DÉMON
touchait au fétichisme. En Ghaldéé, au contraire, en uniliitnl lesdivers fétichismes dont se composait la religion primitive, la religion officielle organisa et réglementa même la magie qui devint un culte. C'est pourquoi, à l'époque où Babylone présente une religion savamment organisée, nous rencontrons deux espèces de magie, Tune, supérieure ou théurgique, par laquelle le magicien tend, à l'aide de la connaissance de Dieu, à s'identifier et à s'unir à la Divinité même, et l'autre, populaire, bienfaisante ou malfaisante, selon qu'elle sert à délivrer des maléfices des démons ou à déchaîner ceux-ci.
Avant de nous occuper de la religion définitive des Chaldéens, nous remonterons un peu à la religion primitive des peuples accadiens, afin d'y découvrir les origines de l'idée du mal et le mode de personnification de cette idée, avec les pratiques qu'elle détermina et qui constituèrent plus tard la magie populaire en Babylonie.
Les Accadiens croyaient que la terre ressemble à une de ces petites embarcations sphéroïdales, la coquille renversée, qui flottaient sur les eaux de l'Euphrate. Au-dessus, s'étendait l'immensité du ciel, plaine d'azur qui roulait appuyée sur le sommet de la montagne de l'Orient. Entre les deux, se tenait suspendue l'atmosphère, c'est-à-dire la région des nuages , que fend la foudre lancée de la voûte azurée par les planètes afin de déchirer le voile de ténèbres qui parfois s'interpose et leur cache la terre. Les bords de cette section de sphère qui formait la terre sont baignés par l'eau qui l'environne; l'eau en jaillit et y retourne avec les fleuves en mouvement continu. Les trois régions, région céleste, région terrestre et région souterraine, sont gouvernées par trois esprits supérieurs ou dieux. Le ciel a pour seigneur Anna, qui n'est pas un être distinct du ciel même, mais qui représente son animation, son mouvement, son état dynamique, ainsi qu'on dirait aujourd'hui. Encore que cet esprit ne soit pas supérieur en catégorie à ceux des autres
régions, il semble qu'à l'origine il ait été considéré comme dieu suprême, selon quelques orientalistes dont l'opinion se base sur l'interprétation des livres magiques (1).
Ea est le dieu de la terre; son nom signifie demeure, c'est-à-dire la terre même. A l'origine, Ea ne se différenciait pas non plus de la terre, mais bientôt on l'en sépara par abstraction, et on en fit un être entièrement distinct de la région terrestre, le maître des continents, de l'atmosphère et des eaux, l'Esprit qui pénétrait et animait toutes choses. Puis, sur l'observation que tout ce qui pénètre clans la terre, qui circule à travers sa masse, qui tombe de l'atmosphère et fait croître la végétation, c'est l'eau, on crut que l'eau était la demeure du dieu, le véhicule de son esprit ; on la consacra et l'on dit que le dieu s'engendrait perpétuellement dans son sein. L'onde Rio, était sa mère, qui s'agitait pour l'enfanter continuellement. Il n'avait pas de père, il était son propre père. Sa forme était celle d'un énorme poisson à face humaine (2). Plus tard on lui donna une épouse, la féconde Davkina, la croûte terrestre qu'il fertilise sans cesse. Alors le dieu-poisson fait le tour delà terre monté sur un navire mystérieux pour lui envoyer de tous côtés les eaux fécondantes (3).
Moul-ge et Nin-ge représentent le dieu et la déesse de la région souterraine. Quand on disait Nin-ki-gal, c'était la déesse de toute la terre qu'il fallait entendre, de la région supérieure à la fois et de la région souterraine; les limites de l'empire des dieux de la superficie étaient peu distinctes de celles de l'empire des dieux de l'intérieur (4).
(1) Ils s'appuient sur ceci, que son signe est le même que celui du dieu suprême dans la religion définitive de Babylone.
(2) C'est l'Anou de la mythologie chaldéo-babylonienne; les Grecs le nommèrent Garnies.
(3) On prétend que c'est le Noé des Juifs. Les Chaldéens l'appelèrent aussi Nouah.
(4) Il nous est très-difficile de comprendre ces mythologies de l'Orient, à nous hommes occidentaux de ce siècle. Nous apercevons, nous, des li-
Le soleil diurne esl désigné sous le nom dé (ktd, el considéré comme le Ris d'/ltftta. Dès qu'il descend aux enfers par la porte d'Occident, On l'appelle Nin-dar el il dervienl le fils de Mo>t/->/<\ seigneur des régions profondes. Chaque jour, en l'absorbant, l'enfer le rend soleil nocturne, et le ciel le reconstitue diurne t\r< qu'il s'élance des ténèbres pour regagner les espaces supérieurs. Le soleil est l'ennemi juré des ténèbres. Il pénètre en enfer par la bouche de Moul-gc, la montagne d'Occident, pour rejeter les ombres qui retiennent prisonniers les trésors dn centre de la terre. À son aspect, les ténèbres s'enfuient épouvantées par la porte Opposée et viennent nous envahir. Alors le soleil laisse dans la profondeur de ses espaces ses rayons, autres dieux qui sont l'éclat des pierres précieuses, des émeraudes. des grenats, des diamants et des rubis, et les reflets des métaux. L'or est son fds aîné, il est son image, il possède sa couleur et son éclat, et, comme lui, il est inaltérable (1). Une fois son OMvre libératrice accomplie, il sort de renier par la porte d'Orient, s'élance à la poursuite des ténèbres pour les rejeter également de la superficie terrestre, et de nouveau les ténèbres s'enseve-
mites partout; nous trouvons tout défini, tout tranché, tout individualisé, et nous portons dans notre manière de penser l'hérédité de dix-neuf sièclesde divorce avec la nature. Mais, à ces époques reculées, l'homme vivait plongé dans la nature, il la sentait avec une intensité qui nous est inconnue, à nous qui sommes plus concentrés dans l'observation subjective. Rien alors n'était encore clairement delini, rien n'avait de limites étroitement fixées. L'esprit n'était pas bien distinct de la matière, ni l'àme du corps, ni le dieu de la nature, ni le conscient de l'inconscient, ni même la substance organique vivante de la substance inanimée ; on distinguait peu le nom de la chose ; tout était confondu et tout changeait selon le lieu et selon le temps; rien n'avait une individualité distincte et nette. Aussi nous faut-il faire de très-grands efforts pour saisir ces théogonies, et mouler en quelque sorte leur conception dans notre langage; après de pareilles synthèses, on se sent souvent pris de vertige.
(I) De là vient que les métaux et les pierres précieuses ont été convertis en talismans contre les démons.
lissent dans les profondeurs par la porte d'Occident afin <lc s'emparer encore des trésors déposés par le soleil. Cette scène se renouvelle tous les jours. Le soleil poursuit éteiv nellement les ténèbres, et les ténèbres fuient éternellement devant lui.
Les livres magiques décrivent l'enfer en disant que c'est Y endroit où ri existe plus le sentiment ; le fond de l 'intérieur ; le lieu où ne réside pas la bénédiction ; la tombe ; le temple redouté (I). Tous les morts descendent dans cet enfer; il n'y a ni châtiments ni récompenses ; les tristesses du pays immuable sont égales pour tous. C'est sur la terre que les hommes reçoivent les récompenses. Avec les ténèbres qui, de l'enfer, viennent envahir la terre quand le soleil descend dans les antres profonds, sortent les démons qui y demeurent, les fan tûmes et les vampires, qui sont les ombres des morts, et qui errent toute la nuit pour tourmenter les mortels. Les esprits bons qui résident dans les enfers n'en sortent jamais.
Mais les démons n'existent pas qu'en enfer. Ils errent dans le monde entier. On compte les démons du vent, ceux du désert, des abîmes, des forêts, de la montagne, des maladies et ceux qui habitent notre corps et l'agitent. Nous parlons ici, bien entendu, des démons malfaisants. En opposition avec ceux-ci, il y a les démons bienfaisants, bien que moins nombreux, ce sont les mas (génies) et les lammas colosses qui peuvent être bons en même temps que mauvais. Les divers genres de démons malfaisants sont :lcs utouq(2), démons inférieurs, qui traversent le désert et vont se placer sur la cime des montagnes ;
(1) W. A. I. ZV. 24, 2. Nous empruntons les textes qui correspondent à ces lettres des Cuneiform Inscriptions of Western Asia, de Rawlinson, aux traductions que V. Lenormant donne dans ses ouvrages : la Magie chez les Chai liens, la Divination et la Science des présages, Letti es assyiiologiques et les Premières Civilisations, t. II. De même pour ceux que nous citons dans la suite de ce chapitre.
(2) Ce mot signifie aussi un démon en général.
.V,0 'l-E DÉMON.
Ya/ol, démon destructeur ; les yigim(l), qui errent à travers le désert et pénètrent avec le vent dans les villes; le telal, démon guerrier; lemaskin, qui dresse des embûches. 11 v a encore les sept démons des régions sidérales , les sept fantômes de flamme, les sept génies des sphères de feu comme on les appelait, qui sont en perpétuelle opposition avec les sept esprits des espaces planétaires gouvernant l'univers. Ce sont eux qui font les éclipses, qui incendient la queue des comètes, qui précipitent les étoiles et produisent le malheur. Il y a les sept démons de l'abîme (2), qui habitent les régions souterraines et sont les plus terribles. Ils sortent des antres profonds de la montagne d'Occident et pénètrent par l'Orient, marchant ainsi au rebours des astres et portant le trouble partout avec eux. Ce sont eux qui produisent les tremblements de terre, qui renversent les maisons et donnent le sort mortel aux hommes. Ils n'ont ni femmes ni enfants ; ils ne sont ni masculins ni féminins ; ils n'aiment pas, et par conséquent sèment l'inimitié sur leur passage. Le jour, ils se cachent dans les profondeurs de la terre, et, par lui seul, le dieu Feu luimême est impuissant contre eux. Du centre de* la terre s'échappent aussi les fantômes (3), les spectres (4) et les vampires (5). Ceux-ci visitent l'homme pendant la nuit; ils revêtent des formes épouvantables. Mais les pires démons qui poursuivent les mortels de leurs attaques sont les démons des maladies, et parmi eux, celui de la fièvre, celui de la céphalalgie, celui des congestions, celui de la peste, qui est fils de la superficie terrestre et de l'abîme, etc. On peut encore citer les incubes et les succubes, démons des pollutions nocturnes, qui abusent du sommeil pour
(i) On ne connaît pas encore la signification exacte de ce nom dans nos langues indo-européennes.
(2) On croit que ceux-ci sont les maskins.
(3) Hapaganme.
(4) Rapaganmea.
(d) Rapaganmekhab. Ceux-ci sont les ombres des morts.
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soumettre les femmes et les hommes à leurs embrassements et à leurs caresses (1).
L'imagination des Accadiens peupla la création de ces êtres malfaisants, et, par contre, elle se mit à multiplier les êtres bienfaisants, leur assigna des rangs, un sexe et les crut capables de se reproduire. Ils se croyaient tourmentés, en certains cas, et protégés, en d'autres, par ces êtres enfantés par leur propre imagination. Tout ce qui leur arrivait de bon ou de mauvais, ils leur en attribuaient le mérite, et se procuraient ainsi une explication des événements, se croyant le jouet des êtres invisibles qui peuplaient la création. Semblablement à l'Arya, les heures qu'ils redoutaient le plus, c'étaient celles de la nuit où sortaient les ténèbres ; comme l'Hindou, ils adorèrent le feu, qu'ils tenaient pour un principe élémentaire et pour la cause suprême du mouvement cosmique. « C'est lui, disaient-ils, qui pousse le sang dans nos veines, c'est le feu qui nous donne la vie, puisque, aussitôt que nous mourons, notre corps se glace. La chaleur et la flamme (2) sont ses deux manifestations ;a.vecl'une, tout s'anime ; avec l'autre, la lumière se répand au sein même des ténèbres. » Et ils adressaient (3) au feu ces paroles : « 0 Feu viril, héros masculin, qui parcours la voûte céleste, toi qui remplis l'immensité de tes émanations, toi qui fonds et qui mêles le cuivre et l'étain, toi qui purifies l'argent et l'or, toi qui la nuit fais trembler les méchants (4), toi qui vivifies, toi qui chasses la peste, ô fécond, ô brillant pontife suprême
(1) On les appelait Gelai et en assyrien LU ou Lilith. La Lililh joua plus tard un grand rôle dans le Talmud. Elle figure aussi dans les livres des prophètes qui l'avaient admise déjà au nombre des démons.
(2) Bil-gi et Iz-bar.
(3) Les Accadiens procédant de terres plus au nord que la Babylonie, on comprend qu'ils adorassent le feu que les Chaldéens ne considéraient pas comme propice.
de la surface de la terre (1), anéantis la méchanceté ! » Et le dieu Feu répond au milieu des rayonnements du foyer : « Je suis la flamme d'or, la grande flamme qui s'élève des roseaux... Je suis la flamme de cuivre, la flamme qui élève ses langues ardentes; je suis le messager de Silik- Moulouhki; que le dieu, que les génies favorables entrent dans votre maison (2) ! »
L'Accadien considère le feu comme supérieur au soleil, parce que le feu lui prête son concours aussitôt qu'il l'implore. Il l'appelle à volonté, et le feu paraît à l'instant même, tandis que le soleil ne le visite que périodiquement et que jamais il ne l'assiste la nuit. Bien qu'à un degré moindre, l'Accadien pratique cependant le culte du soleil, attendu qu'il en reçoit des bienfaits. De ses rayons le soleil ressuscité disperse chaque jour les êtres noirs sortis de l'enfer. Et l'Accadien, élevant son regard vers lui, lui adresse cette invocation : « 0 soleil, ô toi qui brilles dans les cieux, toi qui toujours maintiens ta face du côté de la terre sans jamais la détourner, sans jamais nous montrer le dos (3), toi qui répands la lumière sur nous comme un manteau éblouissant, toi qui nous envoies la rosée, qui dissipes la tristesse, toi, vaillant guerrier, qui combats les fantômes, juge régulateur des heures, prends soin de nous, protége-nous ! »
Puis, il s'adresse à l'eau qui vivifie, qui rafraîchit, à cette eau qui environne la terre, qui est la demeure du dieu-poisson, et il lui dit : « Eau sublime, toi qui coules dans le lit du Tigre et entre les rives de l'Euphrate, et vous qui allez vous jeter et vous confondre clans l'Océan, eaux bénies, eaux fécondes, eaux éUncelantcs, miroirs du soleil, pendants du ciel, dites à votre père Ea, ainsi qu'à votre mère Davkina, réponse du grand poisson, qu'ils bril-
(1) W. A. T. IV. col. 2, 1,4-2.
(2) Un des moyens d'interdire aux démons rentrée d'un lieu, était de le faire occuper par des êtres favorables.