouta, pour chacun de ses membres, l'obligation de creuser sa tombe de ses propres mains. Chaque soir donc, le frère se rendait au cimetière du couvent, il saisissait la pelle, en frappait la terre d'un coup, et silencieux s'en retournait vers sa cellule. Et si, en traversant le cloître qu'éclairait vaguement la splendeur mystérieuse des étoiles, il rencontrait une ombre silencieuse comme lui-même qui se glissait le long des murs, il la saluait de ces simples mots : « Frère, il faut mourir ! » auxquels l'autre répondait: « Il faut mourir, frère! » Et, lentement, chacun poursuivait sa route de son côté.
Pendant que les barbares dominaient l'occident de l'Europe, en Orient les chrétiens, transportés d'une sainte fureur, se livraient, après avoir incendié le Parthénon, à la destruction des statues, à la démolition des théâtres et des cirques, et fixaient leur idéal sur un Christ émacié , livide et aux cheveux blanchissants : la conception d'un beau Christ eût, à leurs yeux, constitué un insigne sacrilège, car la beauté pour eux n'était que du paganisme. Après avoir été la terre sacrée de l'art,
(1) Il n'y a qu'à lireMabillon, Œuvres posthumes, t. II, p. 321 à 336, pour voir ce qui se passait dans l'intérieur des couvents de cette époque. Avant Charlemagne, les supérieurs, pour châtier les moines, les mutilaient et même leur arrachaient les veux.
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la Grèce vit l'art foulé aux pieds par ses propres enfants, qui, ayant abjuré le paganisme, détruisirent les effigies de leurs antiques dieux en l'honneur d'un Dieu unique, homme et martyr. Ainsi les descendants des plus grands artistes devinrent les plus terribles iconoclastes. Bientôt des fourmilières de saints se répandirent à travers les plaines de la Mésopotamie ; de même que les troupeaux, ils broutaient l'herbe qui croît dans les prairies (1), et, en temps de tempête ou de sécheresse, ils s'en allaient processionnellement à travers la campagne, la partie inférieure du corps revêtue de sordides haillons, se meurtrissant les chairs à coups de lanières dont les extrémités s'allongeaient en pointes de fer aiguës. C'est ainsi qu'ils s'imaginaient calmer la colère de Dieu irrité contre les misérables mortels. Le dédain que ces malheureux témoignaient envers leur corps était tel qu'à peine dormaientils trois ou quatre heures par nuit sur le sol humide, la tète appuyée sur une pierre, et, comme si ce n'était encore assez, au réveil ils se frappaient la poitrine avec un caillou. Ils exagéraient si bien leurs pénitences, qu'auprès de leur ascétisme le régime des moines d'Occident semblait un véritable régime de sybarites.
Lïdée de la justice avait été transportée dans l'autre vie. Le péché originel en rendait l'accomplissement impossible sur cette terre. Les chrétiens croyaient que la mort châtiait en nous la faute de nos premiers parents. Et derrière la mort apparaissait encore en perspective un autre châtiment pour les réprouvés : «Je vis, dit l'Apocalypse, un cheval pâle; la Mort le montait, et l'Enfer suivait derrière. » Avec de semblables prédictions la peur de la mort s'empara violemment de tous les esprits, on ne voyait plus rien qu'à travers ce prisme funèbre, et les plus épouvantables prophéties se mirent à circuler parmi les
(I) Ces ascètes s'appelaient Pi<w«. Saint Ephrem fait leur panégyrique. Voir Tillemont, ftlèm. eccléi., t. VIII, p. 292.
i-:g partie historique.
croyants. 'Entre les plus désolantes, il en est une surtout, émanée de la prédication de la seconde venue du Christ, qui produisit les plus funestes conséquences.
Ainsi que nous l'avons déjà constate, il avait été annoncé par tous les chrétiens les plus orthodoxes, depuis Justin et Irénée jusqu'à Lactance qui vécut sous Constantin, que le Messie reviendrait avant la fin de la génération qui t'avait vu mourir, ou peu de temps après, pour ressusciter les morts et régner suc les fidèles l'espace de mille ans, au bout desquels tout s'anéantirait (1). Cette assertion ayant été répandue dans les masses, l'invasion des barbares fut considérée comme un avertissement ménagé par Dieu relativement à la tîn prochaine du monde. Les plus fervents se livrèrent à une mystique oisiveté. Absorbés parla dévotion, ils ne pensèrent plus qu'à la mort. « Chaque heure qui s'écoule est un pas de plus vers la fin du monde ! » prêchait-on de toutes parts. « Pensez à la mort, Car cette vie n'est qu'un songe ! » disait-on aux pénitents. Et les cités ne tardèrent pas à revêtir l'aspect funèbre des cimetières. Mais la deuxième résurrection annoncée pour le premier, le deuxième, le troisième et le quatrième siècle ne se produisit pas à l'époque indiquée. Enfin, lasses d'attendre, les nations fournirent une interprétation nouvelle au texte et en tirèrent une autre prophétie. «Ce terme de mille ans, dit-on, signifie mille années d'apostolat, c'est donc en l'an 1000 quedoit arriver la fin du monde. »
Vinrent enfin, avec l'an 999, les derniers jours de cette année. Les prédications redoublaient et l'ascétisme parvenait à son comble. Les uns remettaient leurs biens aux mendiants, les autres abandonnaient leurs propriétés pour
(I) Cette prédiction, qui aboutit à la prophétie de la fin du monde en l'an 1 000, exerça, pendant le moyen âge, son influence sur la France, sur l'Allemagne et sur une partie de l'Angleterre. Dans les pays plus méridionaux, tels que l'Espagne et l'Italie, ses conséquences furent moins considérables.
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l'aire pénitence et obtenir le pardon de leurs péchés. Des bandes de pénitents parcouraient l'Europe en montrant leurs corps déchirés parle ciliée et par la discipline, pendant que d'autres, qui n'avaient point encore dépouillé leur égoïsme terrestre, se hâtaient de jouir, dans la pensée que le temps allait leur manquer. Le serf déserta le travail et le seigneur féodal négligea de le lui imposer. Pourquoi travailler, en effet, puisque tout allait finir sous peu? C'est dans cette situation que le dernier jour de cette mémorable année trouva presque toute l'Europe. La journée touchait à sa fin et chacun priait, croyant que son heure dernière était arrivée. A tout instant s'accroissait l'anxiété des croyants, de sorte que, vers le milieu de la nuit, les cœurs ne battaient presque plus et que chacun retenait sa respiration afin de pouvoir mieux entendre le terrible signal qui allait marquer la fin de l'univers. Minuit sonna donc à son heure et le monde poursuivit sa marche!
Alors les foules crièrent à la fourberie, mais il était déjà bien tard. Les champs incultes, les foyers déserts, les troupeaux dispersés dans les montagnes, le travail oublié, l'épargne dissipée, les capitaux perdus, les sources du bien-être et de la richesse toutes taries, la misère devait fatalement survenir, car ce n'est pas en vain que l'on peut se soustraire à la loi éternelle et inviolable du mouvement. La misère ne se fit donc pas longtemps attendre. La faim commença à se faire sentir dans toute son intensité, au point que, le peu de vivres qui restaient ayant été rapidement consommés, le gibier épuisé, les animaux domestiques dévorés, les hommes affamés et poussés par d'impérieux besoins se mirent à se faire mutuellement la chasse sur les chemins ; et les enfants et les plus faibles ne tardèrent pas à être dévorés dans les villages. L'anthropophagie devint chose commune.
De l'an 1000 à l'an 1065, on compte quarante années de famine. Un moine contemporain, Raoul Glaber, affirme qu'en dépit des anathèmes lancés par la religion on
s'était assez généralement bien fait à manger de la chair humaine, et il raconte qu'il « y eut un boucher qui osa en vendre sur le marché de Tournus (1) ». On en vint même à déterrer les cadavres pour les manger.
« Une autre calamité survint, dit le même chroniqueur : c'est que les loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Les gens, alors, craignirent Dieu et ouvrirent des fosses, où le fils traînait son père, le frère son frère, la mère son enfant, quand ils les voyaient défaillir ; et le survivant luimême, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux. »
En même temps, les seigneurs qui possédaient des domaines suffisants pour entretenir des hommes d'armes, poursuivaient leurs luttes intestines, et ceux qui étaient moins puissants mettaient leur épée à prix et allaient servir celui qui les payait le plus cher, ou bien, se transformant en chefs de bandes, ils parcouraient les campagnes, saccageant les maisons, violant les femmes, tuant qui leur résistait et volant tout ce qui pouvait exciter leur convoitise.
Sur ces entrefaites survint un ermite qui, au nom de Dieu, leur ordonna d'aller délivrer le sépulcre du Rédempteur du inonde. Alors, poussés, les uns par une foi aveugle, les autres par la soif des aventures, ils se précipitèrent tous en masse vers l'Orient, la croix brodée sur la poitrine, sous la conduite de ce chef si étrange (2).
(1) Mossen Jaume Roig (Valencia) raconte le même fait relativement à une aubergiste qui fut brûlée vive pour en avoir servi à sa table, sous forme de gâteau. Elle fut découverte par un ongle qu'on y trouva. (Llibre de les Doncs.)
(2) Les croisades furent un mouvement d'une portée bautement civilisatrice, bien que tel ne fût pas le but de ceux qui les entreprirent/. Les croisades, ce fut eu somme l'Occident qui s'opposait à l'invasion de l'Orient, et qui attaquait le fatalisme dans son berceau même; c'était la seconde partie, inconsciente si l'on veut, des guerres médiques.
Adepte de la philosophie positive, la justice est notre unique souci,
Pendant les croisades la famine redoubla. Après la famine se déchaîna la peste, provoquée par l'oubli de toutes les règles de la propreté et des préceptes de l'hygiène, et puis, enfin, apparut la lèpre. Plus d'un saint se glorifia de ne s'être jamais lavé môme les mains. On ne changeait pas les vêtements qui étaient en laine, carie seul fait de se déshabiller était tenu pour un péché. Avec la mauvaise alimentation le sang commença par manquer des principes réparateurs de l'organisme ; les humeurs séreuses prédominèrent, et le tempérament scrofuleux se généralisa. La scrofule à l'intérieur, et à l'extérieur toutes les souillures, ne tardèrent pas à produire des efflorescences purulentes sur toute la surface du corps. L'organisme étant ainsi vicié, la peste noire devint fréquente, et la lèpre (1) endémique ; ces deux fléaux se propageaient avec une effrayante rapidité. Bientôt la contagion épouvanta de telle sorte que le malheureux pestiféré était abandonné dans son domicile ou transporté dans un immonde lazaret, au bord du chemin, où il mourait dans le désespoir, si quelque moine n'accourait pas lui porter les secours que lui inspirait son amour, à défaut de sa science. Le lépreux n'obtenait pas l'entrée du temple ; il ne pouvait ni imposer ses mains sur la tète chérie de ses enfants, ni boire à la fontaine, dont il eût pu souiller l'eau, ni séjourner au milieu de la population, ni enfin entretenir la moindre liaison avec ses semblables ; abandonné à la charité du passant, qui déposait son obole dans le tronc de bois placé à sa porte, il attendait tristement la visite delà mort, couché sur le misérable lit sur lequel
et nous ne pouvons accepter, pour ce grand fait historique, la qualification d'entreprise inutile qui lui a été attribuée par les libres penseurs du dernier siècle et même par quelques-uns du dix-neuvième.
(1) Cette maladie de la peau, qui a sévi avec intensité pendant le moyen âge, ne fut que Véléphanliasis tuberculeux. 11 faut le distinguer de cette maladie squammeuse des dermatologistes modernes, qu'on appelle aussi lèpre.
le prêtre avait répandu la poussière des. cimetières (1).
Le manque de vie et de santé qui marque cette déplorable époque fut tel, que le corps humain se modifia sensiblement. Les jambes s'amaigrirent, le ventre acquit plus de volume et la capacité du crâne diminua notablement (2). Toute la pharmacopée orthodoxe se réduisait à l'eau bénite, aux reliques des saints et aux sacrements. Et si un ecclésiastique voyait un malade: « C'est un châtiment que Dieu vous inflige pour vous punir de vos fautes, lui disait-il, priez et repentez-vous, car si le mal vous tue, l'Église destine à votre âme ses chants des morts. »
Le moyen âge est l'âge des antithèses. Dans son cours, chaque mouvement en provoque un second dans un sens diamétralement opposé; chaque tendance est contrariée par une tendance inverse; tout y est dualité, comme si tout en lui était régi par la loi du pendule, qui exige qu'à une oscillation dans un sens en corresponde une autre dans un sens contraire. Pendant qu'au milieu de tant d'infortunes et de tant de misères, les croyants les plus zélés se mortifiaient le corps pour faire prévaloir l'esprit; pendant qu'ils ne procuraient aucune satisfaction à la chair, parce que, sortie de la poussière, elle devait y re-
(1) Voir la description de cette maladie dans les E studio s sobre la Edat Media de Francisco Pi y Margall, Madrid, 1873.
(2) Afin que cette assertion ne paraisse pas exagérée pour ceux qui n'ont pas pénétré bien avant dans les études de la biologie et de l'anatoniie comparée, nous nous permettrons de constater ici que M. Brocaa trouvé que les crânes extraits des cimetières de Paris et appartenant à des individus de notre époque sont plus grands et plus développés dans leur région frontale que ceux qu'il a extraits des tombes contemporaines du douzième siècle. Les crânes du siècle actuel sont, comparativement à ceux de cette époque, comme 1,484 est à 1,426.
M. Prichard, à la suite de nombreuses comparaisons entre des crânes anglais appartenant à notre siècle et extraits de divers cimetières d'Angleterre, et des crânes retirés des ossuaires du moyen âge, s'est convaincu de la supériorité de la capacité crânienne actuelle de son pays sur celle des onzième, douzième et treizième siècles. Voir l'ouvrage de M. Prichard, Phys, History nf Mankind, t. I, p. 305.
moyen ap.f:. m
tourner; pendant que, pour eux, la vie, vanité des vanités, était complètement frappée d'oubli, et que le monde, origine et source de tout mal, était voué au mépris, d'autres, au contraire, supportant mal la souffrance, protestaient en demandant pour leurs personnes santé, vie sans limites et richesses, ou jouissance anticipée en cette vie de la gloire qui leur était promise dans l'autre. Les uns, pour se distraire des ennuis profonds de la cellule ; les autres, par amour pour la Nature, apprenaient dans Plotin, dans Olympiodore, dans Proclus, dans Jamblique, dans Porphyre, dans Zozime, les leçons spagiriques, ou l'hermétique dans quelque traduction grecque du grand livre de l'Hermès Trismégiste. De semblables lectures les portaient à croire qu'en combinant des nombres, des lignes et des lettres, en formulant des exorcismes et en mélangeant des substances, ils pourraient rencontrer telle combinaison capable d'attirer à eux l'esprit divin ou de donner pour résultat un produit qui pourrait leur procurer une vie exempte de risques, bienheureuse et prolongeable à volonté et indéfiniment.
Les plus mystiques d'entre eux passaient les nuits à rechercher la formule cabalistique de la pierre philosophale. Ils combinaient de diverses manières le cercle, le triangle et la croix avec des lettres grecques, latines et hébraïques, et ils invoquaient le nom trois fois saint de la très-sainte Trinité ou celui du Saint des saints pour appeler à eux les esprits purs, les âmes sans corps ou les anges bénis, et pour vivre avec eux sur la terre, plongés dans l'âme du monde et jouissant ainsi de la gloire ineffable dans le sein de Dieu par anticipation au jour du jugement. « Dieu est partout, » disait le dogme; '< donc il est dans le monde, » déduisaient-ils de là, « et la portion de Dieu qui est dans le monde est sa grande âme. Heureux celui qui parvient à s'immerger en elle ! »
Ils voulaient substituer à l'atmosphère corrompue qu'ils respiraient une atmosphère de divinité qui les pénétrât
par tous les pores en les baignant jusqu'aux atomes ! Mais ceux-ci n'étaient pas les plus nombreux; entre ceux qui recherchaient la félicité dans ce bas monde, ce sont ceux qui étaient les moins mystiques qui prédominaient. S'appliquant à l'alchimie avec passion, à cette science ténébreuse qui demandait son inspiration au Diable, ils passaient le temps à distiller des substances et à calculer des formules pour obtenir le merveilleux élixir de longue vie. Chaque alchimiste possédait sa recette de prédilection, empruntée à Archélaùs, à Salmanas, au Panopolitain ou h quelque autre docteur mage, et il préparait, en conséquence, le grand œuvre à sa manière. Tous convenaient, néanmoins, que la base devait être un métal noble, et que l'opération devait s'effectuer pendant la
pleine lune.
Au milieu de la nuit, alors que l'horloge de l'église sonnait douze coups, et qu'à travers les petits carreaux du vitrage de sa fenêtre il apercevait la lune baignant la cité de sa blanche lumière qui faisait miroiter les ardoises polies des maisons et des clochers, l'alchimiste mélangeait le sel et le vinaigre avec le mercure, « principe androgyne, eau d'argent qui n'est ni eau, ni métal, ni corps, qui est fluide comme l'eau, qui pèse et brille comme le métal, et qui contient la vie et l'esprit comme les corps»; il traçait sur le mur trois cercles concentriques entre lesquels il inscrivait des paroles magiques coupées par des croix; il dessinait au milieu, en forme de triangle, le soleil, signe de l'or, la lune, signe de l'argent, et le signe du mercure, et au centre de la figure le signe du soufre, puis il entourait le tout de la couleuvre dont la tète avec son escarboucle signifie le bien et la vie, et dont la queue en pointe de flèche signifie le mal et la mort. Le pentagramme tracé, il invoquait Astaroth le fulgurant, il allumait le foyer de la cornue et il attendait. Si, pendant la distillation, le ciel se couvrait, laissant la ville ensevelie dans l'ombre, l'opération était manquée,
mais si elle se terminait, au contraire, sans qu'un seul léger nuage fût venu voiler la pâle figure de la lune, alors le grand œuvre était accompli. Le liquide obtenu était l'élixir philosophai, l'alchimiste était satisfait, il n'avait plus à redouter aucun mal sur la terre, il pouvait défier la Mort, puisqu'il tenait en main la panacée universelle.
La nature récompense toujours qui la fouille, qui l'interroge ou la travaille, alors même que le mobile de l'homme se réduit à une vaine chimère. S'ils ne découvraient pas la recette de l'immortalité sur la terre, les disciples d'Hermès découvraient des corps jusqu'alors inconnus, ils obtenaient des acides, ils perfectionnaient la distillation des divers liquides, et ils préparaient inconsciemment l'avènement de la chimie moderne. Au lieu de l'élixir recherché avec tant de soucis, ils ne découvraient que des sulfures, des dissolutions de sels d'or, d'argent ou de mercure qui ne procuraient pas, il est vrai, la vie éternelle, mais qui séchaient les éruptions purulentes, qui tuaient l'acarus de la gale, qui cautérisaient les exanthèmes et qui, enfin, étaient l'antidote, anticipé de quelques siècles, de la terrible invasion de la syphilis en Europe.
Au début du quatorzième siècle, le malaise de l'Europe était tel, que, suivant un chroniqueur du temps, la vie apparaissait comme un empiétement de l'enfer. Le peuple était si infortuné, si misérable, qu'il croyait reconnaître en toutes choses le signe fatidique de quelque prochaine calamité. Et les calamités se succédaient avec une fréquence telle, qu'il voyait ses tristes prédictions presque toujours confirmées. La peste, les guerres, la sécheresse ou les inondations avaient leurs avant-coureurs et comme leurs ambassades. Avant l'apparition d'une plaie, les malheureux habitants de la région voyaient, pendant plusieurs nuits consécutives, briller dans l'espace des comètes aux formes étranges, des météores à la lumière
sinistre, et, dans sa piété naïve, le peuple imaginait que la Providence se servait de cette écriture cosmique pour lui annoncer les calamités nouvelles au moyen desquelles elle se préparait à châtier ses fautes.
A cette époque les hérésies, nombreuses déjà au douzième et au treizième siècle, s'accroissent malgré une répression sanglante. On interdit aux excommuniés l'enterrement sacré. Alors on dit que les Broculacos, comme on les appelait en Espagne, continuent à vivre, même étant morts, clans leurs fosses ; que le jour ils restent immobiles et souffrent rongés par les vers, mais qu'à minuit ils se lèvent, enveloppés dans leur suaire, coupent la corde des pendus et vont avec eux au sabbat y exercer des maléfices.
A peine un tiers de siècle était-il écoulé, que l;i plus terrible peste connue de mémoire d'homme vient dévaster l'Europe. Gomme si elle était un châtiment céleste, elle s'attaque d'abord aux cités hérétiques et aux pays excommuniés. Les dominicains fuient, se heurtant aux cadavres qui remplissaient les rues , et s'écrient : « C'est l'excommunication du pape qui produit son effet ! » Les clercs les suivent; quelques bonnes religieuses seulement, chez lesquelles l'amour du prochain est plus puissant que la crainte de la mort, restent pour soigner les malades et elles payent leur dévouement de la vie. Les villes d'Allemagne perdent soixante pour cent de leur population. Plus on avance vers le midi, plus les effets de la peste sont terribles. 11 meurt en Catalogne quatrevingts pour cent de ses habitants. Bientôt le fléau ne s'attaque plus seulement aux hérétiques, il fauche aussi les orthodoxes. Aveugle de colère, l'ange exterminateur ne distingue plus les bons des méchants; il moissonne tout ce qu'il rencontre, comme s'il voulait d'un coup en finir avec le genre humain pour anticiper sur le jour du jugement dernier.
On organise alors au nord de la France, en Hollande et en Allemagne, de sinistres processions de flagellants.
Les pénitents, précédés dune croix, errent de ville en ville jsans savoir où ils vont. Le pape leur a refusé les sacrements, et ils se croient damnés; c'est pour cela , qu'ils implorent directement la miséricorde divine.
Pendant que ceci se passe dans le Nord, clans le Midi, on accuse les maures et les juifs de cette calamité. La populace dévote dit : « Le roi maure de Grenade, voyant les chrétiens gagner chaque jour du terrain, a, pour se venger, chargé les juifs d'empoisonner les eaux. Ceux-ci, sur les conseils du diable, se sont adressés aux lépreux qui ont tenu des conciliabules. » Et alors on prend les lépreux, on les torture, on les brûle vivants, et, dans les tourments, ils font des aveux.
On frémit, quand on apprend les moyens dont on s'était servi pour produire la peste. On mêlait le sang humain avec de l'urine et des hosties sacrées, on séchait le mélange, on le réduisait en poussière, puis on l'introduisait dans un sac et, ta l'aide d'un poids, on le jetait au fond des eaux potables. Un deuxième procédé consistait à prendre la tète d'une couleuvre, les pattes d'un crapaud, le sang et les cheveux d'une femme (1).
On s'effraya devant tant de méchanceté ; des moines rappelèrent aux foules le déicide du peuple juif; quelques nobles, pour acquitter leurs dettes, les conduisirent au massacre, les juiveries furent assaillies, leurs habitants égorgés ou brûlés avec leurs papiers et leurs livres.
Alors se popularisa une singulière légende dont le héros surgit comme l'incarnation de l'infortune permanente, du châtiment continu, de la souffrance immortelle. Peut-il y avoir rien au monde d'aussi désolant que l'immortalité de la souffrance? Cet être impérissable,
(1) Fiebant de sanguine bumano et urina, de tribus herbis. . ponebalur etiara corpus Christi, et cum essent omnia dissecata, usque ad pulverem terebantur... eaput colubri, pedes bufonis, et capilli quasi mulieris, infecti quodam liquore nigerrinio... {Coût. g. de Nany., année
messager de désastres , témoin perpétuel d'horreurs , voyageur de la mort, c'était le Jlif errant. Il était condamné à marcher et à vivre jusqu'à la fin des siècles, regardant tout mourir autour de lui, et tout tomber en ruine.
Cette légende, évoquée par l'imagination de quelque poëte apocalyptique ou dramatisée par quelque prédicateur illuminé, devint la personnification symbolique du peuple juif, vivant sans feu ni lieu, depuis la destruction de Jérusalem par Titus, et bientôt elle prit dans l'esprit du peuple le caractère d'une croyance positive en un être vivant. Le moyen âge appliquait fréquemment à l'individu les caractères de la collectivité et même ceux qui ne conviennent qu'à la totalité des choses. C'est ainsi que nous voyons l'éternité de l'âme humaine, celle du châtiment, celle de la récompense, et aussi des créations anthropomorphiques, auxquelles on applique une durée indéfinie dans le temps, comme si elles constituaient une race. Cette habitude de l'esprit produisait des dogmes effrayants, des légendes épouvantables, des personnifications qui donnaient le cauchemar et qui augmentaient la pusillanimité et le chagrin des malheureux croyants.
Les Juifs avaient demandé le crucifiement du Nazaréen. Les juges offrirent de gracier un coupable; et le peuple, par moquerie, en fit bénéficier un scélérat. La sentence fut prononcée et exécutée au milieu des plus horribles profanations pour la majesté divine. Bientôt ses sanglantes révoltes valurent à ce peuple la destruction de sa cité sainte et la légitime expulsion de son territoire. Dès lors, errant dans le sein des autres peuples, le Juif est spolié, méprisé, raillé, et partout persécuté; et néanmoins, il traverse les sociétés en subissant toutes leurs crises, toutes leurs commotions, toutes leurs révolutions, sans rien perdre de son caractère, sans changer de religion, sans modifier ses rites, dans l'espoir impérissable de la venue du Messie.
Le Juif errant ne représente, en somme, que le peuple déicide expiant son immense forfait jusqu'à la consommation des siècles.
Ce personnage fut importé de l'Orient, probablement par les moines. En Orient, on le considérait comme un criminel dont le châtiment devait durer toujours; en Europe on le fit marcher sans cesse. Au commencement du treizième siècle, l'Europe ne l'avait pas encore vu ; et, cependant, c'était très-fermement que, depuis quelque temps déjà , on croyait à son existence ; au quatorzième siècle, on l'avait déjà vu, disait-on, dans plusieurs villes. Voici ce que l'on racontait de lui :
C'était un certain Juif du nom de Joseph, cordonnier de son état, marié et père de famille, qui habitait Jérusalem sous le règne de Tibère. Le jour où le Sauveur fut conduit au Calvaire, il se plaça sur le seuil de sa porte pour le voir passer. Epuisé de fatigue, le doux Jésus voulut se reposer sur le pas de la maison du Juif; mais celui-ci l'éloigna d'une poussée qui le fit chanceler et tomber au milieu de la rue, en même temps que d'un accent impitoyable il lui criait : « Marche, marche, il ne te reste que peu de chemin à parcourir ! — Je me reposerai bientôt, et toi, tu marcheras sans cesse ! » lui répondit le Maître en le fixant d'un air triste et sévère. C'est à dater de ce jour que le cordonnier impie n'a plus trouvé de repos sur la Terre : la Mort elle-même, qui l'accorde à tous les êtres, ne le lui a pas accordé.
Durant cette scène, le Juif portait un enfant dans ses bras; mais, à peine l'Homme-Dieu lui eut-il dicté sa terrible sentence, qu'il le laisse choir et, poussé par une force mystérieuse absolument étrangère à sa volonté, il se met à marcher à grands pas. Il se dirige vers le Calvaire, où il assiste au supplice du rédempteur du monde. Les perturbations universelles qui coïncidèrent avec la mort du Christ le surprennent dans sa marche, et, en voyant le ciel s'obscurcir, le soleil s'éteindre, la lune devenir sanglante,
les étoiles tomber, le sol s'entr'ouvrir et les morts ressusciter, il reconnaît la terrible faute qu'il a commise et il comprend, trop tard, que sa marche incessante est le châtiment de l'énormité de sa faute. En traversant le Jourdain, il reçoit le baptême des mains de l'apôtre Anane, et il poursuit sa route. Dans l'espoir de rencontrer la mort au milieu des siens, il pénètre à Jérusalem le jour où les Romains incendiaient la ville. Les murs s'écroulaient, les édifices s'affaissaient en écrasant de leurs ruines ceux qui voulaient échapper à l'hécatombe ; et lui, lui qui y avait pénétré pour y trouver la mort, n'est pas même effleuré par la chute d'une seule pierre. En traversant une rue, des cris déchirants qui s'échappaient d'une maison en flammes frappent son oreille ; il approche et un navrant spectacle se déroule devant lui, il voit ses petits-fils se tordre de douleur au milieu des ruines incandescentes; mais il ne peut leur porter secours, il est contraint de marcher sans s'arrêter! 11 arrive à Rome le jour même qu'y entrent les barbares; il traverse le tourbillon des combattants, et là aussi la mort le dédaigne. 11 parcourt la campagne romaine, et à force de marcher il atteint une côte; il gravit la montée; au sommet surplombait une roche, en bas se soulevaient les eaux impétueuses. Il accélère le pas et gagne la cime. La tempête faisait rage, les zigzags de l'éclair déchiraient la nue et la vague écumait en grondant comme impatiente de l'engloutir. Le Juif se réjouit. « Enfin ! dit-il, je vais donc pouvoir mourir. » Et il se précipite dans l'abîme. Vain espoir! Son corps est plus léger que l'eau ; les vagues le portent et le Ilot le rejette sur des plages lointaines, où à peine a-t-il foulé du pied le sable, qu'il reprend déjà sa marche. 11 vient en France à l'heure où ce pays était l'objet de luttes entre Francs etGermains. 11 passe à travers des forets de lances et des pluies de flèches; des nuées de pierres et de galets lancés par la fronde ou l'arbalète volent autour de lui en lui rasant la tête: mais ni un galet ne lui ouvre
le crâne, ni une flèche ne lui perce la poitrine, ni une lance ne lui traverse le cœur. La guerre désole ensuite la Germanie ; des bois séculaires deviennent la proie des ' flammes. Il se précipite dans ces forêts en feu; et, tandis que les arbres les plus énormes sont réduits en cendres, lui est respecté par l'incendie. La malédiction de Dieu l'avait rendu plus léger que l'eau, invulnérable au fer et réfractaire au feu. Il dirige une autre fois ses pas vers l'Italie ; arrive à Naples, et gravit le Vésuve au moment où des étincelles sulfureuses annoncent une éruption prochaine. Il met le pied sur les bords du gouffre et s'y précipite. Les entrailles de la terre ont horreur de lui et lo vomissent par le cratère qui l'a englouti. Le volcan le rejette en rugissant au milieu d'un nuage de fumé.- et d'un torrent de lave qui le porte jusqu'à la mer ; et la mer, à son tour, le conduit sur les rives espagnoles. C'était au temps où l'Espagne luttait avec acharnement pour repousser les Arabes. « Peut-être, pense-t-il, trouverai-je la mort au milieu des infidèles ! » Et il se met à parcourir la péninsule à la recherche de combats toujours nouveaux. Mille fois il se mêle à la lutte et il attaque de front le Sarrasin ; il se trouve souvent dans un tourbillon d'alfanges et d'épées; les têtes voltigent, tranchées d'un coup, mais la sienne reste intacte sur ses épaules ; les solides hache d'armes des gigantesques Africains se rompent comme verre sur son crâne, et les cimeterres damasquinés s'émoussent sur son cou. Dans la bataille du Salado, sous les murs de Tarifa, il se place au-devant de la gueule des bombardes ; les boulets glissent en sifflant sur son corps et poursuivent leur route. Un certain jour, une foule de vilains armés assiège un seigneur dans son château. Se voyant cerné de toutes parts dans son repaire et menacé de subir la terrible justice du peuple, le châtelain dispose une mine et décide de se faire sauter- plutôt que de se rendre à ses vassaux. Dans son désir d'en finir avec la vie, le Juif infortuné monte à l'assaut avec les troupes de
la glèbe ; il se hisse jusqu'à un créneau de la muraille, et à peine y est-il que la mine éclate. L'explosion fut horrible. Le Juif est lancé dans l'espace avec les pierres et la charpente de la forteresse, mêlé aux membres déchirés des combattants ; et il retombe sain et sauf da-irs les plaines de l'Afrique. Il ne peut mourir ; il est inviolable. Il parcourt alors les plaines sablonneuses, s' avançant au-devant des bêtes féroces. Les lions et les tigres fuient à son approche ; les crocodiles se détournent, les serpents se cachent dans les ronces ; il n'est pas jusqu'aux éléphants, aux pieds desquels il se roule, qui ne se refusent à l'écraser! L'horrible sort que le sien! Ne pouvoir mourir, et rester le témoin éternel des misères humaines ! Il avait insulté les tyrans et défié les guerriers, il s'était précipité dans les abîmes et jeté dans les flammes, il avait traversé des plaines infectées, avalé des poisons, provoqué des bètes sauvages, et tout cela en vain ! Pour lui, la mort était morte. Il l'appelait à grands cris, il la recherchait partout, et il ne la rencontrait nulle part. Toujours cette inextinguible soif de périr ; et il était impérissable. Lui seul restait debout, alors que tout tombait sur la terre ! Sa destinée était de voir mourir et de marcher sans
trêve (4)!
Le peuple ingénu, qui ajoutait foi à cette légende, entrevoyait un Juif errant dans chaque mendiant qui passait ; et ceux qui, pour exploiter sa compassion, affirmèrent être ce personnage ont été très-nombreux. Jusqu'en 1228, on ne savait rien de bien précis sur son compte ; quelques vagues versions relatives à son existence circulaient seulement (2).
(!) Nous avons donné, dans ce récit, un résumé des différentes légendes qui circulaient chez divers peuples de l'Europe, sur le compte du Juif errant.
(-2) Ch. Schœbel, dans son étude, la Légende du Juif errant, pense que ce personnage ne fut considéré comme Juif qu'à l'époque de la Renaissance. Les arguments sur lesquels il fonde cette assertion ne sont guère que des conjectures. 11 regarde la légende racontée par Matthieu
Mais, à cette date, un évêque arménien qui alla visiter les églises de l'Angleterre, assura aux moines de Saint-Alban l'avoir vu et lui avoir parlé en Orient (1). Cette nouvelle se répandit sur le continent européen, et plus tard on le vit dans beaucoup de villes. Hambourg, Leipzig, Bruxelles, Bordeaux, Madrid et Naples assurèrent avoir reçu la visite de cet étrange personnage. D'après l'évoque d'Arménie, il s'appelait Cartaphilus, et Ahasvérus suivant d'autres ; de sorte que quelques-uns conclurent de cette double appellation qu'il existait deux Juifs errants, ce qui provoqua de très-sérieuses dissertations sur la matière. On disait ici que le Juif errant avait été à Bruxelles, pendant qu'on affirmait ailleurs l'avoir vu à la même date, à peu de différence près, soit à Bordeaux, soit à Naples. Le peuple, qui tenait son existence pour certaine et qui ne pouvait se figurer que deux mendiants aient pu feindre en même temps le même personnage, le peuple disait qu'il allait comme lèvent et qu'il était transporté en un instant d'un lieu dans un autre sur les ailes delà tempête. Aussi, lorsqu'ils voyaient quelqu'une de ces journées calmes et sereines au cours desquelles de petites nuées apparaissent comme des points à l'horizon, s'étendent, grossissent, se résolvent en vent et en eau et disparaissent ensuite en ra-
Pàris comme une légende romaine. 11 insiste, par exemple, sur le fait que le portier de Pilate ne pouvait être Juif et il se fonde sur ce que, à l'époque de Tibère, on ne confiait aucune charge publique aux Juifs. Or, cet argument n'a aucune valeur. En effet, cette légende a été inventée et racontée au moyen âge, et, à cette époque, on se souciait assez peu de l'exactitude historique pour qu'au treizième siècle on ait pu regarder le portier de Pilate comme un Juif. Quant à la triple origine du Juif errant, nous partageons absolument l'avis de Schœbel. Sans aucun doute, le Juif errant est un composé du Cartaphilus, qui doit vivre jusqu'à la seconde venue du Messie, du portier de Pilate, âme criminelle et damnée, et du chasseur sauvage — type indo-germanique — qui marche jour cl nuit, car il emprunte certains traits au caractère de ces trois personnages.
(1) Chronique de Matthieu Paris, moine, qui vécut en Angleterre au temps de Henri III, et qui mourut en 1259.
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menant au ciel la lumière et l'azur, les bonnes gens de la campagne disaient que c'était le Juif errant qui passait (1). On crut, de là, que son apparition coïncidait avec les grandes tempêtes, avec les grands vents et les inondations; dans sa course rapide, il donnait une telle impulsion à l'air, ([lie les arbres étaient déracinés et les toitures arrachées. A chaque épidémie, à chaque calamité nouvelle qui fondait quelque part, les gens du peuple qui se rappelaient avoir vu passer quelque misérable vieillard à la longue barbe et aux cheveux blancs, s'écriaient : « Ceci nous a •Hé apporté par le Juif errant! » Cette interprétation n'avait rien de bien étrange, puisque le Juif errant (Hait censé se porter toujours sur les points les plus menaces par la mort, et que, pour pouvoir la rencontrer, il déchaînait, ainsi que le croyait le peuple, les luttes, la peste, l'ouragan et toutes sortes de calamités. La croyance en ce personnage se prolongea jusqu'à la Renaissance. Elle perdit à cette époque beaucoup de son caractère fatidique, ainsi que toutes les personnifications engendrées par le moyen âge. Il leur manqua l'atmosphère qui les avait créées et les avait maintenues, et peu à peu elles disparurent comme de vagues fantômes que dissipe à l'aube la lumière du soleil.
Pour terminer ce bilan des misères, il importe que nous nous occupions d'une désolante maladie qui fut à celle immense saturnale de douleurs comme le galop final. Nous voulons parler de la danse de Saint-Guy ou de Saint-Vito. Ce fut vers l'an 1350 qu'elle commença à envahir l'Europe ; et déjà, en 1380, c'est à peine s'il existait un hameau où elle n'eut pas pénétré. Les infortunés que piquait l'infernale tarentule étaient pris soudain d'une véritable fureur de danser. Leurs jambes s'agitaient involontairement, ils se saisissaient mutuellement
(1) Les paysans de la Bretagne et de la Picardie le disent encore aujourd'hui.
les mains, formaient de grands cercles sur les places et sur les esplanades, et se livraient à un galop frénétique, furieux, convulsif, délirant, qui, par instants, s'accélérait comme s'ils avaient été entraînés par un courant galvanique. Dans l'assistance on riait d'abord, puis on s'enthousiasmait, et, enfin, la contagion poussait les spectateurs à grossir la ronde infernale. A mesure qu'ils tournaient, leurs mouvements devenaient plus désordonnés, les cris qu'ils poussaient plus aigus, et leurs éclats de rire s'accentuaient d'un horrible craquement de dents, comme si leurs mâchoires allaient se disloquer. Puis leurs lèvres se teignaient d'une écume abondante, les yeux leur sortaient des orbites, leurs corps chancelaient et, perdant enfin l'équilibre et lancés à distance par la force centrifuge, ils allaient se briser la tète contre les pierres ou contre les murailles, en poussant des cris déchirants ou de sacrilèges interjections. Le peuple attribuait cette danse à la malédiction divine, et c'est trèssérieusement qu'il la croyait présidée par la Mort et excitée par le Diable.
L'idée mystique de la mort du Christ, qui vivait latente dans la conscience du peuple, produisit un résultat pratique ; les cathédrales surgirent, et autour d'elles vinrent se grouper les populations de la plaine. Elevée par cellesci, la cathédrale fut à son tour le noyau qui offrit un point d'appui à la population nouvelle. Elle projetait son ombre par-dessus les maisons qui l'environnaient comme pour les protéger contre les attaques arbitraires du seigneur de la montagne ; et les bonnes gens du village, étant déjà plus tranquilles en ce qui concernait la sécurité de leurs biens, se rassemblaient dans ces nefs, afin de prier le Dieu, crucifié, pour le salut de leurs âmes. La cathédrale réunit les citoyens et, dans un embrassement mystique, elle en forma un faisceau. La solidarité devenait un fait. Comme on s'était réuni pour des fins spirituelles, il en coûta peu de s'asseoir dans un but temporel. Au commencement du
treizième siècle, elle était déjà le signe de la constitution de la commune, et, à la fin du quatorzième, la commune était déjà une véritable puissance ; là où la commune était constituée, le seigneur féodal ne pouvait impunément exercer ses rapines. A la moindre tentative d'attaque contre la ville, la grosse cloche de l'église appelait les vilains en armes sur la place. La cloche avec sa voix de stentor défiait le château, et l'écho, qui résonnait sous les lambris de la chambre seigneuriale, glaçait d'effroi le baron et ses féaux. Le château tremblait en entendant le tocsin comme s'il lui faisait pressentir l'apparition non lointaine du canon qui allait venir le démolir sous peu.
A ce moment de l'histoire l'oppression que la papauté exerçait sur la conscience et celle que la féodalité exerçait sur la personne étaient arrivées à leur comble. Cette situation provoqua une insurrection dans les âmes, un soulèvement spirituel, une vengeance idéaliste contre les grands de la terre. Les déshérités déclaraient la guerre aux puissants. La conspiration se noua dans l'intérieur des cathédrales, et son drapeau de combat fut le suaire de la mort. La vie n'était qu'un tissu de misères ; la hiérarchie des classes et des rangs était un mal irrémédiable ; il était donc chimérique de songer à l'émanciption ; le bienêtre, qui n'existait que dans la vie future, était irréalisable dans cette vallée de larmes. Tout ce qu'on pouvait tenter, c'était de s'unir pour contenir le seigneur dans certaines limites ; il était impossible d'abattre son empire ; ainsi le reconnaissaient ceux-là mêmes qui étaient l'objet de ses vexations. Mais, dans leur désespoir, le peuple et le bas clergé, écrasés sous le poids de tous leurs supérieurs hiérarchiques, voulurent se venger et, ne pouvant proclamer l'égalité dans cette vie où ils la croyaient irréalisable, ils la proclamèrent dans la mort ; bientôt les immenses voûtes des temples se remplirent de foules aussi désespérées que dévotes. D'énergiques
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phrases de sermons funèbrement égalitaires retentirent dans les nefs sacrées ; c'était l'expression fidèle des sentiments de cette démagogie mystique qui se complaisait à enfieller les jouissances de ceux qui la dominaient.
« Ni l'or, ni la pourpre ne peuvent arrêter la faux de « la Mort ! Vous qui vivez dans l'opulence, et vous qui « disposez de la force, vous êtes condamnés à mourir à « l'égal du plus infime de vos serfs. Un pape ne vaut pas « plus qu'un sacristain, un empereur qu'un paysan, une « reine qu'une mendiante ! » Partout on répète ces sentences sur un même ton, et le règne de la Mort parvient à son apogée avec le triomphe de cette sinistre démocratie.
<c II n'est rien qui ne m'appartienne, s'écrie la Mort. « De bon ou de mauvais gré chacun est contraint de me « suivre : il n'est pas de loi qui puisse prévaloir contre « mon empire, il n'est pas de remède qui sauve de mes « atteintes. Il n'y a au monde de véritablement impéris- « sable que mon royaume. »
« Levez à votre guise les ponts-levis de vos châteaux, « placez des sentinelles sur vos donjons, fermez bien vos « portes et vos croisées, bouchez toutes les ouvertures, « jusqu'aux lézardes, je saurai bien tromper la vigilance « de vos gardes, je franchirai vos fossés et je pénétrerai « dans vos demeures tout comme si les battants en « étaient tout grands ouverts ! »
« Vous êtes tous égaux ; je vous nivellerais si vous ne « l'étiez pas ! »
« Toi, monarque, qui ne te montras fort que pour la « tyrannie, toi qui rançonnas odieusement tes vassaux « pour remplir tes caisses, sans souci de justice pour « personne, tu viendras tomber entre mes mains ainsi que « le plus humble de tes sujets. Toi, ambitieux conquérant, « qui, pour satisfaire ton immense égoïsme, fais périr « les combattants par milliers sur les champs de bataille, « toi aussi tu mourras comme le-dernier de tes hommes
« d'armes. Toi, archevêque, qui gouvernes si mal tes su- « jets, laïques et clercs, pour prix des mets délicats avec « lesquels tu satisfais ta gourmandise, prépare-toi à goû- (( ter à mes amertumes! Assez de pillage, aventurier Eeo- « dal ! dispose-toi à me suivre et bientôt tu verras com- « ment je châtie ceux de ta bande qui dérobent le bien « d'autrui. Chanoine ventru, vicieux, qui supportes les <( jeûnes grâce aux provisions cachées dans ta cellule, toi « qui, aux étreintes du cilice, as substitué les étreintes de « cent courtisanes, viens m'embrasser maintenant, je « t'appartiens, je suis à toi, et désormais je serai ton « épouse ! Viens là, gouverneur pervers, j'ai à venger le « peuple que tu administras si méchamment ! Et toi aussi, a ma belle, alerte donc, détache-toi des liras de ton amant, « car il ne peut y avoir qu'un instant de bonheur dans ce « bas monde! A quoi t'a servi ta science, docte médecin, « si tu n'as pu deviner aujourd'hui ma venue? Dépense « tes trésors en aumônes, riche avare : plus on possède « et plus on meurt tristement, car il en coûte beaucoup de « dire adieu aux délices de l'existence ; malheur ù toi si « tu as fermé l'oreille aux prières des pauvres, car Dieu « la fermera aux tiennes quand ta dernière heure aura « sonné ! Courtisan infatué, j'abattrai cet orgueil qui te « gonfle! Tremblez, grands de la terre, car mon pouvoir « surpasse tous les autres ! »
Et voici comment la Mort personnifiée dans le squelette (1) se fait la compagne inséparable de l'Homme que toujours elle traite selon son caractère et sa condition.
(1 ) Au quatorzième siècle la chrétienté était convaincue que, bien qu'invisible, la mort était un personnage effectif et réel. On la représentait sous la forme d'un squelette, la faux d'une main et le sablier de l'autre. Un écrivain mystique se rencontra pour affirmer très-sérieusement qu'il l'avait vue, en compagnie de l'ange exterminateur, planer, sous cette forme, au-dessus d'une ville désolée par la peste. Vers le treizième siècle et an commencement du quatorzième, on représente la mort comme une sorte de momie, sous la forme d'un squelette recouvert de sa puni ; on
Le squelette se présente au pape pendant la cérémonie du sacre de l'empereur ; au moment où le pontife institue celui-ci souverain au nom de Dieu, il l'avertit que le pou- ■ voir de la Mort est plus étendu que celui de l'Eglise ; puis, en lui arrachant la vie, la Mort le dépose de toutes ses prérogatives . Il prend la couronne à l'empereur et la remet à son fils. Sous les traits d'un jeune échanson, le squelette verse au roi, pendant le festin, son dernier breuvage. Avec la mitre et la crosse de l'abbé, il apparaît au moine absorbé dans la lecture de son bréviaire pour lui annoncer qu'il a suffisamment prié. Il viole la sainteté du cloître pour enlever ïabbesse. 11 prend la verge du juge pour en faire justice et venger de ses sentences ceux qu'elles ont frappés. Il confond créancier et débiteur dans un embrassement commun. Il entre dans la maison du juif usurier pendant qu'il compte les sommes versées dans sa caisse, et il lui dit : « Tu n'as pas encore payé ma dette ! » et, sans lui donner le temps de se retourner, il l'emporte. Il attaque subitement la demeure de Yauare, et au lieu de saisir sa personne, il saisit ses trésors, certain que, pour ne pas les abandonner, l'avare les suivra. Il surprend les joueurs assis autour du tapis vert et ne leur accorde pas le temps de ramasser leur enjeu. Il arrête le voleur qui détrousse sur la route. Il se place sur la tète le bonnet du prédicateur qui improvise un sermon sur la vanité de la vie, et, lui montrant le sablier fixé sur la chaire, il lui démontre en l'étranglant combien personnellement son argumentation est exacte. Il accompagne le viatique, la lanterne à la main, à la place de l'enfant de chœur, pour entrer dans la maison du paralytique. A Y astrologue qui, sur la contemplation de la sphère
n'avait pas encore assez étudié Tanatomie du corps humain pour connaître la forme précise des os. Il faut consulter, à cet égard, les vignettes des livres religieux des treizième et quatorzième siècles. Dans le quinzième le squelette est déjà admirablement dessiné, ainsi qu'on peut s'en convaincre par les gravures de l'époque.
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céleste, prédit tant d'événements, il montre un crâne et lui demande de deviner quel sera son dernier jour. 11 surprend les marchands sur le port en se dressant soudain au milieu des ballots qui arrivent d'Orient par la galère, et de son haleine empoisonnée il tue les uns et met en fuite les autres. Il sert au gourmand des mets malsains assaisonnés avec des condiments qui enflamment ses entrailles. Il va à la rencontre du guerrier, lorsqu'au plus fort de la bataille celui-ci de son terrible espadon abat des hommes comme on fauche des épis, et, arborant un os, il lui fait mordre la poussière au premier coup qu'il lui en assène sur la tète. Au serf qui travaille dans les champs, il dit : « Il n'y a que moi qui puisse te procurer le repos nécessaire à tant de fatigues! » Au vieillard il donne avec compassion le bras pour l'aider à descendre vers la tombe. Il emporte avec amour Y enfant entre ses mains décharnées. Il joue joyeusement de la musette, et le fou le suit en dansant jusqu'à la fosse. 11 dirige les pas de Yaveugle et le conduit au cimetière. La nuit, enveloppé dans sa longue cape, il prend son luth mélancolique et donne une sérénade à la dame pour qu'elle lui ouvre sa fenêtre. Il surprend, dans les frémissements de la passion, Y amant aux pieds de sa maîtresse, et il les réunit pour l'éternité dans le sépulcre. Il attise le feu du fourneau de Y alchimiste pour que la cornue éclate et que l'explosion le tue. Il interrompt le savant au milieu de ses méditations. Il veille au chevet du malade et raille le médecin qui ne le voit pas. Il donne l'hospitalité au voyageur et lui dit, en lui ouvrant la porte de l'auberge : ce Entre dans ta dernière hôtellerie. » Il accompagne les pèlerins dans leur pèlerinage. Il gouverne au timon du navire pour mener les marins à leur perte. Il conduit les véhicules et les précipite dans un abîme. Il marche au combat, en tète des troupes. Il soulève les vassaux sur la place publique. Au bal il est musicien, earillonneur au couvent, capucin dans l'ermitage, magistrat dans les
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tribunaux, professeur dans les universités ; il rit enfin, il grimace, il danse, il trépigne, il gambade, il gesticule, comme si ses ossements étaient mus par des muscles invisibles. La poésie le rêve en ses délires. La peinture représente partout sa hideuse carcasse. La morale en fait un objet d'édification pour les croyants. Les saints le voient dans leurs hallucinations. Tout est pénétré de son haleine fétide. Chaque heure du jour et de la nuit est troublée par le cliquetis de ses os, et chacun frémit au ricanement aigre de ses mâchoires. Son suaire s'étend sur toute la communion chrétienne.