‹ La mort et le diableChapitre 16 sur 56 · ET L'ESPAGNE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

ET L'ESPAGNE CATHOLIQUE

Aux épaisses ténèbres du moyen âge succède l'éclatante aurore de la Renaissance. La beauté proscrite trouve d'ardents défenseurs. Les statues païennes sortent du sol dans lequel elles étaient enfouies, plus vivantes encore que clans l'antiquité. Les papes tombent à genoux devant elles; le christianisme implore, pour ainsi dire, le pardon du paganisme, et, pour réparer en quelque sorte les offenses qu'il lui a faites, il le promène en triomphe sous le dais pontifical. On invente l'imprimerie, et le livre, jusqu'alors accaparé par les séminaires et les couvents, se met à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs. On applique à l'étude la méthode d'induction, et les sciences se constituent comme telles. On construit le télescope, et on suit les astres dans leur marche à travers l'espace. On imagine l'alambic. On étudie l'anatomie ; la sculpture reproduit les mouvements, et la peinture traduit les expressions et les formes naturelles; l'homme perpétue désormais son image par le portrait. Un génois, à la tète d'une poignée d'espagnols, découvre un monde nouveau, et l'ancien monde contemple, étonné, tous les prodiges d'une nature féconde et vigoureuse. Le commerce se développe; dans la cité, la vie acquiert plus d'expansion ; le palais s'élève et le château s'écroule ; on multiplie les théâtres ; la littérature revêt des formes élégantes ; il semble, en un mot, que l'Humanité veuille réparer en un instant la stérilité de tant de siècles.

L'Allemagne se met alors à souffler l'hérésie sur plusieurs peuples pendant que Rome déchaîne la corruption sur toutes les cours de l'Europe. La théocratie et le pouvoir royal se liguent contre l'adversaire commun. Luther prêche le libre examen, l'espagnol Serve! nieles dogmes, le juif Spinosa écrit une philosophie propre à affranchir la conscience de toute entrave arbitraire ; Galilée n'avait-il pas discrédité la Genèse? Mais il faut empêcher le peuple de s'émanciper ; il faut que le prolétaire continue à croire, afin de supporter avec résignation le lourd fardeau de la monarchie et de la papauté ; et alors tous les éléments de la science, de l'art et de la richesse, sont centralisés dans les cours au profit exclusif des rois et des papes, des favoris et des prélats. Le pouvoir royal et le clergé agissent de concert pour châtier les rébellions de l'hérésie. L'un punit l'âme, l'autre le corps. L'Etat ouvre des cachots, l'Eglise lance ses anathèmes. On en est aux beaux jours de l'Inquisition.

C'est ainsi que la civilisation ne pénétra que les couches supérieures de la société, et que le pauvre peuple resta, à peu de chose près, ce qu'il était au moyen âge. Il est vrai que quelques enfants du peuple parvinrent à s'ouvrir une voie dans les cours de l'Europe, mais cette exception n'était réservée qu'à l'aristocratie du génie; il n'y avait pas d'émancipation possible pour qui venait au monde sans être cloué de facultés supérieures. En outre, ces esprits rares ne devaient briller qu'au seul profit des rois et des papes ; on pouvait bien être un savant dans le palais, mais, sur la place publique, on n'était plus qu'un hérésiarque.

Aux premiers moments de la renaissance, l'idée qu'on avait de la mort et de l'immortalité de l'homme fut sur le point de changer complètement. Quelques poètes en Angleterre et quelques penseurs en Italie et en Allemagne, que le retour à la nature sépara du christianisme, ne voient plus dans la vie humaine qu'un rêve.

et au-delà d'elle qu'un sommeil continu, éternel, sans conscience ni réveil. La mort, pour eux, n'est que la limite, la fin de l'être ; ce qui vient ensuite est considéré comme une nuit obscure au sein de laquelle s'immerge l'homme, sans voir où il va, sans savoir s'il ira quelque part. Après la mort, nul ne voit l'Ame spirituelle remonter au ciel. On ne voit partout que le cadavre revenant à la terre. On compare la vie à un fleuve qui se jette dans la mer. Ainsi l'homme court à la mort et restitue à la nature ce qu'il tient d'elle (1). Quelques-uns, chez lesquels, par un cas d'atavisme, réapparaissent les croyances de leurs ancêtres, Saxons ou Germains, croient entrevoir les ombres des morts errant autour des cimetières. De ces génies, les uns tendent à l'incrédulité, les autres au paganisme classique ou barbare, aucun d'eux ne tend vers le christianisme. Et ces tendances rencontrent un appui auprès des plus hauts personnages. Le pape Léon X ayant pris part à une discussion sur l'immortalité de l'âme, émet un avis contraire, parce que, dit-il, il serait trop cruel de croire à une vie future (2).

(1) Déjà, au quinzième siècle, Georges Manrique, en Espagne, montra cette tendance. Tous ses vers respirent le naturalisme et sont pleins d'un esprit d'observation dont nous n'avons pas vu d'exemple dans la littérature castillane des siècles postérieurs. Il fait à cet égard la comparaison que nous venons de faire:

Nuestras vidas son los rios Que van a dar en el mar Que es el morir, Alli van los seûorios Dereehos a se acabar

Y confundir.

Alli los rios caudales Alli los rios medianos

Y mas cbicoSj Allegados son iguales,

Los que viven por sus manos

Y los ricos.

(2) On attribue aussi à Léon X ce mot cité par Luther : « La conscience est une méchante bète qui arme l'homme contre lui-même. »

La Réforme vint protester contre la débauche et la corruption de la cour de Rome, qui menaçait d'infester toute la communion chrétienne, mais comme une protestation n'est pas une idée positive, les protestants n'attaquèrent que les effets sans s'élever jusqu'aux causes; ils restèrent chrétiens, et, en ne répudiant pas des principes fondamentaux du christianisme, ils ne proclamèrent rien de nouveau relativement à la mort ni à l'immortalité de l'Homme. C'était dans l'ordre, puisque, comme les catholiques, ils partaient du principe de la dualité des substances, et qu'ils considéraient l'homme comme double, et conséquemment la Justice comme transcendantale et ultra-mondaine. Le libre examen qui venait d'être proclamé ne pouvait encore portertousses fruits ; il fallait que l'Humanité, pour développer sa raison, le mît à profit en se livrant quelque temps à l'observation sans réserves. Luther et Calvin, le premier en adoucissant les rigueurs du dogme, en proscrivant des cérémonies importunes et en vulgarisant la religion par la Bible, le second en exagérant le christianisme jusqu'à en bannir l'iconologie, et en remontant jusqu'au judaïsme avec ses théories sur la prédestination humaine, ne firent que préparer le terrain sur lequel la Révolution devait éclater deux siècles plus tard (1).

Les prédicateurs catholiques continuaient à conter des apparitions de morts et de damnés, afin d'augmenter la pusillanimité du peuple ; c'était un moyen de conserver pour soi les privilèges, et de perpétuer le règne des tyrannies insupportables pour tout homme de jugement sain. Mais bientôt l'Eglise triomphante s'aperçut que ses prédications servaient de peu ; la raison n'étant pas de son côté, elle dut avoir recours à la terreur pour assujettir le

(I) Le protestantisme en soi ne fut qu'un pas en arrière. Luther et Calvin remontèrent jusqu'au Jéhovisme, avec la prédestination et la grâce. Ce ne furent pas leurs principes qui ont fait progresser l'Humanité, mais seulement le moyen qu'ils employèrent pour les propager, c'est-à dire le libre examen.

peuple au milieu des attaques de la réforme et de la philosophie naissante; on ne convainc pas l'hérétique, on l'extermine.

Combattu dans l'Europe entière et vaincu dans certains Etats, le catholicisme vint chercher un asile en Espagne. Dès que les musulmans eurent été expulsés du pays, le monarque, pour soumettre à son pouvoir les races diverses qui constituaient la nation, avait étouffé les libertés des anciens royaumes. Le catholicisme en déroute, trouva là un terrain favorable à ses desseins ; il s'y retrancha, et l'unité religieuse s'abattit sur l'Espagne comme une plaie. Pendant que partout en Europe on renaissait à la vie, la mort étendait son manteau glacé sur la péninsule ibérique.

Le moyen âge, en Espagne, n'avait pas présenté le caractère sinistre qu'il avait dans le centre et dans le nord de l'Europe. A peine l'idée de l'an mille y avait-elle fait quelques prosélytes, et les rondes furieuses de la danse de Saint-Gui n'avaient aucunement troublé ses populations (1). Le seigneur et le vassal n'étaient pas aussi profondément divisés que chez les autres peuples, tous deux nourrissant un désir commun, celui de la délivrance de la domination mauresque. De plus, la Catalogne et TAragon étaient dotés d'institutions démocratiques, de sages codes de commerce, de conseils populaires qui imposaient au roi leur volonté souveraine. Bien que capitale de monarchie, Barcelone était plutôt une république commerciale dans le genre des républiques du littoral de l'Italie. La Navarre et le pays basque avaient un gouvernement fédératif et représentatif; là, dans cet asile de l'indépen-

(1) Deux compositions littéraires existent seulement en Espagne sur la danse des morts au moyen âge : celles que nous venons de citer clans ls chapitre précédent; elles ne sont pas devenues populaires ; quant aux représentations peintes ou sculptées on n'en trouve nulle part. Cela prou ve qu'en Espagne, pendant le moyen âge, on s'est préoccupé bien moins de la mort que dans les pays du nord.

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dance, tous avaient lutté pour reconquérir le sol de la patrie ; tous étaient donc nobles et bien méritants {benemeritos). Les deux Castilles , en guerre continue avec les Arabes, finirent par s'assimiler leur galanterie et leur imagination. Les provinces méridionales , subdivisées en khalifats, constituaient une confédération arabe, où l'industrie et les arts utiles avaient pris un essor considérable ; des personnages studieux, accourus de tous les points de l'Europe, s'y pressaient autour des chaires des maîtres pour y acquérir le savoir. La philosophie grecque brillait d'un nouvel éclat en Andalousie.

Ce n'est pas à dire pour cela qu'en Espagne, ainsi qu'en France et en Allemagne, le serf taillable et corvéable ne fût pas victime des abominables droits des seigneurs et des prélats, ni que la famine, la peste, la guerre et la misère ne désolassent pas son territoire, mais ce pays fut moins atteint que les autres, car, ainsi que l'a parfaitement dit un jour Castelar : « C'est la liberté qui est ancienne en Espagne; la tyrannie y est moderne. »

Mais arriva d'Autriche la monarchie qui, avec la centralisation, apporta la sombre terreur germanique.

L'absolutisme monarchique, importé sur cette terre méridionale de l'Espagne, fut comme la plante vénéneuse qui, entourée de la froide atmosphère du Nord, croît, inoffensive et rachitique, tandis que, transportée dans un climat brûlant, elle développe vigoureusement ses principes toxiques. La plante monarchique se convertit, en arbre de mort, le végétal du Nord se métamorphosa en un mancenillier gigantesque. Fixé au centre de la nation, il étendit bientôt ses racines dans toutes les provinces pour en tirer toute la substance et s'accroître à leurs dépens. Pour donner de la vigueur à la monarchie, pour consolider une unité impossible, la dynastie autrichienne commença par tuer les libertés clans les anciens royaumes. Afin de s'assimiler sa proie, le monstre lui arrachait d'abord la vie.

L'Eglise poussa les rois de la maison d'Autriche à ini-

poser l'unité religieuse absolue en Espagne, puis l'Espagne à l'imposer au monde entier.

Avant l'avènement de la dynastie autrichienne, le tiers environ de la population professait l'Islamisme ou le Judaïsme (1). De graves dissidences s'étaient élevées pendant le moyen âge entre le reste, bien que tous fussent plus ou moins chrétiens. La majorité, cependant, était arienne ; un grand nombre avaient refusé obéissance au Saint-Siège. En Aragon et en Catalogne, les rois faisaient bon marché des excommunications et des interdictions du pontife; quelques-uns d'entre eux se distinguèrent même par la guerre qu'ils firent à la [papauté. Pierre III provoque des vêpres siciliennes contre l'armée bénie par le Saint-Père (2). Avant lui, Pierre II mourait en combattant, cà côté des Albigeois, les croisés de Simon de Montfort. Barcelone fut pendant longtemps le refuge de savants, juifs ou excommuniés (3). C'est dans cette ville qu'Arnold de Vilanova, après avoir été poursuivi en France,

(\) Juifs, maures et chrétiens jouissaient de droits égaux sur plusieurs points de l'Espagne, et surtout en Catalogne. Jacques le Conquérant fait des concessions aux quartiers des Juifs (aljama, al-ghama) de Barcelone et de Lérida, pour que les dispositions qu'ils arrêteront aient désormais force de loi. Le faubourg des Sarrasins de Lérida possédait son alcalde, qui rendait la justice à sa manière, avec les mêmes prérogatives que les chrétiens. Dans tout le royaume d'Aragon les lois permettaient au Juif de se marier en secondes noces si sa première femme était stérile. Voir Coroleu y Pella, Las liberlades de Cataluna.

(2) Ce même Pierre III défit, avec ses almugavers et ses arbalétriers arabes, près Gerona, l'armée composée de chevaliers de toutes nations, qui venaient, sous les ordres du roi de France, s'emparer de la Catalogne etdel'Aragon, conformément aux instructions du pape. 11 répondit au pontife qui lui enjoignait, sous peine d'excommunication, d'abandonner son royaume : « 11 coûtera cher à qui voudra le prendre. »

(3) Lorsque la France expulsait les Juifs de son territoire, Jacques II les secourait et leur donnait des maisons. En 1307, plusieurs médecins juifs vinrent se réfugier à Barcelone. C'est dans cette ville aussi qu'au dixième siècle Gerbert, lequel fut ensuite pape, vint se réfugier quand, chassé d'Aurillac, il ne se trouva plus en sûreté en France.

s'illustra on écrivant son hérétique théorie sur ce thème : Mieux vaut une bonne action fine prière et messe. La ville de Reus, auparavant mas ciels arreus (1), doit son origine à un soulèvement des serfs contre leur évêque. Au temps des antipapes, l'un d'entre eux, Benoît XIII, qui était Aragonais, ouvrit à Tortosa un congrès dans lequel le judaïsme, le christianisme et le mahométisme furent publiquement et librement discutés. Jean II d'Aragon mena à la potence des catholiques qui avaient saccagé les juiveries. Le porte-drapeau de la libre pensée au moyen âge, Averroes, sortit de Cordoue. La tradition du catholicisme et du monarchisme espagnol n'est qu'une pure théorie inventée de nos jours. Il en coûta cher au pouvoir théocratique pour s'imposer, même avec l'appui du trône. Pour avoir établi l'inquisition à Saragosse, Pedro Arbuès, que sanctifia l'Eglise, fut poignardé par la foule. Le saint office ne put s'implanter en Andalousie qu'après la décapitation, à Séville, du marquis du Pricgo, qui, à la tête de quelques milliers d'habitants, s'était levé pour le combattre. C'est seulement après de longues années de soumission au pouvoir monarchique que la Catalogne eut l'horreur de voir s'accomplir des autoda-fé (2). L'unité religieuse s'imposait en même temps que le pouvoir royal en Espagne. Pendant le moyen âge, la monarchie y fut limitée plutôt par le pouvoir du peuple que parla féodalité. En Castille, c'étaient les Cortes et les carias pneblas qui limitaient l'autorité de la Couronne. Barcelone possédait un Conseil de Cent, qui était au-dessus du roi. Celui-ci ne prenait, du reste, que le titre de prince, et il prêtait serment au Conseil. Plus tard, les députations catalanes et le Justicia d'Aragon représentèrent ce que l'on appellerait aujourd'hui la souveraineté nationale au-

(1) Mas dds arreus signifie, dans la langue catalane, ferme des outils à travailler.

(2) Les discussions entre la députation catalane et le saint office étaient continuelles. Ce ne fut que par l'appui que lui prêtaient les vice-rois que l'Inquisition put faire respecter et accomplir ses arrêts.

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dessus de celle du monarque. La fidélité absolue envers le souverain (feaoté) était inconnue en Espagne avant son importation d'Allemagne. Ce ne fut que sur les ruines des institutions nationales et après la mort de leurs défenseurs que le pouvoir catholico-monarchique put prendre racine. Pour en arriver à ses fins, le roi fit décapiter les comuneros de Castille; à Saragosse, il supplicia \eJusticia(l); il fit, à Barcelone, brûler les droits du peuple par la main du bourreau ; il expulsa dans les provinces du Sud des millions de Morisques et de Juifs. Après ce néfaste bannissement, le monarque donna carte blanche au clergé pour établir partout son empire et s'emparer de tous les biens.

La monarchie qui domina l'Espagne avec Charles I" est quelque chose que ne rêva jamais le moyen âge, c'est la monarchie élevée à l'empire universel, c'est l'empire pour lui-même, sans autre idée que celle du commandement, sans autre fin, sans autre mobile que le pouvoir. L'empire exercé par la maison d'Autriche ne représente pas, comme celui d'Alexandre, la domination de l'élément indo-germain sur l'élément asiatique religieux et absolutiste, qui s'apprêtait à envahir l'Europe par la Grèce ; il ne représente pas non plus la puissance d'un peuple résumé dans César, comme à Rome, pour soumettre à l'unité suprême du droit et de la justice le reste des peuples déclarés égaux dans sa civilisation ; il ne représente pas davantage, comme l'empire de Charlemagne, l'organisation du pays et des pays limitrophes pour repousser les invasions étrangères, les Barbares du Nord et de l'Est et les Sarrasins du Sud ; il ne représente même pas la lutte du pouvoir royal et du pouvoir laïque contre le pouvoir religieux, contre le pontife romain, ainsi que la représentait l'empire germanique, au douzième et au

(1) Le Justicia Muyor en Aragon était un personnage chargé de veiller à ce que la loi ne fût pas violée. Cette fonction était conférée par le suffrage des députés du peuple.

treizième siècle ; non, l'empire exercé par la maison d'Autriche ne représente rien de tout cela. C'est une idée morte, personnifiée dans un homme insensé; l'idée, c'est le eésarisnie romain ; l'insensé, c'est Charles-Quint.

Charles-Quint, le grand empereur, n'est pas un homme unique, c'est un homme syncrétique ; il porte en soi divers héritages qui se manifestent à la fois, il constitue un exemple d'atavisme multiple ; son être, de môme que son empire, n'est qu'une unité forcée. Il résume en lui des races distinctes qui ne sont pas encore bien mêlées. Les divers sangs dont il est issu ne sont pas encore combinés dans sa personne. Déjà, dans son fils Philippe II, la nature a produit l'unification des divers éléments ; dans Charles- Quint, ces éléments sont encore en lutte pour se réunir, et tout l'empire se ressent de ces troubles (1).

L'aïeul du grand empereur, Charles le Téméraire, porta en lui un triple héritage de tragédies : celle de Jean sans Peur, qui livra la France aux Anglais ; celle d'York et de Lancastre, dans laquelle deux frères, qui se faisaient la guerre, exterminèrent le tiers de leur royaume ; celle de Montiel, dans laquelle un bâtard fonda une dynastie, grâce à une trahison de Duguesclin, plongeant un poignard dans le cœur d'un frère. Que de luttes morales ne résumait pas le Téméraire! Son gendre Maximilien, le grand chasseur,

(I) C'est le darwinisme qui est appelé à expliquer dans l'histoire le caractère de divers personnages et leur influence sur les événements, en donnant le pourquoi de leurs actes jusqu'à présent méconnu.

Parfois on cherche des raisons morales làoù il n'y a que des résultats physiologiques ou pathologiques. On peut avoir un héritage multiple de caractères, et ces caractères se manifester successivement, selon l'âge de l'individu, selon sa situation morale nu selon des circonstances physiologiques que nous ignorons. Ces caractères hérités peuvent aussi se présenter simultanément et la lutte morale être permanente. I>ans ces cas, nous voyons agir un individu en contradiction avec lui-même comme s'il était douhle ou multiple, subissant des luttes internes comme s'il avait deux ou trois âmes diverses. Ces luttes ne sont que la conséquence de l'hérédité complexe et Tune ou l'autre des tendances l'emporte selon que l'individu se trouve dans telle ou telle situation.

passa sa vie entre la fureur et le vertige. Philippe le Beau ne put résister à cet héritage de folies et de désordres, et un verre d'eau, pris pendant une partie de paume, suffit pour lui ôter la vie. Il laisse un fils, produit de son organisation surexcitée et d'une femme hystérique et jalouse jusqu'à la monomanie, qui, à la première adversité qu'éprouve sa passion, perd la tête et devient folle ! Pauvre Jeanne ! Fruit du mariage forcé des peuples divers qui composent l'Espagne, c'est elle qui mettra au monde celui qui est appelé à être le plus puissant roi que la terre ait jamais vu : Charles-Quint! Voilà le rejeton qui résume en sa personne l'ambition de Henri de Trastamare, la folie du chasseur Max, le tempérament entêté de Charles le Téméraire, la froideur frivole du Flamand Philippe, l'opiniâtreté et la mauvaise foi de l'Aragonais Fernand, le fanatisme et l'impétuosité de la Castillane Isabelle, la surexcitation et le déréglementde sa pauvre mère! C'est là le souverain qui fonda la monarchie absolue, universelle, la monarchie qui domina les quatre parties du monde, sur les terres de laquelle le soleil ne se couchait jamais! Quel héritage de crimes, de désordres, de fanatismes et de folies! On voit en lui une âme multiple en lutte avec elle-même, une âme chaotique, composée d'hypostases diverses, une âme à la fois portugaise, anglaise, bourguignonne, walonne, flamande, germaine, castillane et aragonaise, dont les éléments combattent entre eux, et dont les actes, dont les déterminations se règlent sur l'élément vainqueur. Parfois c'est l'opiniâtreté du roi catholique et parfois l'astuce de Trastamare; tantôt c'est l'impétuosité- d'Isabelle et tantôt la générosité puérile du Flamand; enfin, c'est la témérité de son aïeul Charles qui triomphe souvent, quand il ne se repent pas de ce qu'il a fait la veille, en tombant dans cette mélancolie religieuse qui eut tant d'influence sur les derniers moments de la vie de sa mère.

Voyez-le s'agiter et dicter de son cabinet des messages qui vont décider du sort des Etats. Voyez-le courir

de Madrid à Tunis, des Flandres à Barcelone, de Valladolid à Vienne. 11 négocie, il fait la paix, il fait la guerre, il donne des ordres formels, inéluctables ; il décapite les défenseurs des municipes; il lève troupes sur troupes; il arme des flottes; il envoie des capitaines en Amérique et en Afrique ; il bat la France et son roi ; il saccage la cité du pontife ; il donne la couronne d'Allemagne à son frère, puis il s'en repent; il fait contracter à son fils un mariage par raison d'Etat. Et pourquoi tout cela?

Sors de la tombe, o grand Charles, et révèle ta pensée secrète, s'il est vrai que tu en aies eu une! Pourquoi t'agitas-tu ainsi? Quel vertige immense bouleversa ton cerveau et porta ton corps d'une extrémité de l'Europe à l'autre? Pourquoi commandas-tu en tant de langues sans en savoir aucune? Pourquoi réunis-tu tant de peuples en les étouffant dans les embrassements de ton pouvoir illimité? Pourquoi combattis-tu les Gommuneros en Castille, pendant qu'en Catalogne tu restas le modèle des rois constitutionnels? Pourquoi donnas-tu l'assaut à Rome pendant que tu ordonnais des prières en faveur du Saint-Père ? Pourquoi t'emparas-tu d'Alger? Pourquoi expédias-tu la flotte de Cortès en Amérique? Pourquoi te fis-tu appeler Majesté comme un Dieu descendu sur la terre? Pourquoi tant de traités? Pourquoi tant de lettres, tant d'ambassades et tant d'alliances? Réponds, grand roi, si tu le sais, si ton œuvre fut autre chose qu'une inconsciente fureur d'activité accapareuse, si elle ne fut qu'une colossale et stérile folie de régner, ainsi que le résultat désastreusement négatif de tes immenses efforts le donne à penser à la postérité (1) !

La monarchie héréditaire a le grave inconvénient que si le fondateur de la dynastie est un imbécile, l'imbécillité

(1) En corrigeant les épreuves de ce chapitre, nous avons vu que Michelet, dans son volume sur la Renaissance, a traité le même sujet de façon analogue. [Hislo'rc (h France.)

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se perpétue chez ses successeurs, et que s'il possède quelques talents, ces talents se perdent dans sa descendance qui en arrive progressivement à un degré de stupidité en dehors de toutes limites. Un médecin aliéniste français, le célèbre Esquirol, a démontré que la démence dans les familles royales s'affirme dans la proportion de 60 pour 100 de plus que dans le reste de la population de leurs royaumes respectifs ; et Hœckel ajoute que les maladies mentales, plus fréquentes chez les rois que chez leurs sujets, se transmettent héréditairement avec plus de facilité dans les familles royales que dans les autres. Pour découvrir la raison de ce phénomène, il suffit d'observer le genre de vie que mènent les rois. Dans leur enfance, on leur atrophie déjà l'intelligence à l'aide d'une éducation étroite et formaliste. Gomme ils n'ont besoin ni de travailler, ni de s'instruire pour vivre, ils reçoivent une somme d'impressions bien moindre que le reste des hommes, et, par suite, ils acquièrent un très-petit nombre de connaissances fondamentales. Puis, ils contrôlent moins ces connaissances et ils n'en tirent pas, n'en ayant nul besoin, les conséquences qu'en tire le commun. Ils se considèrent comme des êtres sacrés et supérieurs à leurs semblables ; ils ne se mettent donc directement en rapport qu'avec certaines classes de personnes qui vivent dans des conditions à peu près analogues, et encore l'étiquette les empèche-t-elle d'entretenir avec elles les relations qui existent entre égaux. Les idées qu'ils se font des choses sont, par suite de ce genre d'existence, ou erronées ou insuffisantes ; mais nul ne se hasarde à corriger leurs erreurs. De plus, leur volonté ne rencontre aucun obstacle. C'est ainsi qu'ils perdent toute notion de la justice ou qu'ils la confondent avec celle d'autorité quand ce n'est pas avec celle de leur avantage privé. Le milieu dans lequel ils se meuvent est artificiel et uniforme ; tout y est réglementé jusque dans les moindres détails. Le résultat de ce régime est que les rois, au point do vue

intellectuel comme au point de vue moral, deviennent inférieurs à la masse de leurs sujets. Los mêmes conditions se répétant plus tard dans leur descendance, Y hérédité et l'adaptation font leur œuvre. Une troisième cause vient accroître encore la dégénérescence de la dynastie. Gomme les rois doivent se marier entre égaux, le croisement s'accomplit entre individus placés dans des conditions identiques, et cette sélection artificielle développe chez leurs successeurs, à un extrême degré, les infériorités de toute nature.

L'imbécillité du monarque abandonnant la nation à la merci de favoris ambitieux ou fanatiques, celle-ci roule au plus profond de l'abîme. Si ces dynasties vivent dans l'atmosphère d'une religion intolérante, la désolation du royaume devient complète. C'est là ce qui arriva à la maison d'Autriche, à la dynastie des Bourbons plus tard, et avec elles à l'Espagne. La mort s'introduisit ainsi par elles dans la Péninsule ; la population diminua sensiblement dans tout le pays, et les quelques habitants qui restèrent se laissèrent aller à l'indolence, au point que toute culture et même toute végétation disparut. La Péninsule entière se transforma en une sorte de désert.

Pour acquérir l'omnipotence aux dépens de la nation, la monarchie se personnifia dans le monarque, et celui-ci, afin d'étendre son empire sur tous les continents, stérilisa l'Espagne au point d'en faire une nation de moines et de soldats qui pensaient peu et ne produisaient rien. La théocratie s'empara de la volonté du roi en exerçant sa pression sur sa débile conscience, et, à son tour, le roi exerça sa souveraine puissance sur ses sujets.

De même que les rois de Babylone avaient pour ministre un mage astrologue qui leur dictait les prescriptions du Dieu solaire, de même Philippe 111 et Charles II, ces malheureux porte-couronnes, eurent à leurs côtés un prêtre qui, au nom de Dieu, leur imposait la conduite qu'ils devaient observer dans le gouvernement de leurs Etats. La

monarchie s'identifia avec la religion au point d'être absorbée par elle ; il y eut plus, elle devint son instrument. La personne royale en retour fut déclarée sacrée par la religion, et entourée d'une étiquette idolâtre et d'un cérémonial qui était presque un rite. A la ressemblance de Dieu, on la place au-dessus de la justice. L'indépendance de ce juge castillan qui jugeait le roi don Pedro, et celle de ce conseiller de Catalogne qui déclarait la loi supérieure au roi, eussent désormais été considérées comme un sacrilège.

Le roi pouvait impunément s'emparer de la femme du prochain, car il honorait tout ce qu'il daignait toucher. On voit la constatation de ce fait dans les œuvres de tous les auteurs dramatiques. C'est à genoux que l'on parle au .roi ; quant à lui, il peut aussi bien ne pas répondre ou faire répondre par l'organe de son favori. 11 n'y a pas, en échange, de sacrifices que le roi n'accomplisse pour l'Eglise. Pour elle, il répand généreusement le sang et l'argent de ses sujets. Pour elle, il ouvre les veines de l'Espagne et tarit ses mines d'or. Pour elle encore, il épuise le trésor, il dépeuple les campagnes, ruine les villes et stérilise le sol.

L'Espagne, entraînée par cette tendance catholico-monarchique, ne considère plus comme dignes et nobles que les soldats et le clergé, c'est-à-dire ceux qui tuent et ceux qui vivent pour les fins d'une autre vie. Les principaux d'entre les grands hommes de l'Espagne appartiennent à l'Église ou à l'armée ; souvent ils ont été soldats et religieux à la fois. Calderon, Cervantes, Lope de Vega, Hercilla, Hurtado, Rojas et Garcilaso avaient été soldats ; Moreto et môme Cervantes revêtirent l'habit religieux dans les derniers jours de leur vie. Lope de Vega et Montalvan, Rioja et Villaviciosa étaient inquisiteurs ; Tàrrega, Tirso de Molina, Gôngora, Calderon, Solis et Danvila furent prêtres ; Argensola et Carrillo, chanoines de Saragosse; Gracian et Mariana, jésuites ; Zamora et

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Sandoval, bénédictins. Tous les écrits de cette époque étaient composés pour le plus grand profit de la religion. Les sujets étaient presque toujours empruntés aux choses d'outre-tombe. Jamais la perspective de la mort ne fut peinte avec des coloris plus sombres. A côté des descriptions de certains poètes de cette période, celles de l'Apocalypse paraissent joyeuses. Les écrivains dramatiques passaient leur vie à écrire des autos sacramentelles (1) en s'inspirant de la mort et de la passion du Christ ou du martyre des saints. La littérature funèbre est douée soudain d'une exorbitante fécondité. Des religieux et des laïques remplissent des bibliothèques entières d'in-folio afin de démontrer qu'il faut vivre dans la mortification pour obtenir les gloires du ciel. On défend tous les actes de l'Église ; on glorifie jusqu'à ses crimes. On épuise toutes les arguties scolastiques, toutes les subtilités de la théologie pour exalter les bienfaits de la mortification et de la souffrance, salutaires à l'égard de ceux mêmes qui en sont les sujets. On sanctifie l'espionnage jusqu'au sein de la famille. L'Inquisition reçoit le nom de Saint Office. Avec quelle ardeur ne combat-on pas les hérésies ! Avec quel zèle n'extermine-t-on pas les hérétiques ! Il n'y a qu'une peine, la mort; non pas la mort soudaine, elle eût été trop douce, mais la mort lente, la mort par le feu, précédée des tourments les plus raffinés. A ce propos on compare la mort qu'on doit faire souffrir aux hérétiques à celle que Jésus-Christ et les martyrs ont soufferte pour nous sauver et qu'on charge de tortures imaginaires.

Les évoques sollicitent journellement ces rois pieux pour les pousser aux massacres et pour les décider à allumer de nouveaux bûchers. — « Le ciel irrité ne peut per- « mettre la prospérité de la patrie — disaient-ils — que « lorsque nous aurons purgé l'Espagne des hérétiques,

(t) Autos sacramentelles ou mystères religieux, comme on les représentait en France au moyen âge, mais avec un caractère plus dramatique et plus sombre.

« ces ennemis de Dieu et de sa sainte religion ! » Et, parmi les plus fervents, un cardinal -archevêque de Tolède demande qu'on n'épargne pas même les enfants dans ces tueries, afin de ne pas, avec le temps, exposer les fidèles à mêler leur sang à celui des Maures ou des Juifs.

Un clergé féroce promène la croix et le bûcher par toutes les terres que conquièrent les armées du roi des Espagnes ; les Indes, les Flandres, l'Italie, la Lombardie, la côte d'Afrique encensent le Dieu des catholiques avec la fumée de la chair de ceux qui ne veulent pas se soumettre aux lois de l'Église. Pour honorer le Christ on le noircit de suie humaine. Bientôt la purification par les flammes s'étend également aux catholiques suspects. En Espagne, le bûcher les dévore par centaines. Pour sauver l'âme on brûle le corps. Pour châtier la chair on la carbonise. Le feu du saint office dessèche le sol des Castilles. L'emplacement du bûcher, le quemade?-o, devient pour les villes comme un monument d'utilité publique. Le peuple, les hidalgos, les dames mêmes viennent se blinder le cœur à ces spectacles et s'y pétrifier la conscience. Cas singulier d'atavisme ! Le Sémite réapparaît dans le Castillan. Inconsciemment, en adorant Jésus-Christ, il rend hommage au Moloch phénicien, ou à l'Ammon de Cartilage.

Pendant que le feu purifie ainsi les âmes des mauvais chrétiens, celles des bons brûlent des flammes d'un amour singulier, mélange d'amour divin et d'amour humain. Les manifestations du cœur revêtent un caractère funèbre. L'amour et la mort marchent de pair. C'est le vendredi saint que les dames donnent rendez-vous à leurs amants dans les églises pour y étaler leurs charmes mystiques. Les gentilshommes se défient à coups de discipline ; celui qui se flagelle avec le plus d'entrain reçoit à Pâques les faveurs de sa dame en récompense des mortifications qu'il s'est imposées. Concupiscence et dévotion vont de concert. On se livre à la débauche au pied du

Golgotha. Derrière la Vierge des Douleurs apparaît Astarté. A Madrid, le jour de la mort du Christ, on voit renaître la pieuse corruption de Biblos au jour de la mort d'Adonis. C'est, à vingt-deux siècles de distance, la reproduction en Espagne de la semaine sainte phénicienne (1). Cependant la religion prend chaque jour un plus grand empire et la population va toujours diminuant. Le clergé s'enrichit d'une scandaleuse façon. A lui les legs faits in extremis au confesseur et au couvent au détriment des proches. A lui les biens des hérétiques et des relaps qui meurent au milieu des flammes. Sous Philippe IV, le scandale est porté à un tel point, qu'un document soumis à la délibération des Cortes demande qu'il soit mis ordre à tant de débordements. Ce document (2) déclare que « le nombre « des ordres religieux est grand, celui des mendiants « énorme et celui des religieux excessif; » qu'il existe en Espagne « 0,088 couvents, sans compter ceux des « religieuses »; qu'enfin «ces gens ne manqueront pas, « grâce aux dotations, aux confréries, aux chapellcnies « ou aux achats, de soumettre tout le royaume à leur pou-

(1) Pour ne pas s'étonner de ce passage, il est utile de lire la lettre adressée au roi Philippe H, par le cardinal Pacheco de Tolède, archevêque de Burgos, document enregistré à la Bibliothèque nationale de Madrid, Recueil R. 75.

11 demande à Philippe II « de défendre aux laïques et aux clercs de faire des repas dans les églises les jours du jeudi et du vendredi saints ; qu'il ordonne d'illuminer les églises d'une façon convenable afin que la clarté empêche la débauche ; que Ton charge quelques personnes de veiller afin que les dames ne puissent venir voilées (arre bozadas) pour garder le saint sacrement, « car elles — dit l'original — s'en prévalent pour donner des rendez-vous à leurs amants. » Il affirme également dans cette lettre qu'« au moment où l'on fait les ténèbres dans l'église, on y fait beaucoup de bruit, et que, grâce à l'obscurité et au tapage, on y commet des excès de toute nature. » Les dames, à cette époque, portaient des éventails sur lesquels étaient dessinés des Cupidons et des Vénus dans des attitudes peu édifiantes.

(2) Cespedes, Ilisloria de Don Felipe IV. Barcelona, 1634, liv. VII, chap. ix, p. 272.

« voir». La nation supportait toutes ces exactions du clergé et de la couronne. Les musées, les archives, les armées, les galères, les palais appartenaient au roi. Au clergé appartenaient les âmes et les richesses des fidèles ; il restait pour le peuple la dette, les gabelles, l'impôt du sang, les dîmes et toutes sortes de vexations. Chaque jour l'Église ou le roi dépossédait quelque particulier. Les soldats de Sa Majesté, que l'on arrachait au peuple, étaient assez nombreux pour tenir garnison dans toutes les cités du monde. Le clergé absorbait également pour sa part un nombre considérable d'enfants de la nation. On comptait 1 800 prêtres dans le diocèse de Calahorra, 1400 à Séville, dont la cathédrale seule était desservie par 100 ecclésiastiques. Les Franciscains et les Dominicains étaient, en Espagne, au nombre de plus de 32000 (1). Un document constate qu'à l'université de Tolède, en 1520, a il existe deux fois plus de religieux, « de prêtres et d'étudiants qu'il n'en faut, car on ne trouve « pas de moyens d'existence en dehors de la carrière « ecclésiastique (2) ». On considéra comme hérétique quiconque cherchait à entraver cet accroissement de l'Église et de ses possessions, ainsi que quiconque formulait la moindre objection contre ces empiétements.

L'Église et la monarchie allaient, d'un commun accord, éliminant du pays tous les caractères susceptibles de progrès et d'activité. Dans les universités le clergé accaparait tous ceux qui montraient quelque talent, et il leur imposait le célibat. D'autre part, dans sa soif d'extermination contre tout ce qui fructifiait en dehors du camp de la foi aveugle, l'Inquisition ne laissait ni trêve ni repos à tous ceux qui commettaient le sacrilège de penser en discutant sur le dogme ou sur la discipline de l'Église, et les condamnait sans relâche. Les foudres du saint office n'attei-

(1) Davila, Historia de Don Felipe 111, liv. Il, p. 215.

(2) Campomanes, Apcndicea la éducation, 1. 1, p. 4Go et t. IV, p. 219,

I9<i PARTIE HISTORIQUE.

gnaient pour l'ordinaire que ceux qui valaient mieux que les orthodoxes, c'est-à-dire ceux qui examinaient, ceux qui discutaient ; or, le fait même de la discussion implique le raisonnement, et toujours celui dont l'intelligence fonctionne est supérieur à celui qui se contente de croire et de courber le front. C'est ainsi que l'Inquisition faisait disparaître les hommes les plus intelligents. Enfin, les armées royales drainaient la partie la plus vigoureuse et la pins distinguée de la jeunesse espagnole, les hidalgos, auxquels leur position de fortune avait permis une éducation plus soignée que celle des simples plébéiens. Il n'est pas nécessaire de dire quel était le nombre de ceux qui s'embarquaient pour les pays lointains et qui ne revoyaient plus, hélas ! les rives espagnoles. Grâce donc à cette sélection qui s'accomplissait au profit du trône et de l'autel, l'Espagne en vint à ne plus compter un jour que 5 millions d'habitants. C'étaient, pour la plupart, d'étroites intelligences et des caractères pusillanimes qui, par une reproduction lente, donnèrent à la patrie des générations impropres au travail aussi bien physique qu'intellectuel. Le nombre des hommes capables diminuait en progression géométrique, chaque génération subissant à son tour le même système d'épuration. L'Espagne resta sans penseurs, sans ouvriers intelligents, sans artisans habiles. L'industrie des soies, des tapis, des brocarts, des cuirs de Cordoue, des armes à feu, de l'orfèvrerie, tout fut abandonné. Ceux qui les exerçaient étaient des Morisques ou des Juifs ; or, ils avaient été expulsés, leurs instruments avaient été détruits et leurs livres brûlés. A Barcelone, le livre de dessins des orfèvres fut livré aux flammes, parce que les orfèvres étaient juifs ! Séville possédait, rien que pour fabriquer la soie, 16 000 métiers qui faisaient vivre 130000 personnes des deux sexes (1). Le nombre des métiers fut, dès le règne de Philippe IV,

(I) Campomanes, Apcndice a la cdncarion popular, t. I, p. 475.

réduit à 300, et la population de la ville diminua des trois quarts (1). Madrid, qui avait compté 400000 habitants, n'en comptait plus que 200000. Tolède perdit ses industries de la laine et de la soie, et sa population diminua de plus d'un quart ; plus de 40 000 tisseurs de soieries restèrent sans travail. Burgos, de 6000 habitants qu'elle comptait, descendit à 600 ; Ségovie subit le même sort (2). Barcelone, ainsi que les populations maritimes de la côte, diminuait sensiblement. Il fut interdit aux Catalans de commercer avec l'Amérique, et les marins les plus expérimentés se consumaient dans la misère ou émigraient vers le Levant, tandis que leurs navires pourrissaient dans les ports. Dans la seconde moitié du dix-septième siècle, on mourait littéralement de faim à Madrid et dans les provinces. Les paysans refusaient de vendre leurs denrées, aimant mieux les consommer eux-mêmes qu'avoir chez eux de l'argent et ne pouvoir manger. C'est alors que, par ordre des autorités royales, partit de Madrid une sinistre expédition à laquelle étaient attachés le bourreau et ses valets, pour requérir le peu de vivres existant encore sur le territoire des deux Castilles. Le roi et sa cour n'avaient ni argent ni provisions, et il fallait leur en apporter, fût-ce en volant dans les villages. Dans cette lutte pour l'existence, Sa Majesté dévorait son peuple !

Les campagnards, dépossédés, allèrent, au nombre de vingt mille, mendier à la Cour pendant que les autres erraient par bandes dans le pays en demandant l'aumône, ou mouraient d'inanition dans leurs demeures désolées, sans forces pour en sortir. Des villes entières furent désertées. Rien qu'en Andalousie, on compta cinq mille maisons vides. Un proverbe de l'époque disait que « l'alouette devait, pour traverser les Castilles, porter son grain dans le bec; »

(1) Ustariz, Tcoria y praclica del comercio, p. 243.

(2) Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XXXVII, p. 230. Campomanes confirme ces fails dans son Apendice a la educacion.

un autre, que « les parents ne pouvaient offrir à leurs enfants que leurs entrailles (1). » Madrid ressentit à son tour la faim avec toutes ses horreurs. Les pauvres mouraient littéralement de misère au milieu des rues. Il y avait des familles qui, conservant précieusement un morceau de viande de porc, le trempaient chaque jour dans la marmite, afin de donner un peu de goût à l'eau qu'elle contenait. Souvent on se poignardait à la porte des boulangeries pour décrocher un pain. Quevedo lui-même s'écrie :

Perdieron sus fuerzas pechos espaiïoles Porque se alimentai! de tronchos de cotes.

El anciano pobre y cl buen caballero

Si enferman no alcanzan a pan y a carnero (2).

Les chevaliers d'industrie fourmillaient ; on dormait au soleil. Les étudiants, au lieu d'étudier, cherchaient des expédients pour voler de quoi vivre. Les soldats sans solde volaient sans déployer la moindre astuce, rien qu'à l'aide de l'arquebuse ou de l'épée. En 1680, les alguazils et les agents de police qui, depuis longtemps déjà, n'étaient pas payés, assaillirent et saccagèrent en plein jour quelques maisons de Madrid, et tuèrent les habitants (3).

La famine sévissait avec tant d'intensité en Andalousie, que le consulat de Séville envoya une députationàlaCour pour lui notifier cet état de choses. Mais la Cour ne pouvait soulager ces infortunes; le trésor était vide, nul ne savait comment le remplir. La Cour était aussi indigente que les provinces ; elle ne pouvait même pas payer ses domestiques; le Roi lui-même n'avait pas de quoi faire face aux frais de sa maison. Philippe III dut confisquer, à plu-

(1) Femandez de los Rios, Guia de Madrid.

(2) « Les poitrines espagnoles ont perdu leur valeur" — parce que l'alimentation se réduit à des trognons de choux. — Le vieillard pauvre et l'honnête gentilhomme — ne peuvent, s'ils sont malades, se procurer ni pain ni mouton. » Quevedo, Mémorial al rcy Don Filipc IV.

(3) Voir les Discursos d'Alvarez Osorio y Redin, écrits en 168G.

sieurs reprises, l'or que portaient les galions d'Amérique pour les particuliers, et donner en échange un papier dont la rente ne fut jamais payée. Charles II se vit obligé de faire remettre des manches à un pourpoint de velours, n'ayant pas le moyen d'en acheter un neuf. On avait cru que l'on pourrait vivre avec l'or de l'Amérique, mais comme nul ne travaillait, et que la propriété foncière était possédée à l'état de mainmorte par la noblesse et le clergé, il arrivait que l'or n'entrait en Espagne que pour remplir les caisses des Hollandais et des Français, qui étaient les seuls commerçants du pays. L'Espagne ressemblait assez à un tamis que la pluie d'or ne réussissait pas à mouiller (1).

Il ne faut pas aller chercher la relation de la famine et de la misère qui désolèrent l'Espagne, dans les documents officiels dont Quevedo a dit :

Les plumas compradas a Diosjuraran Que el palo es regato y las piedras pan (2).

mais seulement dans les œuvres d'art de l'époque. Lisez les écrits des poëtes, regardez les toiles des peintres. Peintres et poëtes, les premiers du monde en ce temps, vous dépeignent avec un réalisme effrayant l'aspect funèbre et misérable de cette société catholico-monarchique. Allez au grand musée du Prado, à celui de la rue d'Alcalâh, au ministère de Fomcnto, visitez Tolède et l'Escurial. Partout, dans toutes ces galeries, vous trouverez des moines de Zurbaran qui épouvantent, des saints de Ribera qui vous frappent de terreur s'ils sont en vie, et d'horreur s'ils sont morts ; des cénobites de Carducho, phthisiques ou

(1) Un proverbe catalan, relatif à l'argent, dit : « Aqui (an corn ne plou lovent ri aixuga. » « Autant il en pleut, autant le vent en emporte. M

(2) <i Les plumes achetées jureront à Dieu — que la bastonnade est un régal et que les pierres sont du pain. » Quevedo, Mémorial al Rcy don Felipe IV.

paralytiques, des religieuses anémiques, des portraits et des anges du Greco, portraits de déterrés, anges qui ressemblent plutôt à des momies munies d'ailes. Vous y verrez enfin des personnages de Carreiio devant lesquels vous vous surprendrez à dire avec le Dante : « Non ragguionar di lor ma guarda é passa! »

Si nous passons en revue les écrivains, nous verrons que Quevedo, le plus gai d'entre eux, écrit des livres comme cl Gran Tacaho (le Grand Chicaneur), dans lequel il nous présente personnifiés le vagabondage, la tricherie, la misère, et las Car tas del caballcro de la Tenaza (les Lettres du chevalier des Tenailles), à travers toutes les lignes desquelles chevauche l'indigence; des plaisanteries d'outre tombe, telles que el Sueno de las calaveras(le Rêve des squelettes), où se dresse un inventaire des forfaitures, et des mémoires dans le genre de celui qu'il adressa à Philippe IV, cri d'angoisse de l'Espagne agonisante poussé par un honnête homme. La faim qui se montre dans les Entremeses de Cervantes et dans les Lettres de Hurtado de Mendoza fait véritablement frémir. Le nombre des écrivains qui ont décrit ]e type du soldat confondu avec ceux du bandit et du mendiant est considérable. Il est des ouvrages de cette époque, tels que el Escudero Marcos de Obregon (CEcuycr Marcos dObregon), el Picaro Guzman de Al/arache (Guzman d Alfarache le coquin), Rinconete y cortadillo, qui ne sont qu'un étalage de fourberies. La faim de l'étudiant espagnol est passée en proverbe, et Cervantes met dans la bouche de l'un de ses personnages cette réponse très-significative : — « Vous êtes métaphysicien ! » lui dit-on. — « Oh! c'est que je ne mange pas. » Ce qui indiquerait ou qu'en Espagne on ne méditait qu'à l'instigation de la faim (1), ou bien que la faim était le

(1) 11 se passait alors en Espagne ce qu'on avait vu en France pendant le moyen âge au collège de Montaigu, où maîtres et écoliers avaient l'esprit aussi aigu que les dents. Mons acutus, dentés acuti, ingenium acuitfm.

LA RENAISSANCE. 20 i

seul patrimoine et la récompense unique des penseurs. Tous les littérateurs de l'époque nous montrent dans leurs œuvres des juges cruels, au cœur dur, qui confondent la justice avec la persécution et la torture, et le criminel avec l'accusé; des bacheliers maigres et bavards, dont l'idéal est le pot au îe\i(elpuchero), des prêtres en barrettes crasseuses doublées de croûtes (bo?iete demugre cou forros de caspa) ; des mendiants dégoûtants, n'ayant pour toute ressource que leurs ulcères et leurs infirmités; des coureurs de religieuses, plus amoureux de la pitance que de la femme; des don Juan sans respect pour l'honneur ni pour la vie d'autrui ; des duègnes repoussantes qui vendent l'innocence qu'on leur a donnée en garde ; des pères et des frères qui lavent leurs injures dans le sang; des essaims d'alguazils et de corchetes ; une foule de chevaliers d'industrie dans les grandes villes; des armées d'aventuriers aux colonies, et des bandes de voleurs de grand chemin dans les campagnes; des moines aussi bronzés de cœur qu'obtus d'intelligence ; des hidalgos honorables, mais au manteau troué ; des théologiens ergoteurs ; des dames aussi dévotes que dissolues. Et nous voyons les grands peintres, les grands littérateurs et les quelques philosophes qu'il y a encore, échanger leurs œuvres contre quelques écus, quand ils n'ont pas à aller mendier la faveur de quelque grand ou manger la soupe à la porte de quelque couvent.

La dynastie qui, avec Charles-Quint, avait trouvé une Espagne grande, dont les navires avaient remorqué tout un monde dans ses ports, la laissa exténuée et abrutie à la mort de ce jeune roi décrépit qui a nom Charles II. La conscience même fut sur le point de descendre dans la tombe avec les excommunications de Porto Carrero. Toute cette généalogie de monarques omnipotents, dont chacun reflète exactement l'aspect de son époque, semble glacée au fond parle souffle de la mort. Charles-Quint ordonne qu'on lui fasse ses funérailles pendant qu'il est encore

202 PAliTlE HISTORIQUE.

vivant ; Philippe II s'enferme dans le mausolée de l'Escurial et s'éteint dans un réduit contigu au maître autel ; Philippe III s'étend dans son tombeau pour voir comment il s'y trouvera après sa mort ; Philippe IV entretient des liaisons avec des religieuses, qui le reçoivent dans une cellule dont le mobilier consiste en un cercueil et une croix de bois noir; enfin Charles II, l'ensorcelé (et echizado), ce cadavre vivant, dont l'existence entière se consuma entre les prières et les exorcismes, passe en revue, dans la crypte de l'Escurial, les cadavres de tous ses prédécesseurs et leur promet de venir leur tenir compagnie avant un an.

Elle fait horreur, en vérité, l'Espagne dévote de ces rois ténébreux, qui faisaient à leur gré trembler le monde. Le monument qui perpétue leur mémoire et qui conserve encore leurs restes est un édifice funèbre, un mausolée aux proportions colossales et à l'aspect sinistre, dont le plan rappelle un instrument de torture (1), et dont les jardins symétriques et sombres sont plantés de cyprès et de ronces. Monument gigantesque qui se dresse sur un terrain aride comme l'Arabie Pétrée, où la mort semble avoir tout englouti jusqu'aux ruines.

La triste grandeur que celle de l'Espagne avec le transcendantalisme et la monarchie ! Au dehors c'est la rapine des vice-rois, le pillage de la soldatesque, les bûchers de l'Inquisition et l'esclavage. Elle implante sa race en Amérique en échange de l'or qu'elle exporte ; au demeurant, ni une idée, ni une invention, ni un progrès. Au dedans, c'est une paresse morne, envahissante à l'égal d'une épidémie, le dépeuplement comme si les déserts de l'Afrique s'étaient prolongés jusque sur nos contrées, la famine qui laisse la tête aussi vide que l'estomac, la misère qui pousse les grands à mendier et les rois à vivre de prêts, une littérature sensuelle et mystique (2), le commerce et l'in-

(1) Le gril de saint Laurent.

f*2) Voir sainte Thérèse et la bcaie Marie d'Agreda.

dustrie méprisés comme étant l'affaire des étrangers, le savoir taxé d'hérésie, le servilisme élevé au rang de vertu. Par-dessus tout cela, la terrible et sombre omnipotence d'un clergé cruel qui intervenait clans le foyer domestique, dans les maisons, dans les fermes, dans la conscience, dans l'amour, dans l'art, dans l'enseignement, dans les achats et dans les ventes, dans les récoltes, dans les tribunaux, dans les tempêtes, dans les sécheresses, dans les épidémies ; qui vous prenait au berceau et ne vous abandonnait même pas dans la tombe, qui donnait l'onction aux rois et ordonnait par leur entremise ; qui levait des armées, bénissait les drapeaux, parcourait les continents avec elles, traversait les mers et baptisait les esclaves ; qui scellait la parole sur les lèvres, brûlait les écrits et étouffait la pensée par les terreurs d'outre-tombe, et qui, lorsque le cerveau ne pouvait la contenir, envoyait au ciel l'âme purifiée par la confession et par les flammes, et s'il n'obtenait la conversion frappait encore en poursuivant l'âme au-delà même de la mort, à l'aide des tortures éternelles de l'enfer.

Pour propager la foi, l'Espagne sema l'extermination. Pour penser trop à l'autre vie, elle oublia absolument la vie présente. Pour sauver les âmes, elle abrutit l'esprit.

Nous arrivons au dix-huitième siècle ; la Révolution frappe à la porte.

La protestante Angleterre venait de secouer la tyraunie catholique, et, en conquérant la liberté d'examen, elle s'était donné des institutions civiles qui rendaient possibles tous les progrès et toutes les réformes. La Hollande avait réussi au prix d'héroïques efforts à se soustraire à la domination des soldats et des moines du roi Philippe ; tranquille et libre désormais, elle développait, au sein d'une paix patriarcale, son commerce et son industrie. Dans l'Amérique du Nord s'élevait un peuple né tout récemment, qui, la veille encore, n'était qu'une troupe d'émigrés poussés sur ces côtes par la persécution religieuse en Angleterre ; et ce peuple, qui comptait à peine un demi-siècle d'acclimatation, était déjà fédérativement organisé et jouissait des bienfaits d'un commerce et d'une industrie qui excitaient l'envie des royaumes de la vieille Europe. La France, qui entretenait des rapports maritimes considérables avec l'Amérique du Nord et qui était si voisine de la Hollande et de l'Angleterre, restait encore comme écrasée sous le poids de la domination de ses fastueux monarques.

La cour du roi de France, sensuelle et énervée par l'orgie élégante, se composait de nobles efféminés, de dames corrompues, de sceptiques abbés, de licencieux vieillards et de littérateurs erotiques. On y persiflait la fidélité : le sentiment n'était plus guère qu'une question

d'art, et la galanterie que la hardiesse dans l'attaque. On y divinisait les plaisirs des sens par la peinture, par la statuaire et par la poésie ; la conversation roulait sur le récit de scandaleuses aventures ; on assiégeait la femme au moyen d'une savante stratégie, afin d'avoir la cynique satisfaction de la mépriser après sa défaite ; l'arbitraire était la part du roi, l'intrigue et la bassesse celle du courtisan.

Dans les campagnes et dans les villages, le pouvoir seigneurial augmentait chaque jour ses prétentions vexatoires sur le malheureux paysan. De nouveaux impôts édictés par la noblesse et les prélats, pour s'assurer la possibilité d'une brillante existence soit à Paris, soit à Versailles, restreignaient chaque jour davantage les profits du producteur, si bien que le malheureux paysan se voyait réduit à travailler presque pour rien. 11 devait porter au moulin du seigneur le peu de blé qui lui restait sur sa récolte, après la levée de l'impôt et de la dîme ; puis il ne pouvait cuire son pain qu'au four seigneurial. Le seigneur, après la vendange, comptait les- barils de vin; il octroyait gracieusement la permission de vendre les fruits au marché, mais aucune de ces opérations n'était exempte du droit féodal.

Il se passait dans les villes quelque chose d'analogue. Là, l'industrie était entravée dans toutes ses branches et par tous les moyens imaginables. Le gouvernement du roi fixait et réglementait le personnel, il énumérait les articles fabriquables, il déterminait les matériaux à employer, il prescrivait les procédés et indiquait la qualité des produits, voire même leur prix. Les commissaires de la couronne prohibaient les industries, fermaient les établissements et incendiaient les marchandises qui n'étaient pas conformes aux ordonnances royales. Ils en arrivèrent à frapper d'une peine correctionnelle ceux qui perfectionnaient ou qui inventaient un procédé. Les entrepreneurs et les agioteurs de l'Etat confisquaient le pays

à leur profit, et la cour les appuyait, parce qu'ils lui prêtaient de l'argent. Le producteur étant le seul sujet qui payùl l'impôt, se voyait dans l'impossibilité d'obtenir justice si son débiteur ou son persécuteur était un prélat, un noble, quelque fonctionnaire de la cour ou quelque favorite. De plus, le pouvoir s'appuyait sur une police méprisable qui exerçait le plus vil des espionnages, violait les domiciles et rudoyait les citoyens. Pour donner une apparence de raison aux razzias arbitraires, on simulait dans les ministères quelque complot contre la sûreté de l'État ou la personne royale. Il suffisait, pour se voir incarcéré le restant de ses jours, de la délation de la première prostituée attachée à la cour ou à quelque haut personnage. A la Bastille comme en province les cachots regorgeaient de prisonniers. Gomme l'administration publique était fondée sur la rapine et que la cour dépensait chaque jour davantage pour ses magnifiques fêtes et ses superbes favorites, le déficit allait se creusant et la dette croissant ; or, l'augmentation de la dette nécessitait un accroissement de l'impôt.

En face de cette cour corrompue, de ces fonctionnaires sans morale, de ces nobles et de ces prélats, vivait la bourgeoisie, qui, ayant travaillé sans repos et mis en valeur ses produits, avait acquis l'aisance matérielle nécessaire à la culture de son intelligence.

La bourgeoisie, qui possédait le peu de richesse existant dans la nation ainsi que l'intelligence dont manquaient les seigneurs, et qui était puissante parle nombre et la solidarité, ne pouvait subir plus longtemps l'impudente tyrannie des autres classes qui ne se maintenaient qu'à l'aide des droits féodaux et des gabelles payés par le peuple.

Certains personnages appartenant aux classes élevées encourageaient consciemment ou inconsciemment l'esprit révolutionnaire chez les bourgeois. La philosophie s'était acclimatée dans les salons ; les sciences

étaient à la mode ; être orthodoxe était considéré comme de mauvais goût. Toute idée extrême attirait sûrement des partisans. Il ne manquait pas de nobles pour déclamer contre leurs propres privilèges, ni d'abbés pour railler la naïveté de certains dogmes, ni de dames qui, pour faire l'esprit fort, se complaisaient à effrayer par des exagérations radicales les petits-maîtres qui fréquentaient leurs salons.

Tel était l'état de la société française, quand un libraire conçut un jour le dessein de publier un ouvrage qui embrassât toutes les sciences et expliquât toutes choses. Il rassembla dans ce but quelques hommes studieux qui avaient consacré leur vie à la science, et les chargea de dresser l'inventaire du savoir humain. L'excellent libraire ne se doutait pas de la formidable conspiration qu'il ourdissait. On réunit tous les travaux scientifiques dispersés et l'on en forma un corps de doctrine ; les Écritures sacrées furent fouillées et commentées ; on philosopha sur les ruines des sociétés antiques et l'on entrevit l'origine des religions ; on fit des recherches sur la vie du Christ et l'on s'assura qu'elle ne renfermait rien de divin ; on étudia l'Homme, on détermina ses besoins, on fixa ses droits, on revendiqua sa dignité jusque-là subordonnée au dogme religieux et à l'autorité royale ; et les résultats de tant de calculs et d'investigations furent rédigés en un langage clair et précis, mis à la portée de toutes les intelligences.

^Encyclopédie parla, non pas à la façon du Mahâbhârata, des Védas, de YAvesta, du Darma sastra, des oracles grecs, de l'Ancien Testament ou des Évangiles, par symboles et par paraboles; elle ne s'exprima pas, ainsi que tous les réformateurs l'avaient fait jusque-là, au nom d'un principe antérieur et supérieur à l'Homme ; elle ne prit la parole ni en faveur d'une caste, ni en faveur d'un peuple élu, ni pour un nombre restreint d'initiés ; sans s'inquiéter de la suprême hypothèse, elle employa un langage net et concis, de façon que chacun pût l'entendre et le

saisir. Ce fut ainsi que la Révolution pénétra dans les consciences et que le Verbe se fit chair. Encore un jour et Y Encyclopédie allait donner des fruits. Le peuple allait secouer le triple joug- de la monarchie, de la noblesse et du clergé ; il allait reconquérir ses droits; à la première tentative des royalistes pour relever le passé, il frappa de mort la royauté dans la personne du monarque, et, au Dieu toutpuissant, au Dieu des armées, il substitua la Raison, dont il proclama la souveraineté.

Une révolution si radicale devait enfanter une réaction violente : le mouvement se manifesta conjointement au dehors du territoire, au dedans du territoire et au sein même de la Révolution. A l'extérieur, ce furent les armées royalistes coalisées qui menacèrent de détruire la République naissante ; à l'intérieur, les Bretons en armes qui combattaient sous les enseignes de la religion et de la monarchie ; et, au sein de la Révolution elle-même, commencèrent à poindre des tendances à sa répression. Ces tendances constituèrent la réaction dans ce qu'elle eut de plus redoutable. La République, en effet, terrassa les réactions de l'intérieur et de l'extérieur, mais elle fut terrassée à son tour par la réaction qu'elle portait dans son sein. Robespierre, le disciple du déiste Rousseau, fit alliance avec le bas clergé, proclama le culte de l'Être suprême, déclara qu'il n'existait pas de morale en dehors de cette notion, et, pour moraliser la société, il envoya les libres penseurs à la guillotine.

Les spiritualistes observèrent alors un phénomène qu'ils ne purent s'expliquer. De ce que la morale n'existait que dans le déisme, on avait conclu, d'accord en cela avec les catholiques, qu'il n'était donné qu'aux fils de la foi de bien mourir. Or, les athées de la Révolution montaient, la tète haute, le visage calme, à l'échafaud; ils mouraient avec tant de grandeur, qu'ils frappaient d'admiration ceuxlà mêmes qui avaient décrété leur mort. Le fait ne laissait pas que d'être extraordinaire, et, à défaut d'explication,

on l'attribua au cynisme. La Révolution avait déjà tellement dégénéré, qu'on ne pouvait comprendre comment ceux qui n'étaient pas soutenus par l'espoir d'une récompense d'outre-tombe, comment ceux qui ne croyaient pas aune autre vie en dehors de la vie présente, pouvaient mourir avec autant de fermeté. Oui, ils mouraient en héros, ceux-là qui n'espéraient pas devenir demi-dieux, ni jouir hors du monde d'une béatitude éternelle ; ils mouraient en martyrs, ceux-là qui se savaient des êtres limités et qui reconnaissaient qu'en restituant à la nature la matière qui en provenait, ils périssaient avec la destruction de leur organisme.

Mais la cause d'une aussi remarquable conduite n'était pas le cynisme , le cynisme n'est pas fait pour qui meurt en sacrifice de ses convictions. La cause de tant de grandeur d'àme résidait dans la Révolution, qui enflammait les cerveaux, clans la philosophie, qui avait éliminé jusqu'au dernier vestige d'égoïsme individuel. La mort si digne du chrétien et du héros n'est que la conséquence de leur égoïsme. De leur égoïsme? direz-vous. Oui ; non pas de leur égoïsme terrestre, sans doute, mais de leur égoïsme transcendantal, car ils espèrent qu'une fois échappés à la terre, ils verront leur sacrifice payé avec usure. Mais les hommes de la Révolution possédaient un concept autrement élevé, celui de la solidarité humaine. Ils croyaient à l'immortalité dans l'espèce, ils croyaient à l'effet que leurs actes et leurs idées devaient produire sur la postérité, et c'est en vertu de cette pensée qu'ils n'avaient vécu que pour l'humanité et n'avaient travaillé que pour elle. Que leur importait donc la mort, puisqu'ils laissaient leurs œuvres derrière eux ? La vie individuelle n'offrait pas de signification à leur esprit, du moment qu'ils l'avaient versée dans le torrent de la grande vie collective, et qu'ils avaient contemplé les effets immédiats de l'œuvre d'émancipation à laquelle ils avaient consacré leurs forces. Des hommes agissant sous l'influence d'une

210 PARTIF. HISTORIQUE.

idée plus grande et plus désintéressée encore que celle qui anima les héros et les martyrs, ne pouvaient que mourir comme eux.

Lorsque la guillotine fut lasse de fonctionner au|nom de l'Être suprême et que la société française fut purgée des vrais révolutionnaires, la réaction ne trouvant plus d'obstacle qui s'opposât à sa marche, s'accentua très-rapidement. Vinrent alors les thermidoriens, le Directoire et le Consulat ; puis un jour, le consul, qui avait le plus d'ambition, de fortune et de génie, se proclama empereur, et il déclara la guerre à l'Europe.

Nous sommes arrivés au dix-neuvième siècle.

L'Empereur, fils de la Révolution, a réformé la carte de l'Europe; il a renversé les vieux trônes qui paraissaient indestructibles ; de la pointe de son épée il a ouvert le sillon par lequel a pénétré l'idée nouvelle ; puis il a disparu là-bas, au milieu des mers, léguant à notre siècle les conséquences de l'œuvre dont il ignorait lui-même la grandeur.

Tout organisme, dès qu'il paraît sur la terre, tend à la vie. L'évolution nécessaire de son organisation le pousse invinciblement vers elle. C'est conformément à cette loi que l'homme, ainsi que nous l'avons constaté en étudiant la filiation des sociétés humaines dans le cours des siècles, a lutté en tout temps pour acquérir une plus grande somme d'existence. C'est seulement quand les conditions de la lutte lui ont été contraires qu'il a voulu abandonner la vie, croyant qu'elle était impossible pour lui sur la terre (1). Mais alors il s'est tourné vers une autre existence éternellement heureuse qu'il avait crue possible en dehors de ce monde (2). C'est en vertu de cette tendance que l'homme, acceptant l'immortalité de l'âme, réclama la résurrection de la chair ; c'est aussi en vertu de la même tendance qu'il imagina la métempsycose, afin d'atteindre le comble de la perfection, comme s'il pressentait le processus du développement de la vie et de la complication organique à travers les diverses séries des êtres, processus entrevu par Lamarck et si savamment développé par Darwin et par Hœckel.

(1) Bien qu'il ait voulu renoncer à la lutte, il ne Ta jamais complètement abandonnée ; les nécessités l'ont obligé à combattre incessamment, parfois seulement il Ta fait avec moins d'énergie.

(2) La tendance à la vie a existé de tout temps, seulement elle a pris, à certaines époques, une fausse direction.

Mais si l'homme a voulu vivre sur la terre, ce n'a pas été exclusivement pour sa propre individualité, bien que, parfois, il l'ait cru ainsi ; toujours, consciemment ou non, il a tendu à ce que sa vie personnelle servît à quelque fin qui ne fût pas lui-même. Ce quelque chose a été pour lui tantôt la tribu, tantôt la patrie, et, aux époques de décadence, il l'a personnifié dans un tyran ; ailleurs, il s'est proposé pour but la religion ; puis, enfin, l'Humanité, lorsqu'il est-parvenu à la période consciente. Cette tendance a constitué l'aspiration à l'immortalité qui le perpétue dès qu'il cesse de vivre. Elle a, dans le premier cas, produit des héros ; dans le second, des saints ; dans le troisième, des hommes illustres, de puissantes individualités qui, avec leurs idées ou avec leurs actes, ont donné leur empreinte à leur descendance. L'étude des civilisations nous a montré comment vivait l'homme et comment il mourait, suivant les idées qu'il avait conçues sur la vie et sur la mort, sa mort correspondant toujours à sa vie et réciproquement : talis vita, finis ita.

En même temps, nous l'avons vu rechercher une immortalité différente, avec des tendances distinctes, selon la société à laquelle il appartenait. Ainsi, lorsqu'il a voulu vivre dans un autre monde, il a consacré tous ses efforts, toutes ses œuvres aux êtres qui, croyait-il, habitaient ce monde. Quand il s'est figuré que tous les êtres, après leur mort, allaient se plonger et se confondre dans le tout, il a tout sacrifié à ce tout absorbant qui le réclamait.

Jusqu'à la fin du siècle dernier, l'homme a vécu soumis à une religion. Après le dix-huitième siècle, soustraites déjà au surnaturel et aux croyances à priori, ses libres investigations ont produit non pas un dogme, mais un système, une tendance philosophique. Ce n'est pas à dire que ce système ait été créé de toutes pièces, car rien en ce monde m1 surgit soudain ; la philosophie positive et évo-

lutionniste qui prévaut aujourd'hui existait en effet déjà, au moins dans ses tendances ; mais on l'a développée et on a formé avec elle un corps de doctrine défini. Cette doctrine règne à notre époque, elle se manifeste en toutes choses, tout est plein d'elle, et elle fait des progrès constants ; mais à travers combien d'obstacles ! Nous vivons dans une période de lutte et. par conséquent, de constante antithèse. En face de chaque progrès, en travers de chaque idée de réforme se dressent une infinité de vieilles idées surgissant du sein de dogmes ensevelis dans les ombres de l'oubli, les unes sans déguisement et sans fard, les autres restaurées et entourées de tout l'appareil de la science, mais toutes réactionnaires au fond. L'absolutisme lutte sous mille formes contre la liberté ; l'ignorance dogmatique contre la science ; et si parfois elle l'embrasse, c'est pour mieux l'étouffer. A chaque instant la barbarie vient disputer le pas à la civilisation. Il y a des luttes morales, des luttes intellectuelles, des luttes matérielles, toutes acharnées et à mort; mais le pire, c'est que les extrêmes combattent enveloppés dans un tourbillon de formes intermédiaires qui embarrassent et compliquent l'action. Néanmoins, les moyens termes disparaîtront ainsi que disparaissent dans la nature tous les termes de transition et toutes les formes provisoires (1) ; et alors l'Humanité entrera dans l'ère nouvelle pressentie par tant de penseurs illustres (2).

C'est au milieu de l'universelle discussion, au milieu d'une confusion si grande et d'une lutte si acharnée, que nous essayerons, guidés par la méthode positive et nous

(1) Ce n'est pas à dire pour cela qu'il ne reste quelques représentants de ces tendances, de même que, parmi les organismes, il reste toujours quelques variétés des espèces qui ont progressé; nous voulons simplement indiquer qn'ils seront dominés dans la lutte, et qu'ils perdront leur importance.

(2) La période qu'Auguste Comte a appelé positive, et que les Allemands modernes appellent Yère du réalisme.

appuyant sur les données que nous fournissent les sciences, de définir la mort, de marquer l'influence que doit exercer sur nos mœurs l'idée que nous nous faisons d'elle, et de fixer la seule immortalité positive que l'homme puisse espérer dorénavant.

Qu'est-ce que la mort?

Tout d'abord nous pouvons affirmer qu'elle se présente seulement à l'individu à l'état de simple négation. Pour affirmer davantage, il est nécessaire que nous recherchions et que nous comprenions ce qu'est en réalité son terme positif antithétique, c'est-à-dire ce qu'est la vie.

Qu'est-ce donc que la vie?

A peine trouverait-on un philosophe qui n'ait essayé une réponse à cette question. Stahl dit que la vie « est « une des manières de fonctionner de l'âme », et avec Stahl presque tous les métaphysiciens jusqu'à Descartes répètent la même définition, sauf de légères variantes. Descartes, après avoir défini l'âme « le principe supérieur qui se manifeste parla pensée, » sépare déjà la vie de ce principe abstrait en affirmant qu' « elle n'est qu'un effet supérieur des lois de la mécanique. » Pelletan, chirurgien de l'École de médecine de Paris, s'enfonce déjà plus avant dans l'étude des conditions vitales des êtres, et il dit que la vie « c'est la résistance qu'oppose la matière organisée « aux causes incessantes qui tendent à la détruire. » Kant vient bientôt à son aide en assurant que la vie est <( un principe intérieur d'action. » Et, plus tard, Béclard réforme ces définitions dans les termes suivants : « La « vie, dit-il, c'est l'organisation en action. »

Mais d'où provient donc cette action de l'organisation ou cette résistance de la matière organisée qui constitue la vie? Kant, du moins, affirme un principe interne, bien

qu'il ne dise rien de la nature de ce principe ; mais, dans la définition de Béclard, on peut accepter aussi bien l'une de ces deux hypothèses, ou que l'organisation est en action sous l'influence soit d'une arc/tea, soit d'une âme, entité distincte du corps organisé, ou que la matière résiste en vertu des propriétés de sa propre organisation. Ce qu'il y a d'incomplet dans ces définitions doit être attribué au manque de connaissances physiologiques à l'époque où elles ont été écrites. La science des fonctions de l'organisation était encore à l'état embryonnaire; or, pour distinguer la cause ou l'origine de cette force de résistance, il faut connaître très à fond la fonction fondamentale de la vie, c'est-à-dire la nutrition. Blainville, s'appuyant déjà sur cette connaissance, dit : « La vie est un double mouvement interne de composition et de décomposition à la fois général et continu. » Voici donc qu'apparaît maintenant le pourquoi de la force, de l'action, de la résistance ; la force provient de la décomposition, sous l'influence de l'oxygène atmosphérique, des éléments qui forment les tissus, et de la recomposition immédiate de ces éléments, laquelle permet qu'ils se décomposent à leur tour, et ainsi de suite à l'infini.

Un philosophe a dit que « la vie, c'est la mort. » La vie n'est pas la mort, mais elle en provient et elle y mène. Il n'y a pas d'acte possible, il n'y a pas de mouvement dans un être organisé sans qu'il y ait oxydation, c'est-à-dire destruction de quelqu'un de ses tissus ou de partie de sa substance plasmatique, soit que cet acte constitue une création de l'esprit, soit qu*il provienne de la simple contraction des expansions sarcodiques du batybius Hœckelii. Partant de ce principe, Claude Bernard a formulé la loi suivante : « Toute manifestation d un phénomène dans l'être « vivant est nécessairement liée à une destruction orga- « nique. » La nutrition n'est donc qu'une génération qui répare la mort des éléments histologiques détruits parla combustion, laquelle produit les phénomènes vitaux. Si

elle les répare surabondamment, l'être croît ; si la réparation, au contraire, est insuffisante, l'être s'affaiblit et meurt. Il résulte de là que l'être organisé ne vit que de la mort ; souvent de la mort d'autres êtres qui lui fournissent des matériaux pour former des tissus, mais toujours de la mort des éléments de ses propres tissus.

Claude Bernard dit que la vie « c'est l'idée directrice « ou la force évolutive de l'être », mais il rejette lui-même en partie sa propre définition en ajoutant qu'elle ne constitue qu'une conception métaphysique de la vie, mais qu'en réalité on vit physiquement.

Herbert Spencer, un des savants modernes qui ont le plus étudié ces matières, définit d'abord la vie « une coordination d'actions » (1), mais il jugea bientôt sa définition insuffisante et il en adopta une nouvelle : « La vie, dit-il plus tard, est une combinaison déterminée de changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs. » Puis il voulut préciser mieux encore le premier terme, et il dit « la combinaison définie » au lieu de « une combinaison déterminée »; mais il ne tarda pas avoir qu'il n'expliquait pas ces « échanges hétérogènes, à la fois simultanés et successifs » (comme Blainville n'expliquait pas la désassimilation et l'assimilation), et, considérant le milieu qui entoure l'individu, il ajouta à sa définition « en correspondance avec des coexistences et des séquences externes », c'està-dire avec les conditions qui permettent que ces échanges se produisent dans la lutte constante que l'individu se voit contraint de soutenir avec ce qui lui est extérieur. Enfin, il crut que sa définition était trop compliquée, et il donna la suivante, qui est plus simple encore, bien qu'elle soit un peu plus métaphysique : « La vie est l'ajustement continu des relations internes et des relations externes. »

Virchow a dit d'après Descartes : « La vie est un cas particulier de la mécanique, cas, cependant, le plus com-

(I) Revue de Westminster, avril 1852, article Thkory of population.

pliqué, dans lequel les lois de cette science s'accomplissent sous les conditions les plus variées et les plus extraordinaires, et dans lequel, par conséquent, les résultats définitifs s'éloignent des principes de la métamorphose par une série continuelle de termes moyens qui disparaissent avec une rapidité telle, qu'il devient très-difficile de constater leur sériation. » Par cette définition, Virchow nous indique seulement que la vie est un phénomène du même ordre que les autres phénomènes de l'univers, et qu'elle ne s'en différencie que par sa complication, ce qui laisse encore place pour la question suivante : En vertu de quel principe vit donc l'être organisé? Quel est le phénomène fondamental de la vie sans lequel celle-ci ne peut s'accomplir? Question à laquelle répondent d'une manière plus ou moins satisfaisante les définitions de Spencer et de Blain ville.

Le docteur Letourneau, d'après Robin, dans son Traité de biologie, vient de donner la définition suivante : « La vie, dit-il, est un double mouvement de composition et de décomposition continuelles et simultanées au sein de substances plasmatiques ou d'éléments anatpmiques figurés qui, sous l'influence de ce mouvement intime, fonctionnent conformément à leur structure. » Il ne manque à cette définition, pour atteindre le but, que de mentionner l'accord qui doit exister entre ce mouvement de substitution interne et l'extérieur, à défaut duquel il n'est pas de vie possible. Tout être, lorsque change le milieu dans lequel il vit et où il s'est formé, périt si ce milieu ne lui permet pas de se transformer. De ce milieu dépend donc l'équilibre, et il est la condition précise de la circulation de la matière de l'individu, puisque tout organisme ne se compose que des éléments puisés dans le milieu au sein duquel il se forme.

De toutes ces définitions, nous pouvons conclure que l'être ne vit qu'en vertu d'un mouvement de substitution ; c'est-à-dire de l'assimilation et de la désassimila-

tion qui, se produisant dans son corps, sont la condition nécessaire de la vie ; et la continuité de ce double mouvement dépend de son harmonie avec les relations du milieu ambiant; à défaut, le mouvement s'arrête et l'individu meurt. Aucun physiologiste ne doute plus aujourd'hui que le phénomène fondamental de la vie de tout être est le mouvement de substitution continue qui s'accomplit dans tout son organisme, et qui amène le renouvellement de toutes ses parties.

En partant de ce principe, il nous sera donné de pouvoir formuler la loi suivante : Tout phénomène vital est d'autant plus intense que le mouvement de substitution qui concourt à sa production est plus rapide ; ou, ce qui revient au même : De la rapidité de l'échange dépend le degré d'intensité de la vie de l'organe en particulier, et celui de l'organisme en général. Les dernières découvertes physiologiques nous démontrent que l'intensité de la vie correspond toujours à la rapidité de substitution des éléments histologiques.

Chaque atome ne produit qu'une unité donnée de force sur un même point. Plus il passe d'atomes par une même position dans un temps donné, plus grande est la force qui s'accumule sur ce point et s'y manifeste. Et cette loi gouverne le monde organique tout entier, depuis les formes si simples, qu'elles n'atteignent même pas la catégorie de la cellule, jusqu'à l'Homme, qui est le plus parfait des êtres qui couvrent la terre.

Elle est si vraie, que le végétal, qui ne possède presque pas de mouvements, est aussi l'être chez lequel la substitution s'opère avec plus de lenteur. Le végétal subit l'oxydation à un degré beaucoup moindre que l'animal, tellement que des naturalistes ont pu croire que son organisation est l'opposé de l'organisation animale , puisqu'elle ne fait que réduire le carbone de ses combinaisons avec l'oxygène, tandis que l'organisation animale le convertit en acide carbonique. L'oxyda-

tion subie est si faible, qu'ils ne l'observèrent pas. Lorsqu'il doit se manifester dans ses plus hautes fonctions, lorsqu'il fleurit, lorsqu'il germe, le végétal s'oxyde. Dans le règne animal, les espèces les plus actives, les plus vivaces, sont celles dont les tissus adipeux se développent le moins, et dont les éléments histologiques se renouvellent davantage. Que l'on considère, par exemple, la désassimilation chez l'oiseau, et que l'on considère l'obésité qu'atteignent certains mammifères, lorsqu'on les oblige à garder une vie sédentaire. L'homme est de tous les êtres celui dont la vie est la plus intense ; l'échange des matières est si rapide chez lui, que tout son organisme se trouve renouvelé en peu de temps ; mais tous ses organes ne possèdent pas la même vitalité ; il en est certains qui se renouvellent plusieurs fois pendant que, dans la même période, d'autres ne se renouvellent qu'une fois, et cela change selon les travaux auxquels chaque homme se livre. L'homme qui travaille beaucoup a besoin de beaucoup d'aliments, que son travail, du reste, soit musculaire ou physique, cérébral ou intellectuel. L'organisme est comme une machine à vapeur qui demande du combustible en raison directe de la force produite. Et cette loi s'applique aussi bien au cerveau du savant qu'à la jambe du piéton, car la loi de l'action animale repose sur celle de la transformation des forces, ou plutôt elle n'en est qu'un cas particulier. Toute action est égale à la somme des forces chimiques des molécules qui se combinent dans l'acte de sa production. La force chimique se convertit en courant électrique, en force mécanique, ou en action intelligente, selon l'organisme dans lequel elle se produit et suivant les conditions qu'elle y rencontre. Ainsi, les lois de la mécanique s'accomplissent dans les organismes les plus compliqués chez lesquels la vie, c'est-à-dire la rapidité de l'assimilation et de la désassimilation, est la plus considérable, et provoque les manifestations les plus complexes; de même qu'elles s'accomplissent chez les êtres

qui, formant le limon amorphe du fond des mers, sont réduits à une portion de protoplasma, et ne vivent qu'en vertu d'une endosmose et d'une exosmose continues ; de même enfin qu'elles s'accomplissent pendant l'action de la pile électrique développant le courant par la combinaison des éléments qui la composent. Entre ces phénomènes, la différence n'est point essentielle, comme dirait un métaphysicien ; elle n'est pas surnaturelle non plus, ainsi que s'exprimerait un théologien ; c'est une simple différence de complication, de structure, d'organisation. Littré et Robin, dans leur incomparable Dictionnaire de médecine (édition de 1873), nous donnent la confirmation de ce fait quand ils affirment que le mot vie sert à désigner un « mode d'activité de la matière à l'état d'organisation, et qui lui est immanent tant que dure cet état, qui est tel qu'il permet le plus haut degré de perfection dans l'utilisation des propriétés de la matière ; » « c'est la manifestation, soit qu'elles apparaissent tout d'abord, soit qu'elles se dissimulent au premier regard, des propriétés inhérentes et spéciales à la substance organisée », disentils (1). Et les propriétés de la substance organisée ne sont que l'ensemble des propriétés des molécules qui agissent d'une manière distincte, selon l'organisation à laquelle elles appartiennent, laquelle détermine leur combinaison. Ainsi que tout mouvement dans la nature, la vie a sa période ascendante et sa période descendante, son action et sa réaction qui se produisent logiquement et fatalement. Le mouvement d'ascension, c'est-à-dire la croissance de l'être et le développement de ses forces, dépendent de la prépondérance de l'assimilation sur la désassimilation ; il entre plus qu'il ne sort. La décroissance et la décrépitude dépendent de résultats inverses. Parla nutrition l'individu acquiert la substance qu'il transforme et qu'il absorbe, c'est-à-dire qu'il assimile ; cette substance

(I) Littré et Robin, TH'-lionnaive de médecine et de pharmacie, Vif.

222 PAKT1E PHILOSOPHIQUE.

vient former partie intégrante de son organisme et remplir les cellules qui, par leur fractionnement ou gemmation, en créent de nouvelles, lesquelles croissent à leur tour et se multiplient également lorsqu'elles ont atteint certaines limites, et ainsi de suite. La substance nutritive subit dans le corps de l'animal une série d'oxydations jusqu'à ce qu'elle forme partie intégrante de l'organe ; une fois incorporée, elle sert à faire fonctionner l'organe en s'oxydant; puis, rendue inutile pour la vie, elle est rejetée à l'extérieur sous forme de sécrétion ou d'excrétion de l'individu. Il en résulte que la même série d'oxydations qui la fait concourir à la production de la vie l'inutilisé ensuite. Il convient de remarquer qu'une molécule à peine expulsée est immédiatement remplacée sous peine de la diminution de l'organe et de l'affaiblissement de l'activité fonctionnelle. L'intensité d'une fonction dépend, ainsi que nous l'avons dit, de la rapidité de substitution, c'est-à-dire de la vitesse de circulation de la matière. Au période culminant de la vie, l'équilibre s'établit entre les substances qui entrent et celles qui sortent, entre les molécules qui s'en vont et celles qui les remplacent, et la rapidité de substitution parvient à son comble.

Ce n'est pas à dire que cet état s'observe en même temps dans le corps tout entier ni qu'il se produise également dans tous les êtres. Il est des organes qui arrivent avant d'autres à la plénitude de la vie, comme il est des individus chez lesquels la substitution dans un même organe s'effectue plus rapidement que chez d'autres de la même espèce ; d'où il résulte que cet organe possède plus de vitalité chez les premiers que chez les seconds.

La mort, c'est-à-dire la fin de la vie, n'est que l'interruption de ce mouvement de substitution qui s'effectue dans les tissus des êtres organisés. Cette interruption peut être violente, ou ne consister qu'en une décroissance graduelle. Dans le premier cas, c'est dans une altération

subite des relations internes qu'il faut en rechercher la cause, ou dans un désaccord brusque entre les relations intérieures des éléments de l'individu et les relations extérieures, c'est-à-dire dans un déplacement soudain de l'équilibre avec le milieu ambiant. Dans le second cas, il y a désaccord lent entre l'être et le milieu dans lequel il est placé, soit à cause d'une variation dans les conditions d'existence, soit à cause d'une variation dans l'être même, comme lorsque les organes vieillissent et que l'assimilation est moindre que la désassimilation.

Dès que le mouvement de substitution est arrêté, les molécules qui formaient les' tissus, en vertu même de ce mouvement, se désagrègent, et le corps se décompose s'il renferme certaines substances aqueuses. Il se conserve, au contraire, s'il n'en contient pas, ou peu, ainsi qu'on l'observe pour certains êtres, les végétaux ligneux, par exemple, et alors il se dessèche. Dans le premier cas, la décomposition se déclare presque toujours chez l'animal, à moins que des causes accidentelles, telles que les glaces ou la main de l'homme, ne viennent le conserver.

La destruction de l'organisme mort qui restitue aux milieux ambiants, minéraux ou organiques, les matériaux qui en procédaient, s'accomplit à l'aide d'un certain nombre de phénomènes chimiques directs ou indirects : fermentation et putréfaction. Dans son flux et son reflux constants, la nature forme continuellement des êtres qu'elle réabsorbe quand ils cessent de vivre, en créant de nouveau avec leurs éléments de nouveaux êtres qui croissent et se développent ; c'est ainsi que ce qu'on appelle la matière va changeant successivement et indéfiniment de forme. Pour donner la vie à des formes nouvelles, la nature, dans son immense laboratoire, va dissolvant sans cesse celles qu'elle a créées antérieurement. Nous allons en mourant animer d'autres êtres, à la formation desquels nous participons de nos restes.

Un homme cesse de vivre. Son corps froid, sans cir-

culation, sans forces, sans mouvements, se décompose, car c'est une loi que les atomes ne peuvent rester en repos en continuant de former des composés aussi complexes que ceux qui le constituent. Une fois qu'il est entré en décomposition, ses éléments se dispersent, partie dans l'atmosphère sous forme de gaz, et partie dans la terre qui les absorbe ; ou bien ils se transforment en d'autres êtres qui prennent naissance dans leur substance même. Ils flottent à travers l'espace et saturent la terre, forment la larve, alimentent l'herbe, se constituent en gluten dans le grain de l'épi ou en chlorophylle dans la feuille de l'arbre ; ils s'incorporent dans les muscles de l'oiseau de proie, ils vont constituer les vésicules d'eau qui réunies forment les nuages, ils errent avec le feu follet pendant les chaudes nuits d'été, se changent en acide azotique sous l'influence de l'éclair dans l'air ou en nitrate à travers les roches poreuses ; c'est sous mille autres formes encore que la nature se récupère du prêt qu'elle nous a fait ; ainsi les atomes qui ont servi rentrent clans la circulation universelle pour aller satisfaire aux nécessités d'une multitude de corps qui les attendent pour s'en servir à leur tour, et qui les laisseront poursuivre leur voyage de circulation indéfinie dès qu'ils en auront tiré parti.

L'acide carbonique, l'eau, l'ammoniaque, les phosphates et les autres sels produits de notre décomposition, tout retrouve son emploi direct. Le végétal absorbe le gaz carbonique dont il s'assimile le carbone, qui va former partie intégrante du tissu ligneux ; puis il nous renvoie l'oxygène purifié, électrisé, lequel, en oxygénant le sang d'autres êtres, leur communique la nouvelle force et la vie qu'il nous a, en un autre temps, déjà données à nousmêmes. Absorbée par la terre, l'eau pénètre le végétal et forme partie d'abord de sa sève, puis de ses tissus ; évaporée dans l'atmosphère, elle erre à l'état vésiculeux en formant des nuages jusqu'à ce qu'elle s'épau-

che sous 'forme de pluie ou de grêle ; elle se dissout dans l'air, puis elle se répand en rosée pour vivifier les plantes desséchées par les ardeurs du soleil de la canicule ; elle se précipite, refroidie subitement, en couches de neige qui, en fondant sur la cime des montagnes, donnent ensuite naissance aux rivières et aux fontaines, et, en arrosant la plaine, elle filtre à travers le sol et fait germer les graines. L'eau que contient notre corps contribue donc à l'éclosion des plantes, elle fait que l'arbre se couvre de feuilles, que la fleur entr'ouvre ses pétales pour remplir l'air au printemps de ses enivrants parfums. L'ammoniaque, évaporée et entraînée par les courants de l'atmosphère, demeure en solution jusqu'au moment où les pluies et la rosée la précipitent sur la terre, ou bien elle est directement absorbée par le sol. Elle se combine dans l'un et l'autre cas avec l'acide crénique et apocrénique de l'humus, et forme le crénate et l'apocrénate d'ammoniaque, corps qui ont une composition analogue à l'albumine. Le végétal, à l'aide de ses racines, absorbe ces corps, se les assimile et les transforme en albumine clans ses tissus. Les phosphates, les carbonates et les autres sels qui font partie de notre corps sont, une fois dans la terre, également absorbés par les plantes qui y croissent, et c'est grâce à ces substances que les plantes peuvent ensuite procurer à l'homme la nourriture qui lui est indispensable.

La plante vit aux dépens de l'animal et de l'homme ; elle transforme nos restes en éléments histogènes, qui sont mangés par l'animal ; celui-ci, à son tour, convertit ces éléments en tissus plus ou moins analogues aux nôtres ; et nous, nous faisons notre nourriture et des plantes et de ces tissus.

Telle est la loi fatale, inéluctable, nécessaire; nous devons mourir et nous décomposer afin que ceux qui viennent après nous puissent se former de nos dépouilles ; il n'y a

donc pas à regretter qu'il nous faille les leur abandonner.

Notre vie n'est qu'une lutte perpétuelle avec la nature extérieure, à qui appartient le triomphe final. La question, c'est de retarder le plus -possible ce triomphe, et de nous servir de la nature pendant cette lutte, afin de léguer à nos successeurs une organisation corporelle, intellectuelle et morale plus parfaite.

De même qu'il nous fait vivre, l'air qui nous oxyde finit par nous tuer. Ce qui produit en nous le mouvement ascensionnel nous pousse aussi à descendre ; nous ne vivons qu'en mourant. Celui-là vit mieux et prolonge davantage son existence, qui sait mieux lutter avec la nature, et qui sait, avec plus d'intelligence, se servir de ses éléments à son plus grand profit, pour se protéger, pour se fortifier, et pour les transformer en sa propre substance. S'il se repose, si pour un seul instant il interrompt la lutte, c'en est fait de lui, il est vaincu.

L'idée que l'on avait eue jusqu'ici de la mort était incomplète; elle ne présentait qu'un seul aspect du phénomène, un aspect isolé, et par suite, insuffisant.

Mourir ! ce n'est pas seulement disparaître ; c'est quelque chose de plus, c'est avoir été, et fournir des éléments pour que d'autres puissent exister après nous. Qu'y a-t-il donc d'horrible dans la mort? Normalement, l'individu disparaît dès qu'il a accompli son évolution, dès qu'il a donné tout ce qu'il pouvait donner, de même que la molécule disparaît de l'organisme pour être remplacée par une autre dès qu'elle a contribué à une fonction ; donc, c'est d'abord notre vie, puis c'est la vie des autres, c'est-à-dire encore et toujours la vie. Où donc est la mort? Etes-vous affligés qu'il vienne un jour où vous cesserez d'être ? Mais avez- vous cru par aventure que vous, êtres limités, vous deviez être éternels? La crainte de la mort ne peut donc être que la fine de notre égoïsme, qui nous empêche de reconnaître c<-, que nous sommes et ce que nous représentons dans le sein de la nature. La douleur d'abandonner les personnes que l'on aime, celle de n'avoir pu mener à

son terme une œuvre commencée, tout cela n'a rien de commun avec l'horreur de la mort.

Mais, etl'àme? dira-t-on.

Xous traiterons cette question dans les deux chapitres suivants. Dans le premier, nous affirmerons l'unité de l'être humain, en montrant en quoi consiste ce qu'on a appelé son âme ; nous verrons clans le deuxième son prolongement, c'est-à-dire son action, qui dure plus que l'individu, et nous démontrerons que, de même que la nature nous recueille dans son sein, atome par atome, de même l'Humanité nous recueille, acte par acte, et idée par idée, en sorte que rien ne se perd ni dans le monde physique, ni dans le monde intellectuel ou social.

Qu'est-ce que l'Homme ? Est-ce un être simple ou un être complexe ? Est-il formé d'une ou de deux substances? Est-il un être à part dans la création, ou n'est-il, au contraire, qu'un des degrés de l'évolution organique? La science et la philosophie, d'un commun accord, affirment aujourd'hui l'unité de l'être humain, quant à sa nature ; elles affirment aussi, en ce qui concerne son rang dans le monde, qu'il est le terme supérieur actuel de la principale des séries des êtres terrestres, c'est-à-dire le point le plus élevé, atteint aujourd'hui par l'évolution de la branche la plus parfaite de l'organisation sur la terre.

Nous n'ignorons pas que les théologiens frappent d'anathème cette proposition, qu'ils tiennent pour hérétique, et que les métaphysiciens la combattent comme matérialiste; ils partent, à priori, les uns et les autres de la dualité des substances. Mais le qualificatif que l'on donne à la chose importe peu, car nous préférons, comme étant plus consolante et plus digne, la théorie qui, s'appuyant sur de nombreuses données scientifiques, affirme que l'homme va de l'instinct à la raison, de l'état inconscient au conscient, qu'il se perfectionne enfin de jour en jour, à celle qui suppose que l'homme est déchu d'une perfection presque divine, et qu'il tombe de dégénération en dégénération jusqu'à la conclusion des siècles.

Les métaphysiciens et les théologiens affirment la dualité de substances dans l'homme, qu'ils isolent du reste des êtres qui composent la nature pour en faire un être

essentiellement distinct des autres. Nous ne réfuterons pas les théologiens; ils partent de la foi et n'accordent une valeur à la science que lorsqu'elle rend des jugements forcés, conformément à un formulaire qu'ils ont préalablement préparé ; mais nous nous hasarderons à présenter quelques observations aux métaphysiciens.

Supposons un instant que l'Homme soit composé de deux substances distinctes. En observant dans la nature les autres êtres animés, nous devons conclure logiquement qu'ils sont doubles aussi, ou, ce qui revient au même, qu'ils sont composés d'un corps et d'une âme à l'égal de l'Homme. Que l'on dresse une psychologie comparée, que Ton soumette à l'analyse les facultés intellectuelles de chaque type animal, de chaque classe, de chaque ordre, de chaque famille, de chaque genre, et enfin de chaque espèce et de leurs variétés, et l'on verra que les fonctions animiques forment plusieurs séries parmi lesquelles une, entre autres, si on la parcourt de bas en haut, nous conduira, de degré en degré, jusqu'au sommet de l'intelligence humaine. Nous voulons bien concéder encore, et c'est beaucoup faire , que dans ces séries il existe des degrés, des échelons. En conséquence, il faudrait admettre une infinité de catégories d'àmes distinctes, disposées en séries et en classes à l'égal des corps. Ces âmes peuvent être, comparativement à celle de l'Homme, dénature inférieure; elles peuvent appartenir à des catégories différentes, mais enfin, ce sont des âmes, et les êtres qui les possèdent sont doubles, aussi bien que l'Homme lui-même. Il faudra, dans ce cas, admettre un nombre indéfini d'âmes de toute espèce, correspondant à toute espèce d'êtres organiques; ce nombre augmentera sans cesse, et chaque jour il en faudra de nouvelles pour les nouveaux corps qui viendront au monde, tandis que la matière restera toujours la même, puisque les corps se forment les uns avec la substance des autres. Pais chaque catégorie d'âmes devra avoir son jugement particulier, son châtiment et sa récompense, son

ciel et son enfer, selon le discernement et la liberté propres à chacune d'elles.

Si on ne peut pas admettre cette conséquence forcée, si on ne peut se résigner à l'affirmation de cette cohue d'âmes, alors la logique donne tort aux métaphysiciens, et si l'on admet cependant les deux substances, on se prononce en faveur des panthéistes, qui supposent qu'un même esprit anime tous les animaux, depuis l'infusoire jusqu'à l'Homme, car ils ne sont tous que de la matière et de l'esprit sous différents états d'organisation. Que les métaphysiciens étudient et comparent les facultés intellectuelles des divers animaux, et qu'ils voient ensuite s'ils se sentent assez forts pour leur refuser ce qu'ils accordent à l'Homme. S'ils refusent, ils divorcent avec les faits, et n'ont plus aucun droit de revendiquer la réputation d'esprits sincères. S'ils accordent — pourquoi l'âme correspond-elle à l'organisation, demanderons-nous, et pourquoi progresse-t-elle avec elle? — s'ils accordent, nous voici en plein panthéisme , où l'esprit et la matière coordonnés évoluent et se perfectionnent à l'infini.

Plaçons-nous maintenant en face de la doctrine panthéiste. Le panthéisme n'a de faux que la dualité. S'il y a dans le monde de l'esprit et de la matière, si, dans l'organisation, il existe des âmes et des corps, il est évident que, depuis l'esprit simple, c'est-à-dire depuis la contractilité de la cellule, jusqu'à la conscience, il existe une ou plusieurs séries d'âmes, simples états particuliers de la grande âme universelle, comme il y a des séries de corps, depuis la cellule jusqu'à l'Homme, formes accidentelles de la substance du Monde. Telle est l'affirmation panthéiste, selon laquelle l'être, en mourant, restitue son corps à la Nature et son esprit à Dieu, dont il participe.

Nous allons répondre à cette affirmation.

Auparavant, nous devons observer que les panthéistes affirment, à priori, sans la démontrer, la dualité des substances; c'est de cette hypothèse qu'ils font sortir tous

les développements auxquels ils se livrent. Ce sont de bons logiciens dans leur système. Ils comprennent bien la série, mais ils ne prouvent pas le point de départ, influencés qu'ils sont encore par des principes avancés à priori par les théologiens.

Ces affirmations d'esprit et de matière, de corps et d'âme, sont des conceptions purement théologiques des rapports simples ou complexes de tout ce qui existe. Dans leur ignorance des procédés de la nature, les théologiens ont considéré la phénoménalité comme procédant d'une sorte de substance intérieure et subtile, Y esprit, et ils ont appelé matière les relations plus grossières de tout ce qui tombe sous le domaine des sens. C'est ainsi qu'ils se figurèrent la nature comme composée d'une part active et d'un substratum inerte, qui ne se meut qu'en vertu de l'impulsion donnée par celle-là; c'est ainsi qu'ils se représentent l'Homme. On fit une abstraction de son fonctionnalisme supérieur, auquel on donna un nom substantif, Y âme, puis on donna le nom de corps à tout l'organisme ; et c'est ainsi que la fonction fut séparée de l'organe, comme si elle n'en était pas la manière d'être. Herbert Spencer et Tylor ont admirablement décrit comment s'est formée l'idée del'âme chez les races primitives. Le sommeil, le rêve, en faisant apparaître les images des morts ou des vivants, ont provoqué chez ces races l'idée d'un dualisme humain, et leur ont fait croire à un fantôme qui habite en nous. Rien de plus naturel, d'ailleurs, que cette théorie, car seule elle pouvait, à l'aurore des civilisations, expliquer certains phénomènes psychologiques. En vertu de causes analogues, les Grecs ont inventé le système des ombres. A cette époque, on n'imaginait pas encore l'âme telle que l'ont comprise bien plus tard nos métaphysiciens. L'idée qu'en ont eue ceux-ci germa en Grèce pendant la décadence, comme nous l'avons déjà indiqué, s'introduisit dans le christianisme, et fut définie par le dogme.

La scolastique, au moyen âge, expliqua tout l'univers à l'aide d'un système d'entités substantielles, mystérieuses et voilées derrière chaque série de phénomènes, de même que les théologies antiques l'avaient expliqué, à l'aide de personnifications. Tout phénomène, tout acte, furent attribués à des causes chimériques, Providence, Ame, Ame végétative, Forces vitales, Energies, Archées, etc., agents mystérieux, arbitres ne dépendant d'aucune loi, n'ayant pas de relation fixe.

La science moderne a dissipé tous ces fantômes de l'intelligence. Elle affirme aujourd'hui, après avoir observé les rapports universels des choses, l'unité de la nature; et cette unité se résout en mouvement. Tout ce qui produit une impression sur nos sens, tout ce qui arrive à notre intelligence, tout ce qui peut être connu, n'est en dernière analyse que du mouvement. La pensée elle-même étant du mouvement ne peut pondérer que des mouvements. La chaleur, la lumière, l'électricité, le son, la résistance, ne sont que des mouvements, ainsi que l'ont prouvé les physiciens les plus éminents. U étendue ne se présente à nous que comme une qualité du mouvement, la coexistence^). La conception du mouvement implique celles de coexistence et de séquence. C'est de la coexistence que nait le concept de l'étendue.

La successivité ou la séquence est la qualité essentielle du mouvement, et elle donne naissance, à son tour, au concept de la durée. Séquence et coexistence, étendue et durée , ou leurs concepts contingents, temps et espace, sont les deux qualités ou conditions du mouvement. Or, tout ce qui a été considéré au point de vue de l'étendue, c'est-à-dire de la coexistence, faisant abstraction des mouvements qui coexistent, chaleur, couleur, résistance, etc., a été appelé corps ou matière ;et tout ce qui a été étudié au

(1) On peut définir l'étendue comme la coexistence des résistances, c'est-à-dire des mouvements opposés à nos courants nerveux.

point de vue de la successivité du mouvement, a été appelé force, esprit, âme, etc. Ainsi, tout ce qui est aujourd'hui connu dans la science sous le nom substantif de force, par pure convenance du langage où il est improprement employé comme sujet, n'est qu'un sujet verbal qui n'a, comme entité agissante, d'autre existence réelle que dans la grammaire ; ce n'est qu'un mot qui veut exprimer un rapport. La force n'est que cette particularité qu'a un fait d'être constamment suivi d'un autre fait. Ainsi cette particularité, comptée pour l'esprit comme une entité distincte des faits, fut considérée comme facteur et comme cause de ces faits, grâce à une impropriété du langage, et on en fit la cause hypothétique du mouvement. Plusieurs savants la considèrent encore ainsi.

Il en est de même pour ce que l'on appelle matière. Lorsque nous considérons la matière, lorsque nous l'analysons, qu'y trouvons-nous? [Nous y trouvons ce qu'on appelle l'attraction moléculaire et la gravitation, c'està-dire du mouvement; la lumière propre, du mouvement; la lumière réfléchie ou la couleur, c'est-à-dire encore du mouvement ; la réfraction, aussi du mouvement ; la chaleur, encore du mouvement; l'impénétrabilité, c'est-à-dire l'étendue appliquée à la résistance, n'est en somme qu'un mouvement de répulsion ; et ainsi de suite. Les savants les plus éminents et les plus profonds, quand ils considèrent les atomes, ne considèrent que des points géométriques, c'est-à-dire une hypothèse. D'autres les considèrent comme étant des centres de mouvement. C'est ainsi qu'il ne nous reste, en réalité, que des mouvements, c'est-à-dire des relations simultanées et successives. Qu'il y ait quelque chose sous le mouvement, que la relation suppose des termes premiers qui ne soient pas d'autres relations, que ce substratum de la phénoménalité existe, c'est ce que la philosophie, s'appuyant sur la science, ne saurait affirmer; bien plus, c'est ce qu'elle n'affirmera ni ne niera jamais, parce que tout ceci n'est pas du domaine de l'observation ni de l'ex-

périence (1). L'admission gratuite de l'hypothèse d'un absolu, même celle d'un inconnaissable, ne nous explique rien ; elle ajoute, au contraire, de nouvelles difficultés au problème scientifique, qui ne se compose que de relations, puisque toute connaissance n'est qu'une relation plus ou moins complexe, appréciée par nous. Mais on objectera que le mouvement suppose un objet qui se meut. Ceci est tout simplement une erreur de calcul dont la routine est responsable ; c'est une faute de dialectique dans le genre du pas d'effet sans cause.

En ce qui touche la successivité des choses, on dit qu'il n'y a pas d'effet sans cause, résultat de l'observation que, dans l'univers, on ne peut apprécier que des phénomènes qui en engendrent d'autres, et qui, à leur tour, ont

(I) Nous écrivions ceci en 1870. Plus tard nous est parvenue la traduction de l'œuvre importante d'Herbert Spencer, les Premiers Principes; or, comme la démonstration de l'impossibilité de connaître Yen soi des choses ressemblait assez à la nôtre et se trouvait développée d'une manière plus complète, nous avons supprimé nos remarques; nous renvoyons donc le lecteur à la première partie, troisième chapitre dudit ouvrage.

Quant aux conclusions de Spencer, sur le connaissable, nous regrettons de ne pouvoir nous y associer. (Voir, 2e partie, chap. 111.)

Spencer soutient que nous ne connaissons la matière que par des expériences de force. « Nous concevons la Matière comme des positions coexistantes qui opposent de la résistance : » de sorte qu'elle ne parvient à la conscience que comme coexistence de mouvements que nous percevons par la transmission des sens; la résistance d'un corps n'est que le résultat d'un mouvement contraire au mouvement musculaire que nous lui opposons. Une partie du mouvement qui résiste au mouvement musculaire se transforme en courant nerveux en se communiquant aux nerfs sensitifs, et en sensation de résistance en parvenant au cerveau. Selon sa propre affirmation, on ne peut trouver, en dernière analyse, que du mouvement dans la Matière.

Mais Spencer essaye de résoudre le mouvement même en un élément plus simple : la Force. La force musculaire dont il fait mention, cause du mouvement des parties de notre organisme, qui, d'après lui, est la première qui se présente à la conscience, et qui, en se transformant en sensation, nous fournit l'idée de mouvement ; cette force n'est

DU CORPS ET DE L'AME. 23b

été engendrés par ceux qui les ont précédés ; mais ce raisonnement, qui est vrai pour le cas particulier, est dépourvu de sens si on l'étend à la série, que notre intelligence ne peut jamais embrasser tout entière.

Il en est de même en ce qui touche la coexistence, lorsque Ton suppose que le mouvement implique une substance qui se meut. Cette supposition est exacte lorsqu'il s'agit d'un phénomène ou d'un groupe de phénomènes en particulier, mais non pas lorsqu'il s'agit du mouvement en général, car, puisque nous ne percevons le mouvement que dans l'univers, c'est-cà-dire dans des cas particuliers, nous ne pouvons savoir si ces mouvements, qui coexistent et se succèdent, sont, au fond, un accident ou une manifestation de quelque chose qui n'est pas du mouvement.

En considérant le mouvement et l'objet en mouvement, nous ne faisons qu'une abstraction de l'un des mouve-

qu'un mouvement mécanique provenant du mouvement chimique de Ja combinaison des éléments qui forment les tissus. La force ne se présente à notre conscience que comme l'intensité du mouvement pondéré par l'impression que nous causent ses effets directs sur nous ou sur d'autres êtres ou objets. Ainsi Yirréductible c'est le mouvement, car ce que nous appelons force n'est que l'impression d'intensité que le mouvement fait arriver jusqu'à notre conscience, et que l'intelligence réduit en formule abstraite. Il est si vrai que le mouvement est indécomposable, que, si nous voulons le décomposer, c'est-à-dire en dégager les différentes intensités qui se présentent à notre conscience simultanément ou successivement, nous n'y pouvons réussir, puisqu'une intensité cesse d'être si elle n'est précédée ou accompagnée d'une autre; elle n'est telle, en effet, que par sa relation. En disant qu'elle est telle, nous entendons dire en nous, car nous ne pouvons rien affirmer sur la phénomén alité que lorsqu'elle parvient en nous et qu'elle s'y modifie. Ainsi, nous ne percevrions pas l'intensité du mouvement si nous n'en percevions en même temps, ou n'en avions auparavant perçu une autre différente. Par sa propre manière d'être, notre esprit ne peut percevoir que la dualité dans le phénomène, car nous ne pouvons connaître que la relation des choses, ainsi que le démontre Spencer lui-même.

Donc, concevoir la force abstraite comme élément primordial du mouvement, c'est diviser l'indivisible, c'est vouloir trouver l'élément de la relation dans la relation elle-même en la partageant en deux parties.

ments ou do l'une des relations qui coexistent dans un ensemble, et nous appelons le reste, objet en mouvement. Ainsi, dans un fragment de cuivre chaud, la chaleur n'est autre chose qu'un mouvement qui coexiste en lui avec tous ceux qui, en impressionnant notre esprit par l'entremise des sens, nous donnent la notion du cuivre : tels sont la couleur, l'électricité, le poids spécifique, le son, la résistance ou la dureté, etc., après lesquels il ne reste plus rien. La manière dont s'accomplit ce mouvement en coexistence avec les autres est ce que nous appelons conductibilité calorique du cuivre. Si c'est la couleur que nous considérons, nous faisons une opération intellectuelle analogue. Si ces mouvements convergent avec d'autres, et s'ils produisent une résultante, nous appelons ce phénomène combinaison chimique, et nous disons qu'il en résulte un corps nouveau, puisqu'il en résulte de nouveaux mouvements coexistants. Ainsi le mot corps signifie un ensemble de mouvements, et, comme le mot force, ne s'emploie que par pure commodité de langage (1).

La dualité de substances ou d'essences est une idée qui n'a plus cours dans la science. Nous ne devons entendre par là que la considération de la nature, sous doux aspects, comme une simple question de méthode pour l'étude.

Après avoir formulé l'unité de la nature, nous allons essayer de réduire en une synthèse commune l'antinomie de corps et d'âme. Logiquement, il ne serait pas nécessaire de démontrer celle-ci après avoir démontré l'autre; mais comme c'est justement le terrain sur lequel on élève toutes sortes d'objections contre la théorie moniste et en faveur du dualisme, puisque les fonctions intellec-

(1) Si on nous dit que l'on a imaginé les atomes de la matière ou ceux de l'éther comme substratum de la force ou du mouvement pour la commodité de la science, nous sommes prêts à admettre cette supposition, mais à titre de simple hypothèse.

tuelles de l'Homme, à cause de la complexité sérielle de leurs phénomènes, ont fourni l'occasion, à ceux qui ont voulu les expliquer sans une suffisante observation, de supposer une entité agissante, un sujet interne, nous nous appliquerons à démontrer que, pour la science, l'âme n'est qu'une fonction de ce qu'on appelle le corps.

L'âme, c'est-à-dire l'ensemble des fonctions que l'on désigne sous ce nom, est en rapport avec l'organisation du corps, et elle est d'autant plus parfaite que le corps l'est davantage. C'est une loi aujourd'hui parfaitement démontrée par la science. Il existe une série d'animations, depuis la simple contractilité jusqu'à la pensée d'une intelligence éclairée, qui sont la propriété caractéristique d'une série d'organisations, depuis la cellule jusqu'à l'Homme le plus civilisé. Ainsi peut s'établir une longue série de degrés de spontanéité dans le règne animal, à partir des êtres qui n'ont pas même un système musculaire distinct du système nerveux, et qui ne constituent qu'une portion de protoplasma, jusqu'à ceux qui ont les deux systèmes trèsperfectionnés, et chez lesquels cette spontanéité se modifie profondément par la réflexion. On peut établir ainsi un système d'anatomie, de physiologie et de psychologie parallèles et comparées, et en déduire que l'âme se perfectionne toujours en raison directe de l'organisation.

Le même rapport qui s'observe entre l'organisation ascendante et le développement des facultés animiques, se manifeste entre les divers degrés de perfection organique et intellectuelle parmi les individus d'un même type, surtout dans le type humain où la divergence est plus considérable entre les individus (1). En faisant même abtraction d'autres arguments basés sur des faits physiologiques et pathologiques en relation avec des actes psychologiques, il en résulte la croyance que l'âme est une fonction

(I) Aujourd'hui on a démontré que plus un groupe est parfait plus les individus qui le composent sont divergents, car le progrès c'est la différenciation. Voir II Spencer, Essai sur le progrès.

de la substance nerveuse, si l'on entend par âme l'ensemble des fonctions intellectuelles et affectives, avec leurs moyens d'acquisition et de réflexion des impressions et ceux d'émission des actions réflexes ou réfléchies, c'està-dire les mouvements afférents , et sa conversion en mouvements efférents.

Le groupe supérieur de ces fonctions, des fonctions intellectuelles et affectives, plus ou moins simples ou plus ou moins élevées, comme les facultés de sentir, de se rappeler, de penser, de vouloir, d'agir et d'avoir conscience, réside dans le cerveau. Ces facultés sont en raison directe de la complication et de l'irrégularité des circonvolutions, de la grosseur de la couche de la substance grise, de sa forme générale, de sa structure intime, de sa composition chimique, de son poids et de son volume comparativement au corps, et de la rapidité de la circulation, c'est-à-dire de la substitution des molécules. Toutes les données fournies par la physiologie et l'anatomie comparées du cerveau et par la zoochimie, en relation avec des phénomènes psychiques, attestent cette loi.

En ce qui touche leur structure et leur organisation, les animaux qui ne possèdent pas un véritable cerveau, ou qui l'ont très-rudimentaire, exécutent des fonctions plus inférieures, et ont des instincts plus simples que ceux qui ont un cerveau plus compliqué. lien est de même des animaux qui ont des ganglions au lieu de cerveau. Par cela même, on voit que la plus grande complication des tissus cérébraux et le plus grand nombre de circonvolutions correspondent toujours à des animaux domestiqués ou reconnus de tout temps comme intelligents, tels que le chien, l'éléphant, le singe, le perroquet, le dauphin, le mouton, le cheval, le bœuf, etc. De là, Bibra, Valentin et autres physiologistes ont déduit la loi suivante : « L'âme décroît à mesure que les circonvolutions du cerveau diminuent. » De plus, ces savants ont observé que, parmi les cerveaux de poids et de volume

égaux, ceux qui ont les anfractuosités et les circonvolutions plus nombreuses et plus irrégulières appartiennent auxhomnies les plus intelligents.

Pourtant cette loi se modifie selon la quantité de substance grise, dont le volume est toujours plus accentué dans les cerveaux d'individus qui ont les fonctions intellectuelles mieux organisées, ainsi qu'il résulte des travaux anatomiques de Geist, de Mosso, d'Hoffmann, de Bibra et autres anatomistes célèbres.

Le développement des lobes frontaux est en raison directe de la supériorité des facultés intellectuelles, ainsi que la position de la partie postérieure du cerveau qui recouvre le cervelet, bien entendu comme pour les autres cas, à égalité de circonstances.

Ainsi, tous les cerveaux de sauvages ou d'idiots ont les lobes frontaux peu développés. L'abbé Frère, de Paris, a prouvé, après un grand nombre d'expériences et de recherches, que les progrès de la civilisation ont eu pour résultat d'élever la partie antérieure du crâne, et d'en aplatir la partie occipitale (1). Il est si positif que l'intelligence est en raison directe de la complication de la structure de l'organe qui accomplit les fonctions intellectuelles, qu'il existe des insectes qui ont des instincts tels, que l'on pourrait bien les appeler des facultés, et qui laissent derrière eux, au point de vue des fonctions animiques, bien des vertébrés, comme par exemple la majeure partie des poissons. Or, les anatomistes les plus distingués ont prouvé que les ganglions de ces insectes sont beaucoup plus parfaits que les cerveaux des vertébrés en question (2).

Parmi les cerveaux d'hommes éminents, on peut signaler celui de Beethoven. Wagner, qui l'examina, dit dans son rapport « qu'il avait les circonvolutions cérébrales

(1) Voir Abendroth, Origen del Hombre seijun la Tcoria descensional, Barcelona, 187 i.

(2) Voir les travaux de Gegenbaur, Analomie comparée, et Darwin, la Dcfccn lance de l'homme.

plus profondes et plus compliquées du double que la généralité des autres hommes ».

Rien que par là, le cerveau témoigne de la loi universelle du rapport qui existe entre les organismes et l'accomplissement de leurs fonctions.

Dans son Dictionnaire de médecine, Littré affirme que l'on rencontre, dans tous les cas de délire chronique ou aigu, des lésions dans la structure intime de l'encéphale (voir Folie, Dictionnaire de Littré et Robin). L'inspection anatomique, à simple vue, ne permet cependant pas, dans certains cas, de constater des lésions. En conséquence, on a affirmé à la légère que l'aliénation mentale peut parfaitement exister en l'absence de toute lésion. Mais, aujourd'hui, avec le perfectionnement du microscope, cette affirmation n'est plus soutenable ; l'analyse de la substance cérébrale d'un fou, soigneusement pratiquée à l'aide de cet instrument, donne toujours pour résultat la découverte d'une lésion ou d'une altération clans la masse encéphalique. On pourra en trouver la preuve dans les comptes rendus des recherches sur des cervaux d'aliénés faites en Allemagne par Reindfleisch.

Quanta la composition du cerveau, on a observé que le cerveau du fœtus contient moins de graisse que celui de l'enfant, et celui de l'enfant moins que celui de l'homme. Bibra a démontré que la graisse cérébrale s'accroît avec le développement du cerveau. Schlossberger a confirmé cette démonstration. Pour preuve que la graisse est nécessaire au mécanisme des fonctions intellectuelles, il suffit d'observer que les animaux, en y comprenant l'Homme, qui restent trop longtemps sans manger, perdent leur graisse cérébrale en moindre quantité que les autres éléments histogènes, et la graisse du corps avec plus de rapidité, au contraire, comme si le cerveau résistait à cette déperdition. Ce qui indique que si la graisse du cerveau éprouve des diminutions moindres, ce n'est pas qu'elle se consume en moindre quantité que les autres

du corps et de l'ame. 2n

éléments, mais qu'elle se renouvelle avec plus de continuité, le cerveau se nourrissant aux dépens du reste de l'organisme.

Ce rapport de l'augmentation de la graisse cérébrale, selon l'organisation, s'observe aussi dans les vertébrés, chez lesquels elle se manifeste toujours en proportion -de l'élévation des facultés, de même que chez l'homme.

Nous mentionnerons ici que la graisse cérébrale contient de l'acide phosphoglycérique, dont la présence a fait dire à Moleschott après Bibra : « Sans phosphore, point de pensée ! »

On trouve une aulre preuve de l'influence exercée par la composition chimique du cerveau sur les facultés intellectuelles dans cette remarque, que les hommes qui souffrent d'une affection dont la cause réside dans l'altération du sang, éprouvent des troubles dans leurs actes psychologiques. Il arrive à. ces hommes à peu près ce qui arrive à ceux qui se nourrissent mal et peu ; ceux-ci sont, en effet, plus irritables, ils deviennent visionnaires, ils ne peuvent supporter les fatigues de l'esprit avec autant de facilité que ceux qui se nourrissent mieux. Cet état a pour cause la pauvreté des éléments histogéniques du sang, et il se manifeste aussi, par conséquent, chez les sujets dont l'appauvrissement du sang et la faiblesse du cerveau proviennent d'hémorrhagies, de pertes séminales, etc.

Le docteur Weschsmuth a prouvé que les troubles apportés dans la composition chimique normale du cerveau produisent tous de graves perturbations des fonctions intellectuelles. A ce phénomène sont dues les modifications apportées par certains médicaments et certaines substances alimentaires dans les fonctions psychiques. La vieillesse amène la pauvreté du sang et fait perdre la mémoire; les empoisonnements troublent la pensée. On connaît parfaitement les effets de l'opium, du thé, du café, de l'alcool, de la mandragore, du stramonium, de la valé-

riane, etc., effets dus à l'altération delà composition chimique du sang.

Examinons maintenant le poids du cerveau et son volume, c'est-à-dire sa densité.

Le cerveau de l'Homme est relativement beaucoup plus gros que celui des animaux. Dans l'espèce humaine, à égalité de circonstances, un cerveau compacte, lourd et bien développé, indique toujours de bonnes dispositions intellectuelles. Le poids normal du cerveau humain est de 3 livres à 3 livres et demie ; il peut descendre, chez un idiot, à 1 ou 2 livres, tandis qu'il est très-volumineux et trèspesant chez quelques grands hommes. Ainsi, le cerveau de Cuvier pesait 4 livres; celui de Schiller est, selon Broca, le plus grand de tous ceux qui ont été mesurés ; le poids de ceux de Dupuytren et de lord Byron était considérable aussi. Hoffmann a observé que le cerveau des femmes est en moyenne de 2 onces plus léger que celui des hommes. Laurent, sur deux mille tètes qu'il a mesurées, a trouvé que le diamètre de la circonférence était moindre chez les femmes.

Malgré ces observations, la grosseur du cerveau n'est pas le caractère le plus essentiel pour l'indication du degré d'intelligence, car il s'est trouvé de très-grands hommes qui n'ont eu qu'un cerveau relativement très-petit. Le caractère qui ne trompe presque jamais, c'est la disposition générale, et ce qui le révèle toujours, c'est la structure de la couche grise. Nous devons pourtant faire remarquer que la science n'est pas aussi avancée qu'il serait désirable dans la question de l'anatomie et de la physiologie cérébrales, car les études sur cet organe, et surtout sur sa structure intime, ont été à peu près négligées jusque dans ces dernières années.

« Selon les calculs de Davv, dit le docteur Abendroth dans son livre De l'origine de l Homme, la capacité proportionnelle du crâne chez les Européens est de 92,3 pouces cubes: chez les Américains, de 87,5; chez les Asia-

tiques, de 87, 1 ; chez les Océaniens, de 84 ; et chez les races nègres de l'Afrique, elle descend à 75, suivant Duchaillou. »

Il résulte des expériences faites parBrocaen France, et par Prichard en Angleterre, que la capacité crânienne, pendant le moyen âge, époque intellectuellement inférieure de toutes manières à la nôtre, était moindre qu'elle n'est aujourd'hui. Le rapport entre les crânes du douzième siècle et ceux de notre époque est connu, 713 à 743. (Voir les Mémoires d anthropologie de Paul Broca, et Prichard, Phys. of Mankind.)

Le cerveau diminue chez les animaux à mesure que l'on descend la série ; ainsi, il est très-petit chez les amphibies et les poissons. Le cerveau humain est plus volumineux que celui de tout autre animal, et si celui de l'éléphant, par exemple, offre plus de masse, l'anomalie provient uniquement de l'épaisseur et du nombre des cordons nerveux qui s'y réunissent. Les parties du cerveau qui président aux fonctions de la pensée sont, en effet, plus grandes chez l'homme que chez les autres animaux. Sœmmering affirme, en vertu des résultats d'un grand nombre de dissections pratiquées chez des animaux vertébrés et appartenant à divers degrés de la série, que le cerveau chez l'homme, comparé à la masse des nerfs céphaliques, est plus grand que chez n'importe quel autre animal.

Les lobes cérébraux de chaque individu, affirme Vulpian, croissent à mesure que l'intelligence se développe. D'autres anatomistes affirment avec le même auteur que l'encéphale de l'homme est celui, parmi tous ceux des autres animaux, qui a les plus grandes dimensions, relativement à la masse du corps.

Si l'on évalue la superficie des circonvolutions, il n'est pas de cerveau d'animal comparable en superficie à celui de l'homme, et la grande différence qui existe entre celui du savant et celui de l'ignorant prouve que la superficie est en raison directe de la perfection, bien que

l'ignorant puisse avoir un cerveau plus volumineux. De plus, il faut, suivant Yulpian, tenir compte de la quantité de substance grise relativement à la substance blanche, de celle des cellules et de leur forme, du nombre des ramifications, de la substance granuleuse interposée entre les cellules, de la richesse vasculaire, etc., etc. ; car le volume et le poids de la partie d'organisme propre à la formation de la pensée sont toujours en rapport avec ces données.

D'après Littré, on constate toujours chez les aliénés qui meurent à l'hôpital une diminution notable clans la masse cérébrale, laquelle peut descendre jusqu'à 148 grammes. A l'appui de cette constatation, P. Broca, dans son mémoire sur le Volume et la Forme du 'cerveau selon les individus et selon les races, fait observer qu'à mesure que l'animal s'élève dans l'échelle zoologique, la substance grise, constituant la partie extérieure du cerveau, augmente en protubérances et en anfractuosités qui la rident et forment des circonvolutions. « Tout cerveau, dit-il, au-dessous d'un certain poids et d'un certain volume, a nécessairement appartenu à un individu atteint d'imbécillité, » et, comparant l'ensemble des diverses races humaines, il ajoute : « le volume de l'encéphale est en raison directe du degré d'intelligence. »

Envisageons la circulation du sang dans le cerveau, laquelle produit la substitution des molécules.

Le cerveau est un organe qui, chez l'homme, reçoit, en un temps donné, une quantité de sang, que l'on peut évaluer au cinquième de la circulation totale. Cette condition indique une très-grande activité de l'organe.

D'après tous les physiologistes modernes, la vie du cerveau— comme celle des autres organes — est en raison directe de la rapidité de la circulation qu'il reçoit, car plus un organe fonctionne, plus la réparation des pertes qu'il subit doit être rapide. On peut donc affirmer que la circulation ne fournit la mesure que de l'intensité des fonctions

cérébrales, et non celle de leur qualité ou de leur extension. Ainsi, les hommes qui ont le cou court sont plus passionnés; lorsque se produit une syncope, le sang se portant en petite quantité au cerveau, occasionne la perte de la connaissance.

Le cerveau des décapités ne meurt que lorsqu'il a perdu tout son sang, ainsi que l'affirme Moleschott, en vertu d'expériences faites sur des animaux. Par la compression de la veine jugulaire, on peut, en certains cas, faire cesser les accès de folie, et, d'après les expériences de Fleming, on provoque, par la même compression, le sommeil avec des songes fiévreux chez les individus bien portants ; ce qui prouve que les fonctions cérébrales s'affaiblissent ou s'exaltent en raison directe des actions physiques ou mécaniques exercées sur le cerveau.

En résumé, l'on peut dire que le cerveau est plus grand, plus compacte, qu'il contient plus de substance grise, que sa structure est plus compliquée, que la partie frontale est plus développée, la substitution des molécules plus rapide chez l'homme que chez les autres animaux, et, dans l'humanité, plus chez l'enfant que chez le fœtus, plus chez l'homme que chez l'enfant, plus dans le genre masculin que dans le genre féminin, plus chez le blanc que chez le jaune, plus chez le jaune que chez le noir, plus chez le savant que chez l'ignorant, plus enfin chez l'ignorant que chez l'idiot.

Toutes ces données, fournies par la physiologie, la pathologie et la chimie, nous servent à formuler la loi de la dépendance des phénomènes intellectuels du grand centre nerveux, nous indiquent clairement que ce que l'on a appelé l'âme n'est qu'une fonction du système nerveux, fonction d'autant plus élevée que l'organisation est plus parfaite. Le cerveau est donc le centre des fonctions animiques de môme que les nerfs sont les moyens de transmission et les muscles ceux d'exécution. D'ailleurs, outre ces données, relatives à l'organisation du cerveau, les

données suivantes, qui se rapportent spécialement au fonctionnement du système nerveux cérébral, viennent à l'appui de ces assertions.

Suivant Flourens, Valentin et autres expérimentateurs, on observe, avec la mutilation partielle du cerveau, la diminution, surtout en puissance, de diverses facultés. Les physiologistes savent bien que tout acte volontaire proprement dit, c'est-à-dire tout acte intentionnel, cesse par l'ablation des hémisphères cérébraux. Taine, en s'appuyant sur Broca, fait remarquer que tout animal qui peut supporter la section des lobes cérébraux vit dépourvu de toute intelligence ; il reçoit des impressions, il exécute des mouvements, il mange et se nourrit, mais comme s'il dormait, la faculté de rêver en moins.

Yulpian croit pouvoir déduire de ses études anatomicophysiologiques que les phénomènes instinctifs, et surtout ceux qui se rapportent à la fonction de la nutrition, procèdent des corps striés et des couches optiques. Le même auteur affirme que la perversion des facultés affectives est ordinairement le résultat de lésions cérébrales.

Les phénomènes de l'émotion résident dans la protubérance annulaire et dans le bulbe rachidien.

Tous les processus intellectuels proprement dits, selon tous les physiologistes modernes, se produisent dans la substance corticale grise, ainsi que l'ont affirmé antérieurement Willis et Vieussens.

Les lésions du cervelet, des corps striés, des couches optiques et de la substance blanche des hémisphères, ne déterminent pas de troubles marqués dans les fonctions intellectuelles. Les altérations de la substance grise sont celles qui engendrent nécessairement la faiblesse ou l'exaltation de ces fonctions. Dans tous les cas de folie, on reconnaît une excitation morbide de la substance grise. Les phénomènes des passions se produisent de même dans le cerveau, ainsi que l'affirment Vulpian, Claude Bernard et autres ; seulement, ils réagissent sur d'autres organes

par l'intermédiaire des nerfs et principalement par le grand sympathique et le pneumogastrique, qui communiquent à leur tour au cerveau l'impression qu'ils reçoivent, de sorte que ces savants ne se trompent pas en disant que le cerveau est le siège des passions.

« Ainsi, dit Yulpian, les émotions morales, les chagrins, les inclinations, les passions, tous ces phénomènes ont pour origine une modification de la substance grise cérébrale. La modification est tantôt instantanée, elle naît d'un coup et s'évanouit rapidement, constituant alors une émotion ; tantôt elle est plus ou moins durable et constitue les inclinations, les chagrins et les passions. » Il ajoute : « C'est dans la substance grise que se forment les idées et que se gravent les souvenirs. Par elle se forment d'aussi merveilleuses opérations que l'attention, la réflexion, la conception, le jugement, le raisonnement, etc. De cette subtance émanent toutes les volitions. »

La mémoire, selon toutes les données physiologiques, n'est que la reproduction d'une vibration subie par le cerveau sous l'empire de l'impression d'un mouvement extérieur à lui-même. L'impression peut être évoquée ou reproduite à la réception par le cerveau d'un mouvement égal à un autre, avec lequel la première impression a été liée ; c'est ainsi que si nous respirons de l'essence de roses, nous pouvons nous rappeler l'impression de la couleur et delà forme de la rose, car nous l'avons reçue, la première fois, unie à ces autres impressions.

Les éléments de la substance grise du cerveau n'entrent pas spontanément en activité ;il faut l'intervention d'une excitation initiale, et celle-ci est ordinairement déterminée parles sensations actuelles qui engendrent des idées, ou des modifications partielles ou générales de la circulation cérébrale. Une fois mise en activité, la substance corticale possède la merveilleuse faculté d'évoquer, avec leurs rapports réciproques, les idées antérieurement for-

2î8 PARTIE PHILOSOPHIQUE.

taées, et alors peuvent se développer tous les processus de l'innervation cérébrale, avec le degré d'activité et la direction que leur communiquent la disposition héréditaire ou les habitudes qu'imprime l'éducation.

M. Longet fait observer que, lorsque survient une lésion dans un hémisphère, et que l'on parvient à la guérir complètement, il n'en résulte pas de dérangements cérébraux; mais il subsiste toujours une plus grande fatigue dans les opérations intellectuelles.

« Tous les organes, à l'exception du cerveau, dit Mùeller, peuvent sortir lentement du cercle de l'économie animale ou mourir en peu de temps, sans que les facultés de l'âme subissent aucune modification. C'est le contraire avec le cerveau. Toute perturbation lente ou soudaine de ses fonctions change d'une manière égale les aptitudes intellectuelles. »

L'inflammation de cet organe, et même celle de ses membranes protectrices, se manifeste toujours avec du délire à l'origine et de la stupeur à la fin. Dans le délire de l'anémie et dans celui de la méningite, il survient, en plus des modifications dans l'état normal de réplétion des vaisseaux et des cours du sang, des changements bien notables, assurément, dans la structure des cellules nerveuses observées au microscope. Ces changements ressemblent à ceux que produisent le délire occasionné par l'alcool ou l'empoisonnement par la strychnine.

Une pression, exercée sur le cerveau proprement dit, produit toujours du délire ou de la stupeur, selon qu'elle a lieu avec ou sans irritation. Le résultat est le même, que la pression provienne de la fracture d'un os, de la présence d'un corps étranger, de la sérosité du sang ou du pus. Les mêmes causes, suivant l'endroit où s'exerce l'action, entraînent avec elle la perte du mouvement volontaire et de la mémoire. Du moment que cesse la pression, du moment qu'on enlève l'esquille, la connaissance et la mémoire reviennent. On a même vu des malades qui ont

recouvré la série des idées au point précis où la lésion les avait interrompues.

Vidal dit, dans sa Pathologie externe : « D'habitude on perd l'intelligence après une commotion cérébrale. L'oubli complet de quelque langue étrangère est un des effets les plus communs de la commotion ; les malades ne se souviennent plus des circonstances qui ont présidé à leur accident. Dans certains cas, les malades ne peuvent se servir du mot propre à exprimer leurs idées ; leur jugement s'affaiblit très-souvent. »

Taine s'exprime ainsi dans son livre De l Intelligence : « L'altération des lobes cérébraux a pour contre-coup l'altération proportionnée de nos images. S'ils deviennent impropres à tel système d'actions, tel système d'images et, partant, tel groupe d'idées ou de connaissances fait défaut. Si leur action s'exagère, les images, plus intenses, échappent à la répression que d'ordinaire les sensations leur imposent, et se changent en hallucinations. Si, en outre, leur action se déconcerte, les images perdent leurs associations ordinaires et le délire se déclare. Si leur action s'annule, toute image, et partant toute idée ou connaissance s'annule : le malade tombe dans un état d'engourdissement et de stupeur profonde où le retranchement des mêmes lobes met les animaux (1).»

Nous pourrions formuler ceci en disant que l'action perturbatrice peut agir de trois manières : soit dans la même direction que tel système d'images ; soit en un sens diamétralement opposé ; soit dans une direction sécante, qui coupe la suite de nos images, et il peut en être ainsi pour plusieurs systèmes d'images ou pour tout leur ensemble.

Les instincts sont un mode de fonctions, une manière, soit héréditaire soit acquise, de coordonner des mouvements du cerveau, d'associer des images. Quand la manière est acquise, on l'appelle communément habitude.

(1) Taine, Dr l'Intelligence, t. I. p. 321.

Les vivisections faites par Flourens prouvent qu'en coupant certaines parties du cerveau, on peut affaiblir et môme annuler certaines facultés chez les animaux que leurs dispositions corporelles rendent propres à supporter d'aussi graves lésions. Valentin démontre que la raison diminue, chez les mammifères, à mesure qu'on leur enlève des couches des hémisphères cérébraux, en commençant par la superficie ; quand on parvient aux ventricules, l'animal perd toute connaissance.

Des individus, à qui l'on a trépané le crâne, sont restés l'espace de quelques années ou à certaines époques de leur vie privés de mémoire par suite de la perte d'une certaine partie du cerveau.

L'homme qui ne pense qu'avec un hémisphère se fatigue davantage.

Vulpian a démontré que les images se forment dans l'enveloppe grise, par l'intermédiaire delà substance blanche. Les altérations de la première modifient presque toujours les fonctions psychiques ; celles de la seconde ne les modifient pas d'une manière permanente et définie.

Dans les maladies qui détruisent les cellules de l'enveloppe corticale grise, on voit successivement disparaître de la mémoire les mots et les noms qui correspondent aux choses, à mesure que la destruction envahit des régions nouvelles (1).

Une altération dans les couches optiques donne pour résultat le trouble ou la décomposition des facultés intellectuelles. On en saisit la raison si Ton considère que c'est là le siège de toute la sensibilité. Ainsi, il peut arriver deux choses dans cette altération : ou que la transmission des mouvements envoyés parles sens aux cellules corticales ne s'exécute pas, ou bien que la transmission en soit altérée, et qu'il en résulte de fausses images.

Lorsque le centre sensitif ne transmet pas de mouve-

(1) Poincaré. Physiologie du système nerveux, t. II, p. 244.

ment aux cellules grises, celles-ci s'altèrent ; elles subissent l'altération graisseuse, et meurent parce qu'elles ne peuvent rester inactives. Luys rencontra dans le cerveau de deux idiots les couches optiques matériellement criblées de trous, lesquels avaient absolument produit la rupture des éléments nerveux qui les composent. L'intelligence décroit chaque fois que, sous l'effet d'une maladie quelconque, ou de l'âge, les hémisphères dégénèrent par l'augmentation du liquide encéphalorachidien.

Dans le ramollissement ou dans la démence, les cellules grises succombent les unes après les autres. En même temps, la mémoire va s'évanouissant peu à peu, et la reproduction des mouvements perçus par les sens devient impossible.

L'éréthisme des cellules de la substance grise produit un automatisme irrégulier qui trouble l'association des idées, ou une persistance des vibrations d'un même groupe de cellules qui engendre une idée fixe. Ce cas pathologique est celui de la monomanie. C'est parfois l'amplitude des vibrations qui provoque une imagination dépassant toutes les limites possibles. Cet éréthisme engendre toujours, à l'égard des cellules cérébrales, un travail excessif qui les consume graduellement et aboutit à une dégénération graisseuse. L'impuissance absolue succède alors à l'exaltation fonctionnelle. Comme une bougie qui, brûlant trop, se consume et finit par s'éteindre, le cerveau va de la folie ou du délire à la démence. L'éréthisme entraîne aussi comme conséquence des perturbations dans les fonctions de la volonté.

Chaque fois que se manifestent dans les cellules grises des granulations de graisse qui se substituent à la substance normale, il y a déchéance de l'entendement.

Dans la sclérose, les troubles intellectuels sont constants : c'est un affaiblissement graduel de la mémoire, de la mélancolie, des déterminations non motivées, une impres-

sionnabilité excessive, parfois un délire ambitieux. (Poincaré.)

Jaccoud dit qu'en raison de l'affinité fonctionnelle existant entre les couches optiques et le cerveau, les dépravations intellectuelles qui ont été précédées de perturbations sensoriales, peuvent coïncider avec l'intégrité de la substance corticale grise. L'altération des couches optiques suffit pour les produire et les expliquer. Mais les troubles de l'intelligence qui ont apparu précédemment, ou qui existent sans altération de la sensibilité, indiquent toujours une modification matérielle ou vasculaire de cette enveloppe corticale. Dans tous les cas de folie, comme l'observe Rindfleisch, le microscope a découvert des altérations dans les tissus cérébraux, ce qui a fait dire à un savant aliéniste que la folie n'est qu'un mauvais travail produit par une machine en mauvais état.

Tous les cas d'idiotisme révèlent un faible développement du cerveau. Parfois, cette atrophie cérébrale se trouve déterminée par le développement excessif des os du crâne, dont la grosseur empêche le développement du contenu.

Les expériences faites par Fristch, Hitzig, Ferrier, Carville , Duret et Broca, sur la localisation de certaines facultés et de certains mouvements, prouvent que l'âme est une fonction et non pas une entité distincte du corps. M. Broca a démontré la localisation de la faculté du langage dans la troisième circonvolution frontale de l'hémisphère cérébral gauche. Avant lui, on avait observé, dans différentes autopsies, que la perte de cette faculté, l'aphasie, correspondait à une lésion matérielle (tumeur, apoplexie ou ramollissement) d'un lobe ou des deux lobes à la fois du côté antérieur du cerveau. Ce savant fit remarquer que l'altération se limite à la troisième circonvolution frontale gauche, et que, seulement dans des cas très-rares et tout à fait exceptionnels, l'aphasie peut être la conséquence d'une altération produite dans la partie droite. On

reconnut "que d'habitude la maladie se déclare par le ramollissement, à cause des embolies de l'artère sylvienne ; la raison qui fait porter ce trouble sur la partie gauche et non sur la droite, est bien simple : le côté gauche du cerveau correspond en effet au côté droit du corps, et comme c'est le côté droit du corps qui prend le plus d'exercice, c'est le côté gauche du cerveau qui se développe davantage. Chez l'enfant, le lobe gauche est toujours le premier à se développer ; chez l'homme, il acquiert plus de poids ainsi que des circonvolutions plus considérables. Lorsque, par une cause accidentelle, le lobe gauche s'atrophie chez un enfant, l'enfant habitue le lobe droit à exprimer ce qu'il conçoit, et il parle sous son impulsion.

Quand la circulation s'accélère dans le cerveau, les sentiments deviennent plus vigoureux, les idées se succèdent avec plus de célérité, la volonté acquiert une plus grande énergie. Si la rapidité de la circulation excède certaines limites, le délire se déclare. C'est ainsi que Poincaré dit avec beaucoup de raison qu'il n'y a qu'un pas de la poésie à la folie. Une imagination poétique, le génie, supposent un cerveau congestionné, et de la congestion on passe très-facilement à l'inflammation.

Quand le cerveau ne reçoit pas de sang artériel, comme ses éléments ne peuvent se renouveler avec le sang veineux non oxydé, il survient des hallucinations, des vertiges et la perte de la connaissance. Quand le sang est altéré par la fièvre, sa circulation dans le cerveau produit le délire. L'alimentation insuffisante, qui engendre un sang incapable de réparer les pertes que les fonctions intellectuelles occasionnent dans le cerveau, détermine pareillement des hallucinations et d'autres troubles de l'intelligence, issus toujours de la faiblesse cérébrale.

Dans la première période de l'éthérisation , le sujet perd l'intelligence, la volonté, les instincts, toutes les facultés en un mot, moins celle de percevoir les sensations; — pendant cette période, l'éther affecte les lobes céré-

25i PARTIE PHILOSOPHIQUE".

braux ainsi que les autres parties de l'encéphale , à lVxception de la protubérance et du bulbe. L'animal perd les sensations dans la période suivante, dès que s'éthérise la protubérance annulaire.

Nous avons dit que l'opium, le hachisch, les boissons alcooliques, le thé, le café, la mandragore, etc., altèrent ou modifient les fonctions intellectuelles. Aujourd'hui les effets excitants ou calmants de ces substances ont été expliqués par les physiologistes anglais qui ont étudié les réactions chimiques de ces agents sur la substance nerveuse et sur les globules sanguins, et le résultat que cette altération produit dans les fonctions selon la structure de l'organisation de la substance nerveuse.

Le changement que ces corps introduisent dans nos fonctions animiques est dû à l'action qu'ils exercent sur la substance protéique en général, et, en particulier, sur celle des fibres et des corpuscules nerveux (1). Etant données la structure et les fonctions des fibres et des cellules nerveuses, dès qu'une molécule de substance narcotique se combine avec une molécule de substance nerveuse et la frappe de paralysie, il se produit à l'instant une décharge de fluide ou de mouvement nerveux. Cette décharge ou ondulation se transmet au centre ; c'est pourquoi les narcotiques provoquent une excitation avant de produire la stupéfaction. La stupidité ne survient donc qu'à mesure que les molécules deviennent incapables de transmettre les mouvements et après que les ondulations se sont portées au centre : c'est le phénemène observé dans l'ivresse. Mais si la substance qui provoque ces effets sur les cellules et les fibres nerveuses a la propriété de faciliter et d'accélérer la circulation du sang, et, par conséquent, de réparer la perte des matériaux du système nerveux, alors la quantité d'ondulations nerveuses l'emporte

(1) La théorie que nous exposons a été magistralement développée dans l'ouvrage d'Herbert Spencer : Principes de Psychologie, Appendice, Effets des unestkesicjv.es et des narcotiques.

DU CORPS ET DE L'AME. 25b

de beaucoup sur l'affaiblissement de la puissance transmissive des nerfs ; les cellules, dans ce cas, sont remplacées à mesure qu'elles accomplissent leur ondulation respective et quelles s'inutilisent, et toujours le médicament trouve des cellules nouvelles à pouvoir inutiliser, de sorte que la production d'ondulations nouvelles et d'excitation reste permanente. De là l'exaltation mentale et la fluidité dans les idées. C'est ce qui arrive avec le café et, dans un moindre degré, avec le thé : ces substances sont excitantes, pendant que les narcotiques sont calmants.

Après ce que nous venons de constater, il devient bien difficile d'admettre cette entité distincte du corps, existant par elle-même et de toute éternité ; qui apporte chez l'enfant les prédispositions, héritage de ses pères ; qui est soumise à la loi de la sélection et de l'atavisme ; qui a besoin des impressions pour sentir les objets, pour former des idées et pour avoir conscience des idées et des objets ; qui ne possède de notion, d'idée, de tendance, d'habitude ou d'instinct, dont l'analyse ne retrouve les éléments en impressions reçues de l'extérieur ou en modes de fonctionner hérités d'êtres antérieurs dans la série; qui divague et s'égare dans le sommeil et le délire ; qui devient chimérique si l'aliment ou la sensation lui manquent ; qui se modifie sous l'influence du thé, du café, de l'opium, du hachisch, des liqueurs et en général de tous les toxiques ; qui s'annule par l'irruption du sang dans le cerveau ; qui décroit et disparaît à mesure qu'on enlève certaines portions de la masse encéphalique ; qui s'évanouit avec la substance nerveuse et revient avec elle ; qui se manifeste toujours en raison directe de l'organisation de cette substance (et cette organisation est en raison directe du degré que l'être occupe dans l'échelle des organismes) ; qui reste en suspens quand le corps repose, et, enfin, qui n'a pas conscience d'avoir été avant de naître, et qui ne se manifeste pas cà nous après que

l'être s'est désorganisé. Où se loge donc cette entité? qui l'a vue ou qui jamais l'a perçue isolée? qu'est-elle donc? Est-ce une substance immatérielle? Jamais la philosophie moniste, si accusée de matérialisme par ses adversaires, n'est tombée dans une affirmation aussi grossière que celle des soi-disant spiritualistes. Matérialiser l'âme en une substance ! c'est le produit d'une fonction intellectuelle suffisamment primitive. Si Ton nous permettait l'expression, nous oserions dire que c'est là un concept sauvage. La notion que la science nous fournit sur ce que, par une erreur de langage, on a appelé l'âme, comme si c'était un sujet, est colle d'une fonction, d'une manière d'être, d'un composé d'actes divers simultanés et successifs, du résultat supérieur de l'organisation en relation continuelle avec le monde extérieur.

Les philosophes et les savants qui affirment qu'il n'existe pas de donnée certaine susceptible de nous montrer cette entité derrière l'être ; que les fonctions intellectuelles et morales, que les phénomènes du sentiment, de la pensée et de la conscience, résident dans le système nerveux, que tous ces phénomènes sont une fonction de son mécanisme, en vertu de sa structure et de la substitution moléculaire qui s'accomplit en lui par la circulation du sang; tous ceux qui étudient la science sans préjugés, qu'ils soient historiens, psychologues, physiologues, pathologues, zoologues ou anatomistes, quelle que soit l'étude à laquelle ils s'appliquent, tous ceux en un mot qui s'occupent de la recherche de phénomènes quelconques en relation avec les êtres intelligents, sont d'accord pour fournir chaque jour des preuves nouvelles en faveur de cette opinion. Et ceux, au contraire, qui affirment que l'âme est une entité simple et distincte du corps, et qu'elle fonctionne par sa vertu propre, n'ont jamais pu nous fixer ni sur sa nature ni sur son siège.

Plus en conformité que certains autres idéalistes avec le bon sens, Platon , voyant qu'il ne pouvait y avoir de

fonction intellectuelle sans cerveau, fixa cependant son siège dans cet organe. Aristote indiqua le cœur, en vertu des souffrances qu'il endure clans quelques affections. Heraclite, Gritias et la plupart des Juifs affirmèrent que l'âme réside dans la masse du sang, puisque c'est sous l'impulsion de cet agent que l'homme agit ou pense avec plus ou moins de violence, avec plus ou moins de rapidité. Epicure, considérant que la respiration communique l'animation et la vie, pensa que l'âme se cachait dans la poitrine. Ficinius vint, qui affirma de nouveau que c'était dans le cœur, et Descartes dans la glande pinéale (!), Sœmmering clans les ventricules du cerveau, Kant dans l'eau contenue dans les cavités cérébrales. Ennemoser dit que, puisque tout le corps possède l'animation, l'âme doit être clans tout le corps. Plus près de la vérité, mais considérant encore l'âme comme une entité métaphysique, Fischer croit qu'elle a pour siège tout le système nerveux.

De plus, il n'a pas manqué d'auteurs pour prétendre que l'âme peut changer de place et se porter accidentellement dans le complexus solaire, ce croisement du grand sympathique situé au bas ventre, auquel la gent superstitieuse a attribué la faculté de lire l'écriture que l'on place sur l'abdomen. Mais le résultat de toutes ces spéculations est que les partisans du dualisme substantiel n'ont pu se mettre d'accord sur le siège de l'âme, sur sa fixité ou sur sa mobilité à travers le corps, pendant que les naturalistes, au contraire, jugent tous que l'âme est une fonction dont le foyer est le cerveau, et dont les moyens d'acquérir et d'émettre sont les nerfs. Et que l'on ne vienne pas objecter qu'il est des matérialistes au siècle dernier, tels que Diderot, par exemple, qui ont prétendu que la matière peut sentir par elle-même, ou qui, comme Voltaire et Locke, ont dit qu'elle pouvait penser, ou encore comme Schopenhauer, qui, de nos jours, a défendu ces théories; car nous répondrons que les sciences naturelles, et surtout

2o8 PARTIE PHILOSOPHIQUE.

la physiologie et l'anatomie microscopique cérébrale comparée, n'existaient pas à cette époque, et que, de plus, les naturalistes modernes ne se font pas solidaires de ces affirmations ; ils les réfutent, au contraire, en établissant que le sentiment et la pensée dépendent de la complication et de la structure du mécanisme cérébral, et indirectement de la délicatesse des organes récepteurs des impressions, et qu'en aucune manière ce n'est la propriété de la simple matière qui les forme, bien que la matière influe plus ou moins, étant donnée la structure du mécanisme. Autant vaudrait affirmer que, dans le télescope et clans le microscope, nous voyons les objets agrandis en vertu des propriétés du cuivre et du verre, et non en vertu de la construction de ces instruments et des formes adéquates à l'objet. Que l'on prenne un cristal plat et une feuille de cuivre, et que l'on s'assure que l'aspect des objets n'offrira pas de plus grandes dimensions que celles qu'il offre communément, bien que les mêmes matériaux produisent d'autres effets avec une organisation convenable. Tandis que la métaphysique n'a pu nous fournir de théorie satisfaisante sur les phénomènes mentaux, la psychologie positive, basée sur la physiologie (science inférieure dans la méthode positive), va chaque jour nous fournissant en plus grand nombre des explications sur les faits psychiques. Elle nous enseigne que, grâce au grand nombre de fibres blanches qui unissent les diverses portions d'un même lobe , celles d'un lobe à l'autre, et celles qui rattachent les corps striés et les couches optiques à la superficie de la substance grise, le cerveau est un organe répétiteur et multiplicateur. La structure de l'enveloppe grise du cerveau est connue, et on a vu qu'elle se compose d'une masse de cellules très-susceptibles de mouvement, qui vibrent sous l'impulsion des impressions diverses qu'elles reçoivent. En se mouvant dans un sens, elles acquièrent la faculté de répéter le même mouvement (quelquefois avec une intensité moin-

dre pourtant), lorsqu'elles y sont provoquées par une cause analogue à la cause initiale. Ainsi se trouve expliqué le phénomène de la mémoire. Ces cellules possèdent en môme temps la faculté de se mouvoir plus facilement dans un sens que dans un autre, ce qui explique les aptitudes héritées ou acquises. Déplus, elles ont la faculté de vibrer comme ont vibré les cellules analogues d'un être prédécesseur de l'individu, ce qui explique les instincts. De sorte qu'à l'aide de la psychologie positive, nous ne fournissons que des explications fondées sur les résultats de la science qui leur sert de base. On n'explique pas le phénomène sur lequel on ne possède aucune donnée certaine, mais on ne le déclare pas inexplicable à priori, et l'on ne recourt pas à des entités improbables pour donner une explication qui, du reste, ne satisfait jamais l'esprit.

Pourquoi admettre une cause de nos fonctions animiques autre que la substance nerveuse? Tant qu'on ne démontre pas que le penser, le sentir, le vouloir, ne peuvent dépendre de l'organisation, il n'est ni logique ni rationnel de hasarder l'hypothèse d'une entité distincte qu'aucun fait , qu'aucune observation scientifique n'attestent, et que beaucoup contredisent.

Tous les arguments qu'on a invoqués en faveur d'une entité spirituelle ont été forgés à des époques où l'observation comptait peu, et où les connaissances étaient faibles ; ils partent tous de l'hypothèse gratuite qu'il existe une matière inerte, laquelle forme notre corps, et que la pensée doit provenir de quelque chose qui ne soit pas elle. Aujourd'hui que l'on connaît la puissance de l'organisation, c'est-à-dire de la multiplicité des rapports, on peut retourner contre l'adversaire tous les arguments qu'il a si laborieusement accumulés.

La négation de l'immortalité de l'âme, en tant que celle-ci est considérée comme entité individuelle distincte du corps et séparable de lui dès qu'il meurt, résulte de l'affirmation même de l'unité de l'être humain , l'âme n'étant plus qu'une fonction. Cette affirmation, pour cela, touche-t-elle en rien à l'immortalité de l'homme? Aucunement.

L'immortalité de l'âme, entité simple, affirmée par des religions différentes, et celle du corps promise par les chrétiens dans une région nouvelle et pour les temps qui suivront le jugement dernier, n'indiquent, en quelque sorte, qu'un égoïsme suprême, lequel s'est manifesté, ainsi que nous l'avons vu dans la partie historique, aux époques pendant lesquelles l'homme menait sur la terre une vie misérable et sans espoir. C'est même l'instinct de la vie qui a fait accepter ces idées. Sous toutes les tyrannies, sous toutes les dictatures, aux époques de misères et de désastres, l'homme a voulu vivre et jouir en d'autres temps et d'autres espaces, ce que lui refusait sa condition d'icibas. Dès que la terre est considérée comme une vallée de larmes, comme la demeure des exilés, il est logique que l'on désire aller vivre en d'autres régions.

Après la prépondérance des Brahmanes, les Hindous, opprimés par la dure loi de la caste, adoptèrent le dogme de la transmigration. A l'époque de la puissance théocratique, l'Egyptien crut au tribunal des âmes présidé par Osiris-Khent-Ament, et il ne désira rien tant que de se

confondre avec la troupe des divinités, afin de pouvoir contempler Dieu face à face et s'abîmer en lui. Pendant les premières dynasties il crut seulement au retour à la vie. Ce fut pendant la captivité de Babylone, sous l'oppression tyrannique des monarques absolus, que les Hébreux conçurent leur théorie d'un règne messianique et de la résurrection du corps dans un monde renouvelé. Platon imagina l'immortalité de l'âme, au commencement de la décadence de sa patrie livrée à l'influence des cultes asiatiques. Les néo-platoniciens, au contact de tous les dogmes de l'Orient en décomposition, développèrent les mêmes idées au temps de l'Empire. Les chrétiens, courbés sous le même despotisme, prêchèrent à la plèbe et aux esclaves la résurrection de la chair, et ceux-ci l'acceptèrent, désespérant du droit et de la liberté. Cette théorie domina chez les Barbares. Le moyen âge, en proie à la famine, à la peste, a l'ignorance, à la féodalité, ta la tyrannie ecclésiastique, aux misères de toute nature, porta constamment ses regards vers une vie d'outre-tombe ; mais quand, à l'époque de la renaissance, l'esprit humain sortit de sa léthargie , cette croyance ne se soutint qu'à l'aide du fer et du feu, comme en témoigne la douloureuse histoire de l'Espagne sous la dynastie autrichienne.

Cette tendance ne se manifesta donc jamais que dans les périodes d'oppression ; toujours elle fut le signe d'une irrécusable décadence.

L'homme qui vit bien, qui peut accomplir son évolution sans se heurtera de trop grands obstacles ou qui possède les moyens de les vaincre, celui qui croit à la possibilité du progrès et de la justice au sein même de l'humanité, celui enfin qui est émancipé ou qui ne désespère pas de pouvoir s'émanciper un jour, n'a nul besoin d'imaginer en dehors de cette humanité un espace où il ira vivre après avoir terminé sa carrière ici-bas. Chaque fois qu'un peuple est libre et fort, chaque fois qu'il se dispose à la lutte et qu'il espère en sortir victorieux, il rejette l'immortalité

que nous offrent les religions en échange de notre soumission aux pouvoirs de la terre.

Ainsi, dans les temps modernes, époque de lutte pour la liberté et pour l'émancipation, nous voyons apparaître l'idée de l'immortalité de l'homme parmi ses semblables et la négation de toute immortalité extra-terrestre.

Aujourd'hui, en effet, la lutte pour l'émancipation est possible, puisque l'homme vit mieux et plus longtemps qu'à d'autres époques. Mais comme cette affirmation peut n'être pas évidente pour tout le monde, nous essayerons de la démontrer en présentant quelques considérations sur la quantité et la qualité de la vie.

La vie n'est pas égale pour nous tous en admettant même une égale durée de l'existence, car elle ne peut se mesurer par la durée de l'individu. Si l'on dit qu'un homme a vécu plusieurs années, cela suppose évidemment qu'il a eu tout ce temps-là pour vivre, mais non pas qu'il ait vécu, au sens propre du mot, pendant ce laps de temps. Supposons, en effet, un homme qui reçoit, par exemple, vingt impressions diverses en un jour. Au bout de sa journée il n'aura vécu que la moitié de celui qui en aura reçu quarante dans le même laps de temps, et le double, au contraire, de celui qui n'en aura reçu que dix. Celui qui reçoit soixante impressions, dont plusieurs sont égales ou semblables, n'aura pas vécu autant que celui qui a reçu soixante impressions distinctes les unes des autres. Celui-ci aura plus d'avis à émettre, il pourra avoir plus de jugement que l'autre. Et, ce que nous disons des impressions, nous pourrions le dire également des actions internes et externes, c'est-à-dire des pensées et des œuvres. Ainsi, un vieillard qui aura atteint quatre-vingts ans, plongé dans l'ignorance, n'aura pas vécu autant , que le jeune homme de vingt-cinq ans dont l'esprit est éclairé, car le jeune homme aura plus vécu en une année que le vieillard pendant toute sa longue existence. Celui qui n'a pas parcouru l'espace et le temps au moyen de la science,

celui qui est resté attaché à un endroit, se bornant à y exécuter toujours les mômes exercices, n'a pas vécu autant que celui qui a fouillé le passé, que celui qui a voyagé ou accompli des actes divers. Nous vivons tous sur la terre, plusieurs d'entre nous appartiennent à la même société, possèdent les mômes conditions extérieures, sont frappés par les mêmes événements, et, néanmoins, les mêmes objets ne nous impressionnent pas tous également, ils ne nous affectent ni au même degré, ni de la même façon, et ces impressions ne produisent les mêmes conséquences ni comme nombre ni comme intensité. C'est de ces effets, selon qu'ils nous impressionnent, selon les conditions qui nous régissent et les facultés que nous possédons, que dépendent la vie, nos sentiments, nos pensées et nos actes. Le temps de notre existence n'est donc nullement la mesure de notre vie ; car on ne peut pas mesurer la vie par les révolutions de la terre autour du soleil, mais uniquement par notre mouvement propre.

La vie est un mouvement, et nous vivons en raison directe de notre mouvement interne et externe. Qui s'arrête meurt, et l'on tue qui l'on arrête. Ainsi le droit à la vie implique le droit à la liberté ; car notre vie ne dépend que de la liberté, de la puissance et de la direction réfléchie de notre mouvement en face de la Nature, attendu que nous ne vivons qu'en vertu de la lutte que nous soutenons contre elle, lutte sans trêve et sans repos. Si la fatigue nous surprend, si noua suspendons le combat un seul instant, à l'instant aussi nous succombons et sommes anéantis. L'homme, la production la plus parfaite de la nature, soutient un duel avec elle, duel à mort, car il ne vit qu'à condition de dominer son adversaire. « Quelques êtres purs, disaient les Perses, viennent seulement à son aide. » Ce sont les animaux domestiques. Ce peuple posa le premier la loi de la lutte pour l'existence.

Il en résulte que dépouiller un individu de la liberté, le priver, par conséquent, des conditions de la lutte, l'enfer-

mer, le soustraire à toute communication avec le dehors, c'est lui oter la vie, c'est le tuer.

Il en résulte encore que rien n'est aussi rationnel que de lutter jusqu'à la mort pour la liberté, car vivre dans la servitude c'est végéter dans la mort. L'esclave, le serf, le sujet ou le prolétaire qui conquiert son émancipation, c'est le mort qui revient à la vie, c'est le néant qui lutte pour devenir quelque chose, pour arriver à être. Et cette lutte s'offre toujours avec des avantages pour l'homme, car s'il succombe ou s'il meurt, il reste ce qu'il était, et, s'il triomphe, il obtient la récompense qu'il a recherchée.

Qui donc oserait nier aujourd'hui que l'homme combat dans de meilleures conditions qu'aux siècles passés ; qu'il dispose de plus de moyens pour se mettre en rapport avec ses semblables, avec la terre entière, avec l'espace et avec les temps écoulés? Qui donc affirmera qu'aujourd'hui notre vie n'est pas plus étendue et plus active qu'elle n'était en d'autres temps pour nos pères?

Si nous disposons aujourd'hui d'une telle somme de vie, c'est parce qu'en elle se meut celle de nos ancêtres, c'est parce qu'en nous se résument toutes les existences antérieures, c'est parce que l'homme, à un instant donné de l'histoire, est la somme, l'ensemble vivant des êtres qui l'ont précédé. On se convainc par la série des événements historiques que l'ensemble de l'évolution humaine donne pour résultat le progrès, bien que, dans le détail, on puisse relever des rétrogradations et des hésitations partielles. Si, à une époque, il en succède une autre qui semble inférieure, c'est qu'une époque supérieure va surgir ; l'histoire fait aussi des pas en arrière comme pour prendre son élan ; dans cette phase dont l'éclat semble au-dessous de celui de la phase précédente, rien ne s'est perdu de ce qui lui a été légué ; l'héritage est resté latent pour renaître et se manifester bientôt. Partant de ce principe, nous pouvons affirmer que chaque jour qui s'écoule nous procure une existence meilleure et plus Ion-

DE L'IMMORTALITE. . 26o

gue, de même que notre marche a gagné à chaque pas dans le cours des temps. Les conditions de vie s'acquiè- .rent par la lutte qu'il nous faut soutenir pour vivre ; ceux qui les possèdent prévalent par sélection, et l'hérédité les perpétue.

C'est en vertu de ces lois communes à tous les organismes que toutes les races humaines convergent pour se communiquer mutuellement une plus grande somme de vie intellectuelle, matérielle et morale.

L'Arya primitif vivait peu et mal ; toutefois il vivait mieux que l'homme qui l'a précédé, pauvre chasseur, humble pécheur ou laboureur, et presque sans civilisation, car aux efforts de celui-ci il ajouta les siens propres. Les Sémites delaChaldée et de l'Asie Mineure et les Egyptiens vécurent à leur tour plus que l'Arya, car les uns avaient élargi les frontières du commerce , réglementé l'échange, découvert un système de numération et un alphabet, étudié les révolutions des astres, et les autres possédèrent la géométrie et la chimie sacrée. Le Grec vécut plus et mieux que l'Arya son ancêtre, que le Perse ou l'Hin • clou, que l'Assyrien, le Ghaldéen, le Syrien, le Phénicien ou l'Hébreu, et que l'Egyptien ; avec lui, le vaincu n'était plus immolé à la férocité du triomphateur, et l'esclavage se présenta comme une forme plus douce de la tyrannie que la loi des races. Rome atteignit une somme de vie plus grande que la Grèce ; elle s'annexa tout le monde connu et proclama l'égalité des peuples en leur conférant le droit de cité, c'est-à-dire la vie civile; elle rendit la liberté de l'esclave possible et facilita à tous l'ascension aux postes élevés de l'Empire. Vinrent ensuite les Barbares avec l'élément germanique ; alors la civilisation s'abîme dans un profond effondrement ; mais ce n'est là qu'une parenthèse, qu'une halte sur la route. La civilisation, en effet, disparut-elle pour cela? Non; elle se tritura, elle se réduisit en poudre, mais en acquérant de l'homogénéité ; et c'est de l'homogénéité de la barbarie que jaillit l'homogénéité

de la civilisation moderne, cette civilisation à tendances égalitaires, dans laquelle la liberté des uns ne se fonde pas sur la servitude des autres, et dans laquelle la lumière de la science n'a pas, comme celle du dogme, besoin de l'obscurité ambiante pour briller à la façon des lampyres. La renaissance démontra en effet que les Barbares n'avaient pas passé en vain. L'antiquité ressuscita perfectionnée : Copernic et Galilée surpassèrent Archimède; la Grèce n'avait pas eu Christophe Colomb, ni Rome l'imprimerie.

De sorte onb par acquisition individuelle, par adaptation successive et par hérédité accumulée l'homme va gagnant en vie et se perpétuant en dépit de la mort.

Ainsi l'homme d'aujourd'hui est ce que les séries convergentes de ses ascendants ont été successivement dans l'Histoire (1). Il est Arya, Perse, Accadien, Chaldéen, Syrien, Phénicien, Egyptien, Grec, Romain, Hébreu, Celte, Germain, Chrétien et Philosophe à la fois. Son âme est le produit d'une stratification ; toutes les civilisations sont présentes en elle. Ainsi, si nous analysons attentivement notre intelligence, idée par idée, concept par concept, prédisposition par prédisposition, faculté par faculté, tendance par tendance, si nous séparons soigneusement les vérités dont l'accumulation compose notre science, tous les procédés de nos arts, les lois de nos calculs et la manière d'être de tout ce que nous pensons, de tout ce que nous sentons, de tout ce que nous faisons,

(1) 11 y a plus; dans l'homme se trouvent réunies, à demi effacées maintenant par le grand nombre des générations superposées, les âmes confuses, imparfaites, rudimentaires de tous les êtres qui lui sont antérieurs dans la série zoologique. Les instincts animaux sont un legs que l'homme a reçu d'organismes antérieurs qu'il porte latents en lui et qui se manifestent parfois. L'éducation seule a pu les dompter et le but principal de la civilisation est d'expulser cet héritage de notre organisation. C'est à ce phénomène que de Maistre faisait inconsciemment allusion lorsqu'il disait que, dans l'homme, il y a toujours la bète. Nous pensons pouvoir nous y appesantir quelque jour et en faire la démonstration dans une étude de psychologie comparée, sur la mécanique de l'intelligence.

nous y découvrirons fondues, combinées ou simplement superposées, les âmes de chacun de ces types humains dont l'ensemble compose la nôtre (1). Lorsque nous comparons l'action si restreinte que nos ascendants avaient sur la surface de la Terre à celle bien plus étendue que nous exerçons dans le temps et dans l'espace, nous nous sentons pénétrés d'une immense gratitude envers ceux dont les efforts nous ont fourni les moyens de vivre plus et mieux, les procédés et les machines qui nous font obtenir plus de temps et plus d'espace. Oui, nous qui vivons dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, en voyant ce que nous devons à ces hommes sans lesquels nous ne serions pas ce que nous sommes, sans lesquels nous ne vaudrions pas ce que nous valons, nous devons nous sentir transportés de reconnaissance envers ces inventeurs qui ont défriché pour nous le chemin de la vie. C'est du plus profond de notre cœur que nous devons remercier celui qui, avec un silex grossier, construisit le premier instrument contondant ; celui qui le premier trouva le moyen de faire du feu ; celui qui parvint à fondre le premier métal ; celui qui produisit une mélodie sur un roseau percé de trous ; celui qui entrelaça les fibres textiles des végétaux ; celui qui carda la laine du mouton ; celui qui étendit et fit sécher la peau d'un quadrupède pour s'en couvrir le corps ; celui qui abattit un arbre, le creusa et construisit ainsi le premier canot ; celui qui eut l'idée d'y ajouter un mât avec une toile pour que le vent le pousse ; celui qui eut la pensée d'appliquer la triangulation au calcul de la surface d'un territoire dont une inondation barre les ap-

(1) Ceci explique ce que les gnostiques voulurent entendre par différentes âmes dans notre corps. 11 est des individus chez lesquels sont réunis et agissent les modes de fonctionner animiques de plusieurs de leurs aïeux de caractères opposés et contradictoires, d'où résulte une lutte intérieure etune divergence de caractère jusqu'alors inexplicable. 11 en est d'autres qui, avec l'âge, changent de caractère, ce qu'explique révolution, caries atavismes peuvent changer selon la période de l'organisation de l'individu.

proches ; celui qui traça le premier une ligne idéale entre deux astres pour s'assurer de la direction de leur marche dans l'espace ; celui qui inventa le chariot pour transporter les fardeaux avec plus de facilité et moins de fatigue ; celui qui, à l'aide d'un charbon, dessina sur le mur la silhouette d'un être chéri, afin de pouvoir y retenir son image ; celui qui conçut l'alphabet et qui représenta chaque son simple par un signe déterminé ; celui qui imagina les nombres afin de pouvoir fixer les relations des choses ; celui qui trouva la manière de faire le verre ; l'inventeur de la cornue ; le constructeur de l'alambic et celui du creuset ; l'inventeur du timon qui guide le navire, de la boussole qui guide le pilote, de la carte géographique qui fixe l'architecture de la terre, de la montre qui mesure le temps, de l'imprimerie qui a accompli au sein de l'humanité la communion sainte de la pensée ; celui qui, broyant un jour du salpêtre et du soufre, paya sa curiosité de la vie, l'inventeur de cette terrible poussière qui emporta la féodalité ; celui qui construisit le télescope pour se rapprocher des astres ; celui qui découvrit la loi de la force de la vapeur; tous ceux qui ensuite l'ont appliquée à la locomotion et à l'industrie ; ceux qui firent connaître l'électricité et ceux qui l'appliquèrent à la transmission de la parole ; celui qui reproduisit la nature à l'aide de la lumière sur une plaque sensibilisée ; celui qui fit servir à l'éclairage le gaz de la houille ; l'inventeur du microscope ; tous ceux qui, dans les temps anciens et modernes, ont prêché contre les lois iniques de la race, de la caste, de l'esclavage, de la servitude ; ceux qui ont inventé le syllogisme, l'induction, l'antinomie et la série ; tous ceux enfin qui ont produit quelque chose de nouveau ou qui ont perfectionné les inventions précédentes ; tous ceux qui ont transmis un moyen d'observation, d'investigation ou de découverte, une méthode pour penser ou un instrument pour travailler ; tous ceux qui ont peint, qui ont écrit ou qui ont édifié ; tous ceux qui, par l'expérimen-

tation et le calcul, ont contribué à former les mathématiques, la mécanique, la physique, la chimie, la zoologie, la botanique, la géologie, la paléontologie, la cosmographie, l'anthropologie, l'histoire, la philosophie et toutes les autres branches du savoir humain. Oui, tous ceux-là, du plus profond de notre conscience et de notre cœur nous les bénissons parce que c'est grâce à eux et à leurs efforts que nous pouvons vivre en tous les lieux et en tous les temps ; c'est grâce à leurs découvertes et à leurs inventions qu'il nous est permis de nous transporter dans les espaces et d'observer les millions de soleils et de systèmes en évolution perpétuelle ; c'est grâce à eux que nous pouvons pénétrer la matière dans ce qu'elle a de plus intime et surprendre clans les procédés de son organisation continuelle le secret de l'être et la mécanique de ses combinaisons ; c'est grâce à eux que nous pouvons assister pour ainsi dire à la formation de l'univers, à la solidification de la terre, à la condensation de son atmosphère, à l'apparition des organismes à sa surface, à la transformation et au progrès des espèces , à l'avènement de l'homme, à l'évolution des sociétés humaines, aux préludes de notre époque, et comprendre ce que pourra devenir l'humanité dans des temps lointains. Oui, honneur à eux si nos idées parviennent à être entendues, lues, examinées et réfutées par une infinité d'êtres éloignés de nous par l'espace et par le temps, par ceux qui vivent au loin et par ceux qui sont encore à venir. C'est par le génie de ces hommes que les distances se sont rapprochées, les barrières abaissées, les digues rompues, les obstacles évanouis, c'est par eux que la nature s'est inclinée à notre profit. Grâce à leurs efforts, nous vivons dans l'univers et nous sommes, pour ainsi dire, presque infinis ; nous les résumons, nous représentons la somme de leurs travaux réunis et un instant de plus qu'eux dans la série des temps. Ces nobles ascendants ne sont pas morts ; non, ils n'ont pas disparu ; nous les

voyons autour de nous, immanents dans tous les objets qui nous impressionnent, nous les sentons palpiter en nous-mêmes; ils forment partie intégrante de notre être comme à notre tour nous formerons partie intégrante des générations qui viendront après nous peupler la surface de la terre.

0 vous, les sceptiques de l'humanité et de la science, vous qui croyez ce qui ne peut être démontré et qui ne croyez pas ce qui l'est, vous qui affirmez l'immortalité de cette âme, substance insubstantielle, entité par soi, concept incompréhensible, et qui niez toute solidarité humaine, croyez-vous par exemple que Guttemberg soit mort pour la terre? Non, Guttemberg n'est pas mort. Il vit. Et où cela? Dans chaque imprimerie ; là palpite son esprit immanent. Chaque imprimeur dans ses fonctions est un autre Guttemberg, puisqu'il fait ce qu'il faisait ; l'impulsion posthume de l'inventeur est là toujours présente, encore que son procédé ait été perfectionné.

Ce qui est vrai de Guttemberg l'est également de Pythagore, d'Aristote, de Socrate, d'Epicure, de Sénèque, de Lucrèce, d'Abélard, d'Alphonse le Sage, d'Averroës, d'Avicenne, d'Arnold de Villeneuve, de Bacon, de Galilée, de Michel Servet, de Spinosa, de Hobbes, de Copernic, de Shakspeare, de Cervantes, de Voltaire, de Papin, de Newton, de Priestley, de Franklin, de Watt, de Fulton, d'Arago, etc., etc.

Si quelque jour, ô générations futures qui palpitez encore à peine dans les pénombres du pressentiment, lorsqu'une période glaciaire aura recouvert de neige l'Europe jusqu'à Cadix, vous rencontrez, en pratiquant des explorations à la recherche des restes des sociétés qui vous auront précédées, nos crânes pétrifiés par l'infatigable action du temps, songez que dans leurs cavités il a germé des idées, il s'est conçu des inventions, il s'est forgé des théories qui ont contribué à composer la somme de vie et de bienêtre relatif que vous avez atteinte et dont vous jouissez !

it

Songez aussi que nous avons avancé d'un pas dans la voie du progrès, que nous avons fait pour vous ce que nos ancêtres avaient fait pour nous, que nous avons couvert le monde d'un réseau de rails et de fils métalliques qui ont mis tous les habitants de la terre en rapport; que nous avons trouvé le moyen de transmettre notre voix à toutes les distances, et de la fixer pour la reproduire a volonté dans tous les temps ; que nous avons séparé l'Asie de l'Afrique, afin de nous ouvrir un chemin plus direct vers l'Orient; que nous avons perfectionné la navigation; que nous avons appliqué et étendu la mécanique à plusieurs fonctions pénibles, afin d'émanciper le manœuvre par la machine; que nous avons amélioré la locomotion et le mode de transmettre la pensée; que nous avons fondé des sciences; que nous avons posé des lois, que nous avons donné une direction nouvelle à la philosophie, que nous avons généralisé Fart, que nous avons contribué à l'organisation de l'industrie , que nous avons combattu les superstitions dogmatiques et politiques, que nous avons répandu l'instruction, que nous avons lutté pour la liberté, que nous avons tendu à l'émancipation du prolétariat, que nous avons effacé les derniers vestiges de l'esclavage en Amérique, et qu'enfin nous avons travaillé sans cesse pour réaliser l'idéal toujours grandissant de la justice.

Et - maintenant se trouvera-t-il encore quelqu'un pour demander quelle est l'immortalité réservée à l'homme?

A sa mort, au terme de son existence individuelle, l'homme trouve l'immortalité ici-bas, sur la terre, au sein même de l'humanité. Et c'est l'humanité qui recueille toutes les actions de sa vie, de même que la nature recueille tous les atomes de son corps. Rien de ce que produit l'homme, rien dans ses pensées, rien dans ses idées, rien non plus dans ses actes n'est perdu. Ainsi la moindre des vibrations vient se résoudre au sein de la nature.

Quand nous mourons, bien que notre corps se décompose, nous restons dans l'Humanité en raison directe de nos œuvres qui se propagent dans l'immense série de l'impulsion humaine. L'idée, l'acte, la tendance parviennent aux générations futures, ainsi que les fluctuations de la mer viennent se répercuter sur le rivage, comme les vibrations sonores d'un concert arrivent à frapper notre oreille, comme les ondulations de la lumière affectent notre vue pour si loin que nous soyons du foyer. C'est ainsi que s'établit la vie de l'individu dans l'immense vie de l'espèce. « Où sont les morts? » demande Schopenhauer. Et il répond : « Ici, parmi nous. Malgré. la mort, en dépit de la putréfaction, eux et nous sommes unis. » Ainsi s'harmonisent ce que nous pourrions appeler la perpétuité de la matière et la perpétuité de l'esprit, l'une en produisant des formes chaque jour plus parfaites, l'autre en fournissant des œuvres chaque jour plus considérables. L'hérédité des capacités engendre des êtres chaque jour plus aptes à penser, plus susceptibles d'un grand niveau intellectuel, car à la capacité et à l'aptitude que chacun a reçues, il ajoute la perfection qu'il acquiert lui-même par l'observation et le calcul. De sorte que, par l'hérédité conservatrice et le progrès individuel, l'humanité s'achemine graduellement vers la perfection.

L'immortalité de l'âme, en tant que substance distincte du corps, n'a été que la pensée résultant de l'intelligence primitive d'hommes accablés par l'infortune. La noble immortalité de l'action, c'est-à-dire la perpétuation de l'être parmi ses descendants, par ses idées ou par ses actes, voilà la seule immortalité véritablement positive. Etre immortel, c'est prolonger son existence par-delà la courte durée de l'individu ; et l'existence, c'est-à-dire notre manière d'être, ne se prolonge qu'en agissant, de sorte que nos successeurs soient nos débiteurs, qu'ils se sentent sous la puissance de nos actes et sous l'impression de notre influence posthume.

Celui qui a vécu en communion avec ses semblables, qui s'est mis en relation avec la nature, qui a compris le grand ordre moral et qui est parvenu à la conception de la justice, celui qui laisse après lui des enfants, des œuvres, ou des disciples, celui qui a travaillé à l'affranchissement des esprits, celui-là ne meurt pas. Son immortalité, au contraire, est telle que nulle religion n'est capable de lui en procurer une semblable. Cette théorie trouve sa confirmation chez la plupart des grands philosophes qui ont écrit depuis la Renaissance.

ce L'essence de l'âme, dit Spinoza, c'est la connaissance ; plus donc elle connaît de choses sous le rapport de l'éternité, et plus il subsiste d'elle-même... L'àme du sage a la conscience d'elle-même et des choses, et jamais elle ne cesse d'être. »

Schleiermacher vient après Spinoza et dit : « Au milieu du monde fini se sentir un avec l'infini et être éternel à chaque instant, voilà l'immortalité... Celui quia compris qu'il est plus que lui-même sait qu'en se perdant il perd peu de chose ; celui, seulement, qui a éprouvé un plus vaste désir que le vœu de durer comme individu a droit à l'immortalité. »

Fichte ajoute : « Je suis immortel par la résolution que j'ai d'obéir à la loi morale. Je possède la vie future dans la vie présente, puisque je vis de la vie conforme à l'ordre moral. »

Nous rencontrons chez les philosophes contemporains la même conception de l'immortalité. Quelques-uns diffèrent quanta la forme, mais tous sont d'accord quant au fond. Ainsi M. Renan s'écrie : « Nous vivons en proportion du la part que nous avons prise à l'édification de l'idéal. L'œuvre de l'humanité est le bien ; ceux qui y auront contribué fulfjebunt sicut stellœ. Même si la terre ne sert un jour que de moellon pour la construction d'un édifice futur, nous serons ce qu'est la coquille géologique dans ie

bloc destiné à l'édification d'un temple L'homme vit

274 PAUTIE PHILOSOPHIQUE.

où il agit. Cotte vie nous est plus chère que la vie du corps, puisque nous sacrifions volontiers celle-ci à cellelà Seulement le stupide et le méchant périssent tout

entiers. »

Effectivement, il ne survit quelque chose que du savant et du juste.

Ecoutons Proudhon ; il s'adresse à l'archevêque de Besançon dans l'étude de philosophie sur l'idée de la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, et il lui dit : « Qu'estce donc que votre immortalité peut ajouter à mon bonheur et à ma vertu? Ne suis-je pas dès à présent immortel, pour parler votre style, puisque je suis dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, dans l'infini? Vous ne sauriez me donner plus que le sublime, soit que j'aime ou que je produise, soit que j'accomplisse les œuvres de la justice. Or, ce sublime, je le possède ; il dépend de moi et de l'usage que je sais faire de mes facultés ; votre immortalité ne le dépassera jamais. Si c'est là ce que vous appelez être immortel, je le suis ; s'il s'agit d'autre chose, je ne vous comprends plus, ma pensée ne pouvant concevoir, mon âme désirer rien au-delà du sublime. »

Auguste Comte disait quelques années avant Proudhon que « l'Humanité se régénère à chaque génération nouvelle, » et que « les créatures prises isolément ne sont que ses organes ou ses serviteurs passagers. Cependant on peut, par de grandes pensées ou de grandes actions, devenir son organe permanent ou persistant. L'homme présente, en effet, deux existences successives : l'une, qui constitue la vie proprement dite, est temporaire, mais directe ; l'autre, qui ne commence qu'après la mort, est permanente et indirecte. Ainsi, la vie corporelle, temporaire, de tous [les grands hommes, n'est limitée qu'à un très-petit point, tandis que leur vie permanente, incorporelle, s'étend à l'infini, suivant l'accroissement de l'iniluence de leurs œuvres et de leurs actes. En ce sens, les vivants sont de plus en plus sous la domination posthume

do ces morts, qui constituent la meilleure partie de l'Humanité .»

« Telle est, ajoute le docteur Robinet, la noble immortalité que le positivisme reconnaît à l'âme humaine, c'està-dire à l'ensemble des facultés morales, intellectuelles et pratiques qui caractérisent chaque serviteur de l'Humanité. »

Feûerbach, Vacherot, Taine, Strauss, Bûchner, Moleschott, Schopenhauer, Hartmann, Spencer, produisent les mêmes affirmations. Ainsi donc, tous les philosophes modernes conviennent que la mort n'est qu'une métamorphose nécessaire à la perpétuation de l'espèce ; que l'âme de l'individu est laconséquence d'une série de phénomènes plus ou moins étendus et plus ou moins intenses, plus ou moins supérieurs et plus ou moins inférieurs, et que notre immortalité n'est pas hors de nous; mais qu'elle est, au contraire, bien en nous et parmi nous, dans l'association intellectuelle et morale de ceux qui furent avant nous et de ceux qui viendront après. Par l'histoire et par la somme dévie que nous possédons, nous sommes liés à ceux qui ont vécu ; par nos actes, nous nous lions à ceux qui nous survivent. C'est en ceci que consistent la récompense élevée des morts et la consolation suprême des vivants. Nous devons donc vivre pour les autres, car plus tard nous vivrons dans eux et par eux, suivant la belle formule positiviste. Il résulte de cette immortalité positive que les châtiments et les récompenses transportés par les religions dans l'espace, au centre de la terre, dans le corps d'autres êtres ou dans d'autres planètes, trouvent leur réalisation dans la vie présente, sur la terre et dans l'histoire. Chacun obtient donc l'immortalité qu'il mérite. Ce qui détermine, en effet, cette immortalité, ce qui produit en notre faveur la prolongation de l'existence, c'est dans une mesure exacte le degré de perfection auquel nous nous sommes élevés. Il est pleinement immortel celui qui réalise en lui la plus grande somme possible

d'idéal par l'Art, par la Science et par la Justice. Le bien qu'il réalise par ses actes et les vérités qu'il conçoit dans son intelligence sont rigoureusement ce qui le pousse audelà des limites de sa durée individuelle. La quantité et la qualité de ses idées et de ses œuvres donnent la mesure précise de son immortalité. Par un juste retour, tous ceux qui se consacrent exclusivement à eux-mêmes en se détachant de l'Humanité par la petitesse de leurs conceptions, par la sottise de leurs procédés et la mesquinerie intéressée de leurs actes ; tous ceux qui gaspillent leur existence, livrés aux penchants grossiers, aux occupations futiles, à l'assouvissement d'appétits brutaux ; tous ceux qui meurent enfin après ne s'être préoccupés que de pratiques égoïstement utilitaires, ceux-là sont bannis de la vie éternelle.

De tels hommes, par aventure, seraient-ils dignes d'une immortalité quelconque ?

Quant à ceux qui obtiennent de se survivre par le bénéfice que leur procure une qualité isolée, comme ceux, par exemple, qui s'immortalisent par leur talent ou par leur savoir, sans vertu d'ailleurs dans les actes, sans amour dans le cœur, sans foi dans l'avenir, en se prévalant simplement de leurs facultés naturelles ou des moyens qu'ils ont acquis pour tyranniser leurs semblables au profit de leur individualité ou d'une classe privilégiée ; ceux-là, s'ils passent à l'histoire, c'est pour y rencontrer le châtiment qu'ils méritent; leur expiation à la face des générations futures est proportionnée à la grandeur de leurs forfaits. La situation politique qu'ils créèrent a beau les présenter comme des héros, la religion à laquelle ils appartinrent les transforme vainement en saints ou en demi-dieux ; un jour cette politique s'écroule, un jour cette religion disparait, et alors la critique les arrache sans pitié de leur piédestal et les livre à l'ignominie des générations futures.

L'Humanité, qui a enfin pris conscience d'elle-même, se rappelle aujourd'hui, et elle rectifie ce que jadis elle

comprit mal. Voyez comme ils ont été jugés par le tribunal auguste de l'Histoire, dès la chute de l'empire romain, ces Césars abjects de la capitale latine. Voyez si, la période de l'absolutisme monarchique écoulée, Philippe II n'a pas soulevé toutes les consciences honnêtes. Voyez si Torquemada ne provoque pas l'horreur de tous ceux que ne subjugue pas le despotisme théocratique. Calvin ne se lavera jamais du supplice de Servet ; Monck sera éternellement méprisé pour avoir trahi la République en Angleterre ; Pedro Arbues apparaîtra toujours comme un homme poussé au crime par la foi catholique.

Lorsque ceux dont le nom se transmet à l'histoire ont pour titre unique un désintéressement stérile, qu'ils se sont détachés de l'Humanité par une erreur spéculative, les sociétés qui leur succèdent, et qui n'ont reçu d'eux aucun héritage, les considèrent avec une profonde indifférence. Que nous importent, par exemple, les noms de ceux qui se sont sacrifiés pour Moloch, Baal Ammon, Iagrenat ou Vitzlipoutzli? que nous importe cette litanie de saints chrétiens qui menèrent dans la Thébaïde la vie sans solidarité de l'homme sauvage?

Mais, de même que ceux qui furent injustement exaltés seront expulsés des postes d'honneur que leur avaient fait occuper leurs partisans dans le panthéon de l'Histoire, de même plusieurs de ceux dont le souvenir nous a été transmis comme un type de scélératesse et d'indignité obtiendront réparation de la part des générations futures, dès que l'influence de ceux qui ont ainsi travesti le récit des événements se sera évanouie. Dans l'histoire aussi, les âmes ont leurs limbes, où la critique va opérer leur résurrection. Eschyle, Alcibiade, Aristagore, Démonax et tous les Grecs qui s'opposèrent à la prépondérance du divin sur l'humain ont été calomniés à l'époque de la domination de l'absolutisme ; aujourd'hui, la critique historique les a vengés. Il en a été de même pour tant et tant de savants et de philosophes poursuivis jadis et

excommuniés par l'Eglise, et revendiqués maintenant par les investigations scientifiques.

Il ne laisse pas d'exister des gens que ne satisfait pas cette immortalité. Les disciples des écoles subjectives, qui, bien qu'ils rendent à. la raison l'hommage qui lui est dû, ne raisonnent que sur des principes admis à priori, ou • les partisans du dogmatisme spiritualiste, protestent et disent que ce genre d'immortalité ne donne pas satisfaction à la nature humaine. Ils ont cru entrevoir l'infini dans l'intérieur de leur conscience et ils croient que cette abstraction, qui n'est que leur œuvre pure, est une des qualités essentielles de l'âme humaine ; ils concluent à sa durée perpétuelle.

Les uns dénoncent cette doctrine comme étant aristocratique ; ils prétendent qu'elle consacre une exclusion et un privilège : une exclusion à l'égard des âmes vulgaires, auxquelles est déniée toute participation à la vie future ; un privilège en faveur des âmes élevées et savantes. Effectivement, si l'on n'est immortel qu'en raison directe de ce que l'on a senti, conçu ou exécuté, en raison do l'intelligence et du dévouement, il est clair, il est évident que les âmes vulgaires ou nulles, que ceux qui n'ont vécu et produit que pour eux-mêmes n'obtiennent pas l'immortalité de ceux qui ont accru leur intelligence et sacrifié leur personne au profit de leurs semblables. « Le ciel de M. Renan serait une succursale de l'Institut », dit M. Garo, afin de tourner en ridicule la théorie de cet illustre philosophe sur l'immortalité de l'Homme. D'autres, qui prétendent démontrer que cette doctrine est contraire à la tendance démocratique du siècle , s'expriment également en ce sens. Cette appréciation est-elle juste? Examinons-la.

Nul ne tentera, à coup sûr, de prouver qu'il soit injuste que celui qui n'a rien produit ne possède pas, ni qu'il y ait inégalité en ce que la récompense soit proportionnelle au sacrifice et le résultat acquis au travail exécuté. L'inégalité, la grande injustice seraient de soutenir que

les individus de telle race, de telle secte, de telle école ou de tel parti, de telle classe sociale ou de telle hiérarchie ne peuvent, quoi qu'ils fassent, parvenir à l'immortalité. Mais établir que chacun obtient selon ses œuvres, ne saurait, il nous semble, consacrer ni inégalité ni injustice. L'Egalité formulée par les philosophes, l'égalité de la démocratie, c'est l'égalité de conditions pour arriver à être, l'égalité en droits, et non pas l'identité des produits, non plus que l'uniformité de la vie. Cette égalité à laquelle nos contradicteurs font allusion, c'est l'égalité des mystiques, l'égalité du communisme autoritaire, l'égalité qui donne à celui qui fait grève autant qu'à celui qui travaille, autant à celui qui consomme qu'à celui qui produit; c'est l'égalité qui étouffe la personnalité humaine, qui conduit à la misanthropie et à l'oisiveté ; l'égalité qui stérilise les ressources; c'est l'égalité dans l'Injustice, c'est-à-dire que ce n'est pas l'égalité, car sans Justice il n'y a pas d'égalité possible. Quel droit pourra-t-on invoquer aujourd'hui ni jamais pour que le fainéant obtienne ce qu'obtient celui qui travaille et produit? Quelle gratitude pourront devoir les peuples à qui ne leur a rien légué? Y a-t-il injustice à ce qu'il en soit ainsi? Montrez-nous et démontrez-nous ensuite la raison pour laquelle un homme vulgaire et nul peut prétendre à l'immortalité. Y a-t-il rien de plus démocratique et de plus digne à la fois que celui qui prétend à l'immortalité soit obligé de la conquérir? Où trouve-t-on en cela trace d'aristocratie? où résident l'exclusion et le privilège? L'aristocratie, l'exclusion et le privilège ne se rencontrent que dans la théorie transcendantale de la prédestination et de la grâce. Au contraire, clans celle de l'Immanence, c'est la Justice qui préside ; c'est au flambeau de la Justice qu'elle a été conçue. Que si des protestations s'élèvent contre elle, elles trouvent leur source dans l'égoïsme transcendantal irrité, mais non dans les aspirations égalitaires et démocratiques.

D'autres attaquent cette idée au point de vue de la jus-

tico. «Quelle récompense, s'écrient-ils, offre-t-on aux êtres qui ne sont ni éminents ni instruits, mais qui, cependant, sont honnêtes et justes? quelle récompense obtiennent ceux qui souffrent pour la justice, ceux qui s'immolent pour la défense d'une idée généreuse, ceux qui tombent victimes de la tyrannie? Si vous supprimez le ciel, que restera-t-il aux malheureux prolétaires? Ah ! poursuivent-ils, ne leur ôtez pas la consolation suprême du bonheur qui leur est réservé dans une autre vie, parce que vous les plongerez dans le plus affreux des désespoirs ! » A ceux-là nous répondrons que de la nécessité de la justice ne dépend pas l'existence actuelle de son règne. Une idée n'implique pas l'autre. Tant de choses devraient être qui ne sont pas, jusqu'au jour enfin où nous les faisons ! Certains individus comme certaines classes sont victimes des injustices sociales ; nous le reconnaissons. Mais, par aventure, leur rend-on la justice par cela qu'on les exhorte à la résignation, parce qu'on la leur promet pour plus tard, dans un autre espace, après leur mort? C'est pourtant à l'aide de cette théorie qu'on leur démontre qu'ils sont victimes d'injustices proclamées nécessaires, et qu'ils sont, par conséquent, indignes d'obtenir justice en ce monde. D'où il suit que l'espoir d'une justice dans une autre vie les rend indifférents au progrès universel par la perfection du travail ; qu'au contraire, le travail leur apparaît comme une peine, un châtiment, une condamnation ; qu'ils souhaitent la mort comme la seule voie ouverte à leur émancipation ; qu'ils laissent se perpétuer toutes les oppressions, que la misère suit son cours, et que le règne de leur émancipation ne fleurit jamais sur la terre ni pour eux ni pour leurs enfants.

Ce ciel, dont la conception remonte au moyen âge, au centre duquel brille un Dieu en trois personnes, autour duquel sont disposés en cercles concentriques et hiérarchiquement rangés les anges, les prophètes, les patriarches, les saints et les justes, tous immobiles, tous astreints,

l'éternité durant, à une béatitude suprême, ne peut plus satisfaire la conscience des masses, qui, loin d'ambitionner la conception théologique de la justice transcendantale, entité absolue, poursuivent ardemment la réalisation prochaine, sinon immédiate, de la plus grande somme de justice possible fondée sur les relations sociales: de cette justice qui se réalise chaque jour davantage, et qui, à mesure que nous l'atteignons, recule ses frontières; de cette justice qui, comme l'horizon, se découvre à mesure que nous nous rapprochons d'elle, et dont l'idéal se manifeste comme la raison d'être du progrès moral indéfini. C'est là le ciel de notre époque ; il est là, parmi nous, devant nous. Les déshérités comprennent aujourd'hui qu'il n'est point juste qu'un travail fini obtienne une récompense indéfinie au détriment du travail d'autrui ; ils conçoivent qu'il n'est pas juste que celui-ci vive et jouisse de l'exploitation de cet autre ou de sa propre oisiveté ; ils réclament donc le produit ou la valeur intégrale de leurs œuvres, afin de pouvoir participer à leur tour aux joies de l'existence en raison directe de leurs facultés productives. C'est là le ciel que le prolétariat découvre devant lui, qu'il conquerra au prix d'efforts que rien ne saurait rebuter, et dans lequel il pénétrera aujourd'hui, demain, ou plus tôt ou plus tard, en brisant toutes les barrières qui s'opposeront à sa marche triomphale.

La Beauté, que le Grec conçut dans ses dieux et dans les espaces éthérés de l'Olympe ; la Justice, que le moyen âge plaça dans une autre vie avec le Jugement dernier rendu par le Tout-Puissant ; le Savoir, que les néoplatoniciens et les chrétiens considérèrent comme un reflet de la science de Dieu; toutes ces idées, l'homme les réalise aujourd'hui graduellement dans sa personne ; c'est pour ces fins qu'il travaille, qu'il lutte et qu'il souffre, pour qu'un jour nous puissions réunir tous en nous une grande somme de Beauté, de Science et de Justice et nous écrier : Eurêka l Les portes du ciel nous sont ouvertes !

Nous avons essayé de définir la mort ; nous avons également essayé de définir le genre d'immortalité que l'Homme peut atteindre; il nous reste actuellement à dégager de ces investigations la partie morale, c'est-à-dire la question pratique. Quelle influence exerceront donc ces conceptions sur les mœurs et les actes de l'Homme? Quelle relation s'établira entre elles et la dignité dans la mort?

Mourir, nous l'avons déjà dit, ce n'est pas seulement cesser d'être ou de vivre; c'est encore, et surtout, avoir vécu ; ainsi, la mort sera d'autant plus heureuse que l'existence aura été active et désintéressée. Celui qui aura vécu asservissant les forces de la nature extérieure, sans dualisme en son être, sans remords, sans opposition entre ses actes et sa conscience ; celui dont l'existence, en un mot, se sera écoulée conformément aux fins altruistes, en développant en même temps toutes ses facultés, sans obstacles subjectifs d'aucune sorte , celui-là obtiendra une fin qui ne pourra être que digne et tranquille. Plus l'homme aura pensé, plus il aura remué, découvert, établi, répandu d'idées, plus il se sera rapproché de la réalisation pratique de l'idéal de science et de justice, et plus la sérénité de sa mort sera complète. Qui aura ainsi vécu sentira à peine la mort; sa vie aura été un enthousiasme perpétuel, et sa mort tiendra encore plus de l'extase.

La mort est le point culminant de la vie; aussi, au moment le plus brillant de l'existence, à l'heure où l'on

s'enthousiasme le plus vivement pour une idée, la vie se confond-elle avec la mort. Et c'est pourquoi, dans l'extase de l'amour, on s'écrie que l'on meurt; c'est encore pourquoi l'antiquité déifiait celui qui mourait dans toute sa vigueur en combattant avec intrépidité contre l'ennemi de la patrie ; qui mourait, ainsi que disaient les anciens, dans la plénitude de ses jours. Ceux qui mouraient au point culminant de leur entreprise, les héros, étaient déclarés demi-dieux, pour indiquer qu'ils participaient du caractère divin par leur immortalité et du caractère humain par leur origine. Et comme une semblable mort est le plus haut période de la vie plutôt que la mort, on ne regrette nullement, lorsqu'on est grand par l'esprit ou par le cœur, de mourir après la victoire dans la joie d'une grande invention ou dans l'accomplissement d'un devoir. Nous avons déjà dit que la vie ne peut être mesurée par la durée. Il est des jours qui valent une éternité. Nimirum hàc unâ die plus vixi, mihi quàm vivendum fuit. disait Labérius dans une de ses pasquinades. Expression hautement philosophique, bien que sortie de la bouche d'un auteur comique. Dans ces moments, la mort n'inspire donc pas de crainte ; elle se présente si belle et si calme, que l'on peut presque dire qu'elle se fait désirer, parce qu'on ne voudrait pas que le temps qui reste à vivre rabaissât celui qu'on a vécu. La décadence est effrayante pour celui surtout qui ne sait pas se retirer assez à temps de la scène publique ; nous pouvons, pendant cette période, détruire notre œuvre de nos propres mains. Mourir n'est rien lorsqu'on a vécu, lorsqu'on a mené une grande entreprise à son terme, lorsqu'on a rempli les devoirs de la vie ou au moins lorsqu'on a aimé et qu'on laisse des successeurs ; quand l'homme a atteint la plénitude de l'être, il va exister dans d'autres individus auxquels par la génération organique ou parla génération intellectuelle, qui est infiniment supérieure à l'autre, il a communiqué la vie. La mort n'est redoutable que lorsqu'on n'a pas

donné tout co que Ton pouvait donner, que lorsqu'on n'a pas achevé révolution ou que l'on meurt sans liens avec ceux qui survivent. Mourir dans la famille, mourir dans la patrie, mourir dans l'humanité, c'est mourir dans la béatitude ! Aussi les anciens, qui avaient entrevu ce que la philosophie affirme aujourd'hui, savaient-ils mourir à temps et avec dignité. L'Euthanasie appartient à l'âge de leurs républiques. Diagoras mourut de bonheur dans les bras de ses enfants le jour que, dans les jeux Olympiques, il les vit couronnés tous trois et acclamés par le peuple. Frappé à mort, Epaminondas arracha le dard de sa blessure afin de mourir plein de la joie d'avoir gagné la bataille et sauvé la liberté de sa patrie. L'antiquité est pleine de ces exemples de héros terminant dignement leur vie. Ils ont fièrement terminé leurs jours, tous ceux qu'a possédés la fièvre sublime de la pensée, tous ceux qui ont indiqué une réforme, tous ceux dont les efforts ont fait triompher une révolution. Jean Huss, Giordano Bruno, Servet, expirèrent sur le bûcher en s'apitoyant sur leurs bourreaux. Danton meurt avec une dignité qu'auraient enviée les héros de la Grèce et les républicains de Rome ; il avait puissamment contribué à la fondation du droit moderne, il pouvait donc mourir tranquille.

L'amour, cette tendance à la prorogation de la vie, qui porte deux êtres à se synthétiser en un troisième, pousse les hommes, comme toute tendance de dévouement, à ne pas craindre la mort. Que d'amants n'ont pas bravé tous les dangers, celui de la mort même, pour passer une heure aux pieds de leur maîtresse (1) ! Cette noncrainte de la mort se constate aussi bien clans l'amour des sens que dans l'amour platonique, que l'objet aimé soit un être humain ou qu'il soit une personnification divine. Thérèse de Jésus, cette femme sublime qui, parlant du

(1) Voir les beaux vers de Pétrone :

Qualis jiox fuit illa.

démon, disait: « Le malheureux! il n'aime pas! » se trouvait en ceci d'accord avec Héloïse, Lucrèce et Cléopàtre. Les amours de ces grandes femmes, de nature pourtant si diverse, se confondent sur ce point. Toutes quatre ont considéré comme un bonheur de pouvoir mourir pour l'objet de leur affection, la maîtresse de Marc-Antoine emportée par la violence des sens, l'épouse du Christ enflammée d'une passion divine, la savante amie d'Abélard éprise du savoir de son amant, l'héroïne romaine fière de l'honneur de son mari ; que leur importait donc la mort, puisqu'elles l'affrontaient pour l'objet de leur amour? C'est sous cette influence que le poëte du positivisme, Mme de Ackermann, s'écrie :

Durer n'est rien. Nature, ô créatrice, ô mère! Quand sous ton œil divin un couple s'est uni, Qu'importe à leur amour qu'il se sache éphémère, • S'il se sent infini?

« Aimer, a dit une femme d'un grand talent, c'est s1 anéantir l'un dans r autre. » Mais il manque quelque chose à cette définition, il manque le pourquoi, le but de cet anéantissement. — Aimer, c'est s'anéantir l'un dans l'autre; sans doute, mais il aurait fallu ajouter : pour revivre dans une troisième personne. Si l'amour, en effet, nous pousse jusqu'à l'anéantissement de notre personne, si parfois il nous porte au sacrifice, c'est qu'inconsciemment nous sentons que nous mourons pour donner la vie à d'autres. Donc, lorsqu'il est stérile, l'amour, qu'il soit platonique ou qu'il soit sensuel, est la plus énorme des aberrations.

Nous devons noter ici que l'amour tend à la mort plus encore que le dévouement pour la Justice, pour la Patrie ou pour la Science (1). Et pourquoi? Parce que l'amour

(I) Ainsi que nous l'avons vu dans la partie historique, l'amour, dans les sociétés en décadence, dans les époques dominées par l'idée de la mort, l'a emporté et s'est transformé en loi divine. Cette réciprocité de l'amour qui tend à la mort et de la mort qui accroît l'amour peut

est urie passion dont la fin est purement individuelle. Celui qui aime ne tend qu'à la possession de l'objet aimé; il ne se sacrifie que pour lui, le reste du monde s'efface et disparaît devant ses yeux. Gomme son objectif est exclusif et par cela même difficile à atteindre, s'il ni' l'atteint pas ou s'il le trouve inférieur à l'idéal qu'il s'était créé, toutes choses qui se produisent le plus souvent, alors il veut mourir, car l'objectif de la vie, ce que nous considérons comme la seule félicité possible, s'est évanoui. Au contraire, lorsque nous nous intéressons à un idéal de justice ou de science, comme l'objet est progressif, comme nous l'atteignons toujours sans finir de l'atteindre jamais, comme le désir s'accroît à chaque possession parce que cet idéal croit à mesure que nous le possédons et qu'à mesure que nous l'atteignons nous voyons au delà, il nous pousse constamment vers la vie, car nous désirons vivre toujours afin d'en pouvoir réaliser une plus grande somme. C'est pour ce motif que mourir pour la Science, pour la Liberté, pour la Justice est infiniment plus grand que mourir d'amour. C'est pourquoi la femme, être en général plus égoïste que l'homme, auquel elle est inférieure, préfère le premier idéal, celui de l'amour, au second. Bien qu'il soit le désir de vivre dans l'objet aimé, bien qu'il soit l'anéantissement du moi propre au profit du moi d'un autre être, l'amour constitue toujours une passion égoïste si on le compare au dévouement à la Justice et à la Science. Et. pour preuve, que l'on examine combien en général la femme — à moins qu'elle ne soit une femme d'élite — empêche l'homme qu'elle aime de se sacrifier pour le triomphe d'une idée généreuse, ou au moins en quelle pitié elle tient ce sacrifice (1). Ainsi donc,

s'expliquer ainsi : Si l'amour à ces époques exerce une telle prépondérance, c'est parce qu'inconsciemment l'on tend à propager l'espèce en particulier et la vie en général d'autant plus qu'elles sont plus menacées de disparaître de la surface de la terre. (1) Chez les femmes de génie, l'amour n'est pas simplement la pas-

il y a une différence entre celui qui s'anéantit dans un esprit et celui qui s'anéantit dans tous ceux qui ont été, qui sont et qui seront sur la terre.

Comme, depuis la Révolution, l'homme a conquis une plus grande somme de vie par l'extension des conditions d'existence, nous pouvons espérer que, l'évolution continuant, la sphère de notre action s'agrandira, et que mieux et plus longtemps nous vivrons, moins la mort nous paraîtra redoutable.

En partant de l'idée que l'homme est simplement de passage ici-bas sur la terre, que la terre n'est qu'une vallée de larmes et que notre existence ne doit servir qu'à nous préparer à jouir là-haut dans le ciel, l'ascète, qui est le type le plus parfait du christianisme, s'isolait du monde, se nourrissait mal, s'infligeait toutes sortes de mortifications et de supplices lents, de façon qu'il finissait par succomber en priant Dieu rien que pour son âme, mais sans accorder le moindre souvenir à ceux qui restaient sur la terre. Si, par hasard, il s'en souvenait, c'était pour leur demander des prières. Gomment s'en serait-il souvenu du reste, puisqu'il n'avait jamais eu de rapports avec eux ?

Le christianisme a dit en effet à l'homme : Puisqu'il faut que tu meures, puisque ton corps est périssable, vis pauvrement, ne procure aucune satisfaction à ce corps,

sion pour un homme ; il est l'adoration inconsciente et confuse de quelque chose de collectif et de supérieur qu'elles voient ou qu'elles recherchent en lui.

Jamais la rencontre d'un homme et d'une femme vulgaires n'a engendré d'héroïques amours ni de grandes passions. Cléopàtre s'éprit de César et de Marc-Antoine qui représentaient la république romaine; die ne s'éprit ni d'un licteur ni d'un décurion. Lucrèce se suicida pour venger le droit outragé. Entre mille condisciples, Héloïse choisit le maître; elle ne l'eût certainement pas aimé s'il eût été vulgaire ou médiocre. Ce qui dans le Christ passionnait Thérèse de Jésus, c'était sa divinité; avec le feu qui enflammait son âme, elle se serait perdue pour l'amour de n'importe quel homme si dans son époux elle n'eût pas recherché le dieu.

mortifie-le par l'austérité, par les privations, éteins sa sensibilité, que tes organes ne convoitent rien, subjugueles au contraire et refoule leurs besoins ; c'est ainsi et seulement ainsi que tu parviendras au salut éternel. Tous les écrits des Pères de l'Église proclament que l'idéal c'est la pauvreté. Tous respirent le scepticisme de la vie et exhortent à ne vivre que pour la fin d'outre-tombe. L'anéantissement de l'individu, la mortification (de mors et defacere), telle est la consigne sacramentelle du moyen âge. L'état de perfection, c'est la stérilité forcée, c'est le célibat sanctifié sous le nom d'état virginal, comme si rien n'était plus en dehors de la raison que de priver un organe de fonctionner selon ses fins naturelles. C'est pourquoi le parfait chrétien vit sans réciprocité, sans mutualisme, sans expérimenter, sans analyser, sans faire d'investigations, d'anatomie, de séries, sans remonter à la synthèse pour réunir des éléments antithétiques sous un caractère commun, sans inventions, sans méthodes, en un mot, sans dompter la Nature pour la mettre à son service. Son idéal a été Y imitation de Jésus-Christ, non pour une fin de ce monde, mais pour mériter d'être avec lui dans l'autre. Pour lui, en effet, la Nature c'était le Diable, et aucun pacte n'était permis avec le Diable. Pour comble, le chrétien concentré en lui-même crut que son isolement n'était pas un obstacle à la sublime extase de l'amour ou de la pensée, et que, sans relation avec les êtres humains, divorcé avec la Nature, il pouvait cependant la trouver dans l'effort suprême du quiétisme. De là le trouble cérébral de tant de saints tombés dans l'illuminisme, la dégénération physique du type humain au sein des cloîtres, le dépeuplement de la Thébaïde et de la Mésopotamie au temps des ascètes, celui de l'Allemagne et de la France après l'an 1000, celui de l'Espagne sous le dernier Philippe et Charles II. De Là encore que l'ascète, n'ayant pas vécu conformément au véritable sens du mot et n'ayant pas laissé de trace de lui-même, envisageait la

mort avec terreur, alors même qu'il la désirait le plus vivement.

Mais, dans les temps modernes, la philosophie a appliqué la méthode inductive ; d'inspirée qu'elle était, elle s'est faite investigatrice ; au lieu de s'élever sans cesse vers le ciel, elle a fouillé les profondeurs de la terre. Réconciliée avec la Nature, elle a vu que les hommes ne devaient pas se soumettre à sa puissance ainsi que l'avaient fait certaines sociétés de l'Orient, qu'ils ne devaient pas la fuir non plus comme l'avaient fait les chrétiens, car la Nature n'est pas plus dieu que diable, mais qu'ils devaient simplement vivre avec elle en la domptant, en la pliant à leur service. La conséquence de cette manière de voir a été qu'intervertissant les termes du mysticisme, la philosophie évolutionniste nous dit aujourd'hui: « Puisque vous vivez, développez votre individualité et contribuez au développement de celle de vos semblables ; vivez chaque jour mieux et davantage, en adoucissant votre égoïsme par la pratique du mutuellisme, laquelle, en accroissant les avantages de l'espèce, accroît également ceux de l'individu. » Aujourd'hui, la philosophie conseille à l'homme d'étendre son existence autant qu'il est en son pouvoir, de répandre, pour ainsi dire, son âme par l'émission et la propagation des idées, par la multiplication de l'action, eh pensant, en inventant, en instruisant aussi et en civilisant ceux qui sont encore plongés dans la barbarie, en reproduisant l'œuvre des autres, en se reproduisant luimême ; la grandeur de l'âme, en effet, ne dépend que de la quantité et de la qualité des impressions reçues ainsi que du nombre et de la complication des rapports que notre intelligence forme avec elles ; la vie, de la quantité et de la qualité de l'action ; la moralité, enfin, de la direction purement humanitaire des idées et de la conformité des actes aux idées.

C'est dans ce but que l'Européen et l'Américain fondent des colonies et étendent leur domination sur les con-

tréea non civilisées; c'est dans ce but que, dans les États les plus avancés, les citoyens s'assurent le droit qu'ils possèdent sur toutes les manifestations de la vie. Pour s'être opposés à l'évolution des peuples et des individus sur lesquels ils exerçaient leur empire, l'Eglise a été déposée et les césarismes se sont écroulés ; chez les peuples en progrès constant, nous voyons successivement disparaître les monarchies, pendant que s'organisent et prospèrent les républiques édifiées sur leurs ruines.

Tel est le motif pour lequel l'Homme de notre civilisation est parvenu, après la Révolution française, à être si supérieur à celui qui vivait courbé sous la dépendance du dogme et du roi. Telle est la cause de la richesse des nations. Lorsqu'il ne restera plus ombre du scepticisme de la vie, que la tendance vers l'évolution continue se sera emparée des peuples, quand les coutumes se seront imprégnées de cette idée, lorsqu'elle sera parvenue à inspirer les hommes qui dirigent les sociétés, lorsqu'elle sera devenue la norme de tous les codes, lorsque, dans la plénitude de tous ses droits, l'Homme aura organisé ses groupements sur les bases de la Justice, c'est-à-dire par la réciprocité et le mutuellisino, alors, comme la lutte pour l'existence se présentera dans de plus favorables conditions, et comme la somme de vie obtenue au prix de tant d'efforts sera plus grande, l'Homme, se rencontrant dans la lutte face à face avec la Nature et non plus avec son semblable, pourra passer sur la terre, la conscience tranquille, et terminer ses jours avec dignité.

Résumons-nous :

« Puisqu'il faut mourir, jouissons de la vie », disaient les anciens; et l'idée do la mort les poussait vers le profit individuel, tout au plus vers celui de la patrie. Ainsi, Anacréon provoque l'homme aux plaisirs orgiaques en lui faisant entrevoir sa tin prochaine. Le squelette, au banquet de Trimalcion, invite les convives à la débauche. Catulle engage Lesbie à jouir avant que se fanent les

fleurs de sa jeunesse, car la mort, dit-il, met un terme à tout. Dans un commentaire qu'il fait sur ces vers, Antoine Muret observe que tous les poètes de l'antiquité ont excité les jeunes gens à la jouissance, en se servant de l'argument de la brièveté de la vie. — Admonitu mortis puellam ad fruendas secum voluptates cohnrtatur ; est mitem hoc argumentum poëtis per familiare .

« Nous devons mourir, dirent ensuite les chrétiens avides d'éternité ; pourquoi donc tant de soucis pour un monde où nous ne sommes que de passage ? La vie n'est qu'un souffle, vanité des vanités ; elle ne vaut pas la peine que Ton s'occupe d'elle ; autant mourir aujourd'hui que demain ; la vie éternelle qui nous attend, la gloire du ciel, voilà ce qui est impérissable. »

L'idée de la mort, telle que nous la formule la philosophie moderne, nous pousse à vivre, comme dans l'antiquité, mais non point pour un avantage exclusivement individuel. Comme nous sommes convaincus que tout dans le monde est relatif, comme nous n'aspirons pas plus à la possession de l'Éternité qu'à celle de l'Absolu, l'idée de la brièveté de la vie ne peut nous faire dédaigner de vivre. Notre vie est éphémère ; c'est bien là sa condition essentielle ; mais, par cela même, nous devons en profiter, nous devons être portés à lui communiquer plus d'extension et d'intensité ; nous devons être égoïstes pour nous développer et nous conserver nous-mêmes, et altruistes afin d'étendre et de perpétuer nos actes au bénéfice de nos semblables. L'idée de la mort aujourd'hui ne peut que nous encourager au travail, à la pensée, à l'étude ; elle ne peut que nous inciter à produire, à voyager, à établir des rapports, afin de dérober à la Fatalité tout ce que nous pourrons, afin de soustraire au domaine de l'inconscience la plus grande somme de Nature possible, afin que la Mort nous trouve ayant produit une quantité de vie telle qu'elle ne puisse rien contre nous, comme elle ne peut rien contre les grandes individualités dont la

manière d'être survit à la destruction de leur organisme.

Mépriser la vie aujourd'hui comme au moyen âge, parce qu'elle est passagère, c'est là un argument qui manque absolument de base. Et c'est à tort que l'on conclut à la vanité de la science, de l'industrie, de l'art, de l'amour, de tout ce qui est grand, de tout ce qui est beau dans l'homme. Tout dans l'univers est transitoire. L'univers lui-même n'est qu'une continuité de moments, d'actualités. Changer, passer, voilà bien la loi de la nature. Tout ce qui est n'a pas été avant le moment d'être, et disparaît ensuite, c'est-à-dire change de forme. Aujourd'hui n'existerait pas si hier n'eût pas été, et sans lui on n'atteindrait pas le lendemain. La floraison n'est qu'un moment du végétal, qui a été semence enfouie dans la terre, qui deviendra bois à brûler, qui pourrira peut-être sous une couche de terreau. Tout affreux qu'il soit, le ver à soie devient éclatant papillon; après sa mort, d'autres insectes le dévoieront. Le jeune homme qui s'avance, d'un pas que rien n'arrête, vers la vieillesse, n'a-t-il pas été un enfant? Toute chose qui existe n'est telle que pour le moment qu'elle traverse. Quelle folie si les êtres allaient ne pas accomplir les rôles auxquels les destine leur organisation, sous prétexte que leur organisation n'est pas durable! Il n'existe sur la vie qu'une théorie véritablement philosophique, c'est celle qui à notre existence éphémère donne un but élevé; c'est celle qui nous fait vivre afin de créer la personnalité morale, qui nous fait dédaigner les épreuves , qui nous pousse enfin à la lutte incessante contre l'ignorance et les mauvaises conditions d'existence. Poursuivre hardiment l'idéal, c'est là ce qui nous fait nous surpasser nous-mêmes, car pour vivre il faut un but, c'est-à-dire une idée qui vaille qu'on meure pour elle.

On comprendrait le mépris pour l'existence si elle n'était pas un éternel devenir. Hartmann lui-même, après avoir, grâce à son pessimisme, conclu au malheur de l'existence, revient à la vérité, même en manquant à la

logique, quand il dit que nous devons poursuivre, de toutes nos forces, l'œuvre de l'évolution, ne serait-ce que pour épuiser plus rapidement le malheur !

L'Homme se trouve entre deux termes fatals, la naissance et la mort. Il naît sans le vouloir, et d'ordinaire il meurt sans que sa volonté intervienne. Tout ce qu'il doit faire, c'est de tâcher d'obtenir que ces deux termes soient aussi éloignés que possible l'un de l'autre, et, pendant le temps qui les sépare, d'accumuler sur sa personne la plus grande somme d'impressions, de faire et de rectifier le plus de calculs qu'il pourra, de se corriger des tendances erronées ou perverses qu'il aura acquises, de modifier celles qu'il aura reçues par héritage afin déléguer à ses descendants (L)une nature meilleure, et de multiplier son action au profit de tous. Celui qui aura agi ainsi relativement à ses facultés et à ses aptitudes, celui qui aura harmonisé son avantage particulier avec celui d'autrui, celui qui se sera constamment élevé vers un idéal toujours plus élevé d'art, de science ou de justice, celui-là pourra mourir tranquille, car il aura accompli sa mission sur la terre. Au contraire, celui qui n'a pas aimé, celui qui n'a connu d'autre mobile que l'intérêt du moment, celui qui ignore le plaisir que procure l'accomplissement d'une bonne action, celui qui a vécu engourdi dans un égoïsme transcendental ou terrestre, sans mutuellisme d'aucune

(1) Il arrive souvent que l'individu ne peut dompter les aptitudes héréditaires; il est fréquemment besoin, pour les vaincre, de l'effort consécutif de plusieurs générations. On peut, en effet, lutter avec vaillance contre les mauvaises tendances qui constituent dans l'homme une seconde nature ; mais, souvent, on sort vaincu de ce combat, et alors c'est aux enfants à reprendre le duel en sous-œuvre; ils ne seront pas, en effet, aussi impuissants que leurs pères, car, à leur tour, ils auront reçu en héritage le résultat des efforts de ceux-ci et par conséquent une nature déjà plus dominée. Ainsi, comme les maladies, les tendances perverses peuvent être éliminées de l'organisme, et si, par hasard, elles reparaissent plus tard, ce ne sera que comme un cas passager d'atavisme.

espèce, sans rayon d'amour dans le cœur, sans éclair de justice dans Ja conscience, celui qui ne laisse après lui ni -enfants ni œuvres, celui qui n'a pas contribué par un seul acte au progrès universel, celui-là se prépare une triste fin. Quand il sera couché sur son lit de douleur et qu'il sentira les approches de sa dernière heure, qu'il appelle un prêtre — comme dit Proudhon — pour voir si au moyen des allégories religieuses il peut comprendre la Justice et entrevoir l'infini afin de mourir tranquille ensuite.

Dans le chapitre précédent, nous avons répondu à l'argument que Ton produit en faveur de la vie future, et qui consiste à dire qu'elle doit exister, pour que ceux qui n'ont pas obtenu de récompense en ce monde en obtiennent du moins une dans l'autre. En se prévalant de cette théorie de la récompense et du châtiment, on objecte que sans elle la vertu sur la terre devient impossible. On dit que si la théorie des philosophes modernes venait à se généraliser, elle enfanterait l'immoralité ; que, sans la perspective d'une récompense en faveur de la vertu et d'une peine contre le forfait, le inonde entier roulerait dans le crime, que nul n'agirait que guidé par l'égoïsme, que la terre se convertirait bientôt en enfer, que, du reste, en supposant même que le châtiment et la récompense n'existassent pas en réalité, ils sont du moins à la fois un frein et un aiguillon, c'est-à-dire une garantie pour la moralité des peuples.

Si cette assertion était fondée, elle ne tendrait à rien moins qu'à détruire ce que la théorie que nous avons formulée a de pratique ; nous nous voyons donc obligé de la combattre ici.

La science démontre catégoriquement que, en tant que moyen de réaliser la justice, la perpétuation d'une partie de l'homme appelée âme, ainsi que l'imagina Platon, ou de son entière individualité avec son propre corps, ainsi

que l'avaient pensé les Égyptiens et les Juifs, n'est qu'une chimère; la sociologie prouve en même temps que cette conception n'exerce aucune influence favorable sur les coutumes des adeptes.

A une époque de décadence comme celle de l'apparition du christianisme, alors que le niveau moral avait tant baissé, on comprend cette opinion de la justice chez les propagateurs de la théorie d'une vie d'outre-tombe ; ils la croyaient salutaire, car tout le monde vivait dans la même atmosphère, et 1b niveau moral des uns ne différait pas sensiblement de celui des autres.

Il n'est donc pas étonnant que Saint Paul ait dit « que si les morts ne devaient pas ressusciter, lui et les >iens seraient suffisamment insensés pour ne manger ni boire, bien loin de s'exposer aux périls par la fermeté de leurs convictions ». D'une part, en effet, l'état de la plèbe impériale réclamait des mobiles égoïstes, et d'un autre coté un Juif de l'époque, comme Paul, ne pouvait recourir à d'autres arguments. Quand il alla prêcher à Athènes, au milieu des gens les plus illustres, sa théorie de la résurrection, il n'obtint pour résultat qu'un vague sourire de son auditoire.

Mais cette argumentation ne possède aujourd'hui aucune valeur et ne produit plus aucun effet. Le sens moral est plus élevé et personne ne considère comme moral un homme qui, pour sauvegarder sa vertu, a besoin de mobiles égoïstes. Un homme juste doit pratiquer la justice pour elle-même et non pas pour d'autres motifs.

Le joui1 ou il faillira, le jour où il doutera, celui qui agit en vue de la récompense ou de la peine deviendra un criminel effréné. Celui qui s'habitue, au contraire, aux arrêts de sa propre conscience restera toujours juste, parce qu'il porte en lui le châtiment ou la récompense de ses actes. On n'enchaîne pas les maux de cette vie par la croyance à un .autre avenir. L'immortalité catholique est attachée à la foi dans le pardon; le coupable sait que

Dieu peut lui pardonner le mal qu'il a fait à autrui. De plus, l'homme n'est coupable que devant Dieu ; s'il pèche, il n'est châtié que parce qu'il a manqué au précepte divin, bien que son péché soit préjudiciable à l'humanité. 11 importe donc très-peu au chrétien de faillir envers l'homme s'il n'a de compte à rendre qu'à Dieu ; aussi le jour où le crime lui est prêché au nom de son Dieu n'hésite-t-il pas à le commettre.

Nous avons déjà vu ce que renferme d'antisocial une théorie qui tend à la mortification de l'homme en déclarant la vie méprisable et la personne humaine criminelle et indigne par le fait de son origine.

L'homme agit mal ou il envahit le droit d'autrui par nécessité, par instinct ou par ignorance de ce qu'il fait. Quand il erre par défaut de jugement — et c'est le cas le plus général — c'est qu'il croit bien faire; puisque ces fautes ne proviennent que de l'ignorance, leur nombre en sera d'autant plus restreint que les connaissances scientifiques seront plus répandues : si la faute est une conséquence de l'hérédité, la seule répression possible réside dans le développement de la raison et de la conscience. Au bout de quelques années de lutte avec lui-même, l'individu, en général conscient et pensant, se domine et, s'il ne parvient pas à un empire complet sur soi-même, il détruit du moins quelque chose de l'hérédité perverse , de sorte que ses successeurs auront moins de peine à se dominer. Si ce sont des besoins pressants qui ont poussé l'homme à faillir, il suffit de le placer dans des conditions qui lui permettent d'y satisfaire sans recourir au crime. Dans ce cas, le mal réside tout entier dans un défaut d'organisation sociale auquel on peut remédier par l'étude. Ni le surnaturel, ni la perspective d'une autre vie ne produisent d'effet en aucun de ces cas. Dans un état social où le produit obtenu par chacun serait proportionnel à la qualité et à la quantité de travail exécuté et par conséquent aux besoins, où

l'instruction serait générale, où tous les membres auraient véritablement conscience de leurs actes, les crimes disparaîtraient : il ne se commettrait du moins que des fautes légères, fdles d'erreurs spéculatives. Plus les sociétés se civilisent et plus elles s'humanisent , plus s'accroît la somme de bien-être et de moralité. Dans les périodes primitives, où les races aujourd'hui civilisées croupissaient dans un état de sauvagerie analogue à celui des Papous, l'anthropophagie, la promiscuité et la bestialité constituaient la règle. Dans les civilisations chaldéo-assyrienne et syrio-phénicienne, l'inceste était consacré et le sacrifice humain individuel et collectif. Dans le polythéisme de l'Asie Mineure et de la Grèce, la sodomie était tolérée, l'inceste enseigné par la religion et l'esclavage sanctionné par la loi. Dans le monothéisme judaïque on étendait la mélédiction jusqu'à la cinquième génération, il était défendu de porter secours aux pestiférés, le vaincu considéré comme coupable était anathématisé, des individus enfin et des collectivités étaient égorgés au nom de Dieu. L'échafaud et le bûcher caractérisèrent le christianisme du moyen âge et de la renaissance. Mais bientôt, et à mesure que la société acccomplit son évolution et s'organise, nous voyons ces crimes disparaître. Le degré de religion est la résultante de l'état social dans lequel elle se produit. Plus l'organisation sociale est imparfaite, plus il y a domination du surnaturel. « La morale commence où finit le dogme, » a dit Kant. Ces crimes ne sont pas les fils de la religion, comme on l'a prétendu; mais la religion ne les supprime pas non plus. L'étude de l'évolution des sociétés humaines démontre que le crime provient des mauvaises conditions d'existence dans lesquelles l'homme se trouve physiquement et intellectuellement placé et que la théorie surnaturelle coïncide et disparaît avec elles. Ils se préoccupaient trop peu de la vie future les citoyens de la Grèce et de Rome pour qu'elle influât sur leurs actes, et nul ne niera cependant les exem-

pies d'honneur et de haute moralité qu'ils ont légués au monde. Cicéroti lui-même, qui a écrit à l'aurore delà période spiritual iste, dit que ses concitoyens n'avaient cure de ce qui pouvait leur arriver après cette vie. Les tentatives faites par quelques philosophes pour répandre les doctrines de la vie d'outre-tombe n'altéraient en rien les actes de la vie publique ou privée.

L'accomplissement du devoir, celui du bien ou du mal dépendent de la conscience. Si nous savons que telle action est malhonnête, nous ne la commettrons pas, quelle que soit l'autorité de celui qui nous la prescrit, et si nous savons que telle autre est juste, au contraire, et que nous ayons le droit de la commettre, nul ne nous empêchera d'aller à elle; si parla force matérielle on nous empêche de l'accomplir, nous protesterons dans notre for intérieur et nous conspirerons contre la force qu'on nous oppose. C'est là l'œuvre de l'humanité dans tous les temps.

Se livrer à un dogme qui dit à l'homme : Ceci est bon, ceci est mauvais; à une Église qui toujours subordonne la morale, rapport purement humain, à l'ai h ira lion divine, l'acte de justice à l'acte de religion et même à la convenance du rite et de ses fonctionnaires, c'est par l'abdication de la conscience fausser la morale dans sa base, c'est se déclarer impuissant à connaître la justice, c'est, dans une société dont les membres ne sont pas aptes au sentiment de la justice, rendre à coup sur la pratique de la morale impossible.

D'autres objectent que le scepticisme de l'époque, que les hésitations des derniers instants de la vie chez certains philosophes sont les indices certains de l'immoralité de la théorie positiviste. « Si l'homme aujourd'hui n'est pas heureux, disent-ils, s'il hésite et s'il doute, c'est parce qu'il a déserté la foi, voilà ce que reconnaissent plusieurs à leur heure dernière. »

Il importe de considérer (pie nous vivons dans une

période de transition. Beaucoup d'esprits adoptent des théories philosophiques dont ils ne pratiquent pas les conséquences sociologiques. De plus, nous supportons l'héritage de plusieurs générations surnaturalistes, et lorsque, par faiblesse cérébrale ou pour toute autre cause, la raison s'affaiblit , l'hérédité triomphe et le fond surnaturaliste que nous portons tous en nous reparaît; les connaissances acquises par l'étude s'étaient superposées sur ce fond et l'avaient effacé, mais la science acquise s'affaiblissant, il reprend le dessus. Ce phénomène d'hésitation aux derniers moments de la vie s'est également produit clans l'histoire, lorsque le paganisme agonisant cédait devant l'envahissement des idées chrétiennes.

Le malaise, l'hésitation et la tristesse qui se manifestent dans les esprits, le désespoir de certains qui, ne croyant plus au passé, voient encore l'avenir trop ténébreux pour espérer en lui, l'immoralité des autres, qui se sont affranchis de la Religion avant d'être assujettis à la loi du devoir imposée par la conscience, sont autant de phénomènes qui s'évanouiront le jour où les idées nouvelles auront définitivement pris possession du monde. Un éminent critique spiritualiste français, M. Caro, l'affirme en ces termes :

« Plus tard, si ces systèmes devaient triompher, le conflit cesserait, et avec lui l'état violent et pathétique des esprits, favorable aux inspirations du poète. Si ces doctrines étaient la vérité, toute la vérité, il n'y aurait pas plus de haine et de colère contre Jéhovah que nous n'en avons aujourd'hui contre Jupiter. Il n'y aurait plus qu'une philosophie, la physique — qu'une religion, la physique — qu'une poésie, encore et toujours la physique ! La tristesse même, la sombre inspiration de ces poèmes ne serait plus possible. Elle ne peut être que le résultat d'une comparaison entre les dogmes nouveaux et les dogmes anciens. On sait ce qu'on quitte, on s'effraye de ce qu'on va trouver à la place. Voilà d'où naît ce trouble affreux de

l'esprit. L'apaisement se fera, l'abaissement plutôt, irrémédiable, définitif, si les nouveaux dogmes peuvent jamais établir leur empire (1). »

Ceux qui opposent à la théorie positiviste l'argument de la tristesse et du malaise des esprits, peuvent voir qu'on ne saurait lui imputer ces conséquences, simples résultats de l'état de lutte et de transition. Nous ne prétendons pas que les idées, que les théories que nous avons exposées rendent l'homme absolument heureux, car nous savons que l'absolu n'est pas réalisable ; ce que nous affirmons, c'est qu'elles sont conformes aux enseignements de la science et que non-seulement elles n'empêchent pas la justice de se produire sur la terre, mais encore que, voyant que ce n'est qu'ici-bas qu'il doit réaliser cet idéal, l'homme y tendra de toutes ses forces afin de pouvoir en obtenir chaque jour une quantité plus grande.

(I) Revue des deux inondes, 13 mai 1874 : La Poésie philosophique dans les nouvelles écoles. Un poète positiviste.

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