L'IDÉE DU MAL
Dieu envoie au monde une de ses émanations, qui est l'Homme-Dieu. Deux groupes hiérarchiques d'êtres, serviteurs des deux puissants adversaires, pratiquent le bien ou le mal, poussent l'homme vers la vertu ou vers le crime, comme s'il était un simple automate mû par deux forces opposées. Mais peu à peu l'observation accumule les données de l'expérience ; la méthode scientifique fait alors son apparition; les rapports naturels entre tous les phénomènes sont plus sûrement appréciés, et, grâce à la formation d'un corps de doctrine indépendant du dogme, les êtres chimériques, produits des superstitions primitives du genre humain, s'évanouissent lentement. Alors le Bien et le Mal sont considérés comme étant de purs rapports. L'absolu est rejeté du champ de la morale. Aux époques théologiques, certains phénomènes entièrement distincts avaient été réputés comme le produit du mal, tels que la nuit, le froid, la paresse, la misère, les maladies, la mort, qui est le dernier des maux, aussi bien que la beauté, l'art, les passions, la nature, l'esprit de liberté et d'investigation, et jusqu'à la pensée elle-même. Dans la période positive, on distingue le mal inconscient, résultat de la nature, du mal conscient, c'està-dire de l'injustice ; l'homme, en toute connaissance de cause, lutte contre la nature tout en la mettant à contribution pour se procurer le bien-être, et il lutte également contre ses semblables pour atteindre le plus haut degré de justice possible.
En résumé, nous pouvons dire que, jusqu'à présent, chaque époque a eu son démon, c'est-à-dire la personnification de ce qu'elle a pris pour le mal. Tantôt, cette personnification a été multiple ; on a cru en plusieurs principes méchants, il y a eu plusieurs démons. Tantôt, la personnification du mal n'a pas été distincte ; confondue avec celle du bien, elle a formé partie du mythe unique, elle a été une de ses hypostases ou une de ses manières d'être. Une seule personnalité omnipotente qui a été tout
306 LE DKMON.
par elle-même fut diable et dieu à la fois. Tantôt, enfin, le Mal a obtenu une personnification particulière, distincte, antithétique de la personnification du Bien, et vivant la vie des hommes ainsi qu'une personne réelle. Alors le Démon a fait la guerre à Dieu, son adversaire direct. L'époque moderne rejette ces personnifications, parce qu'elle croit que le Bien ou le Mal sont de simples rapports entre les êtres, et non pas le produit d'entités surnaturelles.
Nous allons suivre pas à pas l'idée du Mal à travers ses personnifications diverses. Nous allons assister à ses évolutions, voir les formes qu'elle revêt, essayer d'expliquer l'idée que chaque forme contient en soi, c'est-à-dire la conception que chaque peuple a possédée du mal et le jugement qu'il en a porté. Puis, nous pénétrerons au sein de l'époque moderne où la philosophie brise enfin les vieux moules dans lesquels la pensée humaine prenait forme, et où les personnifications horribles s'évanouissent sous l'observation comme de vains fantômes de la nuit que dissipe l'aurore.
Après l'expulsion des Hyksos, le Mal, en Egypte, est personnifié par Set ou Typhon, être pervers par excellence. Avant cette date, le Mal, parait-il, était symbolisé par un dragon ou un serpent, mais il n'était pas uniquement représenté dans un mythe ; il fallut le grand désastre national de l'invasion des pasteurs nomades pour que les Egyptiens conçussent un Dieu méchant et lui attribuassent la toute-puissance. Quelques auteurs ont voulu assimiler le Set égyptien au Satan chrétien. Rien n'est moins exact. Bien que tous les deux soient en effet une personnification du mal, ils ne peuvent se différencier davantage. Satan, dès le principe, fut un serviteur de Dieu, chargé par lui d'accuser et même de tenter les hommes. Set au contraire, avant de personnifier le Mal, avait été un Dieu prévoyant, symbole de valeur et de force. Dans le cours de son évolution, Satan, au moyen âge, personnifia la Nature dans ses plus splendides manifestations; il fut la Raison qui éloigne l'homme de l'aveugle croyance ; il fut l'esprit tentateur de la chair, l'investigation qui engendre le savoir humain, lequel prétend rivaliser avec l'omniscience divine ; il fut enfin la liberté sous tous ses aspects en lutte avec l'autorité et la hiérarchie. Le Set égyptien, après sa chute, symbolisa au contraire la partie négative de la Nature, son annulation, et si l'on peut s'exprimer ainsi, sa mort; en morale, il personnifie l'ignorance et la barbarie ; en politique, les invasions étrangères des peuples dépourvus de civilisation.
:m LE DEMON.
Voici comment se forma le mythe et comment il se transforma.
Un jour, plusieurs peuples de l'Asie pénétrèrent dans la Basse Egypte pour s'en emparer. Le plus terrible des fléaux s'abattit sur la patrie des Pharaons. La Basse Egypte se vit inondée par un déluge de sauvages. Des tribus nomades, habituées à vivre du produit mesquin de leurs troupeaux ou de rapines, poussées par la convoitise, se précipitèrent en masse sur les cités des bords du Nil, qu'elles soumirent par la force brutale du nombre. Chaque phalange de ces hordes barbares composait une nation, chaque chef était un roi qui, pour soldats, comptait tous ses vassaux. L'invasion barbare de l'Asie étouffa la civilisation de l'Afrique comme une avalanche détruit la végétation d'une prairie. Son impétuosité fut telle, qu'aucune barrière ne put la retenir. Les naturels du pays qui refusèrent de prêter obéissance furent plongés dans la servitude ou mis à mort. Sous le poids accablant de cette population de pasteurs, la vieille Egypte se trouva étouffée, attendant l'heure de la résurrection, comme les morts qui descendaient à l'Amenti, emprisonnés par les démons de Typhon, attendaient aussi la résurrection.
La tradition arabe appelle ces peuples des Amalécites; sur les monuments égyptiens, ils figurent sous le nom de Aamu qu'on donnait aux Sémites en général ; l'histoire hébraïque les considère comme les ancêtres des Israélites, et les légendes des Berbères comme des Philistins ou des Phéniciens; mais le plus probable c'est que cette invasion, connue sous le nom d'invasion des Hyksos, renfermait des peuples de toutes ces provenances.
Le dieu de ces tribus était Sutech (1). Le roi Apophis (quatrième roi-pasteur, selon Manéthon), souverain maître de la Basse Egypte, le choisit comme dieu suprême, le plaça au-dessus de toutes les divinités de l'Egypte et
(1) Papyrus Saliier, I.
éleva en son honneur à Ha-uar (1) un temple colossal et splendide dont les restes se découvrent encore près de la ville qui s'appelle aujourd'hui Tanis ou San. D'après Pleyte, le culte de Sutech et celui de l'un des antiques dieux de l'Egypte appelé Sot, qui se pratiquait à Ombos, se confondirent et par la suite n'en formèrent plus qu'un, comme si les envahisseurs eussent reconnu leur dieu dans celui-ci. Bientôt les princes s'honorèrent en s'appelant les favoris de Set ou de Sutech. C'était Set qui purifiait les rois et leur communiquait la force et la vie éternelle (2). C'était lui qui, avec Hor, les couronnait. Set-Noubti leur donnait la couronne de la Basse Egypte, pendant que Hor leur remettait celle de l'Egypte Supérieure. Les rois à leur tour se prosternaient devant lui, l'appelaient « dieu bon», «astre des deux mondes» (3) et «fils du Soleil». Ils lui sacrifiaient de leurs propres mains de magnifiques offrandes, quelques-uns môme portaient son nom (4); d'autres lui élevèrent des statues ; son image fut gravée sur l'épaule et sur les pieds des colossales effigies des rois (5), ainsi que sur la poitrine des sphinx. De toutes parts on pouvait lire des inscriptions en son honneur, dans les temples, sur les pierres funéraires, sur les obélisques et jusque sur les scarabées. On poussa ce culte plus loin, on considéra ce dieu comme la providence de l'Egypte, comme le destructeur des armées étrangères, on l'appela « le roi céleste » , « le grand dieu » , « le vigilant » , « le souverain maître de la victoire», et on le représenta
(1) Avaris.
(2) Papyrus 34o du musée de Leyde.
(3) Pour les Egyptiens, les deux mondes étaient la Haute et la Basse Egypte.
(4) Sutechti de Sutech, Seti-Menephtah, etc., de même que d'autres, faisaient précéder leur nom de Ra, habitude analogue à celle du christianisme qui fait précéder le nom patronymique de celui d'un saint.
(5) Voir le colosse de Seti II, au Louvre, dont le pendant se trouve au musée de Turin.
comme Ra, dieu suprême tuant le dragon monstrueux, symbole du mal (1).
Son règne fut un règne de bonheur et de prospérité. Les étrangers eux-mêmes qui habitaient l'Egypte l'adoraient comme leur dieu. Le peuple hébreu le vit briller comme un soleil de bonne fortune ; certains auteurs affirment même que c'est sous son influence que Moïse convertit les Israélites au monothéisme (2). Mais tout déchoit en ce monde, même les dieux! Le tour de la déchéance de Set arriva aussi. La vingtième dynastie occupait le trône, lorsque l'Egypte, ressuscitant par un vigoureux effort, expulsa les Hyksos. Alors, par une réaction soudaine, Set passa pour avoir été favorable aux dominateurs ; on le détrôna pour avoir protégé les ennemis de la patrie. Le mépris qu'il inspira à partir de ce moment surpassa la vénération dont jusque-là il avait été l'objet. L'invasion asiatique fut considérée comme la plus terrible des plaies d'Egypte. Et, comme on croyait qu'il l'avait favorisée, on en induisit qu'il ne pouvait être que le dieu du mal. Toujours les dieux déchus deviennent des diables ! On dit aussi qu'à la suite de l'expulsion des envahisseurs, Set s'était enfui monté sur un àne , que, dans sa hâte d'abandonner l'Egypte, il avait marché pendant sept jours sans s'arrêter, et qu'en touchant la terre d'Asie, il avait eu deux fils appelés Palestinus et Judœus, dont chacun représentait un peuple (3).
A partir de ces événements, le culte du dieu fugitif fut persécuté, ses statues renversées et brisées; son nom, ses
(1) Voir Pleyte, la Religion des préisraéliles, planche II, fig. 2, 3, 4, S, et note 29 de la seconde partie, p. 221.
(2) Le dieu des Israélites qui, après Moïse, porte le nom de Ialuveh était connu, avant lui, parmi les préisraéliles, sous celui de Schaddai, dieu des pâturages, et plus tard sous celui de El, au pluriel Eloim. L'analogie entre Schaddai et Set a fait croire à certains auteurs que le dieu des Israélites était le Set égyptien ou qu'il en provenait.
(3) Plutarque, De Is. et Osir., xxxi.
insignes, son image, ses inscriptions, tout ce qui le rappelait enfin fut recherché avec fureur et proscrit, effacé ou mutilé, tellement qu'à peine en resta-t-il le souvenir. Sur les cartouches royaux son nom fut remplacé par celui d'un autre dieu. Les prêtres égyptiens dirigeaient les recherches et ils s'en acquittaient avec zèle; ainsi, sur tous les monuments qu'ils ne pouvaient détruire ou mutiler, ils substituaient aux vieux noms et aux vieilles images de Set le nom et l'image d'Osiris, afin que les générations futures ne pussent s'apercevoir d'un vide ni même soupçonner son existence.
Lorsque les rois de la vingt et unième dynastie montèrent sur le trône, il ne restait plus en Egypte la moindre trace du dieu, et. à partir de ce moment, on n'en parla plus comme d'une divinité, mais bien comme d'un être pervers que l'on représenta sous la forme d'un reptile combattu par Hor, le dieu de la vie sur la terre, du lever du jour, de la végétation qui s'épanouit, du soleil nouveau qui brille dans l'espace. On lui donna des noms d'une signification sinistre, Baba (1), Smu, Apap (2), et on l'appela «le dieu malin qui se repaît de cadavres, qui dévore les cœurs, qui terrasse les faibles » (3). Les jours qui lui furent consacrés furent des jours néfastes; tous ceux qui voulaient faire un maléfice l'invoquaient (4). Sa
(1) Rituel funcrevre, chap. xvir, ligne 67, vers. 128.
(2) Rituel funéraire, chap. xv, 7.
(3) M. deRougé, Etude sur le llilucl funéraire, Revue archéologique, 1860. Introduction et traduction des titres de divers chapitres du Rituel et du chapitre xvn.
(4) Voici la formule de la terrible prière qu'on adressait à Seth : « Je t'invoque, terrible invisible, toi qui détruis tout, toi qui produis le désert... Tu as été appelé celui qui renverse tout ce qui n'a pas été vaincu ; je t'invoque par tes propres noms en vertu desquels tu ne peux refuser ce que je te demande. Jôerbeth, Jopakerbeth, Jobalchoreth, viens à moi tout entier, marche et terrasse celui ci ou celui-là par la gelée ou par la chaleur, car il m'a injurié et il a répandu le sang phyôn dans sa maison. » Reuvens, I, p. 39. Chabas, Papyrus Harris, p. 180.
figure était celle d'un serpent ou d'un aspic, et parfois celle d'un cerf ou d'un due. Dans les constellations célestes, aux quartiers d'hiver, on le représenta sous la forme d'un hippopotame. On crut qu'il était le père du féroce crocodile Mako (1). On lui attribua la création des déesses mauvaises de la Phénicie, Anata et Astarté, qui conçoivent et n'enfantent pas (2). On affirma encore que c'était lui qui arrêtait le divin Osiris dans sa course, qui s'emparait de la lumière et qui répandait les ténèbres ; on assura enfin qu'il régnait non-seulement sur les barbares pasteurs de l'Asie, mais encore qu'il était le dieu des nègres.
C'est alors qu'Osiris vint occuper la place laissée vacante par le départ de Set ; il régna avec Isis, sa femme, déesse de la Nature, et avec Hor, son fils, emblème de la vie. Osiris, Isis et Hor ont tous trois le même âge ; ils sont contemporains ; ils composent ensemble la sainte trinité de l'univers, laquelle n'est pas distincte d'Osiris, mais est Osiris lui-même, qui s'engendre et se renouvelle en sa personne. Mais Typhon voulut se venger, et, un jour, aidé de soixante-douze démons, il s'empare d'Osiris, l'enferme dans une caisse en bois qu'il fait sceller par les siens avec du plomb fondu (3) et le jette dans le Nil, où le dieu périt étouffé. En sentant le dieu mort dans le sein de ses flots, le Nil se gonfle, mugit, déborde et de ses eaux rougeâtres inonde les campagnes. Alors Set souffle sur la terre sa froide haleine, il amortit l'éclat de la lumière et dessèche les plaines.
En présence de cette mort du dieu, les êtres répandent tous des larmes ; les plantes elles-mêmes s'associent à l'universelle douleur, elles languissent et meurent. Le scarabée se cache sous les pierres, l'ibis prend
(1) Cbabas, Papyrus Harrif, vi, 8.
(2) Chabas, Papyrus Barris, m, 10.
(3ï Lefcbure, le Mythe osirien, p. 190.
son vol vers des régions nouvelles, le crocodile s'enfouit dans la vase du fleuve , et l'Egyptien désolé erre en s' écriant : « Le dieu est mort! » Pendant ce temps. Set, le malfaisant, frappe toute la nature de sécheresse. Mais, clans son désespoir, Isis s'est mise à parcourir la terre, appelant à grands cris son divin époux ; elle le rencontre enfin à Byblos, où les eaux ont porté le coffre qui le renfermait.
En arrivant en Phénicie, la caisse s'était arrêtée sous un pin ; immédiatement, cet arbre s'était développé sous l'influence de la force du dieu qu'il abritait, et il s'était transformé en un cèdre gigantesque (1). Puis, on l'avait coupé et transporté au palais du roi de Byblos pour en faire une colonne qui soutint sa toiture, le ciel, et reposât ses bases en enfer. Bientôt Isis apprend tous ces détails d'Anubis ; alors, elle touche la colonne de la main et en fait sortir le coffre et le cadavre de son époux qu'elle s'empresse d'aller cacher dans l'épaisseur du bois sacré.
Mais tous ses efforts sont vains; Set l'a aperçue; il reprend le cadavre et le coupe en quatorze morceaux qu'il éparpille avec rage autour de lui. Isis recherche ces morceaux et les trouve tous, moins un ; celui qui manque est l'organe qui la rend féconde! Alors, reconstruisant le corps, elle met à la place du membre absent un spadice de sycomore, et Orisis ressuscite dans toute sa majesté; immédiatement, il envoie son fils Hor à la recherche de Set avec ordre de le tuer ; et, avec l'aide de Thot, le temps, Hor bat son ennemi, mais il ne peut parvenir à le mettre à mort ; après quoi, il règne dans le ciel, brillant dans l'espace azuré, tandis qu'Osiris règne dans les régions inférieures (2).
Telle est lalégen de mythologique. Quel en est le sens?
(1) Deveria, Catalogue, p. 147.
(2) Plutarquc, De Is. el Osir.
quelles idées renferme-t-elle ? C'est ce que nous allons examiner.
En Egypte, la végétation se développe pour ainsi dire toute seule, avec peu d'efforts ; il suffit que l'homme ou les oiseaux déposent la semence dans les champs sur lesquels le Nil a répandu son limon pour qu'à la saison suivante les plantes poussent drues et vigoureuses. L'Egyptien voyait ainsi se développer le végétal sous l'influence du soleil qui féconde les graines dans le sein de cette terre simplement préparée par la nature; il voyait les animaux se cacher à une époque et reparaître à une autre ; il voyait les inondations périodiques du Nil se reproduire chaque année avec une exactitude pour ainsi dire mathématique. Les eaux descendaient rougies par la terre, elles se répandaient à travers les campagnes, puis elles se retiraient, et le limon déposé par elles se séchait. L'inondation durait ainsi soixante-douze jours, pendant lesquels le soleil palissait; jusqu'à la saison suivante, l'astre bienfaisant ne recouvrait plus ni son éclat ni sa vigueur. Alors, l'Egyptien se figura que le soleil ou Osiris était un dieu intermittent et que, l'hiver, il était tué par Set avec l'aide des soixantedouze jours d'inondation. Les végétaux qui croissaient après l'inondation contenaient la force du divin Osiris et étaient symbolisés par le conifère de Phénicie. Isis, la Nature passive, représentée par la Lune, évoquait Osiris ; alors apparaissait le soleil du printemps, qui faisait surgir la végétation; c'était Hor, qui, triomphant de Set, s'élançait radieux dans le ciel pour y établir son royaume. Ce drame se renouvelait tous les ans en Egypte, et, à chaque saison, sur l'immense théâtre de la Nature. La lutte d'Osiris-Hor contre Set se reproduisait non-seulement chaque année, mais encore chaque jour. La nuit et le jour, la lumière et l'obscurité, étaient le résultat du triomphe de l'un ou de l'autre adversaire.
Pour les Egyptiens, le ciel était une nappe d'eau qui enveloppait la terre, formant ainsi une sorte de voûte. La
TYPHON. 31ci
terre était plane. Au-dessous d'elle, s'ouvraient les régions inférieures, désignées sous le nom d'Amenti, un équivalent d'Enfer. C'étaient les demeures des dieux typhoniens. Les morts y passaient pour ressusciter ensuite, de même que le soleil disparaît le soir pour se lever le lendemain ; les esprits malfaisants de Set leur disputaient le passage de môme qu'à Osiris. Ceux qui subissaient bien les épreuves ressuscitaient, et leur intelligence brillait à côté des dieux lumineux qui accompagnaient Osiris. Ceux qui les enduraient mal, ceux qui se présentaient en état d'impureté, étaient immolés et dévorés en musse par « le bassin du feu ».
Ra, c'est le soleil. Pendant le jour, il parcourt l'océan céleste monté sur sa barque et suivi d'une infinité de dieux et d'esprits lumineux qui sont les intelligences des purs qui ont bien vécu sur la terre et sont sortis triomphants des épreuves de l'enfer. Lorsque arrive l'heure du coucher, le soleil entre en enfer par la bouche d'Occident. Alors Ra devient Osiris, et il engage un combat avec Set, qui, sous la forme du serpent Apophi, veut le retenir dans sa course. Comme ceux qui ont succombé sur la terre, il subit les épreuves d'outre-tombe auxquelles le soumettent les démons de Set qui habitent les replis de l'enfer. Mais Osiris triomphe, de même que les morts en état de pureté, et alors il s'élève resplendissant comme Dieu le Fils, Dieu le ressuscité ouHor. Les rayons éclatants de ses yeux pénètrent les âmes et fortifient tous les êtres ; il remonte par l'issue d'Orient avec sa barque qui s'abandonne au courant des eaux célestes.
Pour l'Egyptien, le dieu qui ordonna le monde lança une provocation aux forces malfaisantes de la Nature en relevant les eaux de la voûte céleste, en faisant flotter dans leur sein les dieux resplendissants des astres, en faisant couler les rivières et surgir les végétaux; aussi ces forces luttent-elles sans trêve pour détruire l'œuvre divine.
Les ennemis de la lumière et de la vie, présidés par Apophi ou Set sous la forme d'un serpent, menacent continuellement Tordre de la nature et le détruisent chaque jour. Mais, afin de résister à cette action destructrice, Dieu crée nouvellement chaque jour et chaque printemps.
Le dogme égyptien a transporté cette conception philosophico-religieuse du terrain des abstractions métaphysiques sur celui de la Nature, et il l'a symbolisée ainsi que nous l'avons dit.
Typhon est, en définitive, la personnification de tout ce qui est pervers clans le monde moral et de tout ce qui est nuisible dans la nature. Lorsque les rayons du soleil, tombant perpendiculairement sur la terre, la dessèchent, la stérilisent, et racornissent les végétaux, c'est Set-Typhon qui manifeste son existence en retirant l'eau pour empêcher la fructification, en haine du divin Osiris, qui, en dissipant les ténèbres amoncelés par son ennemi et se levant glorieux à l'horizon, rafraîchit la nature et la fertilise. Typhon, c'est encore la mer insatiable qui s'efforce, sans y parvenir jamais, d'engloutir leJNil. Le vent qui brûle les plaines échauffées déjà par les ardeurs solaires, qui soulève des tourbillons étouffants de poussière mêlés de sable, obscurcissant le soleil et troublant la pureté de l'atmosphère, c'est encore Typhon. Le froid hiver, et l'ombre de la terre qui voile la lune en s'interposant entre cet astre et le soleil, ce sont ses maléfices. Typhon est l'ennemi d'Isis, protectrice de l'agriculture, des sciences et des arts ; lui qui est l'erreur et l'ignorance s'attache à détruire les effets de la doctrine sainte offerte par la déesse aux mortels. Il est l'ennemi qui vient du Nord et du Midi, le Sémite et l'Ethiopien. C'est lui qui à l'esprit ravit la raison, au corps la santé, à l'Etat la paix publique, à la patrie son indépendance, qui dépouille l'atmosphère de la lumière, la terre de l'eau et des fleurs qui la parent. Habitant du vide, puissamment terrible, il est l'invisible
ravageur qui détruit tout et qui, bien que vaincu chaque jour, reproduit chaque jour le mal, aussi invincible au fond que son adversaire Osiris-Hor, le navigateur de l'océan céleste.
Telle est l'idée que l'Egypte se faisait du Mal (1).
(1) L'idée métaphysique de ce mythe nous est fournie par des écrivains grecs. Malgré l'interprétation des hiéroglyphes, il serait aujourd'hui bien difficile de préciser, d'après les textes originaux, si, à des époques plus anciennes, on ne trouverait pas d'autres interprétations du dogme.
La terre ne produit qu'en échange du travail qu'on lui consacre. Abandonnée à elle-même, elle cause plus de dommages qu'elle ne donne de profits. L'air, le soleil et l'eau engendrent des ouragans, des tempêtes, des inondations ou des sécheresses. Or, l'homme est obligé de vivre sur la terre, exposé à l'air, aux rayons du soleil et en communication avec l'eau sous mille formes diverses, rosée, vapeurs, nuages, pluie, grêle, neige, fleuves, rivières, lacs, marais ou mers. Il faut donc que l'homme lutte contre la terre, l'air et l'eau. Mais l'homme, ce pygmée, comment pourrat-il combattre ces Titans de la nature ? C'est ainsi que l'Iranien, au temps de Zorùastre (1), se posait le problème de la vie. Quelle solution lui donna-t-il?
Par nature et par conviction, le Perse aimait le travail. Le climat le soutenait beaucoup dans ces dispositions, ainsi que la cosmogonie qu'il s'était formée pour expliquer la création de l'Univers. L'atmosphère qui l'entourait
(1) On croit que Zarathoustra ou Zoroastre est un personnage mythique et que sa vie est une légende brodée à des époques postérieures à celles où on le fait vivre. On ne sait de positif sur lui que son nom, et il ne reste de ses œuvres que ce que l'on dit être sa doctrine. On peut consulter, sur ce point, dans les Mémoires de l'Académie des sciences dis f'ays-llas, t. XI, année 1867, ce que dit Kern: Ocer het woord Zaralhustra en den mylhischen persoon van deesen naam. Quant aux trois recueils qui composent YAvesla, ce sont des morceaux d'une valeur très-distincte et qui appartiennent à des âges divers. Certains d'entre eux sont suffisamment anciens pour nous donner l'esprit des croyances iraniennes, sinon dans leur forme précise, du moins de façon à ce que nous en possédions l'idée. D'autres fragments plus modernes sont mêlés
était tiède en été, froide en hiver, et, dans la Bactriane, l'hiver est long. Le soleil était son plus puissant auxi- , liaire dans la lutte qu'il soutenait pour dominer les éléments; il était le premier d'entre eux à se déclarer en sa faveur. La lumière répand la vie pendant que l'obscurité donne la mort. Que la terre est froide quand le soleil se cache! — La lumière, dit-il, est le principe bon, et les ténèbres le principe mauvais. — * Par la généralisation de cette pensée, il s'aperçut que lumière était synonyme de chaleur, de force, de travail, d'action, de vie, de printemps et qu'obscurité l'était de nuit, de sommeil, d'oisiveté, de faim, de mort, d'hiver, en un mot de limite, de négation. Il raisonna davantage et il vit que la lumière dispersait les ténèbres, que le travail détruisait la paresse ; que le jour dissipait la nuit, et le printemps l'hiver; que la mort enfin reculait devant la vie, et il dit : L'Univers est une immense antithèse formée d'un principe méchant et d'un principe bon. Celui-ci, qui était impassible à l'apparition de l'homme sur la terre (1), lui vient toujours en aide,
à des formules étrangères ; c'est à la sagacité, à l'esprit critique de celui
qui les étudie de faire la distinction. Voici le tableau synoptique des
morceaux connus de YAvesta ainsi que la matière dont ils traitent :
Avcsta, auteur hypothétique : Zoroastre. Contient :
, T. ... , „ , , { Vedidad ou livre contre les démons.
LeVcndidad bade, \ ,r
, .x . s Yaçna.
écrit en zend. I7. ,
* Vtspered.
Le YeHh-Sadé, écrit en zend.
Le Boundéhesh, écrit en pehlevi, langue vulgaire persane, de l'époque des Sassanides.
(i) Le principe bon s'appelle en zend Ahouramazda ou Ahoura; le grec disait Orornazis, le persan moderne dit Ormuzd; quand il entre en lutte contre Angromainyous, il se nomme Çpenta-Mainyous, qui veut dire «l'Esprit qui accroît ». — Voir Spiegel, Commentaires sur VAvcsta, 11,480.
Ahoura dérive, selon Darmesleter, de l'Asoura, dieu du ciel, qui était le principal dieu indo-iranien, la première des sept divinités célestes. Dans l'Inde, il devint Varouna pendant que les autres devenaient les Aditas. Et dans l'Iran, il devint Ahoura, et les autres, les Amcshaçpentas. Cet Asoura est, du reste, analogue au dieu du ciel de toutes les races indo-germa-
et, sons l'influence de leurs efforts communs, l'antre, le principe méchant, Angromainyous (1), qui n'est créateur que par antithèse, par opposition, qui, s'il crée, le fait pour détruire ce qui est créé (2), ce principe s'évanouit graduellement, perd à tout instant de sa force, recule et se convertit enfin en principe bon. L'armée à" Angromainyous déserte ainsi chaque jour et va grossir les rangs de l'armée d'Ahoura. De sorte qu'Angromainyous lui-même, le principe mauvais, inactif, paresseux, froid, obscur, mortel, se convertit en Ahoura, c'est-à-dire en activité, en travail, en chaleur, en lumière, en vie. Ni l'un ni l'autre de ces principes n'était bien personnel et encore moins anthropomorphe (3).
niques , au Zeus et au Jupiter des Grecs. ( J. Darmesteter, Ormazd el Ahriman.)
(1) Dans le mazdéisme, Angromainyous, le principe du mal, signifie « l'Esprit qui étreint, l'Esprit d'angoisse ». 11 ne dérive pas d'un être unique et concret antérieur au mazdéisme ; il se constitua d'un élément indo-iranien, c'est-à-dire des démons de l'orage personnifiés dans le serpent qui lutte contre le feu au sein de l'atmosphère, et d'une influence iranienne. Le serpent, se trouvant l'adversaire d'Ahoura, se modela à l'envers de lui et devint un Ormuzd retourné. Les historiens grecs l'appelèrent Âhrimanéos.
(2) Spiegel, Eranische Aller Ihumskunde, t. III, p. 121-126.
? (3) Bien plus tard, le Boundchesh formula de cette manière la lutte du principe bon et du principe méchant:
Ormuzd connaissait l'existence d' Ahriman, il savait qu' Ahriman produirait le mal au sein de la création jusqu'à la fin des siècles. 11 créa donc les êtres nécessaires; pendant trois mille ans, ils furent dans les régions spirituelles, incorruptibles, immobiles, sans atteinte. Ahriman, qui, dans son ignorance, n'était pas instruit de l'existence d'Ormuzd, bondit des abîmes et vint dans la lumière. Quand il vit la lumière d'Ormuzd, il s'élança avec rage pour la détruire. Mais, lorsqu'il s'aperçut de la force de son adversaire, il s'enfuit dans l'obscurité des ténèbres, et là il créa les démons, créatures de meurtre, et s'élança à leur tète vers la lutte. Ormuzd descendit et lui offrit la paix. Ahriman le crut impuissant et refusa. Alors Ormuzd récita les vingt et une paroles de rAhouna-Vairya.Au premier tiers du récit, Ahriman se tordit dans un accès de terreur; au second tiers, il tomba à genoux; au troisième, il s'engloutit dans les ténèbres et resta dans ie trouble pendant trois mille ans.
Telle était la croyance des populations iraniennes après Zoroastre et avant l'institution de la monarchie absolue, de l'esprit de conquête et du magisme à l'aide duquel les corrompirent les Mèdes. Le soleil était toujours favorable au Perse. Ce n'était pas ce soleil de Babylone et de l'Asie méridionale qui produisait la santé aussi bien que la peste, et la vie autant que la mort. Loin de brûler le Perse, il le réchauffait doucement et l' aidait à mettre la terre en valeur. Il était son coopérateur fidèle, non pas son ennemi. Aussi, la division du soleil en Baal et en Moloch, en Soleil bienfaisant et en Soleil funeste, que pratiquaient les Syriens et les Chaldéens, n'avait aucune raison d'être parmi les fils de l'Iran.
Fortifié par de pareilles croyances, le Perse se livrait aux travaux de la terre avec foi, avec amour, et, à la fin de l'année, il rentrait la récolte, « la fille de la lumière et de
Pendant son trouble, Ormuzd forma le monde. Les démons vinrent dire à Ahriman : « Lève-toi, père, car nous allons combattre Ormuzd et le monde. » Après plusieurs sollicitations de leur part, Ahriman se leva, se mit à la tète des démons, marcha contre la lumière et regarda le ciel; les démons y répandirent l'angoisse. Il prit un tiers du céleste espace, et, comme un serpent, il sauta sur la terre, la perça et y pénétra. Puis il créa les plantes vénéneuses, les animaux nuisibles, l'obscurité, le besoin, la douleur, la faim et la maladie. 11 mêla la fumée au feu afin de l'obscurcir. Ses démons poussèrent les planètes obscures pour frapper les brillantes étoiles fixes afin de perforer le ciel et d'y pénétrer. Et la création entière s'assombrit. Pendant quatre-vingt-dix jours et quatre-vingt-dix nuits, les célestes Izeds luttèrent dans le mondecontre Ahriman et ses démons. Enfin la victoire se décida en faveur d'Ormuzd, et les lzeds jetèrent les démons en enfer, au centre de la terre, là où Ahriman la perça. Le ciel fut entouré d'une muraille pour le préserver des attaques d'Ahriman Depuis lors, Arhiman fait la guerre à toute la création bonne au moyen de la création méchante. Boundéhesh, 2, 10 sq., 3, 10 sq., 9, 13 sq. 1 1, 9 sq.) On rencontre dans toute cette légende des traces manifestes d'anthropomorphisme, mais il convient de remarquer qu'elle est tirée du Boundéhesh, \i\re moderne écrit en pehlevi, à l'époque des Sassanides, et par conséquent bien différent des livres zendes. C'est à cette légende qu'on se réfère quand on assimile, à tort, le Satan chrétien, d'origine tout hébraïque, à l' Ahriman iranien.
l'action », juste récompense de ses labeurs. Comme, après la lumière, c'était à lui seul qu'il en était redevable, il se sentait orgueilleux de la terre qu'il avait cultivée et des plantes qu'il avait fait croître en les arrosant. Son travail avait transformé l'Iran on un véritable paradis, au sein duquel il proclamait la Justice non-seulement en faveur de lui-même, mais encore en faveur des êtres inférieurs et même des corps inanimés. Ici, c'est le désœuvré qui est l'injuste, parce que c'est lui qui, par son oisiveté, refuse à chaque chose ce qui lui esl dû. C'est sur lui que retombe la malédiction des enfants pauvres, des animaux domestiques qui ont faim, des végétaux qui ont soif, des terres desséchées et même de l'eau qui coule et se perd inutilement. Ecoutez leurs plaintes. L'eau lui dit : « Guidemoi, je vais visiter la plante ; si tu m'abandonnes, je m'égarerai en route, je déborderai, j'envahirai les champs et les couvrirai de sables et de pierres ; et si je ne puis rompre mes digues, je deviendrai croupissante et t'enverrai la peste funeste. » Et des crevasses de la terre aride s'élèvent ces gémissements : « Donne-moi de l'eau, car la soif me dessèche ! » A son tour, la plante, qui se fane et dont le feuillage jaunit, se plaint do l'oubli auquel on la condamne ; elle se penche remplie de tristesse vers l'arbre son voisin, dont les rameaux défeuillôs se lèvent au ciel comme des bras décharnés qui implorent justice. Mais quand l'homme a distribué de l'eau aux végétaux, c'est un concert de bénédictions qui lui parviennent. Les plantes se redressent fraîches , vertes et vigoureuses , leurs boutons s'entr'ouvrent, une floraison splendide étale de toutes parts ses couleurs tantôt délicates et douces, tantôt vives et brillantes, et dégage une atmosphère de parfums, chœur odorant qui réjouit l'homme de sa pénétrante senteur, en récompense du travail dont il s'est montré prodigue. Les arbres se couvrent de feuillage et forment un dôme verdoyant sous lequel il vient se reposer aux heures de loisir ; ils produisent des fruits savoureux qui rafraîchis-
sent ses lèvres et réparent ses forces. Chaque jour la terre lui offre une production nouvelle, et, en coulant à ses pieds, l'eau laisse échapper un murmure de reconnaissance et réfléchit sa noble image au fond de son miroir tremblant.
Tout encourage l'Iranien au travail. Le cuir lui dit: « Fais de moi un fouet, image de l'éclair qui frappe le serpent du nuage, et je frapperai de mort les serpents qui t'attaquent. » Le fer lui dit : «Fais de moi un poignard et je te délivrerai des bêtes féroces, de cette armée d'Ahriman qui est ton ennemi; fais de moi une pioche etje t'ouvrirai le sillon où tu déposeras la semence qui se transformera demain en plante. » Le bois lui dit : «Fais de moi une massue et j'écraserai la tète du dragon, du chacal, du serpent, ou convertis-moi en porte et je te garantirai la nuit contre le démon siffleur du vent furieux. » La pierre lui dit : « Utilise-moi pour construire une muraille, je te servirai de rempart contre celui dont tu crains l'agression, ou pour édifier une maison, et je t'abriterai dans mon sein. » Et, dans la maison, le feu (1) lui dit, dans son brillant langage : « Sois heureux et content à jamais ! Que tes bœufs se multiplient ! Que les jeunes s'accouplent ! Qu'il te soit donné d'obtenir ce que tu désires ! Ce sont là mes souhaits en reconnaissance des branches sèches avec lesquelles tu m'alimentes si pieusement (2). » Et ainsi de suite, la Nature se met tout entière à son service; elle lui demande de la faire passer dans les rangs de l'armée du Bien, afin de combattre l'armée du Mal, pour servir Ahoura contre Angromainyous. L'Iranien qui n'est pas sourd à ces prières travaille, et Ahouramazda grandit de toute la puissance que perd son adversaire.
(1) Le culte du feu fut aboli par Z >roastre ou à son époque; mais, lorsque les Iraniens se dépravèrent au contact des Mèdes, ce culte reparut en Perse. Dans le mazdéisme, le feu est un être semblable aux autres, aidant l'Iranien, et non pas un dieu auquel on rend un culte.
(2) ZendrAvesta, t. 1, p. 212.
Dans l'Iran, celui qui refuse an honneur h qui y a droit, ou celui qui repousse une demande juste esl considéré comme voleur (1). Celui qui manque à sa promesse reçoit un dur châtiment (2). L'ivresse, l'avortement volontaire sont également punis. Qui nie l'aumône est frappé d'anathème ; qui manque de générosité est montré avec horreur (3). Les enfants nés en dehors du mariage sont très-largement protégés par la loi (4).
. Quand un étranger touche le sol de la Bactriane, il est parfaitement reçu. Nul ne lui demande : D'où viens-tu? On exige simplement de lui qu'il contribue au travail commun. Il est juste d'ajouter qu'on le fait participer aux bénéfices. Si c'est une femme ou un enfant, la communauté les entretient. Comment manquerait-on à ce devoir, lorsqu'on recueille pieusement l'animal pacifique qui s'est éloigné de son troupeau ou de son étable? La munificence du Pers'e s'élève plus haut encore. Quand l'eau a arrosé les plateaux élevés, il lui dit : « Va produire la vie, va rafraîchir les pays chauds que tu rencontreras plus bas. Transforme en jardins les terres que tu traverseras ; car, si tu t'en vas , les nuages , en crevant au-dessus de nous, sauront bien te remplacer. »
Cette manière d'être du Perse étant donnée, quel devait être son ennemi? L'ennemi de l'agriculteur laborieux, c'est le pasteur nomade et vagabond, cet enfant du désert, sans patrie, sans propriété, fainéant, contemplatif, et voleur par instinct, qui, avec ses bêtes, ravage le champ du laboureur et détruit le double de ce qu'il utilise. Le pasteur tartare conduisant un troupeau de petits chevaux à demi sauvages qui galopent à travers ses terres ensemencées, piétinent ses moissons et écrasent ses épis, voilà donc son ennemi déclaré. C'est contre lui, contre
(1) Fargard IV, 1-3.
(2) Fargard III, 118; IV, 129.
(3) Fargard XV, 36-48; XVI, 30-35.
(4) Fargard XV.
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ce centaure moitié homme, moitié cheval, fils maudit du Touran, qu'il lui faut aiguiser ses flèches (1). C'est là le soldat d'Ahriman. Toute une armée d'animaux impurs et de végétaux malfaisants et vénéneux lui viennent en aide : l'ivraie, le champignon, le chardon, le loup, le chacal, la taupe, le serpent, le scorpion, la sauterelle, la grenouille et mille autres insectes ou reptiles (2) ; ce sont surtout les hideux reptiles qui sont les amis du fils du Touran. Avec quel sentiment d'horreur le Perse ne regarde-t-il pas ces dieux diaboliques, jaspés de vert, de jaune et de noir, couverts d'écaillés, dans les veines desquels circule un sang froid, dont la bouche distille un venin mortel, qui se cachent et rampent dans la vase épaisse des marais, compagnons inséparables de la peste et de la lèpre, fils des pays arides et malsains de l'Asie inférieure et de l'Afrique, de cette terre habitée par des hommes qui revêtent la couleur des ténèbres ! C'est là qu'on les adore, là qu'on pratique leur culte, au fond des souterrains creusés dans l'intérieur des temples. C'est là qu'on leur rend les hommages dus aux dieux. Là s'élèvent en leur honneur des autels d'or aux pieds desquels brûlent perpétuellement l'encens et la myrrhe.
Mais ce n'est pas seul que l'Iranien combat contre l'armée d'Angromainyous. Ahoura lui prête l'appui de toute une cohorte d'amis fidèles qui partagent avec lui les fatigues de la lutte.
Si, pour détruire l'harmonie de la création, le malin possède à son service Ako-Manô, l'esprit malfaisant, Andra qui est chargé de répandre le chagrin et le péché, Çaourva qui inspire la tyrannie aux rois, et le vol et l'assassinat aux hommes, Nàonhaithya, Tauru et Zaïrica, le Perse, à son tour, pour combattre ces sept génies du Mal, dis-
(1) Le Shah-Namch donne tous ces curieux détails.
(2) Tous ces animaux d'Angromainyous sont désignés sous le nom générique de Krafstra.
pose des sept Ameshaçpentas (1) ou génies supérieurs du Bien, vertus protectrices du travail, qui sont: la Science, la Bonté, la Pureté, la Valeur, Y Affabilité libérale, et les génies de la Vie, le Producteur et le Yivificateur. La première de ces vertus, celle qui les résume toutes en soi, c'est Ahouramazda lui-même. Pour combattre les daêvas d'Angromainyous, démons qui ne cessent de bouleverser la Nature et de s'opposer à la régularité de ses mouvements, l'homme s'appuie sur les Yazatas ou génies subordonnés aux sept Ameshaçpentas qui, disséminés à travers l'univers entier, veillent à la conservation et au fonctionnement régulier de tous ses organes, et réparent les désastres produits par les démons. Après les Yazatas, viennent les Fravarshis on Ames ailées, esprits humains ■qui sont les séries de nos actes, qui pèsent sur nous, nous soutiennent dans le travail et relèventnos forces et notre courage (2). Puis, viennent encore les animaux purs qui jamais n'abandonnent l'homme, tels que le cheval blanc qui foule aux pieds le reptile ei l'écrase (3); l'aigle qui fond sur le serpent, le saisit entre ses serres puissantes, l'enlève dans les airs, le déchire à coups de bec et le laisse
(1) Les sept Ameshaçpentas ou puissances du monde constituent une antique croyance commune aux peuples aryas et protosémites. Chez les protosémites, la huitième puissance est Bel, qui résume et synthétise toutes les autres. Los Ameshaçpentas, du reste, ne sont que des dédoublements d'Ahouramazda ; ils coexistaient en lui et formaient une classe antérieure aux membres à nom propre. Les noms vinrent ensuite remplir les cadres. Ils sont quelque chose d'analogue aux Beni-Eloim des Israélites, qui étaient contenus dans Eloim. Ils s'en écartent et prennent nom plus tard en coexistant avec Iahweh, comme les Ameshaçpentas coexistent, après s'être individualisés avec Ahoura.
(2) Dans le mazdéisme, les Féroucrs ou Fravarshis sont la forme spirituelle de l'être, indépendante de sa vie matérielle, et antérieure à son moment actuel. Son culte est analogue, en quelque sorte, au culte indien des ancêtres, ou des Pitris. (J. Dabmesteter, Ormazd et Ahn'man, p. 130 et 131.)
(3) Zend-Avesla, t. II, p. 288.
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enfin retomber au fond de la mer; le chien, qui veille la nuit sur la maison et sur le troupeau, attaque le chacal et le loup, et, de ses hurlements, avertit l'homme du danger qui le menace, lui et ses bêtes; le grand musc fait pour combattre le ver intestinal ; le hérisson qui détruit les fourmis traîneuses de blé; et le coq qui le réveille au matin en saluant la lumière (1).
Le Perse sait que, dans ce1 éternel combat, il n'a rien à espérer d'un être supérieur, qu'à lui seul incombe toute la peine, qu'Ahoura ne fait qu'avancer ce qu'il avance lui-même, qu'il est suffisamment secouru en recevant de lui la lumière et la vie. Le héros perse ne succombe pas sous le poids de la Fatalité ; c'est la Fatalité, au contraire, qui est détruite par les effets de son incessant labeur. Aussi, la tragédie est-elle absente de la littérature persane. Dans la Bactriane, ce n'est pas la Fatalité qui domine l'homme ; l'homme ne l'honore pas; elle est vaincue par le travail et par la justice en combattant Angromainyous qui la synthétise. C'est pourquoi la littérature persane ne se compose que de poëmes et d'hymnes, sortes de chants qui fortifient l'esprit et versent l'espérance clans le cœur.
On n'extermine Angromainyous qu'en le convertissant en principe contraire; travailler, créer, se mouvoir, c'est le combattre, car la fainéantise et la misère fuient celui qui se meut, qui travaille et qui crée. Au commencement du monde, Angromainyous était presque tout, et Ahouramazda presque rien. Lorsque Ahoura, c'est-à-dire la lumière, créa le monde (2), Angromainyous, qui n'était que la simple antithèse de la création, se trouva d'abord trèspuissant, puisque la création était peu avancée et que les forces tendaient vers la destruction de ce qui était. Mais, avec les progrès delà création, les principes destructeurs se convertirent graduellement en principes organisateurs.
(1) Boundéhesh, 48-1S; Vendidâd, 13 ; ibid., 18-34 sq.
(2) Au commencement étaient la lumière seulement et la parole incréée, dit au prophète la voix n'en haut.
Alors, par suite des efforts de l'homme, Ahouramazda acquit un développement graduel, de sorte qu'un jour viendra où, l'univers étant parvenu au plus haut degré d'organisation, Ahouramazda sera tout. A ce moment, son adversaire aura complètement cessé d'être, car le mal n'est pas éternel (1).
Quelle différence, quel abîme entre cette conception et celle du Satan du moyen âge ! Aux yeux de l'Eglise, Satan, personnification du mal, c'était la Nature, inculte ou cultivée, le mouvement, l'action, le travail, l'idée en même temps que la femme, la chair, les passions. Au point de vue du mysticisme, le monde était irrémédiablement méchant ; nul n'y pouvait être bon qu'en renonçant à vivre dans son sein. C'est pourquoi Satan prit un si grand développement. L'ascète lui abandonnait tout le champ et se contentait de s'enfuir devant lui, en se repliant sur lui-même, en immobilisant même son esprit, de peur de lui en offrir l'accès. Il voyait partout son image! Si Satan commence à disparaître aujourd'hui, c'est que la personnification contraire commence également à s'évanouir.
Ahouramazda, gagnant chaque jour du terrain dans la Bactriane par l'effort organisateur de la Nature et de l'Homme, convertissait enfin Angromainyous, et les morts ressuscitaient et prenaient place parmi les vivants, et la Terre, baignée de lumière, se transformait en paradis. Le noble Iranien saluait déjà, bien qu'à travers les obscurités du mythe, l'aurore de la philosophie de l'évolution. Il voyait l'âge d'or se déroulant devant lui et non clans le passé. Il apercevait le ciel ici sur la terre, et non pas au-dessus de lui ni dans une autre vie. Il pouvait se tromper en croyant à la possiblité de la réalisation du bien absolu, mais il
(1) Ainsi qu'on peut le remarquer, le dieu des Iraniens était un dieu in ficri comme celui de certains panthéistes modernes, de Renan, par exemple.
marchait certes dans la bonne voie. L'Iranien combattait donc avec espoir, parce qu'il puisait des forces dans la sécurité que lui procurait sa croyance dans le triomphe final. Si Zoroastre a existé, il a été le plus grand prophète qu'il ait été donné aux siècles de contempler. Chaque jour, à chaque pas qu'il fait, nous voyons l'homme métamorphoser le mal en bien. Tout ce qui nous entoure, toutes ces inventions, honneur du genre humain, qu'enregistrent à l'envi la science et l'industrie, ne sont en somme que « diables convertis en anges », comme aurait dit un Perse. Oui, diables convertis en anges, par exemple, l'air qui, à l'aide de la voile, transporte le navire à travers l'immensité des eaux; qui, à l'aide des ailes du moulin, transforme le froment en farine; qui, h l'aide de la colonne barométrique, nous indique à l'avance les variations de l'atmosphère; la vapeur qui met en mouvement les pistons de la locomotive, de mille machines diverses servant à une infinité d'industries, et l'hélice du vaisseau qui vogue vers les plages lointaines ; l'électricité qui, en un instant, transporte les idées et les nouvelles d'un pôle à l'autre ; le plomb qui forme les caractères d'imprimerie, lesquels renferment en eux-mêmes tous les mots et toutes les idées, grâce à Une division élémentaire qui leur permet de se combiner à l'infini; le métal qui coule du creuset et prend une forme utile selon les desseins de celui qui le fond ; la nitro-glycérine, nouvelle mixture de la foudre, que l'homme lance à son gré pour faire sauter tout ce qui s'oppose à son passage. Et diables convertis en anges également, tous ces poisons de jadis, devenus aujourd'hui médicaments actifs entre les mains des médecins, grâce à la chimie qui a enseigné que leur puissance est bonne ou mauvaise en raison des quantités administrées; et enfin tout ce que l'homme a transformé, assemblé, combiné, séparé ou modifié pour s'asservir les éléments, les soumettre à l'action de son calcul et les utiliser.
Si, avec son ignorance sacrée, l'Eglise n'eût pas établi que tout ce qui appartient au monde est diabolique; si, conséquemment, elle eût dit qu'au diable et à renier revient ce qui est inculte, sauvage ou indomptable, et par suite que l'oisiveté accroît les forces du diable, que celui-ci disparait sous les eiforts continus de la science et du travail, si elle se fût exercée à remuer des idées et à faire des expériences au lieu de prononcer des exorcismes en latin, si elle eût brûlé du charbon et non pas de l'encens, la société aurait à coup sûr atteint des hauteurs qui lui sont encore inconnues. Mais le dieu de l'Église n'est pas la lumière, il n'est pas en communication constante avec la création ; la parole de l'homme l'importune ; on ne peut l'entendre que lorsque l'homme se tait. Ainsi le saint silence fut imposé au croyant. Et, malgré ce silence, le dieu ne parla pas, il avait envoyé sa parole une seule fois, et c'était assez. Le Verbe divin ne pouvait avoir qu'une émission unique. Le Verbe en permanence, leVerbe continuel, c'était le Diable, qui faisait concurrence à Dieu.
Tant qu'il ne fut pas dominé par le principe d'une divinité suprême et absorbante, l'Iranien ne s'appliqua qu'à combattre le mal dans la* nature, pour étendre le bien sur la terre. Il ne s'armait que pour se défendre en cas d'attaque. C'était non pas un soldat insatiable de conquête, mais un vaillant travailleur.
Mais le mazdéisme s'avance vers un ordre hiérarchique régulier. Les dieux coexistants avec Ahoura perdent leur autonomie; leurs actions se subordonnent à la sienne. Les anciennes indépendances divines abdiquent leurs pouvoirs entre les mains du premier Amcshaçpenta. L'idée contenue dans le nom de Datai' (créateur) évolue lentement et tend à conférer à Ahouramazda l'autorité unique. Les grandes existences autochthones et distinctes, les dieux qui naissaient en vertu de leur propre nature, dérivent alors d'une seule origine, de la sienne, et jusqu'à
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Mithra, tous ses frères de jadis deviennent actuellement ses enfants (1).
Après les dieux, c'est au tour de l'homme. « C'est lui, dit Darius en parlant d'Ahouramazda, qui créa le mortel (2). » L'homme, qui n'avait pas été créé par Ahoura, devient donc son fils. Puisque Ahoura était considéré comme le créateur de l'univers entier, puisqu'il avait créé Mithra et les Ameshaçpentas, il devait avoir aussi créé l'homme (3).
Cependant, une partie des puissances de l'univers ne se soumettent pas. Les dieux peuvent bien se subordonner à Ahoura, mais les démons demeurent ses adversaires, et, conduits par Angromainyous, ils combattent en tous lieux.
Devenu créateur et par suite souverain de la créature (4), Ahouramazda domine l'homme en même temps que les dieux. Bientôt la monarchie céleste tend à se reproduire sur la terre. Celui qui jadis était chef d'une tribu aspire à devenir le roi, non pas de quelques peuples, mais de toutes les nations, de toutes celles du moins qu'il croit pouvoir asservir. Il se sent animé de la même passion absorbante que la Divinité. Le dieu arrache la pioche de la main du Perse et l'arme d'une épée. Pour s'opposer aux irruptions et aux envahissements des Sémites, celui-ci cn-
(1) J. Daumesteter, Ormazd cl Ahriman, p. 84, 85. Cette tendance ne produisit pas tous ses résultats logiques. Dans cette phase de l'évolution du Mazdéisme, on trouve encore des croyances antérieures : Mithra et Ahoura sont parfois encore frères, Ahoura est père des Ameshaçpentas, et en même temps le premier d'entre eux.
(2) Ces paroles se lisent sur une inscription gravée par Darius sur le granit de l'Elvend, à Ecbatane. On peut la voir encore. Consulter Spiegel, Die altz persischen Keilinschriften, p. 44.
(3) D'après le Mazdéisme, Ahoura, comme les dieux aryens, crée le monde en l'organisant, en lui donnant une forme. Personne ne demande qui a créé la suhstance primitive, ni même si elle a été créée.
(4) Les Gàthàs proclament en lui le souverain de l'univers (Anhéus ahurem). Yaçna, 31, 8.
vahit à son tour ses voisins. Là lutte qu'il aimait, la lutte du travail, est abandonnée pour celle des armes; il part pour la guerre, il déploie l'étendard de la lumière, et des armées de chérubins, de Yazatas, de BYavarshis et de Ameshaçpentas le suivent planant dans les airs, les ailes resplendissantes, environnés de flammes et brandissant leurs glaives de feu (1). Rien ne l'arrête dans sa marche triomphale ; la valeur qu'il manifestait au travail, il la montre également au milieu des combats. A son approche, les soldats de l'Assyrie et de la Ghaldée, lâches comme des femmes, tremblent éperdus derrière leurs murailles (2). 0 Sémites, ouvrez-lui le passage jusqu'à Babylone, car il est invincible !
Le Perse ne marcha cependant pas seul à la conquête. Il s'était adjoint, dans ses entreprises guerrières, les Mèdes, déjà corrompus par leur commerce avec les fils du Touran. Les Touraniens de la Médie croyaient que, comme il est clément par essence, le principe bon n'a pas besoin d'être adoré ; que c'est au principe méchant qu'il importe de rendre hommage, afin qu'il ne s'acharne pas contre l'homme ; et ils adressaient des prières et offraient des sacrifices aux puissances infernales et ténébreuses. Ils assimilèrent donc Ahouramazda et ses anges lumineux à leurs génies bienfaisants, et Angromainyous et ses démons à leurs génies malfaisants. Imbus de ces idées, ils finirent par croire qu' Angromainyous était aussi puissant qu'Ahouramazda; que tous deux, contemporains d'origine, procédaient d'un vague principe antérieur appelé Zervan Akèraiie (3) et qu'An gromainyous disparaîtrait en retournant avec Ormuzd vers celui dont ils étaient sortis tous deux avec toute la création (4). Les Iraniens, qui déjà avaient foi en Ahouramazda comme pouvoir suprême et qui croyaient
(1) Ezéchicl, I, 6-13.
(2) Jérémie, Ll, 30.
(3) Spiegel, Eranische Aller ihumskunde, t. II, p. 33o-33S.
(4) Lenormant, Essai de commentaire sur Bérose, p. 156.
que son contraire n'avait pas voulu se subordonner à lui, eurent peu de peine à admettre qu'Angromainyous était un principe moins auguste qu'Ahouramazda, mais aussi puissant pour le mal que celui-ci l'était pour le bien. 11 leur en coûta donc peu d'adopter le magïsme, et bientôt les mages devinrent les intermédiaires entre eux et les puissances divines.
Le Perse, déjà vicié à la prise de Babylone, se corrompit complètement en étendant sa conquête. Le chef de tribu, devenu monarque absolu, imite servilement ses prédéseurschaldéens, comme plus tard Théodoric, qui s'empara de Rome, chercha à copier l'organisation impériale des Césars. De même aussi, ses soldats adoptent les mœurs babyloniennes, comme les Barbares adoptèrent celles de l'Empire tombé sous ses coups. Le Perse qui domine la civilisation de l'Euphrate ne ressemble plus en rien à l'Iranien de la Bactriane ; le soleil de l'Asie Mineure l'a énervé. Si, là, il vainquit Ahriman, il est ici vaincu par lui et il lui sacrifie. Le génie du mal dispose du puissant concours de la femme, et la femme est conseillée par Belzébuth, le serpent protecteur de la luxure. Il marche à la conquête associé à la race impure des Mèdes et ce contact le dispose à la corruption des Chaldéens. Il n'est plus ni le forgeron robuste, ni le cultivateur laborieux, ni le brave chasseur du temps jadis. C'est un autre homme. Il se couronne de la tiare ; il peint en bleu ses cheveux et sa barbe ; il dore ses ongles et ses dents ; il se parfume le corps avec le baume de Génézareth ; il brûle l'encens de Gerdefan ; il hume le cinnamome et la myrrhe ; des franges d'Assur retombent sur sa poitrine; la pourpre de Tyr couvre ses épaules ; il s'habille avec des vêtements aux couleurs d'Iris ; il sépare de plumes de paon, de blanches peaux d'Isedonie, de pendants d'Ecbatane, de colliers d'escarboucles et de saphirs, de bracelets d'or et d'ébène; lorsqu'il monte à cheval, ses serviteurs le couvrent du parasol de l'Inde et étendent sur son passage des tapis de l'Egypte et des étoffes
de Babylone. Il ne boit plus l'Haoma (1) ; il l'a remplacé par le vin de Ghalyban, et il possède cent femmes. Il a échangé la torche contre l'éventail de plumes. 11 n'est plus FAshavan, le fils pur de la lumière. Il n'est plus invincible. 0 Grecs, vous pouvez l'attendre maintenant à Marathon et à Salamine; pour peu nombreux que vous soyez, la victoire est à vous !
(1) L'Haoma était extrait d'une sorte d'Asclcpias, ou Sarcostème vimnalis.
Il arrive dans la naturt que, lorsque les causes qui ont produit une variété au sein d'une espèce, ou rendu un organe inutile au corps d'un être quelconque, ont cessé d'agir, bien que l'espèce se transforme ou que ledit organe ne serve plus à l'être, il subsiste néanmoins des vestiges de la variété ou de l'organe inutile. Quelque chose d'analogue se produit dans les sociétés humaines. Lorsqu'une religion succède à un 3 autre, des restes de la religion disparue subsistent conformément à la loi de l'inertie et viennent se mêler à celle qui a triomphé, ou coexister avec elle.
Il convient en second lieu de considérer que les monothéismes ou les polythéismes hiérarchiques chez lesquels prédomine un dieu, succédant aux fétichismes ou aux polythéismes non hiérarchiques, sont des religions trop savantes et trop abstraites pour le peuple. Celui-ci conserve les dieux antérieurs transformés, pour vivre lus intimement avec la divinité. Ces dieux absorbants e' jmnipotents sont trop grands pour que le peuple puisse croire qu'il les possède chez lui, avec lui, pour lui.
C'est ainsi que nous trouvons en Babylonie, à l'époque de sa splendeur, une religion officielle savamment ordonnée, et, en même temps qu'elle, confondue avec elle, la magie populaire, qui a ses racines au fond des croyances de la population touranienne primitive.
En Egypte, la magie était née de la dégénérescence d'un culte converti par les masses en un polythéisme qui