LIVRE SECOND
ÉVOLUTION DE L'IDÉE DU MAL A TRAVERS SES PERSONNIFICATIONS
ÉVOLUTION DE L'IDÉE DU MAL A TRAVERS SES PERSONNIFICATIONS
L'homme des civilisations primitives tend à expliquer les phénomènes naturels au moyen de l'anthropomorphisme ou du zoomorphisme ; si le vent siffle, si les rivières coulent , si des rocs se détachent des montagnes et roulent jusqu'au fond de la vallée, si l'éclair déchire la nue, si le ciel s'empourpre à l'aurore, il attribue ces phénomènes à l'influence de quelque être semblable à lui ou semblable aux animaux qui l'entourent. Derrière chaque action naturelle, il entrevoit une volonté personnelle comme cause immédiate ; derrière chaque objet de la nature, il croit apercevoir une puissance corporelle occulte ; mais son intelligence ne va pas au delà ; elle s'égare au sein de cet immense chaos d'entités surnaturelles. Ces entités sont les doubles moi des ancêtres, les ombres, les images vagues dont il croit que l'existence se poursuit au sein de la nature. Elles ne sont pas encore des personnifications des forces naturelles, caria personnification exige des procédés d'analyse et d'abstraction, et ce travail est trop complexe pour des esprits primitifs; elles ne sont que les simples auteurs invisibles des phénomènes. Les esprits des amis sont les bons génies, ceux des ennemis sont les mauvais. C'est là le fond de la religion primitive.
A ces époques reculées, le Mal est donc attribué à divers
30 i LE DEMON.
êtres antithétiques de ceux qui produisent le Bien, comme chez les Accadiens, dont la théogonie, avec ses Utuq (1), Alal (2), Gigim, Telal (3), Maskim (4) et Innin (5), semblait être plutôt une démonologie, ou comme chez les Teutons avec leurs lutiv.s et leurs fées. Plus tard, la science sacrée subordonne les actions naturelles les unes aux autres ; avec les phénomènes se subordonnent également leurs causes hypothétiques efficientes, c'està-dire les dieux et les diables, et, en généralisant, on arrive à synthétiser en deux êtres suprêmes ou même en un seul les séries ainsi formées. En deux, comme chez les Iraniens, avec Ahouramazda et Agromanyous; chezles Egyptiens, avec Osiris etTyphon ; chezles Slaves primitifs, avec le Dieu blanc et le Dieu noir. En un seul, comme chez les Chaldéo-Babyloniens et chez les Phéniciens avec Baal ou Bel; chez les Juifs, avec Iahweh. Dans ce dernier cas, Dieu produit le mal comme le bien ; il le produit d'une manière fatale et périodique, au moyen de son hypostase fatidique, lorsqu'il est Baal-Moloch ; il le produit d'une manière arbitraire lorsqu'il est le Iahweh qui tonne contre son peuple. C'est ici que nous pourrions marquer le point culminant de la religion. Dieu est tout. Nonseulement il peut tout, mais encore il fait tout, le bien et le mal ; bientôt, par nécessité, le monothéisme se décompose encore. On ne conçoit pas que le Dieu unique produise directement cette immensité de phénomènes naturels et sociaux, dont plusieurs sont contradictoires. On cherche alors des êtres intermédiaires entre le monde et lui. Pour expliquer le mal, on dit qu'un être qu'il avait créé puissant et bon s'est révolté et qu'il bouleverse la création et le genre humain; pour le combattre, il faut donc que
(1) Ce mot signifie Diable.
(2) Le Destructeur.
(3) Le Guerrier.
(4) Celui qui dresse des embuscades.
(î>) Espèce de vampire.