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lent et qu'Us fructifient afin que la bouche criminelle, que la bouche nuisible ne puissent produire aucun effet < ï) ! » Mais Eu ne répond rien. Alors l'Aceadien a recours à Anna, l'esprit du ciel, et Anna ne lui répond pas mieux. Ea et Anna sont trop haut placés pour pouvoir communiquer directement avec lui. Un intermédiaire, SilihfMouloukhi^ dieu qui n'est la représentation d'aucun élément, vient alors à son secours; il prie le divin Ea de prêter l'oreille aux prières de l'homme, et l'h-jinme reçoit le bienfait qu'il sollicite. Puis. l'Accadien s'adresse à l'esprit du ciel et à l'esprit de la terre pour qu'ils le protègent, certain qu'il est que l'intercesseur obtiendra d'eux ce qu'il demande, et il les supplie de se souvenir de ceux qui « mettent obstacle à sa prospérité; du sorcier qui fait des images ; de la figure malfaisante ; du mauvais œil; de la langue criminelle ; de la nourrice dont le lait devient aigre, dont les seins se flétrissent et s'ulcèrent, et qui périt de ces ulcères ; de la femme enceinte qui avorte, dont le fœtus se gâte ou ne prospère pas ; de celle que le mari n'approche jamais ; de l'esclave dont le maître dédaigne les charmes ; de celui qui meurt de faim ou de suif; de celui qui. ayant faim dans une fosse, est condamne à manger do la terre; de celui qui laisse après lui une mémoire infâme; de celui qui ne peut se lever pour avoir trop mangé ; de celui qui se noie dans la rivière ; de celui qui tombe malade au commencement d'un mois incomplet (2); de l'aliment qui réduit le corps à l'état de squelette, ou de celui qui est restitué après avoir été- mangé' ; du liquide qui gonfle le buveur; du vent pestilentiel qui souffle dans le désert : de l'abattement pro-
(li La bouche criminelle, la tangue ma1 faisante, la lèvre méchante, IV I mauvais, dans les formules accadiennes, indiquaient des mots ou des regards qui, lances involontairement ou même à de-sein, possédaient la vertu de déchaîner les démons. 11 existait des formules, qui semblent des litanies de malédictions, au moyen desquelles on pouvait à volonté porter préjudice à n'importe qui.
(2) C'était là une époque néfaste.
duit par l'absorption du poison ; de la stupeur qui enchaîne méchammenl ; de la chute des ongles ; de l'éruption pustuleuse ; de la Lèpre qui envahit la peau ; de la fièvre chaude ; des ulcères qui répugnent et qui rongent ; de l'inflammation des entrailles; de la peste violente; de la tristesse qui assombrit; de la maladie du cœur; de la dyssenterie maligne ; du cauchemar nocturne ; de la chaleur suffocante ; de la soif qui favorise l'esprit de la peste ; des douleurs cérébrales qui perforent la tète comme ferait la corne d'un taureau, qui la rongent comme ferait une fourmilière, qui la gonflent comme une tiare, qui font éclater les parois du crâne comme si c'étaient les ais d'un navire pourri ; en un mot, de tous les désordres du ciel, et de la terre. » Et il termine ainsi : « Esprit du ciel, souviens-toi de tout ceci ! Souviens-toi de tout cela, esprit de la terre ! » Silik-Mouloitkhi accueille les prières de l'homme et il les transmet à Ea en le priant de fournir à l'homme le remède inconnu de lui. Pour chaque maladie, la formule de la demande est distincte, aussi bien que le remède. Ainsi, pour les maux do tête, Silik-Mouloiikhi dit : « Mon père, le mal de tête est sorti des enfers ; donne le remède à cet homme qui l'ignore ! » Et Ea répond : « Mon fils, tu ne connais pas le remède; je vais te l'apprendre, parce que ce que je sais tu peux le savoir aussi. Approche ta lèvre sublime de ces eaux; de ton souffle, fais les briller dans toute leur pureté. Secours l'homme, fils de son dieu, et que la maladie se dissipe, comme se dissipe la rosée de la nuit sous les baisers du soleil. » Et Silik-Mouloiikhi suit la prescription, trace l'image de l'homme, et la maladie disparaît.
Parfois l'homme s'adress.e au feu pour qu'il le délivre des esprits de l'abîme; mais le feu est impuissant contre eux ; alors il s'adresse à Silik-Mouloukhi, qui va à Ea pour en obtenir la formule suprême capable d'enchaîner les esprits. Cette formule est un nombre mystique; par sa vertu les esprits restent enchaînés. Le nombre possède une grande influence sur les esprits ; bons ou mauvais, tous ces êtres
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ont le leur; aux génies bienfaisants correspondent les nombres entiers, aux malfaisants les fractions. Les esprits bons aident toujours l'esprit du ciel et celui de la terre, le soleil et le feu ; ils occupent le foyer abandonné par les démons, font sentinelle à la porte des palais, sur le seuil des maisons, à l'entrée des rues ou en haut des murailles. Ils ont parfois à lutter avec les démons, qui ne veulent pas abandonner les corps humains ou leurs demeures, mais ils triomphent toujours. Et lorsque l'homme les implore à l'aide de la parole magique ou du nombre qui leur est consacré, ils accourent à lui. ou ils s'éloignent tristement s'il prononce quelque formule qui les rende impuissants contre les esprits méchants déchaînés.
On les évoque aussi ou on les conjure au moyen de divers talismans, tels que des bandes ou des pierres gravées avec des chiffres, des lettres ou des images. Là où l'homme trace leurs images, le génie et le colosse sont toujours présents ; partout où veille le bon colosse, le démon malfaisant s'enfuit. Un moven encore de mettre le malin en fuite, c'est de peindre ou de graver son horrible image. En se voyant sur la muraille, le malin se retire précipitamment, car son hideux portrait l'épouvante.
Lorsque les dieux veulent châtier les hommes, ils ne leur envoient pas des maux, ils donnent simplement la liberté aux démons. C'est alors que l'homme souffre ; mais, s'il se met en prières, il ne manque jamais d'intercesseur; le dieu donne la formule, et au même instant l'homme se trouve délivré.
Ainsi qu'on peut le remarquer, ce système parait ressembler à celui des Iraniens, mais seulement quant à la forme, dans le dualisme qu'il affecte. Dans le mazdéisme. la nature tout entière combat dans un sens ou dans un autre; ici ceux qui combattent, ce sont les esprits; la nature est passive ; ce sont eux qui déterminent toutes les actions naturelles et humaines. Là, l'homme triomphe à force de luttes et de travaux; ici, à elles seules, les prières produi-
sent tout le bien, et les malédictions tout le mal ; la parole, le nombre, les image? ont le pouvoir que l'action a chez les Perses. Là, le mal, c'est la paresse, c'est l'inaction, c'est l'injustice; le bien, au contraire, c'est le travail, c'est l'industrie, c'est le droit. Ici, chez les Accadiens, il n'existe pas de bien en dehors de la santé, du bien-être et delà piété, et pas de mal en dehors de la maladie et de l'impiété. Ainsi, bien que dualistes en la forme, bien que fondées sur la lutte de la lumière et de l'ombre, ces deux religions sont au fond complètement distinctes.
La race sémitique qui émigra en Ghaldée fit évolutionnerles dieux. Sa religion était analogue à la religion syrio-phénicienne ; pendant quelques siècles, elle se dressa en face de celle des Accadiens, mais elles en vinrent toutes deux à se confondre graduellement, et, à l'époque de Sargon Ier (2000 ans avant J.-G.) (1), la religion sémite avait complètement absorbé sa rivale et l'avait asservie en moulant quelques-uns des dieux accadiens sur ceux qu'elle avait conçus dans les astres (2), La religion accadienne, telle que nous l'avons décrite, ne fut plus alors qu'une religion inférieure et devint la magie babylonienne (3). L'unification des deux cultes fut une véritable œuvre de systématisation.
Tous les dieux furent subordonnes 1rs un> aux autres
(1) Lknop.mant, la Magie chez Ici Chaldéens, chap. iv, p. 132.
(2) Muut-qe s'identifie à Bel; Nin-gelal. à Bf.lit ; ffln-dar, à âdar, dieu de la planète Saturne ; Pakou, à Nebo, dieu de Mercure; En-Zouna,
à Sin, dieu de la lune ; Tjskhou, à Istaii, déesse de Venus; Im, ù Bim, dieu de l'atmosphère; Qud, à Samas, dieu du soleil; Anounnu-ijo . aux Anoinnaki, les esprits de la terre ; Davkina conserve son nom ; lui devient Nouah; sa mission reste la même.
v3) Les prêtres magiciens se divisaient en trois ordres : Kharloumim, Hakamtm et Asapfrim, c'est-à-dire les eonjuratuurs, les médecins et les theosuphes.
et formèrent de véritables hiérarchies. Une fois organisée, la religion de la Babylonie fut un culte positif rendu à la lumière, mais en sens contraire du culte des Perses. A Babylone, en effet, l'objet lumineux fut plus adoré que la lumière elle-même. Les Babyloniens pratiquaient le culte du soleil, de la lune et des astres parce que ces corps célestes leur envoyaient la lumière. L'idée de la lumière seule, isolée, indépendante, abstraite de l'objet lumineux, n'était pas accessible à leur esprit. « La lumière nous donne la vie, disaient-ils ; elle émane des astres ; donc, les astres déterminent nos actes. » Et ils établirent que l'homme dépendait directement des corps célestes et que dans chacun d'eux résidait une divinité lumineuse en relation avec l'humanité. Le culte des Perses n'était pas une adoration ; celui-ci l'était au contraire entièrement.
Le soleil, sur les bords de l'Euphrate, répand une étouffante chaleur; c'est Moloch, le dieu du feu, qui se révèle par sa puissance, calorifique plutôt qu'éclairante. La nuit, on peut enfin respirer ; il s'élève en effet une brise tiède ; le Ghaldéen croit que les étoiles lui envoient la nuit afin de lui permettre de respirer l'air frais et pour qu'elles puissent à leur tour resplendir librement sur le fond sombre de la voûte céleste ; il veille donc la nuit sur les bords de l'Euphrate pour contempler les dieux lumineux qui le protègent.
L'Accadien rendait plutôt un culte au feu. A lui, fils de terres plus septentrionales, le feu était utile en hiver. Son action, qui était terrible en Chaldée, devenait bienfaisante au pays du Touran. Mais l'Accadien était moins intelligent que le Sémite et moins savant que lui ; il ne cultiva que la terre et créa une religion primitive et un culte naïf. tandis que. plus observateur par nature, le Ghaldéen se livra à l'étude du ciel, séria ses observations, créa l'astronomie et les mathématiques, et, à l'aide de ces connaissances, il organisa un culte hiérarchique qui, de
la dernière des manifestations divines dans la nature, s'élevait, en les subordonnant les unes aux autres, jusqu'à un Dieu suprême. Puis il subordonna jusqu'à l'humanité et jusqu'aux phénomènes sociaux ù la Divinité dans ses manifestations diverses. Par l'observation des mouvements des corps célestes, il aperçut certains rapports qu'il crut liés à d'autres phénomènes naturels, et comme, en vertu de la corrélation qu'il avait établie entre le ciel et la terre, tous ces phénomènes devaient produire des événements humains, il se mit avec ardeur à en pénétrer le sens. C'est sous cette influence qu'il construisit la cité selon le plan qu'il avait tracé de la sphère céleste (1). Aux portes de ses palais il plaça l'image des colosses de sa mythologie cosmique, afin que ces génies descendissent garder ses demeures. Le lien qui unissait l'homme aux dieux attachait aussi les dieux à l'homme, et une des manières de faire apparaître ceux-ci quelque part, était d'y placer leur image. Il donna à ses maisons la forme de tours superposées dont la dernière se terminait en terrasse. Il plaça son lit sur cette terrasse, afin que, durant son sommeil, ses divinités lumineuses le transportassent en songe au sein des régions sidérales (2). Après avoir étudié la voûte céleste et en avoir indiqué la carte, il donna un nom aux douze constellations du Zodiaque et leur attribua la forme de douze êtres que leur disposition rappelait plus ou moins fidèlement à l'esprit ; c'étaient pour la plupart des animaux célestes qui allaient s'abreuver aux flots de la Voie lactée, grand fleuve de liquide cosmique dont les systèmes solaires sont les molécules.
Il croyait que les astres correspondaient aux êtres de la terre ; et, comme ceux-ci étaient socialement organisés par hiérarchies, il établit ces mêmes hiérarchies au ciel parmi les esprits planétaires ; ainsi les espaces ne tardè-
(1) Diodore de Sicile, t. II, p. 96.
(2) Philon le Juif, De somnis.
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rent pas à avoir leurs animaux, leurs esclaves, leurs citoyens, leurs grands, leurs guerriers et jusqu'à un seigneur, le soleil, qui les gouvernait en souverain. Ces catégories ont leurs fonctions propres comme celles de la terre. Ainsi, il est des étoiles conseillères, servantes, satrapes, courriers, etc. Elles ont aussi un sexe ; elles s'approchent ou s'éloignent les unes des autres ; elles s'aiment ou se détestent. Elles entretiennent des relations sociales comme les hommes, elles se font la guerre comme eux, elles se poursuivent, elles s'enfuient, elles se dérobent, elles émigrent, ou aussi elles se réunissent, s'associent, forment des états, font des révolutions, célèbrent des fêtes, etc. Enfin, chacune, selon la couleur et l'intensité de salumière, possède sa volonté propre, sa manière d'agir particulière, son génie, en un mot son idiosyncrasie. Ce que font Bel et Bétit, le couple suprême, les autres divinités masculines et féminines des planètes le répètent ; elles s'aiment comme eux : si le dieu meurt, la déesse, abîmée de tristesse, se désole et pleure sa mort jusqu'à la résurrection de son amant céleste.
En raison d'idées mystiques relatives à la valeur des nombres et analogues à celles que devaient adopter plus tard les pythagoriciens, les prêtres de Babylone, comme les Accadiens, firent correspondre chaque nom de dieu à un chiffre déterminé (1). Pour deviner les événements, ils se livraient à l'étude attentive du cours des astres, ils additionnaient ou ils retranchaient les nombres produits par leur groupement, et, à l'aide de ces calculs, ils construisaient leurs figures géométriques ou prononçaient leurs exorcismes, croyant qu'ils arrêtaient les esprits des astres dans leurs mouvements ou qu'ils les contraignaient à exécuter leurs desseins. Tout ceci était logique : le Chaldéen, en effet, croyait, ainsi que nous l'avons dit, que le lien qui unissait l'homme au dieu attachait également le
(1) Lenormant, le Déluge et r Epopée babylonienne, p. 30.
dieu à l'hnmmo, et il pensait ffiio ce lien était un chiffre, un mol nu une image, Gomme ions les Sémites, il se figurait que le sujet rie pouvait être séparé de sa représentation plastique sans qu'il en souffrît quelque chose, comme si cette représentation en formait partie intégrante ; il croyait que le nom déterminait la chose, et que la relation n'avait de valeur qu'en vertu de son signe concret, le nombre. Quoi d'étrange, par conséquent, avec un tel point de départ, qu'il se figurât pouvoir conjurer ou déterminer les événements a sa convenance et produire le mal ou le bien dès qu'il avait trouvé la figure, le mot ou le chiffre qui était le lien mystérieux entre la terre et le ciel ?
La corrélation entre la sphère céleste et l'humanité produisit lin résultat politique. Le soleil, roi des cieux, puisqu'il était le premier astre du firmament, correspondait au monarque. De même qu'il n'y a dans le ciel qu'un seul astre qui régit tous les autres, de même un seul roi doit être au-dessus de tous les autres. Les rois de Babylone se croient les élus du soleil, comme ceux de Perse se crurent les élus d'Ormuzd. Bientôt leurs actes sont considérés comme des émanations de la divinité sidérale, et euxmêmes s'adjugent le nom de vicaires des dieux. Le droit divin établi sous cette forme primitive comporte pour conséquence immédiate la justification de la conquête. Les monarques de Babylone prétendent donc conquérir le monde pour soumettre les peuples et leurs rois au joug de leurs divinités, dont ils s'attribuent le pouvoir exécutif sur la terre. Tous ceux qui résistent à leurs Volontés sont conséquemment tenus pour ennemis de Bel et traités comme tels ; on les écorche vifs ou on les empale après avoir « violé leurs fils et leurs filles » . A l'origine, l'autorité n'a été que l'hommage rendu par l'homme à la supériorité brutale de la nature; c'est la fatalité faisant sa dernière manifestation dans les sociétés humaines.
Comme les. actes qui s'accomplissaient au ciel se réfléchissaient sur la terre, et que les dieux cosmiques étaient
ardemment amoureux, il arriva que l'Amour ne farda pas à descendre sur le monde. L'objet des amours du soleil. Bel ou Tammuz, était Mylitta, la dresse tellurique ; la végétation, ainsi que les êtres animés, furent considérés comme le produit de ce couple suprême (1). L'amour descendit des hauteurs célestes en s'imposant comme une loi divine. La jouissance terrestre ne fut qu'un reflet de la concupiscence supra-sensible de l'univers.
Il convient d'observer que tous ces dieux des mytholo-gies sémitiques ne potsèd 'ut pas de personnalité bien tranchée; ils ne sont pas encore complètement anthropomorphes; ils ont quelque chose de vague qui ne peut être réduit à une formule concrète: leurs contours flottent aussi bien que la matière dans laquelle ils sont plongés; ce n'est qu'avec elle qu'ils prennent forme, et ils affectent les formes par elle affectées. L'individualité des dieux grecs leur fait défaut ; ils se confondent les uns dans les autres ; il est assez difficile parfois de distinguer s'il s'agit de deux dieux, ou simplement d'un dieu ;i deux faces. Les uns sont voluptueux par intermittence ou sinistres, les autres masculins ou féminins; d'autres fois les sexes se confondent en leur personne, et ils deviennent hermaphrodites. Il en est qui, de divinités telluriques. deviennent sidérales ; certains se décomposent en triades ; enfin quelques-uns n'ont ni formes ni fonctions bien connues. La confusion métaphorique du langage des théogonies sémitiques est un indice certain de l'indétermination des idées qu'elles renferment. En effet, une conception claire et définitive entraîne toujours une expression exacte.
Myr-Mylitta, la déesse de Babylone, représente la nature avide de reproduction et amoureuse du soleil qui la féconde. Elle prend le nom de Taa1mth1 lorsqu'elle pleure, dans les longues pluies d'automne, et lorsqu'on hiver elle se recouvre d'un lourd manteau de neige, Elle se révèle
(I) Gesenius, p. 62, et Diortore de Sicile, liv. I, p. 1 1 .
aux mortels par la face livide de la lune, quand elle poind entre les déchirures du voile épaisde nuages qui la dérobe à la vue. Elle devient Zirbanit, lorsqu'en avril elle se réveille de son long sommeil d'hiver sous les baisers ardents de son amant cosmique. Alors, elle sent tressaillir les semences de tous les êtres qu'elle porte dans ses flancs. Elle se pare de toutes les splendeurs d'une végétation superbe, et, folle d'amour, elle éclate en une immensité de fleurs brillantes, dont les parfums embaument l'air tiède et lumineux qui l'entoure. Les poissons fourmillent dans le sein de ses eaux verdoyantes ; l'ardeur s'accroît chez les voluptueux ramiers qui nichent dans les sombres cyprès ; au milieu de cette fête universelle, elle reçoit son amant couronné de rayons d'or qui la féconde, et elle devient la mère et la nourricière de toutes les créatures. Telle est la grande déesse de Babylone, la bonne déesse médiatrice, analogue à l'Istar assyrienne, à l'Isis d'Egypte, à l'Aschéra chananéenne, à la Cybèle de Phrygie, à la Baalath de Byblos, à la Tanit de Garthage et à la Diane d'Ephèse.
L'unité de régime dans le ciel et la monarchie à, tendances conquérantes sur la terre appelaient l'unification des races. Pour constituer cette unité, Babylone, inconsciemment, recourut à ses préceptes du culte de l'amour émané des dieux cosmiques. Pour mêler les peuples, pour s'assimiler les races, elle leur donna la chair de sa chair: cité commerçante par excellence, elle les convia à une monstrueuse foire d'amour où s'accomplit la promiscuité du sang. Elle fit irradier dans ce but des routes conduisant dans tous les pays, elle ouvrit ses portes à tous les peuples et elle leur offrit ses femmes dans les temples, comme elle offrait au marchand de la caravane ses marchandises dans ses riches comptoirs.
Toutes les femmes de Babylone, la tète ceinte de la cordelette symbolique , venaient donc s'asseoir dans l'enceinte sacrée du sanctuaire et attendre les pèlerins de l'amour attirés de tous les pays de la terre par le
renom de leur beauté. De l'esclave la plus misérable jusqu'à la plus grande dame, aucune ne laissait d'accomplir ce devoir considéré comme sacré. Celles qui, orgueilleuses de leurs richesses, dédaignaient de se mêler au vulgaire troupeau, vêtues de luxueuses tuniques, parées de somptueux bijoux, se faisaient traîner dans des chars couverts, suivies de nombreuses servantes, au temple de la bonne déesse. Là, à l'ombre des myrtes sacrés, elles se rangeaient par files, laissant entre elles comme des rues au milieu desquelles les dévots pouvaient circuler à leur aise pour bien voir et choisir. L'étranger passait, il laissait tomber une pièce de monnaie sur les genoux de celle qu'il préférait, en lui disant : « J'invoque pour toi la déesse Mylitta, » et la femme se levait à l'instant et suivait. Nulle ne pouvait retourner chez elle sans avoir été l'objet d'un choix • nulle ne pouvait repousser celui qui l'avait choisie. Que le présent qui lui était fait fût splendide ou qu'il fût infime, elle était tenue de l'accepter. Que celui qui l'avait préférée fût un esclave ou un satrape, un Egyptien, un Perse, un Hellène, un Phénicien, un Assyrien, un Juif ou un Ethiopien, elle lui appartenait. Prêtresse de Myr-Mylitta, elle livrait son corps dans cette pàques d'orgie pour accomplir un sacrement, le sacrement impur de la communion de la chair (1) : Babylone était la coupe où venaient boire et s'enivrer les nations (2).
Or, cette orgie n'était pas seulement annuelle ; elle se reproduisait souvent dans les temples de Zirbanit ; là, le vin coulait à flots, les parfums brûlaient sur les autels (3), les hiérodules, le corps nu jusqu'à la ceinture (4) et ivres des fumées de l'encens et de la boisson, se livraient à tous les transports de l'érotisme. La table du festin et celle du
(1) Hérodote, liv. I, § 199, et Strabon, Géographie, lib. XVI, cap. i, §20.
(2) Jérémie, u, 7.
(3) Rawlinson, the Five Greal Monarchies, chap. ni, p. 29 et 30.
(4) Rawlinson, thc Five Greal Monarchies, chap. m, p. 22.
sacrifice se confondent dans l'histoire, la cassolette aux parfums fut le premier encensoir, l'ivresse préluda à la foi, la chasteté fut précédée par l'omnigamie.
La raison inconsciente et collective de ces pratiques, c'était l'unification des races; la raison consciente et individuelle était tout autre. La femme de Babylone se livrait à tout venant dans la cité sacrée parce qu'elle se considérait comme l'épouse de Bel; en se donnant à qui adorait le dieu, à qui était identifié avec lui, c'était à Bel lui-même qu'elle se donnait. Aussi le grand prêtre en choisissait-il une entre toutes, la plus belle, et la transportait-il en haut de la dernière plate-forme du temple de Bel, où sous le tabernacle sacré se trouvaient un lit et une table d'or. La femme élue passait la nuit dans cet endroit, et le dieu descendait pour la posséder lui-même (1). Au jour suivant, déclarée prophétesse, elle demeurait dans le temple et fournissait à ceux qui l'interrogaient les réponses que le dieu lui avait communiquées durant son sommeil. A l'avenir elle ne pouvait plus appartenir à aucun homme, car elle était sacrée (2).
De tels cultes devaient procurer une grande prépondérance à la femme. De Mylitta, la grande déesse, qui, comme nous l'avons dit, est la nature passive ou la terre humide, et qui originairement était la matière chaotique, procédaient le soleil et toute sa cohorte céleste. Le soleil, étant né plus tard n'était qu'ordonnateur ou Demiourgos. Chaque jour le Chaldéen le voyait remontant de la montagne d'Orient, et il lui semblait que la terre l'enfantait. La terre étaitdonc pour luila mère du soleil. Puis, en s'élevant, cet astre la baignait de sa lumière et la fécondait ; de là la sanctification de l'inceste. Le divin Bel était l'amant de sa mère, et tous les êtres devenaient les enfants de cet amour incestueux. 11 ne faut pas chercher d'autre signification aux
(1) Cullimore, Orientais Cylindcrs, n09 71, 7G el 109.
(2) Hérodote, liv. I, § 181 et 482.
amours de Sémiramis et de Ninyas, de Sémélé et de son fils Bacchus, d'OEdipe et de Jocaste sa mère. Par conséquent, la nature mère du dieu solaire lui était antérieure et, en une certaine façon, supérieure. Lui attribuer le sexe féminin et l'entourer d'un culte aussi pompeux, c'était forcément procurera la femme une grande considération. On représentait la grande déesse sous la forme d'une femme nue debout sur un lion ; le lion était le symbole du soleil ; elle l'avait sous ses pieds en signe de puissance. D'autres fois elle se tenait debout sur un char traîné par deux lions. On l'a fréquemment rencontrée sous cette forme dans l'Asie Mineure.
Les légendes et les monuments témoignent de la liberté, de la considération et de l'influence dont jouissaient les femmes babyloniennes, et qui étaient inconnues de l'antiquité en général et principalement des peuples asiatiques. Les récits sur Sémiramis et sur Nitocris, bien que purement fabuleux, et les figures d'Istar qu'on rencontre sur les cylindres démontrent manifestement l'importance publique de la femme chaldéenne. M. Rawlinson dit très-justement à ce propos que, s'il n'en avait pas été ainsi, les femmes n'auraient certainement pas obtenu tant d'importance dans les représentations plastiques, non plus que tant de place dans les histoires mythiques (1), attendu que ces deux formes sont en somme les deux seules par où s'est traduit le caractère de ces époques.
Les représentations artistiques ont toujours été les images fidèles de l'époque qu'elles ont reproduite ; toujours leurs types ont nettement défini la société qui les a vu surgir. Les dieux éygptiens ont le sourire mélancolique, la tranquillité résignée de l'habitant de ces pays chauds ; plusieurs s'offrent sous la forme d'un animal, parce que, sur les bords du Nil, l'amour de la nature était si large, que jusqu'à l'animal tout était sacré. Les
(I) Rawlinson, the Fivc Gteat Monarchies, 1. 111, p. 21 et 22,
déesses grecques, d'une beauté admirablement proportionnée, représentaient bien cette société clans laquelle tout jusqu'au divin, prenait forme humaine. Au moyen âge, époque d'expiation et de pénitence, époque où la matière est vouée au mépris, les christs sont émaciés et livides, leur charpente osseuse se distingue sous la peau qui la recouvre ; les vierges sont pâles et pleureuses, et les saints, mortifiés par les tourments, lèvent les yeux au ciel où ils ont leur demeure. Pendant la renaissance, au contraire, les saints prennent de belles formes, on les revêt de soie et de brocart; les christs acquièrent une musculature herculéenne; les vierges deviennent gracieuses et souriantes; celles de Raphaël sont de sensibles Italiennes, celles de Murillo des Andalouses célestes ; et, pour célébrer le retour vers la Nature , les peintres aiment à représenter, dans sa toute-puissance, le Père éternel qui l'a créée.
On peut appliquer cette loi aux divinités assyriennes et chaldéennes. Les représentations de la grande déesse couronnée de la mitre, aux cheveux flottant sur les épaules et tombant jusqu'à la ceinture, au visage hautain, aux seins orgueilleusement dressés, aux larges yeux, aux sourcils finement arqués, à la lèvre inférieure charnue, à la bouche gracieusement entrouverte, ici nue et vêtue ailleurs, tantôt les pieds posés sur un lion, et tantôt traînée dans un char attelé de deux de ces animaux, une fleur et parfois des oiseaux à la main, souvent armée de la lance et du bouclier, — ces représentations ne sont que des anthropomorphismes, c'est-à-dire des divinisations des altières femmes de l'Asie Mineure et de la civilisation de l'Euphrate , qui démontrent manifestement la prépondérance obtenue par la femme en Chaldée. Telles devaient être, en effet, les femmes sémites, images vivantes de Vénus Mylitta, au tempérament de feu, toujours ardentes, insatiables, inassouvies, toujours harcelées par une inaltérable soif d'amour que les forces d'un
homme étaient impuissantes a éteindre. Leurs désirs effrénés devaient renfermer quelque chose d'indéfini, d'incommensurable, qui aboutissait au panthéisme de l'amour et rendait nécessaire la possession de tout l'autre sexe. Ce n'était pas un homme, en effet, qu'elles aimaient, c'était l'homme. Leur passion franchissait les bornes de l'individualité; filles de la grande déesse, elles étaient la représentation du sexe ; leur amour tenait de la grandeur du Tout, leur désir des ardeurs du Soleil, leur père, et leur volupté de la magnificence de la Terre, leur mère. Ce sont ces femmes qui causèrent la perte du Perse et du Juif, comme, plus tard, elles devaient causer celle du Grec et du Romain. Ce sont elles qui propagèrent la loi de l'Amour en prêtresses de la divinité, et comme destinées par la nature à accomplir l'unité des races. Mais on n'avait pas obtenu ainsi l'unité physique. Poussée donc par la loi des contrastes, l'Humanité tendit par la voie de la chasteté à l'unification morale; la matrone de l'Euphrate disparut devant la vierge de la Judée, et ce fut une femme qui personnifia aussi l'idée inverse. L'amour charnel, inspiré par la fécondation de la nature, avait provoqué la tendance contraire, et bientôt l'on vit apparaître, inspiré par un idéal d'outre-tombe, l'amour chaste et stérile dont la réalisation consiste en une perpétuelle virginité; amour en Dieu aussi, mais en Dieu esprit et non en Dieu nature. A une tendance en un sens, l'Humanité, comme si elle était régie par la loi du pendule, répond ainsi par une autre tendance en sens contraire. Toute thèse contient son antithèse ; et celle de Zirbanit fut Marie.
Nous avons vu qu'à Babylone, comme chez les Accadiens, le mal qui accablait les hommes provenait des esprits célestes ou des démons infernaux, de ces démons qui étaient les ombres des méchants, s'échappant du pays des ténèbres pour tourmenter les mortels sur la terre. Mais,
en dehors de ces causes, il en était d'autres encore auxquelles on attribuait les maux qui pèsent sur les vivants. Gomme le raconte Bérose , la théogonie babylonienne enseigne que la création fut précédée d'une époque où tout était eau et ténèbres ; du sein de ces eaux surgirent spontanément une quantité d'êtres irréguliers; chacun d'eux était pourvu des membres d'un autre; c'est ainsi que certains avaient deux tètes, une d'homme et une de femme; d'autres possédaient les deux sexes ; certains quadrupèdes étaient munis de quatre ailes ; il y avait des hippocentaures, des taureaux à tête d'homme, des chiens à quatre corps et à queue do poisson, des chevaux cynocéphales, des serpents à tête humaine. C'était, en un mot, le règne de la confusion des formes au sein du chaos. Une femme, du nom d'Omorca , présidait à cet universel désordre. Pour rétablir l'ordre, Bel la coupa on deux morceaux; la lune et le ciel étoile sortirent de la moitié supérieure, la terre et la mer de la partie inférieure. Les monstres qui vivaient dans son sein disparurent. Bel fit alors jaillir du sang de sa tète, et le répandant sur la terre, il créa les hommes qui, par suite de cette origine, possèdent l'intelligence divine. Ensuite, il divisa les ténèbres, et les êtres ténébreux, ne pouvant supporter 1 éclat do la lumière, périrent. Enfin, il établit l'ordre dans la création, et, depuis lors, il brille resplendissant dans l'espace.
Nous voyons ainsi qu'à Babylone on crut que le mal précéda le bien, que le désordre vint avant l'ordre, celuilà personnifié dans un être féminin, celui-ci en un dieu non pas créateur, mais ordonnateur seulement de l'univers qui souffrait dans une condition non adéquate.
Les textes cunéiformes parlent encore de la lutte entre un monstre nommé Tiamat et les dieux (1), ainsi que d'un autre monstre, Boul — le Dévorant, — qui s'élançait
(I) G. Smith, the Chaldean Account of Genesis, 1876.
BABYI.ONE. 359
périodiquement du sein de la mer pour dévaster le pays et dévorer les jeunes filles qu'il rencontrait sur son passage. La légende raconte que le roi Izdubar, ayant résolu de tuer Boul, ordonna à son fils, le chasseur Ssaïd, de se rendre dans ses domaines, suivi de Hakirtou et d'Oupasamrou, les deux plus belles femmes du royaume ; lorsque le monstre passerait devant elles, il était entendu qu'elles devaient laisser tomber leurs voiles et se montrer toutes nues à ses yeux, afin de l'attirer en milieu où le chasseur, caché en embuscade, lui donnerait la mort. C'est ainsi qu'il fut fait, et Ssaïd rentra triomphant dans la ville d'Erech (1).
ABabylone, ainsi qu'en Assyrie, la mort du dieu solaire était considérée comme la cause des maux qui s'appesantissent sur la terre, lorsque la nature, triste et languissante, se dessèche et pleure la perte de l'époux qui la fécondait. Ainsi, Myr-Mylitta, qui, sous le nom de Zirbanit, produit des cultos d'amour sensuel, devient, sous l'aspect de Taauth, la déesse funèbre de la guerre et de la mort, qui se rapproche de l'Istar d'Arbelles, la déesse meurtrière et sinistre.
La légende de la descente d'Istar aux enfers nous donne une idée de ce qui, suivant les Ghaldéens, s'accomplissait sur la terre quand la déesse allait chercher son amant au fond du sombre empire. Voici ce qu'en dit le texte cunéiforme (2) :
La déesse, veuve « du fils de la vie », descend le chercher dans « le pays immuable, les régions d'où l'on ne revient pas », où il est entré sans en sortir. Ces régions sont divisées en sept cercles comme les sept sphères célestes. Un gardien veille à la porte. « Gardien des eaux, ouvre ta porte, lui dit-elle, afin que j'entre. Si tu n'ouvres
(1) F. Lcnormant, dans les Premières Civilisations, p. 23 et 24, raconte cette histoire dont l'analogie avec celle de Persée et Andromède et celle de saint Georges est frappante.
(2) F. Lcnormant, les Premières Civilisations, t. II, p. 84 à 93.
pas ta porto, et que moi, je ne puisse pas entrer, j'assaillirai la porte, j'en briserai les ferrures, j'attaquerai l'enceinte, je franchirai de force la clôture et je ferai relever les morts pour qu'ils dévorent les vivants! » — «Contiens-toi, ô dame, répond le gardien tout adouci, ne fais point cela. » Puis, il lui ouvre et annonce la visiteuse à la grande Dame de la Terre. Dès que la déesse a touché la première porte, il enlève la grande tiare de sa tête; à la deuxième porte, il enlève les pendants de ses oreilles; à la troisième porte, il lui enlève son collier de pierres précieuses; à la quatrième porte, il enlève les parures de sa poitrine ; à la cinquième porte , il enlève la ceinture garnie de pierreries qui entoure sa taille ; à la sixième porte, il enlève les bracelets de ses pieds et de ses mains; à la septième porte, il lui enlève son voile de pudeur. Elle apparaît ainsi dans tout l'éclat de sa nudité. La grande Dame de la Terre l'a vue et elle s'est irritée. Elle ordonne à son ministre, Namtar, la Peste, de lui faire venir un mal à la main, aux yeux, aux flancs, aux pieds, au cœur et à la tète. Et Istar, « assise sur ellemême », souffre cruellement. Alors, sur la Terre, le taureau ne veut plus saillir pour l'accouplement, et tous les animaux, mâles et femelles, ne s'unissent plus. L'ensemble des générations est menacé de disparaître. L'esclave lui-même a refusé son devoir.
Dans ces circonstances, « le Dieu, frère de l'intelligence », appelle Samas, et celui-ci va raconter à Nouah, le sauveur, tout ce qui se passe. Et Nouah fait surgir le fantôme d'un homme noir et lui dit : « Va chercher Istar et présente ta face à la porte du Pays immuable. » Or, à peine l'homme noir s'est-il présenté, les sept portes du Pays immuable se sont ouvertes devant lui. La grande Dame de la Terre, en se voyant ainsi contrariée, tremble sur sa base, arrache sa couronne, se tourne et ne veut pas se calmer. Mais le fantôme la menace et elle cède enfin. Il ordonne alors à Mamit, son serviteur, d'orner le tem-
pie et d'appeler le dieu Anounnaki, qui vient s'asseoir sur le trône d'or. Il donne à Istar « les eaux de la vie », et la déesse sort de l'Enfer. A la première porte, le gardien lui a rendu le voile de la pudeur; à la seconde porte, il lui a rendu les pierreries de ses pieds et de ses mains; à la troisième porte, il lui a rendu la ceinture, ornée de pierreries, de sa taille; à la quatrième porte, il lui a rendu les parures de sa poitrine ; à la cinquième porte, il lui a rendu les pierres précieuses de son col ; à la sixième porte, il lui a rendu les pendants de ses oreilles; à la septième porte, il lui a rendu la grande tiare qui orne sa tête. Puis, Istar rencontre l'objet de son ardente passion, elle lui offre « les eaux sublimes », et « la fête du Fils de la vie » se célèbre.
Cette légende ne nous donne qu'une explication symbolique du mal qui affecte la nature entière, c'est-à-dire de la stérilité de la nature ; dans la légende du déluge, nous voyons que le mal moral, c'était la désobéissance des premiers hommes envers leurs dieux, que ces hommes se corrompirent et péchèrent, et que, pour les châtier, les dieux résolurent de leur envoyer une inondation.
Au milieu de la nuit, dit le texte cunéiforme (1), les dieux exprimèrent leur volonté, et Nouah parla à Xisutros de la façon suivante : « Construis un grand vaisseau, lui dit-il, je vais détruire les pécheurs et la vie! Introduis dans ses flancs la semence de la vie de la totalité des êtres, afin qu'elle se conserve! » Et Xisutros construisit le navire, et, avec le concours de Samas, le dieu du soleil, il éleva dans l'intérieur un autel destiné aux sacrifices. Puis, il rassembla tout ce qu'il possédait d'or et d'argent, et de semence de la vie qu'il enferma dans le vaisseau, et il y fit entrer ses serviteurs, mâles et femelles, les ani-
(I) Voir la traduction de M. G. Smith, dans l'ouvrage de M. J. Menant, Jialyhne et la Chahlcc, p. 23 à 30.
maux domestiques, les animaux sauvages et les jeunes r/ens de l'armée. La nuit suivante, il entendit la voix do Samas qui lui disait : « Entre dans ton navire, car je vais faire pleuvoir du ciel en abondance. » Et Xisutros eut peur, il entra et il confia la conduite du vaisseau à un pilote. Le lendemain matin, il vit la fureur de la tempête s'élevant de l'horizon et s'élargissant dans les cieux. Bin, le dieu de l'atmosphère, se met à tonner. Nébo, le dieu de la planète Mercure, s'avance en face accompagné do Sarou. Les démons de la dévastation se précipitent par monts et par vaux. Nergal , le dieu destructeur de la chasse et de la guerre, bouleverse et ruine tout autour do lui. Adar marche en avant, terrasse tout ce qu'il rencontre. Et, tous ensemble, les dieux balayent la terre ; l'inondation efface tout vestige de vie de sa surface ; de brillante qu'elle était, elle est changée en un désert. La tempête s'élève jusqu'au ciel; les dieux eux-mêmes tremblent et cherchent un asile dans le ciel d'Anou, le plus élevé des cieux, où brillent les étoiles fixes; c'est là qu'ils se blottissent, épouvantés, « comme des chiens cachant leurs queues. » — « Le monde a tourné au péché! s'écrie Istar devant les dieux. J'ai prophétisé le malheur, au malheur fut dévoué tout mon peuple. J'ai fait l'homme et il disparait, comme les petits poissons qui remplissent la mer, au milieu des flots ! » Les dieux et les esprits pleurent avec elle; les dieux, sur leurs sièges, se lamentent, désolés, mais ils ferment leurs lèvres, épouvantés du mal qui s'avance. Six jours se passent ainsi, pendant lesquels le tonnerre, la tempête et l'ouragan dominaient. Le septième jour, l'atmosphère devient plus tranquille; la tempête qui avait détruit la terre, comme par un tremblement, s'apaise; la mer se dessèche, les vents tombent et, Xisutros, traversant les mers, voit que les corps inanimés de celui qui avait fait le mal et de toute la race humaine qui avait péché, flottaient comme des roseaux sur la- surface des eaux. Alors il ouvre une fenêtre du navire et la
BAliYLONE. 363
lumière pénètre dans l'intérieur du bâtiment. Puis, le vaisseau vient heurter la montagne de Nizir, ce qui l'empêche d'aller plus avant. Xisutros voit qu'il est à douze coudées au-dessus de la mer. Les eaux mirent sept jours à baisser. Le septième, Xisutros laissa s'envoler une colombe qui ne tarda pas à revenir, puis une hirondelle qui, à son tour, retourna; enfin un corbeau qui, voyant flotter les cadavres, s'abattit sur eux pour les dévorer, puis il s'envola, il erra au loin et ne revint plus. Alors Xisutros lâcha les animaux aux quatre vents, il fit une libation, bâtit un autel sur le sommet de la montagne, et les dieux se réunirent au-dessus du sacrifice comme des «bancs de poissons ». La splendeur de leur gloire était si éblouissante que Xisutros ne pouvait la fixer. — « Que les dieux viennent à mon autel, mais que Bel n'y vienne pas! s'écria-t-il, parce que Bel a déchaîné l'orage sans considération aucune et voué mon peuple à l'abîme ! » Or, Bel avait vu de loin le vaisseau et. s'adressant aux dieux et aux esprits, il leur dit : « Que pas un ne sorte vivant, qu'aucun homme ne soit sauvé de l'abîme !» — « Mais qui donc restera? » lui fit Adar. Et Nouah qui savait toutes choses : « 0 prince des dieux, au lieu de tempêtes, fais dorénavant que les lions augmentent et que les hommes diminuent, que la famine survienne et que le pays soit anéanti, que la peste se répande et qu'elle décime les hommes ! » Ayant entendu ces paroles, Bel se calma et il pénétra dans le vaisseau, donna la main à Xisutros, le fit sortir, lui, sa femme et ceux qui étaient avec lui, et purifia le pays en concluant un pacte de paix avec le peuple. Xisutros et son peuple s'en furent avec les dieux, parce qu'ils étaient semblables à eux, et Xisutros, sur leur conseil, habite en un lieu écarté à l'embouchure des fleuves.
Telle est la légende babylonienne de l'invasion du péctié et du déluge.
Nous avons exposé les idées des Accadiens sur le mal,
304 Lli DEMON.
et les formes que le mal affectait parmi eux. De leurs dieux telluriques, nous sommes arrivés à leurs esprits, à leurs démons, à leurs personnifications, à leurs exorcismes et à leurs pratiques dont est sortie , par révolution , la magie babylonienne. Nous avons vu aussi leurs divinités telluriques se fondre dans les divinités des peuples sémitiques qui émigrèrent en Ghaldée, et devenir les divinités sidérales qu'adora Babylonc. Elles produisent l'astrologie d'une part, et la théurgie de l'autre, par les liens qui les rattachent aux hommes ; elles consacrent la monarchie par la subordination qui les règle, les pratiques orgiaques de la déesse de l'amour par l'assimilation des fonctions de la production naturelle à celles de la reproduction humaine ; et du culte de la déesse dérive l'élévation de la femme. Nous avons déroulé enfin les légendes babyloniennes qui expliquaient le mal sur la terre depuis sa préexistence à la création, suivant Bérose, jusqu'au châtiment du péché sur la terre, suivant les textes cunéiformes.
Nous avons étudié les esprits chez les Accadiens, parce que ce sont ceux qui passèrent chez les Chaldéens et qui influèrent sur les démons judaïques après la captivité du peuple hébreu. Nous avons étudié l'astrologie et la systématisation des dieux sidéraux, parce que ces idées ont apparu plus tard en Grèce parmi les platoniciens et les pythagoriciens et qu'elles ont grandement influé à Alexandrie en se transmettant au christianisme orthodoxe et gnostique par l'intermédiaire des Grecs et des Alexandrins. Nous avons passé en revue le culte de l'amour parce qu'il a produit par contraste la tendance opposée chez le peuple hébreu. Les Juifs repoussèrent ce culte, parce que c'était celui de leurs oppresseurs, et, par un effet d'opposition, ils obéirent à la tendance contraire, tendance qui, concordant avec le mépris que le
BABYLONE. 36o
monde grec commençait à manifester envers la nature, se propagea dans le christianisme et s'y accentua au point d'en constituer la base. Alors, les dieux de Babylone, comme les autres dieux du paganisme, passent au simple rang d'auxiliaires de Satan qui règne comme prince de ce monde.
Actuellement, nous allons étudier le concept du mal chez les Hébreux et chercher à découvrir comment, en se détachant de Iahweh arbitre absolu, l'accusateur devient son incarnation.
IAHWEH ET SATAX
Le Lévitique (1) dit que, selon le rituel du jour de la propitiation, un bouc chargé des péchés du peuple était envoyé au désert pour être sacrifié à Hazazel. Hazazel était peut-être un antique dieu devenu démon, qu'après
le Lévitique on ne retrouve plus que dans le livre d'Enoch, où il parait comme chef des anges déchus, en révolte contre Iahweh.
Ainsi que l'indiquent les livres antérieurs à la captivité de Babylone, les Hébreux croyaient aux fantômes nocturnes qui habitaient les ruines et aux esprits qui engendraient les maladies. Les Psaumes parlent du démon de midi; peut-être font-ils allusion aux congestions, aux névralgies et aux ramollissements que la chaleur, à cette heure du jour, détermine dans les régions de l'Orient. L'heure de midi est en effet celle du sommeil dans les pays chauds ; quand la température est élevée, le cauchemar assiège les dormeurs. Les spectres du matin et les esprits méchants de la nuit sont aussi des personnifications malfaisantes de l'imagination hébraïque, bien que l'on puisse manifestement reconnaître chez ces derniers l'influence babylonienne. Cependant, chez les Israélites, le mal ne possède pas une personnification bien déterminée. Jusqu'à une époque très-voisine du christianisme, le mal, pour l'Hébreu, directement d'abord, puis indirectement, procède de Iahweh.
Ahouramazda, Osiris, Baal ou Bel étaient des dieux
(1) Lévitique, xvi, 8 à 10.
1AHWEH ET SATAN. 367
incarnés dans la nature ; ils étaient l'essence de ses manifestations vitales, la nature elle-même. Les deux premiers n'en représentaient que la partie bonne, lumineuse, active, vivifiante ; la partie négative et destructive avait une autre personnification antithétique ; le non-être et le mal ne leur incombaient pas. Lorsqu'ils produisaient le mal, les dieux chaldéens, phéniciens etchananéens affectaient une forme distincte ; ils se transformaient plutôt en un autre dieu. Il en est ainsi de Moloch, qui devient le contraire de Baal-Adon (1). Ces dieux ne possédaient donc pas la puissance tout entière. De plus, Osiris et les dieux de l'Asie antérieure qui représentaient la vie n'étaient que la partie active du principe bon ; ils incarnaient le sexe masculin. La partie passive était représentée par une déesse ; et l'ensemble du dieu et de la déesse composait le couple sacré, nécessaire à la production des organismes sur la terre.
Au contraire, Iahweh, qui dominait les autres dieux de son peuple jusqu'à les annuler, devint le dieu distinct de la nature, le dieu qui résumait tout en sa personne, le mal comme le bien, l'être autant que le non-être, le dieu enfin qui. pour engendrer, n'avait nullement besoin d'une déesse. Il tira le monde du néant, et il l'anéantira le jour qu'il lui plaira. Puisqu'il ne meurt pas, il n'a pas besoin de se reproduire. Il est le véritable dieu du monothéisme; il n'a ni compétiteur ni femme; il est éternellement personnel et vivant, omniscient et omnipotent. Rien ne se produit dans le monde qu'il n'ait permis, pas d'action naturelle qu'il n'ait déterminée. Il inspire tout aux mortels, tout absolument, jusqu'à leurs erreurs.
Le dieu de l'Iran et celui de l'Egypte protégeaient l'homme dans sa lutte contre le principe du mal. Si l'homme souffrait, ses souffrances n'étaient qu'une partie
(1) Voir le chapitre sur la Phénicie. En l'hénicie comme dans toute l'Asie antérieure, l'idée du mal et celle de la mort se confondent. Un même dieu les incarne toutes deux.
de celles que le dieu souffrait lui-même en combattant son malfaisant adversaire. Les malheurs, les contretemps ne s'appesantissaient sur sa personne que durant l'absence ou pendant la mort du dieu ; mais, dès que le dieu revenait, ou dès qu'il ressuscitait, tous ces maux disparaissaient subitement. La mort elle-même lui venait toujours du principe ténébreux, du principe qui était aussi l'ennemi du dieu. Or, ce principe en Egypte était vaincu tous les ans, et l'homme célébrait la fête de la résurrection en revoyant son dieu répandre la vie autour de lui. En Perse, le principe du mal reculait chaque jour devant les efforts triomphants de l'Ahsavan, du travailleur, ami de l'ordre, soldat d'Ormuzd, qui combattait plein du courage que lui communiquait le dieu de la lumière.
Le dieu de Ghanaan distribuait la vie, l'abondance et le plaisir quand il était riant; et, quand il était ennuyé, il devenait rouge, brûlant, incendiaire et meurtrier. Mais il s'ennuyait ou il souriait, il donnait la vie ou il donnait la mort avec une régularité mathématique, fatale, indépendante de sa volonté, condition précise de son essence.
Dans Iahweh, c'est tout le contraire. Il n'est pas un dieu dans la nature ; il existe par lui-même ; c'est là la signification propre du nom que lui donne Israël (1). C'est lui qui a créé la nature ; c'est lui qui, en vertu de sa propre force, a fait la terre ; lui qui, par son savoir, affirma le monde ; lui qui étendit les cieux comme la toile qui forme le toit de la tente de l'habitant du désert (2). Or, comme il a créé la nature, il peut aussi l'altérer quand et comme il veut. Il n'est pas non plus un Dieu pour l'homme ; c'est exclusivement pour lui, pour sa satisfaction qu'il l'a mis au monde. Il lui a donné la vie pour qu'il le serve et le loue; et quand l'homme ne le reconnaît pas, il s'en venge terriblement.
(1) Michel Nicolas, Études critiquas sur la Bille, Ancien Testament.
(2) Jérémie, u, lo.
1AHWEH ET SATAN. 3G9
La terre est son marchepied; les éléments sont ses agents; ils sont distincts de lui, et il les créa pour s'en servir; c'est pourquoi il les mène à sa fantaisie, sans lois, sans formules, sans relations fixes. Toutes ses actions sont des miracles. Il arrête le soleil; il teint la lune de la couleur du sang; il fait pleuvoir le feu du sein des nuages ; et dans sa fureur, il arrache les monts de leurs fondements, déplace le monde. A sa voix, les eaux se rassemblent dans les cieux, les nuages accourent et s'élèvent de tous les confins de la terre, la foudre éclate, la pluie tombe et les vents se déchaînent (1). D'une seule menace, il dessèche le lit de la mer et tarit les fleuves à leur source (2). A son aspect, les montagnes tremblent, les vallons se nivellent, et l'Univers et tous ses habitants s'embrasent et disparaissent (3).
lahweh est le dieu de son peuple qu'il gouverne en monarque absolu (4). La maison de Jacob lui appartient; Israël est sa ferme (5). Il veille par lui-même à l'observation de sa loi ; il suffit à en punir les infractions. Moïse lui-même ne figure que comme son mandataire. Les juges sont de simples délégués qui consignent les manifestations des délits ; il châtie tout ce qui échappe à la justice humaine, et son châtiment ne se fait jamais longtemps attendre. En signe d'éternelle domination, il est toujours présent parmi son peuple, bien qu'il ne se trouve qu'à l'état de symbole dans l'arche d'alliance. Le temple dont il ordonne plus tard la construction n'est pas un lieu destiné à la prière ; pour cette destination un temple n'eût pas suffi ; il en eût fallu plusieurs ; il n'en existe qu'un seul, parce que celui-là est son palais. C'est là que se célèbrent les sacrifices ; ainsi les tributs dus
(1) Jérémie, li, 16.
(2) Nahum, î, 4.
(3) Nahum, î, 5.
(4) Josèphe, Contr. App., lib. n, 51 G.
(5) Exode, xix, S et 6, Psaumes, cxxxv, 4.
à un roi sont payés dans sa demeure. Déjà, lorsque lahweh était au désert, c'était à la porte du tabernacle
que les sacrificateurs égorgeaient les brebis en son honneur (1). L'Israélite n'est que le colon de ses terres; le véritable maître du sol, c'est Dieu. C'est pourquoi il en exige les prémices ; c'est pourquoi encore, la loi mosaïque ne permet pas à l'Hébreu de vendre sa ferme ; elle ne lui appartient pas, il ne fait que l'exploiter, il n'en est que l'usufruitier. Dieu prélève en effet la dîme non-seulement sur la terre, mais encore sur tous les biens, troupeaux et personnes (2). Le premier né des hommes lui est dû ainsi que les meilleurs agneaux et les premiers fruits des champs (3). Ce n'est que par grâce spéciale qu'il permet qu'on ne lui sacrifie pas le premier-né ; mais, en échange, on lui doit cinq sicles d'argent pour la rançon. Ce n'est pas par sollicitude pour la santé de son peuple qu'il lui donne des prescriptions hygiéniques; si, par exemple, il lui enjoint la propreté, s'il lui interdit certains aliments, s'il lai défend la bestialité charnelle, s'il éloigne de lui la lèpre, c'est parce qu'Israël est bien son peuple, c'est-à-dire sa chose, et qu'il ne veut rien posséder d'impur. D'ailleurs, lorsque l'Israélite l'abandonne, lorsqu'il s'éloigne de lui, il lui envoie la peste (4).
Gomme il est seigneur et dieu du territoire d'Israël en même temps que de l'Israélite, il ne peut être adoré que sur la terre de son pays. L'étranger qui veut pratiquer son culte est obligé d'emporter de la terre de Judée afin de sacrifier sur cette terre. Les Assyriens qui vont peupler son territoire sont dévorés par des lions jusqu'à ce que le roi d'Assyrie leur envoie un prêtre qui les instruise dans sa croyance.
Il n'est pas qu'un monarque absolu dans le gouverne-
(1) Lévitique, ni, 1, 2.
(2) Lévitique, xxvn, 30 .et 32.
(3) Nombres, m, 1 3; Exode, xm, 2, i2, 13; Lévitique, xxvn, 26, ( i) Lévitique, \\\\, 2o ; Exode, v, 3.
IAHWEH ET SATAN. 371
ment, il est encore un souverain guerrier. Seigneur dieu des armée*, il guide Israël contre les autres nations (1). Bien qu'étant le dieu d'un seul peuple, il prétond dominer les autres, non pas pour leur rendre justice ni pour les fondre en une seule nation, mais pour les soumettre aux Hébreux ou les exterminer en cas de résistance (2). Pour lui, quiconque n'est pas Juif est né en vain. Gomme il ne souffre pas la concurrence pour lui-même, il ne l'admet pas davantage pour son peuple. C'est lui qui fait tout; donc, il appartient à son peuple de tout faire également, de faire tout ce qui peut être fait sur la terre. Il ne se lasse pas de montrer à son peuple des perspectives de puissance et de prospérité, tandis qu'il n'a pour les autres que des prophéties d'extermination. Aux Egyptiens, aux Ghananéens, aux Philistins et aux Babyloniens il envoie des plaies de grenouilles, de poux, de mouches, de sauterelles, la famine, la peste, la grêle, les ténèbres, le feu du ciel, la mort de tous les premiers-nés (3), l'inondation, l'incendie et le massacre. S'il combat les nations étrangères, il ordonne le viol de leurs jeunes filles, l'immolation de leurs enfants (4) et de leurs vieillards, le pillage de leurs trésors. Il fait repaître les pères de la chair de leurs propres fils (5), il jette les femmes dans les bras de ceux qui ne sont pas leurs maris (G). Et si son
(1) Isaîe,\, 137, vi, 3, rx, 18, x, 23, 33. xn, 13, xiv, 24, 27, xix, 4, 12, 25, xxxi, 4, o ; Jérémîe, u, 19, vi, 9, vu, 21, vm, 3, ;x, 17, xi, 20, xv, 9, xix, 111, xxviii, 2, xxix, 23, xxxn, 18, xxxm, 12, xxxviu, 17. xlyi, 23, xlyiii, 3; Amos, v, 27, vi, 8; Nahum, n, 3 ; Habacuc, n, 13 ; Âggée, i, 5 ; Zacharie, m, 9, vu, 9, vin, 20; Malachie, ni, 3, xlix, 3, li, 33.
(2) On le voit bien parfois paisible et même tendre, mais il ne se montre jamais ainsi qu'à l'égard de son peuple. Or, comme nous ne suivons ici que l'évolution du concept du mal, nous n'avons à étudier luhweh que sous son aspect maléfique.
(3) Exode, xu, 29.
(4) Jérémie, ix, 21.
(G) Id., vin, 10.
peuple est vaincu et qu'il tombe en captivité, il l'excite à la révolte, ou bien il lève une année de Perses et il ouvre le chemin de Babylone à Cyrus.
C'est un dieu vengeur, un dieu de colère (1). Malheur à celui qui aura lutté contre son peuple, car au jour de la vengeance aucun asile ne s'ouvrira devant lui ! Pour qu'il ne puisse se soustraire à ses atteintes, la mer écartera ses flots pour l'engloutir (2), les murs de ses forteresses tomberont en poussière (3), et même le soleil et la lune arrêteront leur course afin que l'extermination puisse durer plus longtemps.
Gomme il fait tout, le mal lui incombe autant que le bien. 11 est dieu et diable à la fois; mais plus fréquemment il est diable. Et c'est par lui-même qu'il en remplit les fonctions. C'est lui qui a placé les méchants sur la terre et qui leur a permis de prendre racine, de croître et de fructifier (4). C'est encore lui qui marque les hommes comme les moutons du troupeau pour qu'on les immole. Ses emportements sont si terribles, que nul n'ose les affronter (5). Là où règne la douleur il ajoute la tristesse (6). Quand il tire son glaive, il n'est plus de paix pour les mortels ; le ravage s'abat d'un bout de la terre à l'autre (7). Parfois il se sert de ses anges, serviteurs dévoués qui exécutent ses ordres bons ou mauvais (8). Satan et l'Exterminateur sont
(1) Nahum, î, 2.
(?.} Exode, xv, 4.
(3) Josué, vi, 20.
(4) Jérémie, xii, 2,
(5) Jérémie, x, 10.
(6) Jérémie, xlv, 3.
(1) Jérémie, xu, 12.
(8) Le livre de Job parle des anges de la Mort (xxxm, 22). Comparez I', werb. (xvi, 14). Les messagers du Mal se rencontrent dans un psaume [Ps. lxxviii, 19). Dans plusieurs passages de l'Ancien Testament, on voit intervenir l'esprit du Mensonge (I Bois, xxn, 21 et suiv. ; II Chroniq.,- \\\nt 20 et suiv.), celui de la Somnolence [Isaïe, xix, 14; xxix, 10), et celui de la Volupté (Osée, îv, 12). Il est encore parlé,
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ses favoris. Ils sont à lui ce que le chef de la police et le bourreau sont au tyran, et les ordres qu'il leur donne sont tels, qu'il ressemble à un grand exécuteur plutôt qu'à un juge.
Il distribue le bien et le mal irrégulièrement, comme il lui plaît. Il n'est pas comme certains dieux de Chanaan, dont les mortels pouvaient prévoir les arrêts parce qu'ils connaissaient leurs époques fixes de distribution de lumière ou de chaleur. Il est le maître absolu. Il ne reconnaît d'autre principe que celui de sa volonté suprême. La loi n'est que sa volonté réduite en formule. La justice ellemême lui est subordonnée, car c'est lui qui la fait (1), et, en dehors de ce qu'il fait, elle n'existe pas. Loin d'être un rapport humain, elle est une simple émanation divine. L'homme par lui-même ne peut produire que le mal. La conception delà justice, Iahweh l'efface dans la conscience de l'Israélite par celle de l'adoration. Il ordonne aux Beni- Israël d'emprunter des objets précieux aux Egyptiens et de les leur voler ensuite ; il renvoie de leur maison Agar et Ismaël ; il fait massacrer 24 000 Hébreux qui se sont unis avec des femmes Madianites adoratrices de Belphégor, pendant qu'il laisse impunis mille fornications ; il ne châtie même pas les incestes des filles avec
dans le livre Ier de Samuel (xx\, 14 et suiv.) d'un esprit du Mal qui, avec la permission de Iahweh, s'était emparé de Saiil, et, dans le livre des Juges, il est dit que Dieu envoya l'esprit de Discorde à Abimélech pour le punir du meurtre de ses soixante- dix frères tués de sa main (ix, 23). L'esprit de Destruction paraît dans le deuxième livre de Samuel (xxu, 15, 17. Comparez avec I Chron., xxi, io, et II Rois, xix, 35). Tous ces esprits ne sont pas foncièrement mauvais; ce ne sont que des anges qui exécutent le mal dont Iahweh les a chargés.
On peut consulter à cet égard l'excellent travail, publié par M. J. Grès, dans la Revista contemporanva, Madrid, livraisons 30 janvier, 15 février, 30 mars 1879, sous ce titre : Demonoloyia Judaka, et dans lequel tous les êtres surnaturels, considérés par les Juifs comme malfaisants, sont parfaitement décrits et recherchés dans leurs origines.
(1) Jérémie, ix, 24.
leur père. Mais qu'importe? N'est-ce pas lui qui a ordonné, n'est-ce pas lui qui a permis? Ce qui est fait est donc bien fait. Qui donc peut dire si la justice règne dans ses actes? Qui pénétra jamais ses intentions? Comme il se trouve en dehors de la nature à laquelle il est antérieur et supérieur, comme il est le ens à se, on ne le peut comprendre. Moïse lui-même ne le vit que par derrière.
C'est un vieillard éternel, solitaire, aride comme le désert, âpre et dur comme son peuple, au visage redoutable et à la voix grondante, qui demeure en un coin de l'espace. Comme rien n'obtient la vie de soi-même et que tout la reçoit de lui, il exige de l'homme aussi bien que dos éléments l'entière abdication de leur autonomie. Cela étant l'homme qu'il a créé pour lui-même le méconnaît! Aussi se montrc-t-il toujours courroucé. Comment! l'homme qui n'est rien, qui ne possède rien, se soulève contre lui qui est tout ! C'est pourquoi le châtiment doit être effrayant.
A en juger par ses manifestations, on pourrait bien dire qu'il est Moloch. Il prescrit des sacrifices, il se réjouit au spectacle des entrailles palpitantes, le sang répandu lui plaît, la vapeur de la graisse est pour lui un parfum agréable (1). C'est un dieu igné. Lorsque son peuple traverse les solitudes du désert, il le précède, enveloppé, le jour, dans une colonne de fumée, et, la nuit, dans une spirale de flammes (2). C'est par le feu qu'il se révèle à Abraham, à Salomon et à Elie ; par la foudre, à Moïse et à son armée ainsi qu'à Jérémie, à Daniel, à Isaïe et à d'autres prophètes. Dans ses apparitions, les buissons • s'enflamment (3) et les nuages pleuvent des étincelles. Ses narines fument, sa bouche est un brasier, sa parole brûle (i), son contact incendie, sa colère réduit tout en
(1) Lévitique, m, 3, 4, 5, 9, 14, 16.
(2) Nomb., xiv, 14.
(3) Exode, m, 2.
(4) Jérémie, xxui, 29.
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cendres (I). Les anges, ses envoyés, sont des visions éblouissantes qui portent le glaive flamboyant pour chà- ' tier les idolâtres. Ezéchiel les a vus marcher sur Babvlone, le visage resplendissant, emportés dans un ardent tourbillon et fulminant des éclairs (2).
Il domine par la terreur. On ne peut apprendre et savoir qu'en le craignant. 11 frappe de malheur qui l'outrage, et, afin de leur apprendre qu'il ne les oublie pas, il n'épargne même pas ses favoris. Pour lui avoir désobéi, le peuple qu'il chérit périt presqu'en entier dans les sables du désert ; puis, dès qu'il lui revient fidèle, il le laisse souffrir en captivité, victime de la haine de ses ennemis. Lorsqu'il châtie, son châtiment s'étend jusqu'à la cinquième génération ; la faute est expiée même par celui qui ne Ta pas commise. Il est le dieu des malédictions, et il les imprime sur le corps qu'il rend difforme et malade, pour qu'on puisse dire: voilà le maudit.
Comme il est maître absolu, il se communique et se révèle à qui lui plaît. Parmi les peuples, il en choisit un pour lui ; il élit une tribu de ce peuple pour qu'elle se consacre à son sacerdoce ; et il oblige les autres tribus à travailler au profit des Lévites. Parmi les fils d'Adam, il préfère le pasteur vagabond à l'agriculteur laborieux. Souvent, celui qu'il a distingué est injuste et criminel; mais n'importe; sa munificence apparaît ainsi bien plus grande; plus l'élu est pervers et plus la distinction est frappante. Ceux qu'il choisit pour lui sont prédestinés au bien et restent saufs. Il trouble au contraire la raison de ceux qu'il délaisse, afin qu'ils se perdent. Quos vult perdere Jupiter dementat. Partout il sanctifie l'arbitraire dont jaillissent deux grands dogmes : la Prédestination et la Grâce.
Les élus avec lesquels il entre en communication de-
(1) Isaias, ix, \9 ; Sophonir, m, 8; Ezèch , xxi, 32; Nahum, i, 6 ; Deutér., xxix, 23 ; Gen., xix, 24.
(2) Ezéch., x, 1 et seq.
viennent ses prophètes. Il se révèle par l'émission directe de sa volonté, et ne se laisse pas comprendre par l'étude. Seul il possède la science; celle de l'homme est vaine. Il fait ses apparitions au milieu du désert aride, là où, par sa pauvreté, la nature ne peut nullement frapper l'esprit, Une plaine grise, sablonneuse, des roches âpres et dépouillées, tel est le théâtre où gronde sa voix. Les harmonies de la nature l'étoufferaient; la splendeur de ses manifestations lui ferait concurrence dans l'âme humaine ; aussi la frappe-t-il de ses malédictions. 11 faut que lui, que lui seul soit admiré. C'est dans ce but qu'il repousse même ses représentations sensibles, car elles pourraient fixer plus que lui-même l'attention de ses créatures. Il jalouse jusqu'à sa propre image.
Il a conclu un pacte avec son peuple. Il le fera sortir triomphant de ses entreprises en échange du culte qu'il lui prescrit (I). Mais, comme il est maître de respecter ou non les termes du traité, il ne les maintient pas. Parfois, c'est lorsque l'homme l'adore le plus qu'il fait le plus tristement échouer ses entreprises et qu'il le frustre dans toutes ses espérances. Ainsi, Job, l'être le plus juste de la terre, est affligé de toutes sortes de misères ; et, lorsque accablé de toute espèce de souffrances et doutant de la justice divine, il demande à Dieu la raison de tant de malheurs, celuici lui fait une réponse qui l'écrase : « Où étais-tu, lui dit-il, quand je posais les fondements du monde? Quand je dis à la mer : tu viendras jusqu'ici, non au delà ; ici expirera l'orgueil de tes flots ? As-tu donné des ordres au matin ? As-tu enseigné la place à l'aurore (2) ? »
Il est l'autorité absolue ; les monarques de la terre régnent de par son bon vouloir, penne régnant reges. Il formule un code unique qu'il dicte au peuple, au milieu d'une
(i) Renan, Revue des deux mondes, 1er mars 1875. L'Apocalypse de fan 97.
(2) Job, xxxvni, 4, 11, 12.
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épouvantable tempête d'éclairs et de tonnerres. Et, bien qu'il consigne dans ce texte quelques principes de justice, il pose sa personnalité dans le premier article, comme étant supérieure à toute justice. « Premièrement, dit-il, tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, par-dessus toutes choses. » Et ceci, quand bien même les choses qu'il prescrira seraient nuisibles au prochain.
Tel est Iahweh, arbitre du mal et du bien, à la fois juste et injuste selon qu'il lui plaît, jusqu'à l'époque où l'un de ses serviteurs, qu'il a chargé des inspirations du mal, se révolte pour lui disputer l'empire. Dès lors, il n'est plus seul à commander et à faire. Les fonctions du mal qu'il exerçait auparavant, soit par lui-même, soit par délégation, sont remplies par le prince des démons, que l'on considère dans la suite comme prince de ce monde.
Alors, il faut que pour le combattre, Iahweh, retiré dans les régions élevées du ciel, envoie son émanation, c'està-dire son fils qui s'incarne sur la terre. El verbum caro factum est.
Les premiers patriarches eurent El pour dieu. Ils l'appelaient El Schaddaï et Adonaï, et au pluriel Eloïm. El signifie Puissance, Force, Empire; le pluriel était usité, parce que l'on ne concevait la plus grande force, la suprématie, que par l'union de plusieurs, comme si chaque individualité ne pouvait avoir qu'une unité égale à une autre individualité. 11 fallait par conséquent plusieurs dieux pour donner une idée de la puissance supérieure, et la qualité, clans ce cas, trouvait son expression dans la quantité.
Plus tard apparaît, dans la Bible, le mot niîTj que Ton ne prononçait pas, et qui signifie Celui qui est, c'està-dire un être existant par lui-même. Ici, le nom distinct nous indique bien clairement, chez le peuple hébreu, une divinité distincte, ou du moins une conception distincte de la divinité. Lorsque le nom change chez des peuples
où il avait tant d'importance, c'est un signe du changement de la chose.
Quelle fut l'origine de Iahweh? Comment s'introduisitil dans Israël et comment devint-il le dieu du monothéisme, auteur et arbitre du bien et du mal? Voilà trois questions qui s'imposent aujourd'hui à l'attention de tous ceux qu'attire l'exégèse biblique.
Il parait, d'après les autorités les mieux reconnues, que Iahweh fut, en son premier état, un dieu de l'atmosphère analogue au dieu Bin, d'origine assyro-babylonienne. C'était une ancienne divinité du polythéisme araméen;\es Hébreux ainsi que d'autres peuples do la vallée du Jourdain, les Syriens et les Phéniciens, l'avaient adopté. Cette opinion se fortifie de cette remarque, que la contraction du nom se rencontre dans plusieurs noms propres chananéens et phéniciens. Dans ce cas, cette dénomination de la divinité aurait émigré de Babylone et d'Assyrie avec les Sémites du Nord et de l'Ouest, les Araméens, les Chananéens et les tribus Térachites.
Pour prouver que, dans le principe, Iahweh fut un dieu atmosphérique du panthéon assyro-babylonien, on peut s'appuyer sur ce que les Assyriens possédaient une racine hava, qui signifiait «respirer», et que leur lahou désignait «celui qui respire ou fait respirer» (1). De plus, vivre, chez les Hébreux, était synonyme de respirer, comme vie l'était de souffle. Jules Soury dit à ce propos : « Le mystérieux tétragramme, le mot ineffable dont les lettres portent dans la Bible la vocalisation du mot Adonaï, présente d'une manière évidente la racine hava, racine très ancienne qui n'existe plus guère dans l'hébreu ordinaire, mais qu'on rencontre dans un dialecte voisin, l'araméen, et à laquelle répond l'hébreu haya, « être ».
{{) Selon Schrader, pour les Assyriens lahou était l'équivalent d'Ilou, « dieu ». lahou pouvait signifier «celui qui respire, qui fait respirer, qui communique le souffle » comme « celui qui vit ou qui donne la vie ».
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Nul doute pour M. Schrader que ce verbe ne soit qu'un adoucissement de la racine chava et chmja, « souffler », « respirer », «vivre », dont la prononciation primitive s'est conservée dans le nom de la femme d'Adam, Chavva, << Eve ». Dans les langues sémitiques comme dans toutes les autres, les racines qui expriment la notion de l'être sont naturellement dérivées de significations primitives plus concrètes. L'antique dieu Iahweh, dont nous entendons le nom, a la forme hiphil du verbe, c'est-à-dire au sens causatif, signifie celui qui donne le souffle ou la vie, puis l'existence et l'être (1). »
D'après Baudissin, le Moloch chananéen, en évolutionnant chez les Beni-Israël, serait devenu un dieu de tribu appelé Iahweh (2). Bien que la première opinion semble la plus probable, celle-ci ne laisse pas d'être pourvue d'un sérieux fondement; mais, de toutes manières, qu'il soit le frère ou qu'il soit le fils de Moloch, Iahweh, à son origine, fut un dieu de tribu que l'on représentait, comme Moloch, sous la forme d'un taureau en métal, symbole solaire que l'on trouve aussi chez les Assyriens et chez les Phéniciens. Iahweh fut donc un dieu de tribu analogue à ceux des autres tribus Térachites, un dieu qui se manifestait parle feu et par la fumée, un dieu avide de sang et de sacrifices, tout ruisselant de la graisse des victimes, s'imposant par La terreur, semant la destruction et la mort, et contrastant singulièrement avec certaines divinités chaldéo-phéniciennes qui étaient essentiellement des divinités d'amour et de reproduction.
Au sein même de sa tribu, Iahweh, dans le principe, partagea le pouvoir avec d'autres'dieux. Puis, ceuxci ayant été éliminés, le pouvoir ne lui fut plus disputé
(t) Jules Soury, la Religion, les Arts, la Civilisation de l'Asie antérieure et de la Grèce, page 28.
(2) Wolf Wilhelm Grafen Baudissin, Studien zut semit>schen religions gcschichte, et Iahue et Moloch.
que par les dieux d'autres tribus, luttant pour l'existence, et par quelques dieux étrangers.
Tous les récits, antérieurs à Jérémic, indiquent qu'aux yeux des Hébreux les divinités des autres peuples n'étaient pas de simples idoles, mais bien des êtres possédant une existence réelle et positive et qu'elles faisaient concurrence à Iahweh. Le Livre des Rois dit que les femmes de Salomon l'inclinèrent dans sa vieillesse vers le culte des dieux étrangers. Jéhovah, son dieu, no lui suffisait plus; il adora l'Astaroth des Sidoniens et le Milcom des Ammonites (1). L'ange de Iahweh dit à Elie de demander s'il n'y avait pas de dieu dans Israël, puisqu'on allait consulter Baal-Zébuth, dieu d'Ecron (2). Et les envoyés de Jephté dirent au roi des Ammonites : « Si Ghêmos, votre dieu, vous donnait quelques royaumes, n'en prendriez-vous pas possession (3)? » Les peuples voisins d'Israël nourrissent la même croyance en ce qui concerne Iahweh. Ainsi, la reine de Saba en parle comme d'un dieu parfaitement réel, et Balaam maudit en son nom. Ce n'est qu'avec le temps et par la terreur qu'il s'éleva audessus des autres dieux dans la conscience de son peuple.
Le caractère vindicatif que lui prêtent les prophètes, les malheurs réels dont ils le chargent, le pouvoir qu'ils lui attribuent de disposer du mal à sa guise, telles sont les principales causes de son triomphe. Il n'y a qu'à l'entendre s'exprimer par la bouche d'Ezéchiel : — « Vos autels seront terrassés, s'écrie-t-il, s'adressant aux Hébreux qui portent leur culte vers d'autres dieux ; vos images du soleil seront renversées, vous tomberez, blessés à mort, au pied de vos idoles infâmes, et vos cadavres resteront là jusqu'à ce que je vienne en disperser les os autour de vos temples. Et lorsque vous verrez tomber les morts parmi vous, alors vous saurez qui je suis et vous reconnaîtrez que ce n'est
(1) I les Rois, xi, 4, 5, C, 7 et 8.
(2) 11 les Rois, i, 2, 3 et 6.
(3) Les Juges, x\, 2i.
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pas en vain que je vous menaçai de vous faire tout ce mal. Celui qui sera loin mourra par la peste; celui qui sera près tombera par l'épée; la faim exterminera, en les assiégeant dans leurs demeures, tous ceux qui s'y seront réfugiés, parce qu'il importe que j'assouvisse ma fureur sur eux! Et celui qui s'échappera sera également atteint par le glaive, car ses mains deviendront lâches, et ses genoux s'en iront en eau et fléchiront comme de faibles roseaux. Il n'y aura pas de vallées qui ne soient comblées de leurs corps, pas de cimes de montagnes qui ne soient couvertes parleurs dépouilles mortelles, pas d'endroits où auront été encensées les idoles qui ne soient jonchés d'idolâtres, pas d'arbres dont l'ombre ne s'étende sur des cadavres! Et je rendrai la terre désolée et déserte, depuis Diblath jusqu'à vos demeures. Alors, on reconnaîtra que je suis Iahweh (i). »
Etant donné le caractère du Juif et son besoin d'unité devant ses ennemis, on comprend cette littérature; on comprend aussi que ces terribles menaces aient amené le triomphe de ce dieu de tribu et qu'elles aient pu faire de lui le dieu unique du monothéisme. L'Israélite, nomade du désert, pasteur errant et contemplatif, ne pouvait être impressionné que par les phénomènes atmosphériques, contre les violences desquels sa tente opposait un bien faible abri ; souvent, au milieu des chemins, il avait même à en supporter le choc. Grâce donc à l'ignorance de l'Hébreu, surtout à son ignorance des causes des phénomènes de la nature, ce dieu parvint à se détacher d'elle, c'est-à-dire à en devenir distinct. L'âpreté du génie de l'Israélite, la rudesse de ses mœurs, l'exclusivisme de son esprit, les malheurs qui l'accablèrent, les vexations dont il fut l'objet, tout cela devait s'empreindre dans la personnification sous laquelle, après de lentes évolutions, le dieu fétiche qu'il transportait dans l'arche à travers les
(1) Ezéch., vi, 4, 5, G, 7, 10, 11, 12, 13, 14; vu, lo, 17.
solitudes du désert, prit une personnalité si développée. Ce n'est qu'en se séparant de la nature et en se manifestant ainsi chez un peuple exclusiviste, qu'un dieu pouvail acquérir une personnalité suffisamment vigoureuse et d'un relief assez accentué, pour sortir triomphant de la lutte pour l'existence qu'il a dû soutenir contre les autres dieux de l'antiquité et pour subsister en cet état jusqu'aux temps modernes (1).
Lorsque le monde antique tombait en décrépitude, lorsque, déjà lasse de la nature, la société païenne déclarait par l'organe de ses philosophes que la matière était une dégénération du Lof/os divin, lorsque, nul ne croyant à la liberté, chacun recherchait son salut dans un pouvoir arbitraire, lorsque enfin ne croyant pas à la félicité sur la terre, les hommes levaient les yeux au ciel pour y trouver leur demeure, Jéhovah, s'il avait été un dieu nature, serait mort avec elle comme tous les dieux de l'antiquité. S'il n'avait pas été le plus absorbant et le plus absolu,
(1) Pour expliquer la genèse et l'évolution de Iahweh, il n'est pas nécessaire de recourir à la théorie qui attribue sa formation au contacl de l'hébreu avec les peuples ses voisins. L'Hébreu était trop ignorant pour faire cet emprunt à l'Egypte ; il n'a pris à ce pays que quelques détails du culte. Tout au plus son contact avec d'autres peuples a-t-il ajouté aux attributs du dieu ou modifié légèrement sa forme, mais il n'influa pas assurément sur sa formation. 11 est vrai que quelques anges de Iahweh sont perses, par exemple les armées célestes ; que lorsqu'il est dieu des armées il ressemble à Ahoura ; qu'au déluge il est babylonien ; que lorsqu'il ordonne les sacrifices des victimes, qu'il lance la foudre et qu'il répand l'incendie, il rappelle Moloch ; que son ubiquité est celle d'Osiris; qu'il tient enfin de Typhon lorsqu'il propage la peste et qu'il souflle l'ouragan. Mais, sans nier absolument l'influence que tous ces dieux étrangers ont pu exercer sur l'esprit de l'Hébreu, nous croyons que les conditions spéciales dans lesquelles se trouvait le peuple d'Israël suffisent à expliquer l'évolution de l'idée de Iahweh. Un peuple rude, nomade, errant dans le désert, oblige de guerroyer pour conquérir le territoire qu'il foulait aux pieds, exposé aux intempéries des saisons, et victime de voisins plus intelligents et plus forts que lui, devait fatalement produire la personnalité de Jéhovah telle que nous la décrivent les textes bibliques.
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nul ne l'eût accepté en qualité d'être suprême. Mais il était en dehors de la nature, antérieur et supérieur à elle, mais il était absolu, et ce caractère lui valut le triomphe sur tous ses compétiteurs, et, vers la fin de l'antiquité, la soumission de tous les hommes de l'Empire à son culte.
Nous avons constaté le dualisme fonctionnel du dieu des Hébreux. Iahweh faisait le mal en même temps que le bien à l'exclusion de toute autre puissance, de toute autre entité capable de production, cette production eûtelle été négative. Là où il était, la destruction elle-même ne pouvait obtenir une personnalité distincte. Nous avons montré comment il exerçait le pouvoir, tantôt par lui-même et tantôt par l'intermédiaire de ses serviteurs qui, d'abord, n'avaient été que des manifestations d'Eloïm et qui, plus tard, devinrent ses envoyés sous le nom de Beni-Eloïm. Un être qui se place parmi eux et dont le caractère spécial s'impose plus particulièrement à notre attention, attendu que, dans la période chrétienne, il devient une puissance antithétique du dieu lui-même, vient un jour à Iahweh. On l'appelle Satan.
Le Livre de Job s'exprime, à ce propos, de la manière suivante :
Or, il arriva qu'un jour, les fils de Dieu étant venus pour se présenter devant Iahweh, Satan vint au milieu d'eux.
Et Iahweh dit à Satan : « D'où viens-tu ? »
Et Satan répondit à Iahweh : « De parcourir le monde et de m'y promener. »
Et Iahweh dit à Satan: « As-tu remarqué mon serviteur Job? Il n'y a pas d'homme comme lui sur la terre, intègre, droit, craignant Dieu, et éloigné du mal. »
Et Satan répondit à Iahweh : « Est-ce gratuitement que Job craint Dieu? N'as-tu pas tracé une ligne de défense autour de lui, autour de sa maison, autour de tout ce qui lui appartient? N'as-tu pas béni l'œuvre de ses mains, et ses troupeaux ne se répandent-ils pas de tous côtés sur la terre? Mais étends ta main, touche à ses biens, et l'on verra s'il ne te renie pas en face. »
Et Iahweh dit à Satan : « Je te livre tout ce qui lui appartient, seulement n'étends pas ta main jusqu'à sa personne. » Et Satan se retira de devant la face de Iahweh (1).
Alors commencent à pleuvoir les malheurs que Satan déchaîne contre le juste. A peine Satan a-t-il disparu de la présence divine, que Job apprend, par la bouche d'un de ses domestiques, que les Sabéens sont tombés à l'improviste sur une de ses fermes, qu'ils ont emporté les bœufs et les chevaux et passé ses esclaves au fil de l'épée. Celui-ci parlait encore, qu'un second messager vient lui dire qu'ailleurs le feu de Dieu est tombé des cieux et qu'il a brûlé ses brebis et ses serviteurs; enfin, un troisième lui annonce qu'un grand vent s'est levé au-delà du désert, et qu'il a fait écrouler la maison de son fils aîné pendant que tous les autres y étaient, buvant et mangeant à sa table. Après ces nouvelles, loin de se rebeller, Job bénit, au contraire, l'omnipotence divine.
Une autre fois, Satan, mêlé au chœur des enfants de Dieu, a l'effronterie de se présenter devant Iahweh. Celui-ci lui demande s'il a considéré son esclave Job, être juste par excellence. « Il persévère toujours dans la piété, lui dit-il, et tu m'as provoqué à le ruiner sans raison ! » Et Satan, cloutant toujours de la vertu humaine, lui répond que l'homme est médiocrement sensible aux pertes qui n'affectent pas directement sa personne : « Il donnera tout ce qu'il possède pour sa propre personne, dit-il, mais touche ses os et sa chair, et l'on verra s'il ne te renie pas en face. » A quoi réplique Iahweh, en lui livrant Job, à condition que sa vie sera sauve. Alors Satan sort de devant Iahweh et frappe Job d'une lèpre maligne qui s'étend depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tète. La misère de Job devient telle, qu'il est obligé de se gratter avec un tesson; ses chairs tombent en lambeaux: « Laisse là Dieu, et meurs », lui dit sa femme; et ses amis
(1) Job, i, 6, 7, 8, 9, 10, H, 12. (Traduction de E. Renan.)
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le reconnaissent à peine en le voyant couché sur un lit de cendres.
On peut lire dans le Livre des Chroniques (1) que, pour affliger le peuple d'Israël, Satan suggéra à David de dresser la statistique de toutes ses tribus; clans ce but, David ordonna à Joab de parcourir tout le territoire et d'en compter les habitants. Ces mesures irritèrent tellement Iahweh, que peu s'en fallut qu'il ne détruisît complètement les Israélites.
On lit encore dans le Livre de Zacharie (2) que ce prophète vit le grand prêtre Josué debout devant l'ange du Seigneur, et Satan était debout à sa droite pour s'opposer à lui ; les accusations prononcées par Satan sont à l'instant sévèrement repoussées par Iahweh.
Il résulte de ces textes, qu'à partir du huitième siècle avant Jésus-Christ, les Hébreux croyaient à l'existence, au sein de la cour céleste, d'un être méchant, ombrageux par nature, niant la vertu, qui clans toute action juste supposait l'égoïsme, et clans tout acte d'amour envers Dieu ou le prochain soupçonnait des vues intéressées. Nul, à ses yeux, n'était honnête; le bien, s'il se produisait parfois, n'était pas le but de celui qui l'avait fait. Job lui-même, ce juste par excellence, n'était qu'un parfait égoïste. Sorte de critique fataliste, cet être était le procureur du tribunal suprême ; jamais il ne proclama d'innocents; il accusait devant le juge ceux auxquels il avait insinué sur la terre les fautes qu'il souhaitait à l'appui de ses gratuites accusations. Ce perfide se proposait d'induire les hommes au péché, afin de leur reprocher ensuite les chutes dont il pouvait cependant revendiquer la presque entière responsabilité. Il les tentait d'abord, afin de pouvoir les incriminer ensuite. Tel était son procédé. Il ressemblait, dans ce rôle, à ces chefs de police
(1) I Chroniques, xxi, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.
(2) Zacharie, m, i, 1, 3,4, 5.
aux ordres de certains tyrans, qui simulent des conspirations, ourdissent des complots et poussent leurs adversaires à la révolte, afin d'avoir ensuite un prétexte qui justifie leurs razzias. C'est ainsi qu'il servait Dieu, afin d'éprouver l'Humanité. La Bible nomme ce personnage Satan, c'est-à-dire contradicteur. Mais Satan, en hébreu ftû^î veut simplement dire l'adversaire. Dans la guerre, Satan, c'est un ennemi ; le mot s'emploie, dans ce sens, au livre 1er de Samuel (1). Devant un tribunal, il a l'acception d'accusateur, de dénonciateur, de plaideur; ailleurs, il signifie contradicteur, opposant (2). De sorte que ce mot ne nous indique nullement la nature de l'être qu'il désigne.
Quel est donc ce contradicteur? Est-ce un dieu? Est-ce un ange? Est-ce le démon de midi? Son origine est-elle juive? Vient-il de Babylone ou de la Bactriane? Revenons, pour le savoir, au Livre de Job. Ce texte dit : « Les fils de Dieu étant venus pour se présenter devant Iahweh, Satan vint aussi au milieu d'eux (3). » Cette particule aussi semble révéler dans Satan un être d'une nature différente de celle des fils de Dieu. Sinon, le texte se fût en effet exprimé ainsi : « Parmi les fils de Dieu vint Satan. » Ou mieux encore : « Les fils de Dieu vinrent, et Dieu dit à Satan... » à Satan, que le lecteur saurait déjà être l'un de ces enfants. Ce mot de Satan : « Je viens de parcourir le monde, » laisserait supposer qu'il est un esprit semblable aux démons chaldéens auxquels croyaient tous les peuples sémitiques. Mais on ne peut pas dire que telle soit son origine, car les démons chaldéens sont les ombres des méchants, qui s'élancent du pays des ténèbres pour tourmenter les vivants, et aucun d'eux ne possède ni la faculté critique, ni la personnalité du Satan hébraïque.
(i) 1 Samuel, xxix, 4.
(2) II Samuel, xix, 22, et I Bois, u, 14 et 23.
(3) Le texte hébreu dit : U2ÏTQ, ]t2WT D5 iO>\
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Satan procède encore moins de l'Angromainyous perse, car, même en négligeant le précieux témoignage de l'antériorité du Livre de Job à la captivité de Babylone, fourni par M. Renan (I), il n'existe aucun point de contact entre la personnification du Mal du Zend-Avestà et cet esprit sceptique, adversaire de l'homme, qui, clans le Livre de Job, comparait devant l'Etre suprême. Le démon perse, comme nous l'avons dit, est la négation de l'activité; il est la nuit, il est le froid, le désordre, la mort ; il est en lutte perpétuelle avec Ahoura, qui représente l'action, la lumière, la chaleur, l'organisation, l'ordre et la vie. Il n'est pas, lui, un être subordonné à Dieu, il n'a pas le caractère d'un critique pessimiste, il n'est pas un sceptique qui raisonne. Ce n'est que plus tard, à son apparition dans le Nouveau Testament, que Satan peut être assimilé à Angromainyous. Comme lui alors, il gouverne ses armées; comme lui. il se bat avec les archanges de l'Eternel et fait la guerre à son divin adversaire, qui ne représente plus, à ce moment, que le bien ; comme lui, il se personnifie dans le serpent. Le monothéisme judaïque avait des limites trop étroites pour contenir Angromainyous. Et la puissance de Iahweh était trop absolue pour qu'elle tolérât un adversaire. Satan n'est donc ni Angromainyous, ni le fils d'Angromainyous ; il n'est, tout au plus, que son élève.
Dans les plus anciens livres de la Bible, il n'est point question de Satan. On ne le rencontre d'abord que dans le Livre de Job (2), puis dans celui de Zacharie et dans les Chroniques. Dans ce dernier livre, dont la rédaction est postérieure à celle du Livre de Job, il porte des traces évidentes d'évolution. Si, dans ce texte, il engage David à pécher, ce n'est pas par ordre de Dieu ; il conseille
(1) Renan, Préface du livre de Job.
(2) On a pleinement prouvé l'antériorité du livre de Job à ceuv de Zacharie et des Chroniques. M. Renan, en fait remonter la rédaction au huitième siècle avant Jésus-Christ.
pour son propre compte, comme si, à force de supposer l'homme infidèle au Seigneur, le désir lui était venu de s'opposer lui-même à Iahweh. Il faut voir, en effet, comme il induit David à entrer en concurrence avec le Créateur, combien il l'incite à faire le dénombrement de ses sujets, comme si ceux-ci lui appartenaient en propre. On pourrait presque dire qu'ayant l'intention de s'opposer à Dieu, il s'était, pour début, servi de David comme d'un instrument propre à provoquer ses jalousies. Dans les autres livres, il se borne à supposer chez l'homme juste des pensées égoïstes et il l'accable d'infortunes. Mais ici il change de tactique; il excite l'homme à agrandir le champ de sa personnalité, à exercer le pouvoir par luimême, en vertu d'un droit puisé clans lui-même, aux dépens de l'omnipotence divine. Ici donc se marque, d'une manière bien évidente, la transition entre le Satan de Job et de Zacharie et celui de l'Evangile. Ce n'est, en tout cas, qu'à partir du Livre des Chroniques que l'on peut supposer que l'influence perse s'est légèrement exercée sur le Satan biblique. Il n'est même pas nécessaire de recourir à l'hypothèse de l'influence mazdéiste.
Mais reprenons la question de l'origine de ce Satan différent des fils de Dieu, et qui ne procède ni de Babylone ni de l'Iran. D'où vient-il donc? Comment le trouvet-on dans la Bible? Est-il né spontanément dans la pensée de l'auteur du poëme de Job, engendré par le besoin d'explication des souffrances de l'être honnête et juste? Estil un Beni-Eloïm transformé et distinct de cette catégorie ?
Aucune de ces origines ne nous semble la véritable. Cet être qui critique le côté faible de la plus parfaite des créatures, qui trouve des défauts jusque dans l'homme le plus juste, qui parait devant Iahweh après avoir parcouru le monde, et veut soudainement pénétrer dans les obscurités du plan de l'univers, en fournissant des explications sur les mobiles de l'homme à Dieu qui l'a créé, en lui
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jetant à la face l'imperfection de son œuvre, ce critique impitoyable, ce Satan qui fait souffler la tempête et détruit les maisons, qui fait pleuvoir le feu qui consume, qui conduit Sabéens et Chaldéens à son profit, bien que subordonné à Iahweh et bien qu'il ait besoin de son autorisation pour mettre en mouvement les ressorts de la nature, ce Satan répond à une idée trop puissante, trop définie, pour être né soudain et sans antécédents dans l'esprit de l'auteur de ce poëme ; il est trop distinct des anges, et sa personnalité a un relief trop particulier pour que leur origine soit commune, ainsi qu'on l'a supposé plus tard. Sur quels fondements baserait-on cette hypothèse, puisqu'on ne rencontre, parmi les Beni-Eloïm, aucune trace de lui avant le Livre de Job?
On peut faire trois conjectures :
1° Satan serait le produit de l'évolution de l'un de ces dieux terribles existant au milieu des tribus térachites en même temps que Iahweh ; ce dieu, vaincu par Iahweh dans la lutte pour l'existence et réduit à un pâle reflet de ce qu'il avait été, reparaîtrait, à certains moments, comme X adversaire d'Israël et l'auteur des malheurs des Israélites.
2° Satan serait l'Hazazel du désert dont parle le Lévitique ; il se montre, exigeant d'abord le sacrifice du bouc chargé des péchés du peuple d'Israël, et, plus tard, dans le Livre d'Enoch (1), il reparait à la tête des anges qui descendent sur la terre s'unir avec les filles des hommes et répandre la science et la méchanceté parmi les mortels ;
3° Enfin, et cette opinion est la plus probable, Satan serait une émanation de Iahweh, dont elle se serait différenciée. Les Beni-Eloïm étaient intrinsèquement contenus dans Eloïm, le dieu pluriel de la Genèse. De son dédoublement, résultèrent les Beni-Eloïm et le
(1) Dans le livre d'Enoch , Hazazel apparaît comme le prince des anges rebelles du chapitre LVI au chapitre LVlll.
système d'un Dieu unique; alors Iahweh vint s'encadrer dans ce système. Dès lors, Iahweh se sert parfois des Beni-Eloïm pour exécuter ses projets, bons ou méchants. ( î'esl ainsi que, parmi les anges, on trouve l'Exterminateur. Ce Satan ne pourrait-il donc pas être sorti plus tard de la disjonction des fonctions malfaisantes qui formaient partie intégrante de Iahweh, de ce Iahweh déjà devenu le dieu unique? La contradiction qui s'établit entre les Chroniques faisant remonter à Satan la responsabilité du recensement du peuple hébreu ordonné par David, et le Livre II de Samuel (1) antérieur à celui des Chroniques la faisant directement remonter à Iahweh (2), cette contradiction qui indique clairement que les deux tendances ont eu cours dans Israël porte à croire que Satan est une émanation directe de Iahweh, une personnilication de ses qualités malfaisantes. Après avoir cru que Iahweh accomplissait également le bien et le mal, l'Hébreu supposa une origine distincte pour celui-ci; e1 cette supposition se fortifia dans son esprit, à partir surtout de l'époque où, s'abattani constamment sur lui, alors même qu'il ne péchait pas, le mal ne frappait au contraire presque jamais ses ennemis. Dans ce cas, son Dieu ne pouvait, en vérité, être son adversaire; il fallait donc que le mal vint à l'instigation d'une autre personnalité , laquelle, étant donnée l'omnipotence de Iahweh, ne pouvait que lui être subordonnée. De là, la personnification d'un Satan, critique pessimiste de l'œuvre humaine, ennemi d'Israël, qui d'abord collabore, clans l'exercice de ses fonctions malfaisantes, avec Dieu, à qui il est subordonné, mais qui s'émancipe ensuite et qui, s'empara nt de toutes les fonctions malignes de Iahweh, les exv\'cr enfin pour son propre compte en opposition avec ce dieu.
(1) On a pleinement démontré l'antériorité du livre de Samuel à celui des Chroniques.
(2) II Samuel, xxiv, 1,2.
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En résumé, Satan, qui était contenu en germe dans le sein de Iahweh où il s'agitait confusément, doit s'en être détaché dans la conscience de l'Hébreu avant la rédaction du Livre de Job, où sa personnalité se dessine si nettement. A partir delà captivité de Babylone, il va s'émaucipant, peut-être sous l'influence perse, et il finit, dans la période chrétienne où il recuit le renfort du paganisme agonisant, par être l'antithèse de Dieu.
Telle est l'hypothèse que nous croyons la plus probable.
Le mal, chez les Grecs, n'avait pas de représentation unique; l'antiquité ne connaissait pas de dieu essentiellement malfaisant. Les poètes se bornaient à décrire quelques mythes secondaires, marqués d'un caractère plus ou moins terrible, mais dont l'influence sur l'esprit des Hellènes était peu considérable ; ainsi les Gorgones , les Furies, les Harpies, ces monstres qui fauchent les hommes avant l'heure; les Lamies, la Parque, qui tranche le fil de la vie, l'Hydre de Lerne, certaines personnifications de la Lune, aux lueurs tantôt blafardes et tantôt sanglantes, comme l'infernale Hécate qui provoque les hurlements des chiens et se réjouit du sang répandu (1), ou comme Empusa qui casse les jambes des promeneurs de nuit et les bras des moissonneurs qui travaillent aux rayons de sa pâle lumière; toutes ces divinités ne frappaient point l'esprit d'épouvante. Les mythes phéniciens, qu'on appelait les Sirènes , n'étaient guère aussi qu'un thème fabuleux ; les fiers marins de l'Archipel rentraient toujours de leurs expéditions sans les avoir rencontrées. Jusqu'aux temps de la décadence, toutes ces personnifications n'existèrent, en somme, qu'à l'état de simples figures de rhétorique. Mais l'envahissement de
(I) Le mythe d'Hécate, déesse céleste, infernale et terrestre, est une invention des orphiques. Ceux-ci ouvrirent la période de la décadence avec leur théorie du mal originel.
la Grèce par les cultes mystérieux de l'Asie leur fit prendre un corps ; elles s'enflèrent à plaisir et répandirent alors la frayeur au milieu des populations déjà frappées des superstitions exotiques.
Il en fut de même à Rome, où Orcus, les Larves, les Lémures, les Strinx et autres génies malfaisants n'exercèrent aucune influence sur les esprits avant l'époque impériale. Ce ne fut qu'à l'ombre des dieux zoomorphes, venus de la vieille Egypte, qu'ils prirent vie.
La Grèce préhomérique ne considère pas l'Enfer comme un lieu de supplices destiné aux méchants. Pluton ou Haïdès personnifie la Terre, réceptacle des morts. Dans son ensemble, l'Enfer ne représentait que le laboratoire souterrain de la vie de notre planète ; c'est une hypothèse mythologique qui explique le phénomène de la germination dans les entrailles de la terre, ainsi que celui de l'action des forces qui, de la graine, font sortir la plante. Le mythe égyptien d'Isis, fécondée par Osiris sortant des enfers, n'avait pas d'autre signification. Les Egyptiens disaient que le grain de blé descendait au sein des enfers à l'instar du dieu et que, comme lui, il ressuscitait ensuite; de sorte qu'ils le considéraient comme le symbole de l'immortalité et que, pour cette raison, ils l'enfermaient, en signe de résurrection, dans les bières mortuaires. Telle était également l'idée qui se cachait sous l'enveloppe merveilleuse de la légende grecque de Gérés, Proserpine et Pluton. Gérés, c'était la végétation. Proserpine , nourrie par un Titan , personnification des forces géologiques, n'était autre chose que le grain do semence qui pénètre clans les couches souterraines, où il est absorbé par Pluton, image du pouvoir créateur qui réside dans ces lieux. Elle demeurait ainsi trois mois près de son époux dans les entrailles du monde, puis elle' émergeait à la lumière et s'y épanouissait pendant les neuf mois suivants. Or, chaque année amenait les mêmes évolutions. Et qui l'arrachait aux enfers? C'était Hermès,
c'est-à-dire le travail, la culture qui fait pousser le végétal même sur la roche nue. L'allégorie peut-elle être plus éloquente? Plus lard, Gérés rencontra ni Bacchus à Eleusis perd sa pureté; elle sanctifie l'épi avec le vin, elle confie à Perséphone, sa fille, le gouvernement des ombres dans les antres souterrains; sa beauté revêl un sombre caractère, sa sévérité se transforme en tristesse, et son regard acquiert je ne sais quoi de sinistre.
Aux âges héroïques, le Tartare n'était pas encore prépondérant en enfer; celui-ci ne contenait d'ailleurs ni feu ni ténèbres, et il n'inspirait aucun sentiment d'horreur. Bien au contraire, tout ce qui pénétrait dans son sein, glacé par la mort, ne tardait pas à ressusciter tout frémissant de force; l'enfer était une source d'immortalité et comme le dépôt de la vie qu'il répandait constamment à la surface de la terre.
Avec Homère apparaît la description du Tartare. C'est, d'après ce poète, une prison souterraine qui se trouve audessous des Champs Elysées, et dans laquelle d'énormes portes en fer donnent accès (1). Haïdès ou Pluton en surveille l'entrée à l'occident du Monde. C'est surtout un lieu de châtiment réservé aux grands coupables qui appartiennent à la catégorie divine. Là, sont les Titans, ces dieux déchus que leur audace avait poussé à escalader le ciel pour détrôner Jupiter lui-même. Ainsi, pour un semblable crime , fut précipitée plus tard dans la géhenne la troupe des anges rebelles que commandait le Satan judaïque. Dans les profondeurs de ces antres ténébreux vivent ces héros vaincus, les membres attachés pur de lourdes chaînes d'airain; ils se consument dans l'impuissance et le désespoir, privés de la lumière du jour e1 de la bienfaisante fraîcheur de l'atmosphère (2). Antérieurement à l'époque homérique, les Titans personni-
(1) Vàlcker neber Homerischc Géographie, p. 147.
(2) lliad., vin, 481.
liaient les phénomènes atmosphériques et cosmiques. Ils représentaient les feux souterrains qui produisent des tremblements de terre, s'exhalent avec fracas du cratère des volcans et vomissent au ciel leurs mugissements impétueux, mêlés de laves incandescentes et d'asphyxiantes vapeurs. Ils représentaient aussi les nuages qui semblent surgir de la terre et remonter vers les cieux pour couvrir le firmament et voiler la lumière, ainsi que les hautes montagnes qui paraissent vouloir se hisser jusqu'à la région des astres. L'anthropomorphisme en fit des dieux, ennemis de ceux qui habitent les espaces éthérés ; vaincus dans leurs téméraires entreprises, ils subissaient la peine de leurs défaites au fond des prisons souterraines. Homère ne les dépeint pas comme étant des divinités de l'enfer, mais bien comme des êtres maudits (1). Beaucoup invoquent le secours des divinités infernales, parce que leur pouvoir est grand ; quant aux Titans, — ô les malheureux prisonniers ! — comme ils sont impuissants, nul ne songe à eux.
L'idée plastique de l'enfer, sa description par les poètes de la Grèce, fut empruntée à l'Arcadie. Le Styx qui descend des montagnes du Péloponèse, les autres rivières qui affluent dans ses eaux et vont se jeter ensemble dans le golfe de Corinthe, les lagunes creusées dans le fond des vallons qui avoisinent les montagnes intermédiaires entre les monts et le golfe, les excavations béantes sur les rochers dans lesquelles viennent s'engloutir tous ces courants avant de descendre vers les plans inférieurs, l'aspect noirâtre de ces eaux, leur grande densité, leurs reflets métalliques, leur murmure qui ressemble à un gémissement éternel, les ombres projetées sur leur surface par la masse des hauteurs montagneuses, la lenteur de leur cours sur certains points, par suite de la faible déclivité du terrain , les résidus d'une végétation à
(I) Die Homeiische Théologie, p. 73.
demi décomposée tourbillonnant à l'entrée des cavernes, l'épais brouillard s'amoncelant au-dessus des lagunes, les pics dépouillés de" végétaux, les vallées couvertes de sombres pins ou de mélancoliques cyprès, la quantité d'oiseaux de proie voltigeant dans ces parages : tel est le tableau qui fournit aux poètes de la Grèce les matériaux à l'aide desquels leur féconde imagination enfanta l'Enfer.
Après le jugement de Minos, les ombres des méchants se rendent au Tartare, en traversant l'Achéron ; mais étant données les idées des Grecs sur le mal, le Tartare ne pouvait que très-médiocrement influer sur les mœurs des contemporains d'Homère. On croyait alors que, plus puissants que les mortels, les dieux châtiaient le mal pendant la vie en la personne du coupable. L'homme ne redoutait pas plus les dieux qu'il ne les aimait; il s'inclinait simplement devant une force supérieure à la sienne (1). Le héros luttait contre la Fatalité, bien qu'il sût qu'il succomberait sous son poids. Si, parfois, le Grec honore les dieux, c'est parce que le châtiment est juste, mais ce n'est jamais par cet esprit de soumission absolue, ni par cet élan d'amour mystique, qui enflamment le Sémite et le portent à s'immoler à son dieu. Il conçoit la Justice, dont les arrêts sont honorés même par les dieux immortels, comme d'ordre supérieur à ceux-ci. S'il accepte le culte, c'est plutôt comme ornement et comme forme extérieure du principe de Justice, et il redoute les reproches de sa conscience bien plus que les sévérités des dieux. Pour le châtier, Zeus lui-même doit recourir aux remords dont les déesses Erynnies, chargées de punir les forfaits et particulièrement le parjure, ne sont que la personnification. Mais lorsque les dieux agissent par pur ressentiment, lorsqu'ils se vengent plutôt qu'ils ne châtient, lorsqu'ils sèment le mal sur la terre, alors le Grec
(1) Les dieux sont les plus forts, tcoXû oî^-i^a. Odyss, xxn, 287.
élève contre eux de fières protestations et il les maudit : « 0 Zeus, le plus injuste des dieux! » s'écrie Atrides, reprochant à cet immortel le mal qu'il lui a fait (1).
Du temps d'Hésiode, les Grecs ont une idée à peu près semblable du mal moral, bien que plus développée. Le travail doit être la base de nos actions ; la vertu est son inséparable compagne ; elle seule peut procurer à l'homme les bienfaits des dieux et le rendre semblable à eux (2). Toutes les pages du poème les Travaux et lés Jours célèbrent l'égalité des droits de chacun au bien-être, et la distribution proportionnelle de la justice jusqu'en nos travaux. A!/.'., la Justice, est fille de Zeus, et sa beauté a tant d'éclat qu'elle force le respect des dieux mêmes (3). Bien qu'émanant du premier d'entre eux, elle en est distincte et elle s'élève au-dessus de tous les autres. Toute la morale d'Hésiode n'a d'autre fondement que la Justice : « Donnez à qui vous donne (4), dit-il, mais aussi refusez à qui vous refuse (5) ! » Il ne connaît pas l'étrange égalité du christianisme qui conseille de traiter l'ennemi sur le même pied que l'ami; mais cependant il ne légitime pas la haine. Ainsi : « Si celui qui vous a offensé, dit-il. reconnaît sa faute, rendez-lui votre estime à l'instant (6). » — « Frapper le faible est une vilenie! » — « L'hospitalité est une des vertus primordiales (7). » — « L'homme fort ne doit pas fuir la femme, mais il ne doit pas non plus s'abandonner à elle ; encore moins doit-il souffrir sa tyrannie. » — « Se confier à une femme, dit-il ailleurs, c'est se confier à un voleur (8). »
Zeus, qui voit tout, distribue pendant la vie les récom-
(1) Iliad., m, 365.
(2) Hésiode, Op. et dics, i, 312.
(3) Ibid., Op. et dics, i, 2.J0, sq.
(4) Ibid., Op. et dies, î, 284, sq.
(o) Ibid., Op. et dies, 3ol.
(6) Ibid., Op. et dies, î, 330.
(7) Ibid., Op. et dies, i, 32o.
(8) Ibid., Op. et dies, 373.
398 LE DKMON.
penses ou les châtiments; mais parfois, pour châtier un sujet qui forfait à la Justice, le fils de Ghronos- frappe une armée entière, une Hotte, une ville ou môme une contrée (1); la justice divine se trouve ainsi inférieure à celle de l'homme. Il répugne aux Hellènes de croire que les bons et les méchants soient punis également. On dit, pour l'expliquer, que ceux qui ont attiré de pareilles catastrophes vont seuls au Tartare, se différenciant ainsi de ceux qui sont morts innocents. C'est alors que l'importance du Tartare s'accentue. Il reçoit, sans en excepter une seule, les ombres de tous les méchants. A sa porte vient déjà se placer, en sentinelle vigilante, le redoutable Cerbère, qui interdit la sortie à tous ceux qui sont entrés (2). Déjà un infranchissable rempart l'entoure de tous cotés. Après en avoir fait la. description dans sa théogonie, Hésiode nous entretient de la chute du genre humain à travers les différents âges d'or, d'argent, de bronze et de fer.
Plus tard, Pindare vient chanter les récompenses distribuées à ceux qui remplissent leurs devoirs envers les dieux, en même temps que les supplices infligés aux impies; l'impiété, d'après ce poète, constituant le mal suprême. Mais il y en a qui ne partagent pas cette tendance. Au contraire ; beaucoup se méfient de la divin i t.''. qu'ils considèrent comme la source du mal sur la terre : « C'est Zeus — dit-on — qui châtia Prométhée pour avoir sauvé les hommes quand il les voulait exterminer. Ces! Zeus encore qui nous envoya tous les maux avec Pandore, tandis que le malheureux insurgé qui souffre rongé par le vautour, après nous avoir sauvés, nous apporta Je feu et nous en apprit l'usage. »
Par sa description du jugement des morts, Platon entoura la croyance aux Enfers d'un appareil vérita-
(1) Op. et dies, i. 220, sq.
(2) Le mot cerbère signifie dévoreur de chair, de y.p=a;, chair, el pe'ow, dévorer.
blement effrayant. Chaque homme, d'après lui, comparaît devant le tribunal, accompagné d'un démon ou d'un génie protecteur; celui dont le jugement a fait éclater la justice, passe du côté droit et monte au ciel; le méchant passe à gauche pour descendre dans les résidences souterraines. Des hommes à l'aspect féroce et entourés de flammes assurent l'exécution de la sentence. Ils prennent les maudits parles pieds, parles mains ou par la tète, ils les renversent brutalement, les écorchent, les traînent furieusement par terre, les déchirent aux ronces des haies et les précipitent ensuite dans les abîmes du Tartare, où ils resteront ensevelis à tout jamais (1).
(i) L'enfer de Platon qui préludait à celui du christianisme est fils des théories orphiques de son auteur ; on ne peut clouter en effet que Platon ne fût initié aux mystères d'Orphée. L'idée qu'il a du péché est analogue à celle qu'en eut plus tard le christianisme, car il considère la vie présente comme l'expiation d'une faute antérieure. La vie orphique tendait à nous affranchir du cercle du mal, dans lequel la destinée humaine paraissait enfermée, en recherchant la solution de l'émancipation de l'homme dans un monothéisme déguisé. Le religion orphique vint se superposer en Grèce à la religion dyonisiaque, et n'étant pas parvenue à la soumettre, elle fondit sa doctrine dans la sienne. Les tendances de ces deux religions avaient trop d'analogie pour qu'il n'en dût pas arriver ainsi. Ce fut alors que Bacchus, le dieu champêtre, descendit aux enfers et devint une divinité souterraine. On peut consulter à ce sujet l'important ouvrage d'Edouard Gérard (Berlin, 1861, Ueber Orpheus und die ùrphiker). Ainsi, le dieu d'amour, rédempteur des âmes, qui descend aux enfers et qui, en Egypte, s'appelle Osiris, devient ici Dyonisios et Orphée, et il rachète l'homme du péché originel ; ensuite, chez les chrétiens on personnifie le Verbe sous les mêmes caractères ; le Christ est un dieu d'amour également, qui, lui aussi, descend sur la terre pour nous racheter du péché originel, puis dans les enfers pour délivrer les âmes, et qui ressuscite après sa mort en remontant au ciel. La différence entre le péché originel des orphiques et celui des chrétiens réside en ceci que, suivant les premiers, l'homme descendait des Titans révoltés contre Zeus, et, suivant les seconds, qu'il descendait d'Adam également soulevé contre Dieu. On rencontre des caractères d analogie encore beaucoup plus frappants chez les Talmudistes qui prétendentque Gain était le fruit de l'union d'Eve et de l'un des anges insurgés contre Dieu.
iOO LE DÉMON.
Sur ces entrefaites, la religion de l'Egypte vint apporter en Grèce le concours de son influence. En Egypte, ainsi que nous l'avons dit, le mort devait traverser le pays souterrain ; là il subissait des épreuves analogues à celles du dieu solaire, qui s'engloutit aussi dans les profondeurs de la terre pour ressusciter du côté opposé où il est entré. Un chapitre du Livre des morts nous décrit les épreuves auxquelles le mort est soumis à son passage à travers la région inférieure. Mais cette croyance, qui renfermait quelque chose d'analogue au mythe de Proserpine appliqué à l'Homme, qui n'impliquait que la résurrection de la personne, grâce à une comparaison établie entre celle-ci et le végétal, fut pris au pied de la lettre en Grèce et constitua la base des mystères dans lesquels on présentait contre le mal des châtiments d'outre-tombe. Or, le mal consistait principalement à ne pas croire aux dieux.
En môme temps, Platon, et avant lui Pythagore, attribuèrent aux démons une immense puissance. Le mot démon, dans Homère, n'était qu'une dénomination collective appliquée à toutes les divinités considérées comme maîtresses et distributrices des biens de la terre (1). Chez Hésiode, ce mot est pris dans une acception déjà différente. Dérivant de la racine Saw, connaître, savoir, il s'applique à ceux qui savent, à ceux qui connaissent, il signifie les principes intelligents qui régissent les destinées du monde. Ces génies, ces démons, sont déjà les gardiens des mortels, ils observent leurs actions bonnes et mauvaises, en même temps qu'ils répandent les dons parmi eux (2). Plus tard, les héros qui, au temps d'Homère, étaient les hommes intrépides qui luttaient contre des forces supérieures et qui, chez Hésiode, sont déjà parvenus à la catégorie de demi-dieux, viennent se confondre avec les démons, car démon signifie maintenant une divi-
(1) IliacL, vu, 291 ; xvn, 98; xix, 118.
(2) Op., I2iet sq.
nité secondaire ; et avec les héros, tous les demi-dieux , passent dans la catégorie des démons. Comme les morts habitent sous la terre, les héros qui y ont été inhumés, et qu'on appelle démons, deviennent des divinités infernales, et avec eux les autres démons, car on les range tous dans la même catégorie. Ainsi, on les considère comme des dieux chthoniens, des divinités du pays, topiques par excellence.
D'Hésiode au siècle de Périclès, les démons n'acquièrent pas encore le développement dont, plus tard, nous entretient Plutarque. Pindare attribue un démon ou génie protecteur à chaque personne (I); ces démons président à la naissance de tous les hommes (2). Puis on dit qu'ils sont spécialement chargés de punir les mortels, et on les croit susceptibles de haine (3) et de colère, et on commence à les craindre. Il en est déjà qui sont amis du sang, des massacres et de toutes sortes de calamités ; on les appelle Baijjt-ovsç Tupoa-p&caioi (4). Mais, par contre, il existe des à),s£''y.x/.y. et des .X6cici ou démons libérateurs (5). Outre les démons qui s'attachent aux hommes, il en existe d'autres pour les cités dont ils sont les personnifications vivantes. On les divise, suivant leurs noms, en masculins et en féminins, puis en bons et en méchants, et les figures du langage parviennent à la catégorie d'êtres réels. Plusieurs divinités infernales viennent grossir leurs rangs déjà nombreux; telles sont les Erynnies, les Pœnas, les Alastors, les Mœres et les Némésis, qui sont toutes des divinités vengeresses. L'Alastor acquit une très-grande importance ; on le cite comme l'auteur des dévastations et des incendies (6). Les nymphes, esprits légers des eaux, viennent
{[) Pindar., Pyth., m, 109.
(2) Et &è ^ÉôXtoç hr.'A (Olymp., xui, 105).
(3) .-Eschyl., Sept. Theb., v. 711, àa^&ve; Xtjjmwm.
(4) Pausan.,I,c. 18, § 2.
(5) Pollux, Onomasticon, î, 24, v. 2C, 131.
(6) ^schyl., Pers., v. 333-335.
ensuite s'y joindre, et derrière elles se rangent les Gabyres,des Gorybantes et les Dioscures, divinités déchues de hautes fonctions, plèbe divine qui flotte dépourvue d'importance au sein du panthéon hellénique, et dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Puis s'y mêlent encore les spectres, nés des hallucinations, que la peur évoque pendant la nuit, les fantômes envoyés par Hécate, les Mormo, Mormolycion, les Lamies et Empusa(i). Mais c'est Platon qui, ayant besoin des démons pour remplir le grand vide qui sépare 1*' monde de la Divinité qu'il avait conçue, les crée et les multiplie à l'infini (2). « La nature des démons, dit-il (3), est intermédiaire entre celle des mortels et celle des dieux. C'est elle qui interprète les choses divines et les choses humaines à la fois, et qui les transmet des hommes aux dieux et réciproquement, comme sont les prières et les sacrifices des uns, les préceptes et les institutions des autres. Placés au milieu, les démons complètent le tout, et par leur lien l'Univers se trouve uni en un faisceau. C'est par l'entremise de la Nature démoniaque que nous parviennent les prophéties de tout genre, ainsi que l'art sacré avec les sacrifices, les lustrations et les enchantements. Dieu ne se mêle pas directement aux hommes. Tout commerce et tout entretien avec lui, que les hommes soient éveillés ou qu'ils soient endormis, ne s'effectuent que par cette entremise. » Puis il ajoute : « Les démons sont vêtus d'air, ils vont errant à travers les eaux, planent sur les astres et habitent dans la terre; » et plus
(I) Aristophan., fia»., v. 294. Philostrat., Vit, Apollon., îv, 25. i) Les anciens ont dit que la nature a horreur du \ide. Les physiciens modernes déclarent qu'il n'y a pas d'action sans contact. C'est l'expression d'une loi qui se vérifie autant dans le monde physique que dans le monde moral. Un point isole n'est pas compréhensible* il faut au moins la série. On ne peut ni calculer ni vivre avec l'unité isolée. Ainsi, le dieu unique, autant celui de Platon que celui des Hélireux, eut immédiatement besoin d'intermédiaires entre l'univers et lui pour remplir l'immensité du vide qui les séparait.
(3) Plat., Courir.
loin : (( Le démon le plus grand, c'est l'amour. » Il rencontre même un appui chez les pythagoriciens, qui déclarent ne pas comprendre qu'un homme n'ait jamais vu de démon.
Socrate voit dans les démons des compagnons inséparables de l'homme. D'après ce philosophe, chaque homme aie sien; tout ce qu'on pense, tout ce qu'on fait, c'est le démon qui l'inspire. En ce qui le concerne particulièrement, il affirme qu'à toute heure il entend le sien propre. Quelle influence la névrose d'un philosophe a exercée sur l'esprit des hommes !
L'idée des démons, qui, à l'origine, fut un simple aspect de la croyance dans la dualité du moi, qui naquit pour expliquer les rêves et les délires au cours desquels l'homme se croit transporté dans des lieux et dans des temps différents, cette idée influe extraordinairement sur la philosophie de cette époque. C'est par les démons, en effet, que tous les philosophes expliquent les fonctions anormales du cerveau. Déjà Platon a dit qu'ils communiquent avec nous pendant le sommeil, et Pythagore, qu on peut les voir. Le courant des idées qui viennent de l'Asie, apporte encore le contingent de leur déplorable influence. Les Chaldéens affirment que l'àme des morts vient, sous différentes formes, troubler le repos des vivants; ils appellent cette àme démon (outoukouj; ils croient qu'il existe des esprits spéciaux, qui constituent le lien destiné h relier l'homme aux dieux. Survient Philon d'Alexandrie, qui emploie les démons comme agents de la Divinité, dont les fonctions alternent avec ce qu'il appelle les forces divines (1). Grâce à l'autorité dont jouissent ces philosophes, il n'y a bientôt plus ni songes, ni cauchemars qui ne soient tenus pour des réalités ; toute image reproduite pendant le sommeil par notre cerveau est prise pour un
(1) Voir Henry Soulier, La doctrine du logos chez Philon dWh.ntndvie, Rome, Turin, Florence, 1870, 2" partie, ch. ni.
40 i LE DEMON.
démon, pour l'âme d'un mort, pour l'agent d'une divinité qui a abandonné les retraites souterraines. On les divise en deux sortes : les démons essentiellement bons et les démons" essentiellement mauvais; ceux-ci sont les plus nombreux, parce qu'étant donné l'état inquiet des esprits, les lourds cauchemars sont plus fréquents que les rêves.
Aucuns pensent que le châtiment des méchants consiste en ce que leur âme erre dans les régions atmosphériques, ou accomplit sur la terre une sorte de deuxième existence vagabonde et misérable. Ce sont ces maudits qui nous tourmentent et qui grossissent les rangs des caco-démons.
Ces idées se propagent plus tard et pénètrent dans Rome, où elles reçoivent d'éclatantes confirmations par le témoignage de ceux qui affirment que des génies sortis des profondeurs du Tartare leur ont raconté pendant leur sommeil les épreuves qu'y subissent les condamnés.
Les patriciens sont-ils en proie à une excitation nerveuse, fruit de leurs folles dissipations ; c'est aux démons, comme en Grèce, que l'on attribue leurs délires, leurs cauchemars, leurs hallucinations, mais jamais, comme chez les philosophes éléatiques, à la reproduction désordonnée des impressions ou des mouvements que l'âme avait reçus de l'extérieur antérieurement à l'état pathologique.
Bientôt les terreurs sacrées s'accentuent. La colère des dieux s'allume terrible et dresse sa menace au-delà de la mort. Pour empêcher les hommes de commettre le mal, on ne trouve d'autre moyen que de les épouvanter par la perspective sinistre des châtiments d'outre-tombe. Comme exemples de peines éternelles, on leur cite le mystérieux tonneau que tous les efforts des Danaïdes ne parviennent jamais à remplir; l'énorme pierre que Sisyphe remonte éternellement au sommet de la montagne et qui roule avec lui dès qu'il en a atteint la cime; Prométhée enchaîné sur le mont Caucase, où un vautour affamé lui
LE TARTARE, LES DÉMONS ET L'ART SACRÉ. 40'i
dévore le foie sans cesse renaissant; Titye étendu au bord de l'Achéron, dont les oiseaux lui rongent la poitrine ; le père de Pélops s'efforçant en vain de cueillir les fruits qui sont à sa portée, et à chaque instant menacé d'être écrasé par le rocher suspendu sur sa tète.
Lucrèce, et les plus sages avec lui, protestent à Rome, comme Diogène avait déjà protesté en Grèce contre Platon, qui avait dit que ceux qui n'étaient pas initiés aux mystères orphiques seraient, comme les criminels, plongés dans un bourbier par Musée et son fds (1) : « Ce n'est pas Tantale qui est éternellement menacé par le rocher, leur dit le poëte dans son poème De Nnturâ rerum, c'est celui qui croit aux dieux, celui qu'épouvante l'idée de leurs châtiments. Titye dévoré par les oiseaux n'existe pas; ce qui existe, c'est l'homme se prenant aux pièges dressés par l'amour, qui le ronge d'inquiétudes. Sisyphe n'habite pas le Tartare ; le vrai Sisyphe, c'est le patricien qui demande les faisceaux et les haches pour combattre l'ennemi et qui rentre accablé par la défaite; c'est encore celui qui brigue sans cesse le pouvoir et qui est renversé dès qu'il croit l'obtenir. Semer les bienfaits autour de soi, et ne récolter que l'ingratitude; se heurter, pour faire le bien, à la sécheresse des cœurs; tel est le désespérant labeur auquel on dit que se livrent les Danaïdes. Pourquoi donc Cerbère, pourquoi le Tartare, si vous dressez des croix, si vous construisez des cachots, si vous traînez à votre solde le bourreau aux mains ensanglantées (2)? »
(1) Platon parle, dans sa République, d'un bourbier dans lequel Musée et son fils enfoncent les criminels. Et, dans le Phédon, il dit que les initiés vivront aux enfers avec les dieux, pendant que les profanes resteront plongés dans le bourbier. A quoi répondit Diogène : « Quelle absurdité ! Agésilas, Epaminondas et les autres dans le bourbier, pendant que les nullités vivront en communion avec les immortels aux îles des bienheureux, rien que parce qu'ils auront été initiés pendant leur vie! »
(2) Lucrèce, De Naturârerum, m, 990 et sq.
Les épicuriens et les stoïciens pensent comme Lucrèce, et ils ne voient dans l'enfer que la terre où sont enfouis les ossements des morts, tandis que, d'autre part, certains philosophes aux tendances mystiques et toute la plèbe impériale croient à l'éternité des châtiments. Or, d'un côté comme de l'autre, le caractère de ces tendances va s'accentuant chaque jour davantage ; chaque jour, la divergence s'accuse avec plus de relief entre les deux opinions; mais, à la fin, ce sont les premiers qui disparaissent, et leurs adversaires, c'est-à-dire le plus grand nombre, les superstitieux qui triomphent (1). Comment, sans autre frein que celui de la conscience, alors que celleci avait subi une éclipse pendant l'empire, aurait-on cru au bien? Il n'existait d'autre moyen que les peines éternelles; les descriptions qu'en donnèrent les poètes furent de plus en plus exagérées, de plus en plus terribles.
(1) Telle est la loi des périodes de transition, aussi bien pour les sociétés que pour les espèces organiques. Lorsqu'une société, de blême que lorsqu'une espèce évolutionne pour progresser, elle se dédouble, comme si toute sa force d'évolution s'accumulait sur une moitié en laissant l'autre réduite à un état d'extrême épuisement. Une moitié exagère donc sa tendance en un sens, l'autre en sens contraire; celle qui va dans le sens de l'évolution accentue la sienne en se perfectionnant jusqu'à se transformer, l'autre au contraire rétrograde et périt. La plèbe romaine et les femmes suivirent la tendance religieuse monothéiste et mystique suivant laquelle les poussait la marche de l'évolution. Les épicuriens et quelques patriotes leur opposèrent un rationalisme positif. Vains efforts! il fallait que le principe religieux acquit tout son développement naturel : pour s'annuler, il fallait d'abord qu'il passât par la phase du monothéisme Etant donné le principe régnant du polythéisme hiérarchique, la logique était du côté de la plèbe. Forcément, l'heure du monothéisme, avec le mysticisme de sa morale, devait sonner; c'est pourquoi le courant philosophique alla s'affaiblissant jusqu'à n'être plusrien, pendant qde le courant populaire augmenta toujours jusqu'à devenir l'ascétisme chrétien. A son tour le christianisme se dédoubla plus tard ; son côté orthodoxe s'enfonça de plus en plus dans le dogmatisme, pendant que les hérétiques s'avancèrent toujours plus obstinément dans la voie delà science. De là est issu l'état de choses moderne dans lequel la tendance scientifico-philosophique exerce la suprême influence, pendant que la religion reste à l'état de résidu.
« Sur les bords de l'Achéron est un enfant, racontait-on partout, que son père étrangle pour le punir de sa désobéissance; il y a aussi un criminel crucifié pour avoir pillé un temple des dieux. » Puis on décrit le démon Eurynome. personnification de la mort, être d'un bleu noirâtre, aux dents acérées, chargé de dévorer les morts dont il ne laisse cpie la carcasse. Pour éviter le parjure, on fait prêter serment par Hadès et Proserpine, et cet Hadès qui attend les parjures est considéré, par la plèbe, comme un pays sur lequel pèse une atmosphère de ténèbres, lourde comme le plomb, pays plat et stérile où les plantes poussent déjà desséchées, et ne produisent que des épines au lieu de fruits (1). L*Erèbe vient encore ajouter ses tristesses : c'est un lieu froid et désolé , plus loin que les frimas du Nord, au plus profond de la terre (2).
Ceux qui croient au Tartare regardent Minos comme un juge inflexible, qui prononce des arrêts redoutables et qui augmente chaque jour le nombre des condamnés qu'il envoie dans les antres profonds. La barque du nautonier Gharon commence à vaciller sous le poids des nombreux voyageurs qui la montent, et ses voyages à travers les eaux bitumineuses deviennent chaque jour plus fréquents. Virgile, qui avait chanté un enfer qui préludait à l'enfer chrétien, détourne avec horreur les veux des tourments. Dans son enfer, ce sont plutôt les criminels que les impies qui gémissent. Mais d'autres poètes, à l'imagination déréglée, prennent plaisir à exagérer les supplices que subissent les hommes après leur mort. Il en est qui disent que l'Achéron ne roule pas de l'eau, mais du sang, qu'il entraîne des membres humains, que ses ondes, au lieu de murmurer, gémissent comme une longue plainte. Et Ovide, dans l'exposé qu'il fait des diverses peines, déploie un luxe de férocité véritablement épouvantable. Les
(1) Preller, Griech. Mythol., t. 1, p. 502.
(2) Sophoc. ap. Strab., vu, p. 204.
châtiments dont il trace la perspective semblent enfantés parle délire d'un inquisiteur fanatique. Non content de les rendre atroces, il prononce encore leur éternité. Une deuxième mort ne viendra donc pas y mettre un terme; et jamais ne sonnera l'heure dernière pour d'aussi cruelles souffrances (1) !
On entend déjà siffler le fouet des Furies, qui marque les impies de ses douloureux cinglements; les Harpies viennent les enlever encore en vie. Et voilù que les profondeurs jadis obscures du Tartare s'éclairent maintenant à la lueur des feux qu'on y allume; dans le brasier ardent, rampent et se tordent d'horribles couleuvres ; à travers la rougeur des flammes, commence à se dessiner vaguement la hideuse silhouette du diable.
Voilà l'enfer construit. Il n'y manque plus désormais que la présence du Satan hébraïque.
La Piété, la soumission aux volontés divines, obscurcissent la notion de la Justice (2). Ce n'est pas la mauvaise action pour elle-même, mais bien le mécontentement des dieux que l'on redoute ; tout, en ce temps, se réduit à l'offrande et au sacrifice. On proclame qu'aux oblations, au feu sacré et à l'eau, sont attachées, même pour le mortel le plus impur, les vertus de purification et de salut. Ainsi Achille eût été immortel si, par hasard, l'on n'eût pas négligé de lui plonger le talon dans l'eau. Offrir un présent à un dieu, c'est, lorsqu'on a commis un délit, se soustraire au châtiment mérité. Un ex-voto efface la tache du crime; on corrompt la Divinité par des offrandes (3).
Désormais, combien d'incisions ! que d'éventrements
(1) Ovid., Ibis.
(2) Les dieux l'ont perdre le concept de la morale. La plèbe, qui leur est soumise, juge que les infamies qui leur sont attribuées sont justes par cela seul qu'ils en sont l'origine. « Comment, s'écriait-on, les dieux commettraient-ils le mal? Quoi qu'ils fassent est bien fait puisqu'ils le font. » Consulter dans Denysd'Halicarnasse, Ant. Rom., h, 20, les diverses descriptions que fait l'historien.
(3) Juvénal et Tibulle racontent qu'avec une oie grasse et un gâteau
d'animaux! que de consultations sur leurs entrailles palpitantes ! Le Destin, jadis impassible et immuable, se laisse attendrir maintenant par les pénitences, les amulettes et les conjurations. Comme à Babylone, on ajoute foi à l'influence des astres sur les hommes ; on croit à une secrète relation entre eux ; on tient que celui qui parvient à la découvrir pourra, comme il voudra, disposer de son sort et de celui du prochain. Quelques mots inintelligibles et mystérieux, un petit nombre de lignes énigmatiques, certains chiffres cabalistiquement groupés, en voilà suffisamment pour combattre et détruire l'influence de la Fatalité. Ainsi, l'on détourne la mort loin de soi, et on la fait fondre sur le prochain; on ressuscite les cadavres, même ceux dont les cendres ont été dispersées aux quatre vents. Déjà les démons interviennent dans toutes les affaires, et on leur impose tout ce que l'on désire. Tout le monde fait des miracles. Une affreuse vieille, lubrique et vindicative, peut, selon son bon plaisir, faire descendre le ciel, ébranler la terre, pétrifier les sources, liquéfier les montagnes, évoquer les mânes et attirer les dieux sur la terre (1). A l'aide de certaines formules, on fait voiler la lune, obscurcir le soleil, tomber les étoiles, amonceler les nuages au ciel, déchaîner l'ouragan, briller l'éclair et gronder le tonnerre. Les murs parlent dès qu'on les interroge (2). Les pierres, les oiseaux, les arbres, les fontaines, passent pour des créatures humaines transformées par la magique vertu de certains mots; une incantation a pétrifié celles-ci, emplumé celles-là, condamné ces autres à pousser des feuilles, converti ces dernières en bassins de marbre, qui épanchent leur sang changé en eau. Si les hommes se plaignent, les statues de marbre versent des larmes ; sur un ordre des thaumaturges, les bustes
on apaisait la colère des dieux. (Juvénal, satire vi, vers o32 et suivants. Tibulle, i, 3, 23 et suivants.)
(1) Apulée, Métamorphose, liv. i.
(2) Apulée, Métamorphose, liv. u.
de bronze chantent par leurs bouches de métal, et le sang transsude à travers le corps des images d'or des dieux. Le panthéon tout entier semble frappé d'épilepsie. L'on s'attend même à entendre le soleil dicter des oracles du haut de la voûte céleste (1).
On inspire l'amour à volonté. Le désir a force de loi. On oblige les femmes à mettre au jour avant terme ou à rester stériles, et l'on empêche les hommes d'engendrer. Des personnages paraissent, qui ont appartenu à d'autres époques; plusieurs d'entre eux assurent qu'ils ont vécu en différents temps sous des personnalités diverses; il y en a qui affirment qu'ils se métamorphosent en animaux ou en plantes, selon leur plaisir (2) ; quelques-uns disent qu'ils sont montés au ciel vivants; d'autres soutiennent enfin qu'ils rajeunissent chaque cent ans, qu'alors ils recommencent à vivre. On croit, comme en Ghaldée, que toute maladie provient d'un esprit qui la produit, et l'on se met à rechercher la formule mystique qui doit le chasser; il y en a même pour se rendre insensible à l'infortune et rebelle au chagrin. Au lieu de médicaments, les médecins prescrivent des amulettes et des conjurations (3). La thérapeutique n'est plus qu'un système d'enchantements.
L'Empire s'inonde de devins (4) ; plusieurs empereurs se font tirer leur horoscope (5) ; Marc-Aurèle lui-même accourt les interroger. Les patriciens les plus opulents font venir à grands frais, de l'Inde et de la Phrygie, des augures versés dans la connaissance des influences sidé-
(1) Apulée, Métamorphose, liv. u.
(2) ApollodoF., Il, 3, 2; III, 9, 2. Lucien, Dîatog. mottuor., XV1I1, 3. Asin., 12, 13. Virgil., Eglog., VIII, 97.
(3) Xénocrate, d'Aphrodise, a basé là-dessus une pharmacopée qui est un recueil de superstitions plutôt qu'un traité sur les remèdes.
(4) Plutarch., Cicero, § 47.
(o) Suétone, August., § 9o; Caligula, § 57; Ncro,§ 36; /Espartian, Hadrian, § 10; Elius Lampride, Hèliogabale, § 9.
raies; d'autres prennent chez eux des astrologues, s'en faisant des prophètes à gages. La populace va chez les pythonisses, pour entendre parler les morts du fond de l'Hadès. On rétribue largement aux goëtes leur criminel ministère. Les prêtres chaldéens sont vénérés, les égyptiens adorés (1). La théurgie devient le mmmum bonnm. La folie est un don du ciel, l'hystérisme une possession divine. Les visionnaires sont les organes de la révélation, les esprits en délire ont don de prophétie (2). De toutes parts, des sibylles se dressent sur leurs trépieds; parla bouche des êtres les plus vulgaires, la Divinité se manifeste dans les rues, sur les places, aux carrefours, partout enfin et à tous; le Logos s'exprime en un langage abject. Les mystères sont partout. Après ceux des dieux, ce sont ceux des astres; puis ceux des nombres, des lettres (3), des animaux, des plantes. Les grandes divinités infernales, qui, jusque-là, sont restées en dehors des événements humains, sont également contraintes d'y venir jouer un rôle. On évoque alors et l'on conjure les divins habitants du centre de la terre, afin qu'ils fournissent à la surface tour à tour des poisons ou des antidotes, des narcotiques ou des excitants, des plantes qui guérissent
(1) Les clames romaines se livraient aux thaumaturges pour en avoir des enfants, parce que, comme elles les considéraient comme des êtres semi-divins, elles s'imaginaient que la progéniture qu'elles en obtiendraient participerait ainsi d'une nature supérieure. (Lucien, Alexandre, 3, 11, 39, 42.)
(2) On appelait les fous possédés de Dieu, ôêôAtjftfci (Egger , Revue archéolo.i'ijue, 1860, p. 468 et suiv.) Les hofliniês attaqués de troubles dans les fonctions intellectuelles étaient aussi, d'après Platon, possédés par la Divinité.
(S) Les mystères des nombres provenaient de la Chaldée et furent introduits en Grèce par les pythagoriciens; ceux des lettres procédaient de la Phrygie. Les lettres éphésiennes et milésiennes étaient des mots empruntés aux langues de la Phrygie et de la Lydie, auxquels on attribuait un grand pouvoir. Les premiers étaient des paroles sacramentelles employées dans le eu te de la Diane d'Ephèse. Voyez Hist. des religions de la Grèce antique, t. III, p. 157 et suiv.
ou des plantes qui tuent, qui fécondent ou qui stérilisent qui nous rapprochent de la Divinité ou qui nous en éloignent. Osiris et Pluton, qui, auparavant, ne communiquaient la vie qu'au blé, font croître maintenant la jusquiame, le stramonium, la belladone et la mandragore. L'influence de ces plantes est telle, qu'elle met les hommes en rapport avec les revenants, avec les génies souterrains, avec les démons. Par elles, on obtient le mal plutôt que le bien ; leurs effets aboutissent presque toujours au délire ou au cauchemar; les visions qu'elles produisent ont toujours un reflet sinistre ; ce sont des spectres hideux, à la figure laide et grimaçante (1). Et l'on en vient à ce que les cacodémons, ces prédécesseurs des diables chrétiens, soient les seuls qui se mettent en rapport avec les hommes.
Ceux qui ne croient pas à la puissance des exorcismes (2) croient, du moins, à celle des philtres. Il n'est plus possible maintenant de douter de leurs effets. Il en existe partout et pour chacun. Pour en obtenir ce qu'on attend, tous les moyens sont bons; mais le dérèglement de l'esprit fait que l'on s'arrête de préférence aux plus pervers (3). Ainsi, l'on plonge un enfant dans la terre jusqu'au menton, on dispose autour de lui les mets les plus délicats capables d'exciter sa convoitise, et on l'y laisse mourir de faim ; puis, avec son foie et sa moelle, on prépare le philtre du désir permanent et insatiable. Lorsque deux femmes luttent au cirque, celle qui triomphe apprête le philtre de l'angoisse avec la sueur froide du corps agonisant de l'autre. On se sert encore du sang, liquide, coagulé ou complètement sec, recueilli à la suite d'un meurtre, d'arômes de tout genre, de figurines de cire, de planches d'airain gravées de caractères chaldaïques, de
(i) Pausan., VI, G.
(2) Pour avoir une idée d'une conjuration dans tous ses détails, il faut lire l'idylle |V de Théocrite intitulée : <t.apmakeïtpia.
(3) Horace, EpoJ., V, 16 et sq.; Virgil., Eglog., VIII, Oi et sq.
ferrailles de navires naufragés, de restes humains de cadavres restés sans sépulture, de fragments de doigts, de clous arrachés aux croix patibulaires et retenant encore des lambeaux de la chair des suppliciés, d'ossements disputés à la dent des bêtes féroces (1). On prépare l'eau d'amandes amères qui foudroie ; on concentre le virus des vipères; on trempe des œufs de chouette dans du sang de crapaud ; on brûle le figuier sauvage arraché sur les tombeaux des suicidés (2) ; on rôtit les cœurs à la flamme pétillante des cheveux ; on tanne la peau d'Ethiopien avec la bave empoisonnée des serpents; on cuit des herbes noires dans les crânes des parricides. Les trépieds ne servent plus qu'à soutenir des chaudières, les chaudières qu'à faire bouillir des breuvages enchantés. L'atmosphère de •Rome est chargée des miasmes qui s'en dégagent.
La magie triomphe sur toute la ligne ; l'empire du monde lui appartient. Après avoir été l'arbitre des hommes, il plaît à Néron de le devenir aussi de la Nature, et il se proclame le premier des magiciens. Non content de commander aux hommes, le César aspire à commander à l'Univers. Quel rêve! Il est le protecteur de tous les nécromanciens et de tous les astrologues venus de la Ghaldée; tous les sorciers de la Thessalie accourent en masse se ranger sous ses ordres pour le couronner roi de la magie noire et prince suprême de tous les démons. Bientôt arrive un autre empereur, presque un enfant, transfuge de son sexe, qui revêt une tunique blanche et se farde comme une femme, qui se coiffe d'une tiare d'or, qui se marie avec des histrions et des gladiateurs, pontife de Mithra, adorateur d'Astarté, protecteur de corybantes et d'archigalles, qui, après avoir présidé un sénat de matrones entièrement nues pour promulguer le droit au baiser et les lois de la litière et du cothurne, érigea des
(1) Apulée, Métamorphose, liv. ni.
(2) Horace, Epod., V, 18-20.
temples en l'honneur de l'Isis noire, inonda Rome de thaumaturges et de magiciens accourus de la Perse, de la Syrie, d'Alexandrie; puis qui, entouré d'un luxe insolent, et mollement couché sur un quadrige d'or clouté de turquoises, se fait traîner par quatre éléphants, suivi de trois cents chars de nacre, s'avance sur un pavé de violettes, de lis et de nards vers le temple du Soleil, et consacre, au milieu d'une pluie d'essences et d'un nuage d'encens, les mystères de l'inceste du dieu de la Lumière avec la Lune, sa so3ur (1).
Les prêtres venus de Thèbes et de Memphis initient les profanes dans leurs temples. Ils y expliquent comment le végétal est un esprit enveloppé de lumière et qui se fabrique un corps avec la terre; pour le démontrer, ils le livrent au l'eu; il se dégage alors une vapeur subtile qui produit une flamme, et le résidu se compose d'un peu de poussière terreuse. C'est là qu'ils enseignent aussi comment ils ont le pouvoir de faire ressusciter les morts, et comment c'est le blé qui produit la résurrection. Le métal pur et brillant est oxydé dans un creuset ; il perd son éclat, meurt et se convertit en terre. On y mélange alors en abondance des grains du divin épi; puis on active le foyer; en un instant s'élève une épaisse fumée, le mélange se gonfle, puis il s'alfaisse, et le métal apparaît plus éblouissant qu'avant l'expérience, au fond du vase. Il est ressuscité (2)! Les religions qui ne sanctifient pas le blé comme symbole de l'immortalité, sont peu nombreuses. Eleusis révéla cette immortalité au paganisme ; le Juif l'affirma dans sa Pàque sainte; l'Egyptien la démontra dans son art sacré. Bientôt le chrétien devait déclarer que le blé était le corps même du dieu.
(1) Elius Lampride, Hèliogabale.
(2) Cette opération de l'art sacré est identique à celle de la chimie moderne de la réduction des oxydes en métal à l'aide du charbon, le blé faisait fonction d'agent réducteur en vertu de la quantité de carbone qu'il contient.
Tout, dans l'art sacré, possède un nom supposé, une analogie. La vie, c'est l'Isis blanche; la mort, c'est l'isis noire. La même Isis représente la lumière, si elle a un basilic peint sur le front, et les ténèbres, si c'est un aspic. Le serpent qui se mord la queue, c'est l'Eternité, l'Univers. Tous les animaux sacrés sont considérés comme des hiéroglyphes vivants de la révélation divine. Tous exercent un pouvoir sur quelque portion du Monde. Le lion, le dragon, la salamandre, la cigale, le scarabée, le basilic, tous ont leur pouvoir, tous ont leur mission magique. L'œuf et le lait exercent aussi une grande influence. Le monde passe pour être éclos d'un œuf immense, et le ciel montre des taches de lait qui vient du sein d'une déesse. Quant aux plantes, si leur couleur est jaune, elles représentent l'or et sont l'image du soleil; on croit que le suc qui s'en échappe est de la lumière liquide, qu'il peut animer nos corps et inspirer nos esprits ; si elles sont noires, comme quelques solanées, on les utilise pour les exorcismes; les troubles qu'elles produisent sur le système nerveux provoquent des apparitions démonhiques. Tous les noms s'échangent entre eux. Aux métaux, par exemple, on applique ceux des astres ou ceux des dieux; à leurs composés, on donne celui des animaux (1).
Grâce à cette chimie rudimentaire, celui qui se livre aux pratiques de l'Art sacré se figure faire en petit ce que le Démiourgos ou Créateur produit en grand, de sorte que chaque jour l'Art sacré recrute un plus grand nombre d'adeptes. Les Grecs lui avaient donné la théorie de l'âme du monde; Alexandrie lui donna celle des archétypes; Philon complète l'explication à l'aide de ses forces divines et des dénions, les Perses h l'aide des anges et des chérubins. Chacun donc inventait de nouveaux êtres divins, semi-divins, spirituels, ténue, invisibles ou visi-
(I ) Le sulfure de mercure ordinaire, c'est l'aigle noir ; quand cette substance, par l'effet de la sublimation, est changée en cinabre, on dit que le feu l'a transformée en lion rouge.
bles, tangibles, corporels. Pour expliquer le fonctionnement de la machine du inonde et la production dans son sein du mal ou du bien, ceux qui cultivent la magie se séparent de ceux qui professent la théurgie. Les uns, d'après les Egyptiens, créent la théorie d'un Dieu-Univers qui est tout ce qui est, et qui se compose des trois principes : matière, vie et intelligence ; ils le représentent sous les trois côtés d'un triangle équilatéral. Les autres, disciples de Philon, en suivant Plotin et Procle, partent de l'idée d'un dieu unique distinct de l'inerte, vile et infâme matière, et arrivent à formuler l'idée abstraite d'un Dieu-Néant, en opposition avec ceux qui avaient proclamé celle du Dieu-Tout.
Là-dessus, l'école d'Alexandrie met au jour plusieurs ouvrages afin d'expliquer ces intermédiaires, agents des phénomènes de la Nature, dont l'Art sacré a prétendu s'assurer la subordination. Plotin, dans un traité spécial, explique les rapports qu'ont les démons avec les hommes, et la manière de s'unir à eux dans la pratique de la théurgie (1). Porphyre dit que « la lumière est le véhicule céleste des âmes qui descendent sur la terre pour animer les semences des plantes ou s'incorporer aux germes des animaux » . Jamblique écrit un livre qui est à la fois l'Evangile de la théurgie et le code de la magie, et dans lequel il donne la recette pour échapper aux atteintes du mal : « Pour s'unir à la Divinité, dit-il, les connaissances rationnelles ne sont pas nécessaires ; il faut seulement certaines cérémonies mystiques, des paroles secrètes, des symboles ou des synthèmes. Le don divin est réservé uniquement aux prêtres et aux initiés. » Il nous explique ensuite ce qu'a dit Hermès Trismégiste, et ce qu'est la philosophie hermétique (2). Bientôt, cette philosophie inspire les poètes; et alors apparaissent les poèmes spa-
(1) Porphyre, Vie de Plotin.
(2) Tenneuuui, Schwàrmerische Philosophie der Alexandrinev, Leipzig, 1807.
civiques. D'autres philosophes développent la théorie appelée Chaîna d'Homère ou Anneaux de Platon. « Le bois attire le feu; le feu est activé par Pair; l'air est absorbé par le poumon, etc. Il existe dans la nature, à l'image de ces attractions, une série de mouvements ascendants qui font communiquer les êtres inférieurs avec les êtres supérieurs. Ainsi, les minéraux, les animaux, les hommes ont de perpétuels rapports établis avec les astres. Dans l'ordre naturel, tous les corps similaires s'attirent; tout ce qui tombe sous nos sens a son corrélatif sidéral. A chaque intelligence correspond un astre, puisque l'âme et l'astre appartiennent tous les deux à l'ordre céleste. Tous les objets de l'Univers ont entre eux un rapport sympathique, car tous émanent de la Providence. Celui qui sait découvrir le secret de cette corrélation, ce fil, s'élève forcément jusqu'à elle. Il est un dieu sur la terre. Le mal n'est plus possible en sa personne. »
Telle fut, à cette époque, la philosophie des sciences occultes. Les théories pythagoriciennes et la cabale suggérèrent le moyen de trouver le rapport , le fil, comme disaient les hermétiques.
De même qu'en Chaldée, on attribua aux noms la prépondérance sur les choses, et aux lettres sur les noms. On ajoute à l'A, première lettre de tous les alphabets alors connus, la dernière lettre des trois abécédaires latin, grec et hébraïque, et l'on obtient le mot Azoth (AZÛ) . Là, devait être la clef de la vie, de la santé et de la richesse de l'homme. L'abracadabra tracé sous forme de triangle, certaines lignes qui se croisent, les chiffres 3, 7 et 9 devinrent également la clef de mille prodiges. Et, pendant que les uns, considérant ces merveilles comme le souverain bien, s'acharnaient opiniâtrement à leur recherche, les diverses sectes de la religion nouvelle, qui se débattaient pour expliquer l'origine du mal parmi les hommes et la voie du salut, allaient conquérant le monde et l'absorbant dans leur sein.
L'égoïsme a été dans l'histoire un des facteurs de l'évolution progressive. Pour connaître la destinée, pour obtenir le pouvoir sur les autres, pour faire souffrir les adversaires ou accroître ses jouissances personnelles, on s'adonna à la magie, et cet art chimérique, cultivé dans son but aussi ignoble, se transforma et devint l'alchimie. A son tour, l'alchimie, en évoquant le diable derrière l'or ou derrière un vain élixir capable de prolonger l'existence au gré de chacun, devint la chimie moderne. L'égoïste idée du commandement à la création au profit exclusif d'une personne, et dans un but presque toujours immoral, ne fut que le pressentiment qu'eut l'Antiquité de la subordination future de la Nature à l'Homme. En cherchant des poisons, on découvrit des médicaments. En cherchant de l'or, on trouva ce qui a produit des valeurs que tout l'or de la terre ne saurait représenter. En cherchant le mal pour quelques-uns, on a trouvé le bien pour tous.
Nous avons terminé l'étude de l'évolution de l'idée du Mal clans l'adoration de la Nature. Nous avons sérié les éléments qui contribuèrent à déterminer les formes qu'affecta cette idée dans le jéhovisme et dans le polythéisme gréco-romain. Nous allons maintenant nous occuper de cette idée dans l'adoration du Christ; nous allons voir les affluents philosophiques qui la déterminèrent ; puis, nous apprécierons le résultat des diverses influences que nous avons exposées : influences orientales indirectes, influences de l'élément judaïque, influences de l'élément grec, de la combinaison desquelles surgit le christianisme ; nous exposerons enfin comment l'idée du Mal s'est conçue dans cette religion et comment elle s'est personnifiée.
Le grand Pan est mort. Une religion de l'esprit va paraître.
Le despotisme impérial avait promené son niveau de corruption sur tous les hommes. Les peuples que Rome avait soumis se confondaient dans ses murs comme dans une nouvelle Babylone et y célébraient l'immense fête du triomphe. Le Romain y fraternisait avec tous, avec le Grec, l'Ibère, le Celte, le Gaulois, le Germain, le Juif, le Perse, le Syrien, le Ghaldéen, l'Egyptien et l'Ethiopien. Chaque peuple, en émigrant dans la capitale du monde, avait emmené son dieu avec lui. Le panthéon latin était ainsi devenu cosmopolite. Et, de même qu'il se manifestait dans son culte, de même le cosmopolitisme de Rome se manifestait dans ses orgies. Au milieu des fumées du festin, la grande ville adorait toutes les Vénus du monde. Astarté, Salaambô, Myr-Militta, Cybèle, Isis, la Diane d'Ephèse, avaient toutes acquis le même degré de considération que la Vénus classique. La débauche était universelle. C'était à la caserne que les soldats, au milieu de leurs libations, élevaient le nouvel empereur. Les sanglantes fêtes de Cybèle ameutaient la plèbe dans les rues, les lupercales envahissaient les places publiques, les saturnales pénétraient au foyer domestique, les bacchanales se répandaient à travers la campagne, les agapes s'étaient établies au fond des catacombes. La société romaine se noyait dans l'ivresse.
Ce peuple, nourri des restes du banquet des Césars, applaudissait au plus honteux spectacle; il entonnait les chansons les plus obscènes, récitait les vers les plus libertins, respirait les parfums les plus capiteux, s'imprégnait de toutes les efféminations, raffinait toutes les luxures, se livrait à tous les vices, accueillait toutes les extravagances et légitimait tous les crimes. C'était le delirium tremens du vice, la décomposition anticipée de la mort.
Mais les jouissances affaiblissent, la volupté épuise, le sensualisme énerve. L'intempérance amène l'anémie, les névroses, l'hystérie; à la surexcitation succède la langueur; à l'éréthisme, la paralysie; au désir satisfait, le dégoût; après l'excès, l'abstinence. Le plaisir n'est que la préface de la douleur.
C'est pourquoi la chair, qui d'abord avait été l'objet d'un culte, fut dès lors stigmatisée. La Nature, qu'on avait divinisée, devint odieuse. Bacchus s'en fut, et les satyres se dispersèrent dans les bois. Atys expira au milieu des sanglots des femmes. Osiris disparut du soleil, sa demeure; Mythra s'évanouit dans la déroute des armées; Adonis fut inhumé pour toujours, là-bas, dans les vallées du Liban. Le carnaval des dieux' étant clos, voici le carême qui s'ouvre.
Ces dieux incestueux, dieux d'amour sensuel, dont on solennisait la naissance par l'orgie sainte et dont la mort, coïncidant avec celle de la Nature , versait la tristesse dans l'âme de leurs adorateurs; ces dieux descendus sur le monde pour racheter les hommes, et aux enfers pour affranchir les âmes, avaient préparé l'avènement d'un autre dieu, engendré spirituellement dans le sein d'une vierge, dieu d'amour également, mais d'amour mystique, dieu d'expiation surtout et de pénitence. Celui-ci, fils d'un dieu chaste, qui, pour créer, n'avait pas eu besoin de s'unir avec une déesse; fils du dieu d'un peuple âpre autant que le désert, d'un peuple qui, en haine des dieux de la Nature que ses vainqueurs adoraient à Babylone,
l'avait considérée comme ennemie ; du dieu d'un peuple si malheureux que, se défiant de la justice d'ici-bas, il en im-, plorait une autre dans une autre vie; celui-ci se présentait, non pas avec le caractère d'un roi prêt à soumettre tous les peuples à la domination de l'Hébreu, non pas avec le caractère d'un messie humain et guerrier, mais avec celui d'un messie mystique, rempli de l'Esprit-Saint, venant soustraire l'homme aux influences du mal qui règne en ce monde, dont la disparition ne devait pas se faire longtemps attendre. Dans cet état, il n'est pas encore fils de Dieu par émanation; il ne l'est que par génération, au figuré, que parce qu'il porte en lui l'esprit divin qui l'anime, et que de ses lèvres s'épand la doctrine nouvelle, Il ne se confond avec l'émanation de Dieu, devenue homme, qu'en pénétrant sur le terrain de la spéculation grecque. Dans le quatrième Evangile, il est déjà le Verbe divin, antérieur à toute la création; il descend sur le monde pour l'éclairer; il est, lui-même, la nouvelle doctrine. Ce dieu est un symbole de pauvreté, de mysticisme; la nature, que déjà l'on considère comme déchue, lui est étrangère; il se propage par la mortification et l'ascétisme pour arracher les âmes à la prison matérielle dans laquelle elles vivent, et pour les ramener au suprême bien dont elles procèdent. Après les excès de la corruption, viennent les exagérations de l'abstinence. Ainsi le veut la loi des contrastes.
Mais ce n'est pas seulement le peuple juif qui, en haine des dieux de ses vainqueurs et à cause de ses infortunes, introduisit le mysticisme en Occident. En même temps, en effet, que le judaïsme y apportait ces tendances, les mythologies orientales, se greffant, en pleine décadence, sur les cultes de la Grèce et de Rome, les transformaient en superstitions ultramondaines, et, par suite d'une évolution logique, la philosophie hellénique s'élevait à la conception d'un dieu unique dont sortaient, par émanation, la création et tous les êtres qui, en s'éloignant de l'être
suprême, tombaient clans l'imperfection et dans le mal.
Nous avons vu l'élément mythologique qui contribua aux personnifications du mal affectées plus tard par le christianisme. Nous allons examiner'maintenant quelle fut la théorie fournie à cet égard par la philosophie grecque.
Après les élucubrations arithmétiques de Pythagore, la philosophie fut sur le point de sombrer dans les misères des sophistes. Socrate la releva un peu à l'aide du sens commun et du sentiment moral, mais Platon la fit monter à de telles hauteurs, que, perdant complètement de vue les réalités de la terre, au point d'imaginer que la matière n'était qu'une pure apparence, il prit son vol dans le vide à la recherche d'un dieu, idée des idées. Avec Platon, la dialectique remonta de l'individu à l'idée; puis, d'idée en idée, elle parvint à la plus générale, celle du Bien (1), et elle établit au sommet de son édifice un dieu incompréhensible, substance ineffable contenant clans son sein les archétypes de toutes choses. Pour Platon, l'idée était ce qui constituait l'être en toute chose ; et la chose, l'individu étaient le non-être. A mesure que de l'idée suprême on descendait à l'objet, la matière augmentait jusqu'au dernier degré de l'échelle, où elle dominait complètement et devenait le non-être absolu (2). Néanmoins, pour Platon, l'être et le non-être ne s'excluent pas, sans quoi, le passage du non-être à l'être serait impossible ; il n'y faut voir que des degrés divers dans la descente, différents états d'éloignement de Dieu. Comme il est l'idée générale qui renferme en soi toutes les idées particulières, Dieu est un, et, par conséquent, il est supérieur à l'être et au non-être qui dérivent de sa personne. Le mal, aux yeux de Platon, est donc synonyme de matière, qui est source de diversité, de changement, d'inconstance, pendant que le bien est synonyme Ridée, source d'ordre, de mesure,
(1) Plat., Rêpub., liv. VII, p. 487; Phédon, p. 393.
(2) Plat., Soph., p. 164.
de fixité, d'identité et de vie. En partant de l'apparence phénoménale, multiple et changeante, comme degré inférieur de la création, et voulant ensuite s'élever de là jusqu'à l'idée suprême, la dialectique de Platon aboutit à définir celle-ci comme mesure et la phénoménalité comme désordre, et elle finit par affecter des formes mathématiques; puis, avec Xénocrate et Speusippe, elle dégénéra en pythagoricisme et vint se perdre complètement dans la théorie des nombres. Bientôt, l'école platonicienne aiguise des arguties et des subtilités pour combattre ses adversaires; mais elle ne produit que des sophismes et va se confondre dans le scepticisme qui lui a prêté ses armes pour la lutte. Fidèle encore, quant à la forme, aux doctrines du maître, elle en a complètement perdu l'esprit. Gomment en aurait-il pu être autrement avec un esprit aussi subtil? Un disciple étrange, Carnéade, déploie une ardeur infatigable et un art merveilleux pour conserver le dogmatisme platonicien dans toute sa pureté. Vain labeur! Il a prétendu conserver un cadavre, mais le cadavre se décompose sous ses yeux. Le grand Aristote soumet la philosophie à la nature, en élevant l'expérience au niveau de la spéculation. En lui donnant plus de lest, il parvient à rendre sa marche plus sûre; si bien que, grâce à sa méthode, elle peut traverser d'un pas ferme l'obscurité du moyen âge, et elle arrive jusqu'à nous en forçant encore notre admiration. Aristote établit que l'objet de la science ne consiste pas à imaginer à priori la réalité sensible, mais à l'expliquer, à en découvrir les causes (1), et que la philosophie doit être la science qui explique la cause la plus générale qui s'élève à la raison des raisons, à celle qui comprend toutes les autres. Pour lui, la matière, c'est l'être en puissance (2), le condition de la forme qui est l'être en acte ; il ne lui reconnaît
(1) Arist., Métaph., I, 1 , passim.; Anal, post., II, 10.
(2) Arist., Paraphrase delà physique, I, chap. x.
4âi LE DEMON.
pas d'existence positive et substantielle en dehors de la forme. Il définit le mal : tout ce qui est contraire à la fin, et pour lui, la fin, c'est le bien. Le mal, non plus que la matière, n'existe pas en soi, il n'est qu'un type abstrait comme elle. Le mal réel est l'imperfection de l'être, c'est l'être infime, la moindre quantité d'être possible, le point d'où part la Nature pour s'élever graduellement à l'être par excellence. Ce philosophe ne se demande pas quelle est la cause des imperfections, et, comme conséquence pratique, ses disciples considèrent comme bon tout ce qui est conforme à la nature, et comme mauvais tout ce qui lui est contraire, et ils tombent clans l'optimisme naturaliste.
Toujours à la poursuite du but de la philosophie, Aristote, par l'entraînement de son argumentation, s'élève jusqu'à un dieu qui est l'intelligence, abstraction faite de l'individu, l'intelligence pensant par elle-même. Le dieu de Platon était une substance ineffable, incompréhensible, idée suprême qui résumait en elle-même toutes les autres; celui d'Aristote est la raison des raisons, abstraction pure, tout aussi inconcevable que le précédent (I). La dialectique englobait tous les êtres en un dieu qui les précontenait tous, et en dehors duquel elle ne laissait qu'un vide, qu'une ombre, qu'une vaine chimère, c'està-dire la matière. La métaphysique plaçait toute la création et tous les êtres hors de Dieu, de sorte que ce dieu apparaissait comme le produit pur de l'abstraction de l'esprit humain.
Tant que vécut Aristote, il put maintenir son système entre l'idéalisme chimérique et l'empirisme aveugle, en le préservant des deux extrêmes. Sa philosophie était idéale et réelle à la fois. Mais, à sa mort, ses disciples, les insensés ! la transforment en une métaphysique raffinée et stérile. Leurs successeurs s'emparent du péripa-
(I) Voir ridée de Dieu dans Aristote, Métaph., liv. XII, c. vu.
DU MAL SELON LA GNOSE l.T SELON L'ORTHODOXIE. 425
téticisme et le mettent en pièces. Ils le laissent en un tel état, qu'il n'est plus reconnu de personne. Les uns cultivent sa logique et sa physique en reléguant dans l'oubli cette philosophie supérieure dont ils ont perdu le sens. Les autres n'empruntent, de la sublime doctrine, que son côté empirique, et l'abaissent au niveau d'un sensualisme pur. Le véritable esprit péripatéticien disparaît des écoles, comme si Aristote, se reconnaissant supérieur aux temps qui devaient lui succéder, avait emporté avec lui le secret de ses idées. Les subtiles tentatives de l'Académie et des Lycées ayant échoué, la réaction contre les doctrines qui les avaient produits commence.
L'antiquité avait pressenti qu'elle allait mourir d'inanition si elle persistait à se nourrir des systèmes dégénérés de Platon et d'Aristote; elle fit donc un dernier effort, dégagea l'incorporel et l'abstrait du domaine de la Science, et revint à la Nature, dont elle s'était séparée, en prenant le sens commun pour critérium. D'un côté, on s'en tient à ce qui est, à la réalité, à la science, et Epicure fonde son école. De l'autre, on attribue une importance supérieure à la morale, à ce qui doit être, et le stoïcisme fait son apparition. Les épicuriens évitent le mal en le fuyant; ils ne luttent pas contre lui pour le vaincre. Ils offrent le spectacle du repos dans le relâchement, non celui de la sérénité dans le triomphe. Le stoïcisme a pour premier principe l'effort individuel; ses disciples n'ajoutent foi à l'être qu'en vertu de son action, mais ils faussent le critérium de la vérité en le fondant sur l'assentiment volontaire (1). Le monde, pour eux, c'est Dieu en expansion. Et ce dieu, en se concentrant, devient dieu esprit, l'âme divine (2). La création réelle émane donc de Dieu! elle est Dieu lui-même dans son déploiement. Véritables panthéistes, les stoïciens considèrent l'individu,
(1) Cicér., Àcad., liv. I, p. 1 1 ; Uv. Il, p. 33.
(2) Plut., De sloic. rep., p. 39; Adv. sloic, p. 36.
partie de dieu, comme n'étant séparé de lui que par le développement naturel ; d'où ils concluent que , pour l'homme, la fin c'est de rentrer dans ce dieu dont il est sorti.
La vie, en général, c'est la tension de la force, c'est l'action (1); la vie de l'être, en particulier, est une perpétuelle tension d'esprit. Chacun ne vit qu'en raison directe de la sienne. Et, comme il n'existe pas de tension sans antagonisme et sans lutte, ils proclament la guerre une nécessité universelle. En étendant le principe, ils identifient le mal avec la nécessité, et, comme la nécessité est le grand moteur du monde, ils infèrent que le mal est nécessaire pour parvenir au bien, qui est leur aspiration suprême (2). Dans ce système, le destin apparaît comme la résultante de l'ensemble des lois qui régissent la vie universelle.
L'épicurisme, s'offrant pour ranimer la philosophie grecque qui se meurt, est impuissant à cause de sa mollesse. Le stoïcisme, à son tour, n'est qu'un effort systématique fait à l'instigation du sentiment moral; c'est un calmant qui rend la mort de la philosophie moins douloureuse, mais il n'est pas. un remède héroïque qui la sauve. Il s'offre à elle comme une consolation dans son adversité, non comme un puissant secours de l'intelligence, et moins encore comme un rayon du génie. Gomme une lampe dont la flamme s'éteint faute d'aliment, la philosophie grecque va perdant son éclat. Le génie qui l'animait s'est évanoui. Les esprits ne trouvent plus l'inspiration ; ils la poursuivent en vain; les cerveaux ne produisent que des chimères ; en pénétrant en Orient, la philosophie grecque est morte. Philon le Juif accompagne son âme jusqu'au trône de l'Eternel. Si parfois, dans la suite, on l'aperçoit encore sur la terre, c'est que Dieu nous l'envoie, car le
(i) Plut., Deplac. phil., liv. I, p. 7. (2) Plut., Àdv. sioic, p. 13 et 14.
savoir ne peut nous venir que de lui. C'est ce qu'affirment alors toutes les écoles.
Personne ne crée plus. La méthode éclectique de Potamon devient la règle de toutes les spéculations. Nul, parmi ceux qui essayent de composer un corps de doctrines, ne recourt à l'observation. On vit d'emprunts faits aux divers systèmes qui ont succombé. Il n'y a plus de systèmes, des divagations érudites leur ont succédé. Le stoïcisme seul se maintient et l'emporte, mais lui aussi, graduellement, se dissout et va se perdre enfin avec les derniers débris de la science de l'antiquité.
Les sublimes principes dont la Grèce avait doté l'esprit humain s'étant évanouis, la science tombe sous le mépris public, l'art déchoit, le droit passe pour inefficace, et la grâce pour supérieure à lui; c'en est fait, la justice n'est plus de ce monde. Seule, la religion grandit, s'avance et envahit la terre en se proclamant le port du salut. Chacun convoite la science de Dieu. Observer! calculer! futilités trompeuses ! Le but de la philosophie n'est-il pas de définir la divinité, à l'unité de laquelle tout le monde croit? Les uns pourtant la définissent comme étant le Tout, les autres comme étant une et distincte de l'univers. Bientôt, tous les penseurs s'occupent des êtres intermédiaires de la divinité unique et de la création, ou des émanations détachées de cette divinité pour former l'univers. Les écoles se disputent sur la définition du Verbe, du Logos, du Démiourgos, du Paraclet, de l'Esprit-Saint ou de la Sagesse. Le débat s'irrite, dès qu'il s'agit de la nature des éons, des archétypes, des forces divines, des anges et des démons. Cette tendance est commune à toutes les sectes. Les philosophes polythéistes eux-mêmes déclarent que les dieux sont des émanations inférieures du grand dieu inconnu. Tous les esprits raisonnent semblablement. Les philosophies entraînent les mêmes conséquences que les religions. L'atmosphère morale est homogène, malgré la divergence d'opinions. L'Orient et
l'Occident s'unissent parce que déjà ils sont analogues. Si les Grecs ont le Logos, les Juifs ont la Sagesse, qu'ils considèrent comme étant distincte de Dieu, mais coexistant avec lui dès le principe et présidant à la création du monde. Philon donne la théorie du Verbe divin. Jusqu'aux Perses qui ont Y Intelligence (1) qui, de la catégorie de qualité d'Ahouramazda, acquiert une personnalité distincte. A peine est-on parvenu au dieu unique, qu'on se met à le décomposer en hypostases et en émanations, comme pour remplir le vide existant entre le monde et lui.
Alexandrie devient le fover de la controverse. C'est là que viennent se fondre l'esprit oriental et les systèmes de la Grèce. Le Juif fait l'échange des théories, comme si, même dans la sphère des idées, il devait montrer l'esprit du trafic. Aux Hellènes, il apporte les doctrines de l'Egypte, de la Chaldée, de la Perse et de la Syrie; aux Orientaux, les conceptions grecques. Et, de cet échange, il retire un profit intellectuel qu'il s'assimile. C'est à Alexandrie que vont aboutir, directement ou indirectement, les débris de toutes les philosophies échouées et de toutes les théologies décrépites.
Alexandrie résume à cette époque l'inventaire de toutes les décadences de l'esprit humain. Unique élément véritablement rationnel parmi tous ceux qui convergent vers cette ville, la philosophie hellénique, épuisée par l'idéalisme, s'y rend pour essayer de refaire ses forces à l'aide de tous ces rebuts. Dans cette confusion de l'esprit, survenue après l'orgie du corps, deux tendances jaillissent du choc de l'Orient et de l'Occident, l'école alexandrine et le christianisme. La première n'est que la philosophie grecque ranimée par le souffle de l'Orient. Le second
(I) Darmcsteter. Ormazd et Ahriman, p. 26. Dans la période parsic, l'Intelligence créatrice se détache d'Ahoura et devient une divinité indépendante. C'est ainsi qu'on a toujours agi pour la formation de ces divinités. De ce qu'il était substantif, un mot indiquant une qualité ou attribut a été personnifié et pris pour un être réel.
n'est que la tendance orientale se développant avec le secours d'éléments grecs. La philosophie s'appuie, pour se fortifier, sur le principe de la religion. Et la religion, pour grandir, se nourrit de philosophie.
Une tendance commune caractérise les néoplatoniciens et les chrétiens. L'origine du mal, pour tous les deux, c'est une chute. Etant donné un dieu unique, le dieu Bien, admis par tous après Platon et Aristote, étant donnée la réalité des imperfections de la création, le mal ne pouvait provenir que d'une chute, d'un abaissement, d'un éloignement de la divinité. L'individualisation des êtres, leur différenciation de Dieu, devaient logiquement marquer l'origine de leur infériorité. Déjà ptusieurs dogmes orientaux avaient conclu ainsi. La soumission complète des hommes à un dieu Tout, les sacrifices accomplis par les meilleurs d'entre eux, ne servaient qu'à effacer en une certaine manière le crime de leur séparation , effectuée par l'acte d'acquisition de leur individualité distincte.
La théorie de la chute affecta deux aspects. L'idée grecque domina parmi les Alexandrins : les êtres sont une émanation de Dieu; par nécessité, ils se sont peu à peu séparés de lui ; ils sont devenus de plus en plus grossiers et imparfaits ; puis, ils se rapprocheront de Dieu et s'uniront à lui, reconquérant ainsi la pureté et la bonté primitives. Chez les chrétiens, c'est l'idée judaïque qui l'emporte ; la séparation des créatures intelligentes et de Dieu a été un résultat de la volonté des premières, s' opposant à Dieu qui les avait créées; l'homme fut, en conséquence, précipité dans la chute. Ainsi, la théorie grecque aboutit à la fatalité du mal, tandis que l'autre, bien qu'acceptant la liberté, déclare que l'humanité aune origine criminelle. Voyons d'abord comment les Alexandrins formulent la théorie du mal; nous examinerons ensuite la formule des chrétiens et les personnifications qu'ils admettent.
Pour les Alexandrins, Dieu, c'est l'Unité immobile, incommunicable, qui n'engendre immédiatement ni la ma-
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tière, ni la nature, ni l'âme. Il n'engendre que l'intelligence qui, à son tour, engendre l'âme; et celle-ci, dernière hypostase de ce monde supérieur immobile en son essence, tombe par la projection de sa propre puissance sous la domination des lois du temps, de l'espace et du mouvement et engendre la matière, qui est la limite de ses dernières émanations. Le monde céleste dont descend l'âme est parfait; le monde sublunaire est imparfait, corruptible, mobile et périssable, car il s'est séparé du premier. L'âme, en produisant ce monde, communique à la matière la vie et la forme et, avec elles, la perfection. Le monde sensible n'est que la représentation du monde intelligible supérieur dans la matière qui est sa dégénération. De là, dans le monde sublunaire, la présence de la beauté et de la laideur, de la perfection et de l'imperfection, de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal. Le mal est aussi propre aux individus qu'au monde sensible. Le tout, ainsi que tous les êtres célestes, est étranger à ces deux rapports. Mais, le mal conspire, dans le monde sensible, en faveur du bien ; il est l'aiguillon qui pousse l'âme à remonter vers le monde supérieur dont elle dérive. Le mal n'est considéré, en lui-même, ni comme un être ni comme une substance ; la matière dont il découle ne l'est pas davantage. Le mal est simplement la négation du bien, comme la matière est celle de l'être. 11 est l'imperfection, et, soit par défaut, soit par excès, il provient de la matière, non pas de l'âme, et moins encore de l'intelligence. La perversion de la volonté, la dépravation des instincts, ont toujours pour cause, d'après Plotin, une nécessité matérielle (1). Le mal n'existe pas par lui-même ; il n'y a clans le monde que tels ou tels maux attachés à telles ou telles choses.
L'école d'Alexandrie, véritablement philosophique quant à ses tendances, abandonne à l'Orient religieux l'expli-
(i)VoirVacherot, Hist. crit. >ie l'Ecole d'Alex., t. I; iQ part., chap. m.
cation du mal, selon laquelle deux armées hiérarchiques, composées Tune d'êtres lumineux, l'autre d'êtres téné- , breux, sont en lutte perpétuelle, pendant que l'homme, placé au milieu d'elles, ballotte comme une marionnette. Bien qu'en faisant dériver le mal de la matière, cette école ne soit pas tout à fait clans le vrai , elle aperçoit fort distinctement néanmoins la voie qu'il faut suivre en le déclarant une pure relativité terrestre.
A l'origine, l'école d'Alexandrie se montre rationnelle, malgré une tendance trop prononcée vers l'abstraction, ainsi que l'attestent les travaux d'Ammonius, de Porphyre et de Plotin. Elle déchoit ensuite et s'égare en personnifiant les hypostases qu'elle conçoit dans son dieu, à ce point qu'elle en forme des êtres qu'elle croit réels. Alors apparaissent les essences pures, les essences propres, les vies, les intelligences, les dieux supérieurs, les intermédiaires, etc. Jamblique et Maxime l'appliquent à la théurgie. Elle monte sur le trône avec Julien et se transforme en doctrine politico-religieuse. Puis, elle retourne à Athènes , à la source d'où elle avait d'abord jailli, et elle y puise une nouvelle forme plus rationnelle et plus grave avec Syrianus, Proclus et Damascius. Elle meurt enfin au milieu des ruines du Serapaeum et du sang d'Hypatie, barbarement versé par les mains fanatiques des anachorètes chrétiens. Son agonie est marquée par l'exil des derniers philosophes de l'école d'Athènes.
Le grand mérite de l'école d'Alexandrie consiste à avoir résolu la conception générale de l'univers dans un élément unique, en rejetant le dualisme oriental. Une loi, une substance. Ainsi, la voie de l'avenir était ouverte. En expirant au sein de l'Orient religieux, la philosophie de l'Occident formule le programme, qu'au jour de sa résurrection, elle fixera par des moyens solides, en s'affranchissant de la religion sous laquelle elle succombe. L'école alexandrine ne parvient pas à la solution véritable, parce
qu'elle se développe dans un milieu imprégné de mysticisme. En Orient, ses tendances idéalistes la poussèrent à rechercher cette unité en Dieu, au lieu de la chercher dans le dernier élément analysable de la réalité. Et cependant, telle était la puissance logique de son monisme, que peu s'en fallut que Dieu ne s'évanouit lorsque, pour trouver en lui cette unité suprême, Procle, remontant à l'aide de la raison pure, en partant du monde sensible, ne rencontra plus qu'un dieu indéfinissable, un dieu nonêtre auquel on ne pouvait parvenir que par négation.
Nous avons suivi l'idée du mal à travers la décadence de la philosophie ; nous allons la suivre maintenant dans le christianisme. Divers éléments concourent à la formation de l'idée du mal, telle qu'il l'a conçue. Nous les avons signalés dans les pages qui précèdent. Outre quelques éléments de religions orientales qui influèrent d'une manière indirecte ou secondaire, il convient de considérer le courant de l'esprit juif qui, avec sa haine contre la nature, apporte le Satan déjà modifié par son contact avec l'Angromainyous perse, la légende de la chute des anges rebelles, exposée dans le livre d'Enoch, et celle de l'origine du péché dans le monde, d'après celui de la Sagesse. Lorsque la société païenne se sentit lasse de la Nature, sa mythologie, influencée par les religions orientales, avait déjà transformé les ombres des héros et les demi-dieux en génies méchants, en démons, qui vont s'identifier avec les anges rebelles et former l'armée de Satan. En même temps, le Tartare, transformé en un séjour de souffrances éternelles, va, sous le nom d'Enfer, devenir leur demeure en se confondant avec l&gehenna&es juifs de la Palestine(l).
(1) Suivant l'antique croyance des Hébreux, l'homme, après avoir exhalé son dernier souffle (Gen., xxxv, 18; 1, Reg., xvn, 21), devientunc ombre faible et légère [Psalm., lxxxviu, 1 1; Prov., n, 18; ix, 18; xxi, 16; Isaias, xiv, 9etsuiv., xxvi, li et 19) complètement dépourvue de pensée et d'activité [Psal, vi, 6; xxx, 10; Isaius, xxxvin, 18, lib. I, Sam., mm, 15; Job, ni, 13), du moment qifil descend auscheol, lieu
La philosophie grecque donna pour royaume et pour domaine aux démons et à leur prince la matière, substratum du mal, dernière couche de cette création qu'elle considère comme fille de l'éloignement de Dieu dont elle procède, et par conséquent imparfaite par nature. Examinons comment se combinent ces éléments, sous quelle forme en jaillit l'idée du mal, à quelles personnifications ils donnent lieu chez les chrétiens orthodoxes avant la fin de l'antiquité, et considérons en même temps l'œuvre
qui ressemble au iSia des Grecs, région souterraine (Psal., lxiii, 10; Job, xi, 8; haias, lvii, 9; Nomb., xvi, 30 etsuiv.), sombre comme la nuit (Jub,x, 21 et 22) où se rendent tous les vivants (Job, xxx, 23) fermée par des portes [Isaias, xvvm, 15 et suiv.) qui ne peuvent s'ouvrir qu'à l'aide de magiques enchantements <I Sam., xxvm, 8 et suiv.) et d'où ne peuvent jamais plus sortir ceux qui sont entrés (Prov., u, 19 ; Job, vu, 9 et 10). Ces idées ont cours jusqu'au deuxième siècle avant Jésus-Christ. A cette époque elles se modifient de deux manières. Chez les juifs d'Alexandrie, on croit, sous l'empire de l'influence grecque, à l'immortalité de l'âme qui rentre en Dieu dont elle procède [Sagesse, i, do, m ; 1 et suiv.; v, 16 ; vi, 19 et 20 ; vin, 2, 17; xv, 3). On n'ajoute pas foi à la résurrection des corps. Les juifs de la Palestine, entraînés par les idées apocalyptiques, croient au contraire à la résurrection des corps dont, pour la première fois, l'idée apparaît dans le livre de Daniel. A l'origine, ils ne croient qu'à une résurrection partielle. Seuls, les fils d'Israël qui sont restés fidèles à la loi de Dieu jouiront d'une nouvelle vie (II Mâchai)., vu, 9, 11, 14, 23, 29; xu, 4iet46). Depuis lors, nous voyons que Ton commence à s'entretenir d'un lieu destiné au châtiment des méchants; le lieu ne se confond pas cependant avec le scheol ; il constitue une région séparée, dont l'entrée s'ouvre dans la plaine de Hinnom, consacrée auparavant au culte de Moloch et située au sud de Jérusalem à laquelle elle touchait. De là vient qu'on appellera plus tard ce lieu de châtiment Ge-hinneam (fésvva). Le livre d'Enoch place aussi la géhenne dans cette plaine maudite (xxvu, 2; lvi, 4). On y rencontre un abîme de feu. Le livre d'Enoch parle d'un lieu de châtiment situé au-delà de la terre, là où l'on n'aperçoit plus ni firmament ni soleil terrestre. C'est dans cet endroit que les anges déchus sont provisoirement enfermés jusqu'au jour du jugement (xvni, 12 etl4;xxi, 1 et 7); mais ce lieu est différent, dans le livre d'Enoch, de l'abîme de flammes où seront précipités ces anges après le jour du jugement (x, 6, 13 et suiv.; m, 7 et 10; liv, 6; xc, 24).
des sectes qui forment le trait d'union entre la philosophie grecque et le christianisme juif.
A l'apparition du christianisme, les imaginations étaient échauffées, les esprits agités d'un grand trouble; la faiblesse et l'irritation étaient le propre d'un grand nombre de caractères ; le monde se livrait très-facilement aux larmes. Les cas d'épilepsie étaient fréquents, les hallucinations très-communes; l'hystérisme se généralisait; on rêvait tout éveillé ; le cauchemar agitait les hommes en plein jour; l'empire en masse semblait souffrir de névrose.
L'état pathologique de cette l'époque, où l'illuminisme, le vertige, la monomanie et le délire, aigu ou chronique, passaient pour des inspirations divines, est encore plus accentué chez les Sémites que chez les Grecs et les Latins. Le monde perdit le bon sens. Les fous étaient les hommes de Dieu, pour le Nazaréen autant que pour Zegreus. « Pour plaire à Dyonisos, il faut extravaguer, » disent les bacchantes. « Nous sommes fous pour le Christ (1), » dit saint Paul chez les juifs ; la folie remonte jusqu'à la Divinité môme. « La folie de Dieu est plus sage que les hommes (2), » dit l'apôtre. Le divin maître appela fous deux disciples qu'il rencontra sur le chemin d'Emmaiïs (3).
Tous les dieux importés de l'Orient viennent sanctifier l'ignorance et la faiblesse. « Heureux les pauvres d'esprit, » disent les apôtres comme les dyonisiaques et les orphiques. Et l'ignorant gagne plus de considération que le savant, le coupable même est plus considéré que le juste. Toutes les fautes sont excusées, les vices pardonnes et les crimes absous. A la droiture de la Justice a succédé l'arbitraire de la Grâce.
(1) l Corïnlh., iv, 10.
(2) 1 Corinth., i, 25.
(3) Lue, xxiv, 25.
Plusieurs s'arrogent le titre d'inspirés de Dieu , certains, celui de représentants de son pouvoir sur la terre; d'autres enfin se croient possesseurs delà Divinité même. Apollonius de Tyane, Simon le Magicien et quelques prophètes hébreux disent qu'ils portent en eux l'Esprit saint. Il en est même qui affirment être le Christ féminin ! Le Verbe voulait s'incarner, et il le faisait n'importe sous quelle forme.
La tendance aux choses surnaturelles, merveilleuses, et le délire des esprits, s'accentuaient encore par suite du malaise général de l'empire; d'un côté, les guerres intestines, les persécutions continuelles, les tueries du cirque, les extravagances des Césars , et de l'autre, les troubles survenant au sein de la Nature (1). Les fléaux qui s'appesantissaient sur le monde romain étaient tels, que Ton ne trouvait à peu près personne pour croire qu'ils n'étaient pas les présages funestes de l'irritation d'un dieu voulant punir la perversité des hommes.
Pendant le premier siècle, on vit, à diverses reprises, d'étranges météores sillonner les airs. Des comètes firent de fréquentes apparitions. 11 y eut des éclipses, des aurores boréales et des pluies d'étoiles. En 65 après Jésus- Christ, la peste envahit l'empire, et 30000 personnes, pendant l'automne, périrent clans la capitale (2). En 68, la lamine désola Rome. En 69, le Tibre franchit ses rives et porta rinondation au loin (3). Des trombes ut des cyclones s'abattirent sur les côtes d'Italie et les ravagèrent (4). L'incendie promena sa torche à travers les provinces et détruisit plusieurs villes (5). Dans l'Asie Mineure, de même qu'en Italie, les tremblements de terre sévissaient presque à l'état permanent ; des cités entières
(1; Tacite, Ann., XV, 47; Sénèque, Qucsl. nat., VI, i, 28.
(2) Suétone, lYero, 39; Tacite, Ann., XVI, 13.
(3) Suétone, Olhon, 8 ; Plutarque, Othon, 4.
(4) Tacite, Ann., XVI, 13.
(5) Sénèque, Epist., XCI; Tacite, Ann., XVI, 13.
s'écroulaient aussi a tout moment (1). En 79, eut lieu la plus horrible explosion du Vésuve qu'ait enregistrée l'histoire ; on eût dit que le volcan allait d'un coup submerger les abominations de l'empire sous une mer de feu.
Tous ces désastres constituaient la source où venaient s'alimenter les esprits ignorants et fiévreux des juifs, dont l'effort se résumait en une haine inextinguible contre le monde des gentils. La littérature apocalyptique fut mise à l'ordre du jour. Les visions acquirent de gigantesques proportions. Les images du langage oriental prirent des formes insensées. Les cerveaux engendraient une espèce de faune monstrueuse, dont les excentricités surpassaient les zoomorphismes les plus impossibles des mythologies de l'Egypte, de la Chaldée, de la Perse et de l'Inde. Reptiles, oiseaux, quadrupèdes, poissons, hommes, tous les types du règne animal, s'empruntant mutuellement leurs membres, composaient le kaléidoscope le plus fantastique, le plus fou. Et ces figures se détachaient sur des fonds de lumière ou de ténèbres, planaient tantôt sur la mer, tantôt sur la terre, s'élançaient de l'abîme ou descendaient du ciel, environnées d'éclairs ou d'étoiles, en se livrant des assauts , prononçant des oracles ou vomissant d'atroces blasphèmes. La création subjective des judéo-chrétiens semblait vraiment l'œuvre d'un démiurgos en délire.
La couleuvre, qui représentait le maléfique Set en Egypte et Angromainyous en Perse, le dragon, qui était le signe du mal chez plusieurs peuples de l'Asie, sont les animaux qui servirent à figurer le mal; on les orna des cornes de Moloch et des ailes des ténèbres. C'est ainsi que nous les voyons paraître dans les écrits des auteurs judéo-chrétiens qui combattent le paganisme.
(1) Tacite, Ann., XV, 22; Sénèque, Quest. nat., VI, 1; Strab., Index, Terrœ motus; Philostrat., Apoll., VI; Justin, XL, 2; Eusèbe, Chron., années \9, 2o, 39, d'Auguste, etannée 4 de Tibère; Suétone, Nero, 20.
Dans ces cerveaux que l'exaltation ébranle, ce qui n'est qu'une simple figure du langage revêt l'apparence de la réalité ; on se croit victime des tentations et des méchancetés de ces ennemis chimériques. Le Christ luimême, disent les évangélistes, fut transporté par le diable sur le sommet d'une montagne et sur les hauteurs du temple pour y être tenté (1). Ainsi quedanslaChaldéeet en Egypte, toutes les maladies furent considérées, en Palestine et à Alexandrie, comme des possessions démoniaques. Il n'y avait d'autres remèdes à tous les maux que les exorcismes. On s'accorde un pouvoir, par ce moyen, sur tous ces êtres fantastiques , produits dos imaginations malades. Pour faire éclater la divinité de ses doctrines, chacun en appelle à la faculté qu'il possède de voir les esprits, de les influencer et de combattre les contraires. Ce sont les démons qui attestent le caractère sacré de la mission; ils abandonnent la personne ou le lieu qu'ils avaient choisi pour retraite, comme ils fuyaient devant les magiciens de Babylone. Loin d'être particulières au christianisme, ces croyances composaient le fond de toutes les religions et des sectes qui couvraient à cette époque la surface de l'empire (2). On disait d'Apollonius de Tyane qu'il chassait les démons comme on le disait des apôtres du Christ et du Christ lui-même. Les Évangiles affirment que Jésus guérissait les possédés (3), et que les docteurs de la loi et les Scribes l'accusaient d'être livré à Beelzebuth (4).
Les juifs hellénistes confondent les démons, en grande partie considérés déjà par les païens comme des génies
(1) Math., îv, 1 et sq.; Luc, iv, 1 et sq.
(2) Voir, dans le chapitre précédent, comment la magie s'était développée dans tout l'empire et comment tous les pays croyaient à sa puissance.
(3) Marc, î, 24; m, 11 ; v, 1-20; vin, 22-26; Math., ix, 32 et suiv.; Luc, xi, 14 et suiv.
(4) Voir Strauss, Vicde Jésus, Trad. Littré, 3e édit. franc., p. 670-675.
malfaisants ou des divinités infernales, avec les schedims (1) des juifs palestiniens, nom qui indique les puissants, et qu'on appliquait aux dieux des gentils , et ils croient qu'ils ne sont que les anges déchus dont parle le livre d'Enoch, et que mentionnent bientôt les Évangiles. Le Satan judaïque qui, dans le livre de Zacharie, s'éclaire déjà des reflets de l'Angromainyous perse, apparaît dans le livre de la Sagesse avec un des principaux caractères de l'ennemi d'Ahoura. « La mort, dit ce livre, est entrée dans le monde par l'envie du démon (2). » L'homme, suivant la Genèse, était mortel; d'après les Perses, l'esprit des ténèbres était seul l'auteur de la mort. Le livre en question appelle cet esprit démon, SiâêoXoç en grec, c'est-à-dire calomniateur (3), d'où le mot Diable. Par le fait de l'assimilation du diable au serpent, on croit ensuite que c'est lui qui tenta Eve sous la forme de ce reptile, afin de pervertir le genre humain à son berceau.
Or, voici que maintenant Satan est considéré comme tombé du ciel avec ses anges et habitant l'abîme des ténèbres. La Genèse avait dit que les fils des dieux, voyant que les filles des hommes étaient belles, les prirent pour leurs femmes et que, de cette union, naquirent les géants (4). Et s'appuyant sur ce récit, le livre d'Enoch explique la chute des anges de la façon suivante : « Les filles des hommes, dit-il, s'étaient multipliées, et les egregori, c'est-
{{) Deulir., xxxu, 17; Psaum., cvi, 37.
(2) Sagesse, n, 24. Le livre de la Sagesse, attribué à Salomon, est un ouvrage du même genre que fEcclésiasle, rédigé en grec, entre le deuxième et le premier siècle avant Jésus-Christ, par un juif d'Alexandrie. Telle est la conclusion de la critique allemande contemporaine. Le texte que nous lisons en grec est donc l'original, comme l'affirme saint Jérôme, et non pas une traduction. (Quin et ipse stylus grœcam eloquenliam redolet.) Ce père l'appelle pseudepigraphus. Saint Augustin reconnaît implicitement qu'il a été rédigé en grec. Noldek aujourd'hui soutient qu'il a été écrit en Egypte et cite à l'appui le mélange des idées grecques avec les idées judaïques dans toutes ses pages.
(3) AiàSoXoç, de îiaëâXXeiv, calomnier, jeter à travers.
(4) Gen., vi, 1, 2, 3, 4.
à-dire les vaillants, se prirent d'amour pour elles. Ceux-ci étaient au nombre de deux cents, à la tête desquels marchaient Semjaza (1) et dix-neuf autres chefs, et ils descendirent ainsi sur la terre. Ils s'unirent à elles, et de cette union naquirent les géants. Puis, ils enseignèrent à leurs femmes et à leurs enfants l'art de fabriquer les armes, de fondre les métaux pour les monnayer , de se parer le corps, de se farder le visage, d'employer la force, de connaître la vertu des simples, l'efficacité des poisons, de produire les fascinations et les charmes, de s'en préserver, d'étudier l'astronomie et de deviner par les signes de l'air, de la terre et de la lune. Voyant cela, les bons anges se présentèrent devant le Tout-Puissant, à la suite de Michel, de Raphaël, de Gabriel et d'Uriel, qui les commandaient, et le mirent au fait des événements qui s'accomplissaient. Alors, Dieu ordonna à Uriel de dire à Noé de se cacher, et il déchaîna le déluge. Puis, il dit à Raphaël : « Attaque Azazel, charge-le de chaînes et précipite-le au fond des ténèbres, dans les abîmes du désert de Dudaïl, puis recouvre-le d'un tas de pierres afin qu'il n'aperçoive plus la lumière; au jour du jugement dernier, il sera jeté dans les flammes éternelles. » Et il dit à Gabriel : « Marche contre les géants, fais-les se battre et s'entretuer, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un seul sur la terre. » Enfin, il dit à Michel : « Attache Semjaza et ses partisans , après qu'ils auront été témoins de la mort de leurs enfants ; enchaîne-les dans les bois, et qu'ils restent là durant soixante-dix générations , c'est-à-dire jusqu'au jour du jugement. Ils seront alors précipités dans le chaos éternel où s'allume le feu qui ne s'éteindra jamais. Les hommes qui auront été avec eux ou qui auront suivi leur exemple, seront aussi précipités dans ces prisons ténébreuses. » Ce sont là les ordres donnés par Dieu pour réparer le mal
(1) Dans le livre cTEnor/t, le chef des anges rebelles apparaît sous deux noms. Du chapitre vi, 7, au lvi on le nomme Semjaza; après, il est Azazel.
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que les vaillants causèrent sur la terre par le mystère d'iniquité qu'ils avaient enseigné à leurs femmes et à leurs enfants (1).
Telle est la légende de la chute. Elle est bientôt adoptée, avec de légères variantes, par les judéo-chrétiens. La principale de ces variantes consiste à considérer Satan et ses troupes comme déchus à cause de leur orgueil, pour avoir voulu égaler Dieu, et non pas en conséquence de leur amour pour les femmes delà terre. Le premier récit, et le plus remarquable à la fois que nous rencontrions dans les écrits chrétiens sur la chute de Satan, est celui de l'Apocalypse de Jean; la critique moderne le fait remonter à l'an 69 de l'ère chrétienne, date de la mort de Galba (2).
L'auteur raconte une vision. Une femme apparaît dans le ciel. Son vêtement est tissé des rayons du soleil; sa tête est couronnée de douze étoiles; à ses pieds, resplendit la lune. Ses flancs tressaillent des douleurs de l'enfantement; le fils qu'elle va mettre au monde est le Messie. Un énorme dragon roux, à sept tètes couronnées de diadèmes et armé de dix cornes, se présente (3). Il attend la naissance du fils de la Vierge pour le dévorer. Telle est sa force, que, d'un coup de queue, il précipite sur la terre le tiers des étoiles du firmament. Ce dragon est l'antique serpent, appelé diabolos, c'est-à-dire Satan. La femme met au monde un fils qui doit gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer, et cet enfant s'élève, rayonnant de gloire, vers le trône de l'Eternel. Aussitôt, l'archange Michel arrive à la tète de ses anges et engage la bataille contre le dragon et ses armées. Ceux-ci sont vaincus et précipités du ciel sur la terre. La victoire a été obtenue
(1) Dillmann, Das Buch Henoch, cliap. xv,8 et suiv, Leipzig, 1853.
(2) Voir f Antéchrist de Renan, cliap. xv.
(3) D'après Renan, le Satan de l'Apocalypse, sous la forme du dragon roux à sept tètes, signifiait l'empire romain, ennemi du christianisme et agent du démon selon les judéo-chrétiens. La femme du ciel était l'église d'Israël. Voir l'Antéchrist, p. 407 et 408.
par la vertu du sang de l'agneau immolé. Alors, les habitants du ciel éclatent en un chant d'allégresse pour célébrer le triomphe remporté par le Christ, parce que le calomniateur des hommes, celui qui les accusait de jour et de nuit devant Dieu, a été chassé du ciel. Mais, malheur aux habitants de la terre et de la mer! Car le démon est descendu parmi eux, rempli de colère, parce qu'il sait que ses jours sont comptés. Son premier acte sur la terre est de persécuter l'Eglise du Christ ; puis, dans son impuissance, il tourne sa fureur contre tous ceux de sa race (1).
Voilà donc Satan descendu du ciel sur la terre; désormais, il n'est plus admis près du trône de Dieu, mais il n'est pas enchaîné non plus, comme dans le livre d'Enoch, en attendant le jugement dernier; il se bat contre ceux qui portent témoignage en faveur du Christ. Les chrétiens de l'époque à laquelle Jean écrivit son Apocalypse voyaient en effet redoubler chaque jour, contre eux, les persécutions de l'empire; le Christ avait triomphé au ciel, mais sa victoire n'était pas aussi complète sur la terre. Le paganisme, qui n'avait pu l'accabler, attaquait son Église avec rage. Satan luttait donc encore indubitablement, mais c'était sur la terre.
D'autres monuments du christianisme racontent encore la chute de Satan. Ainsi, l'évangile de Luc fait dire à Jésus : « Je vis Satan tomber du ciel comme la foudre. » La deuxième épître apocryphe de Pierre dit, se rapprochant en ceci du livre d'Enoch, que Dieu ne pardonna point aux anges qui avaient péché, mais qu'il les précipita dans l'enfer, liés avec des chaînes d'obscurité, pour y être gardés jusqu'au jour du jugement. Et Judas ajoute que Dieu garde au fond des ténèbres, dans les prisons éternelles, pour être jugés au grand jour, les anges qui n'ont pas conservé leur origine et ont abandonné leur demeure (2).
(1) Apocal., cap. xn.
(2) Dans le livre d'Enoch, les anges qui tombentdu cielsurla terre sont
Paul accorde au démon une importance tout à fait particulière. Il ne représente, pour lui, qu'un des facteurs qui
identifiés aux étoiles, probablement dans le sens figuré. Cette image relative aux anges se rapproche de la croyance des Chaldéens, que chaque étoile avait un dieu lumineux, et de la croyance égyptienne, que les intelligences pures divinisées brillaient dans les astres. On trouve dans le Bundahesh quelque chose d'analogue, car on y dit que les démons poussèrent les planètes sombres contre les étoiles lumineuses, où étaient les esprits d'Ormuzd. Ainsi, cette croyance, à cette époque, est commune atout L'Orient. Suivant le livre d' Enoch, un ange attache les étoiles pieds et poings liés et les précipite dans l'abîme. Ceci offre encore quelques points de contact avec ce qu'Isaïe (chap. xiv, v. 12) dit. au sens métaphorique, en parlant de Babylone comme personnification du mal : « Comment tombas-tu du ciel sur la terre, ô Lucifer, toi qui te levais le matin? » En prenant ce passage au pied de la lettre et vu les analogies existant avec la version du livre cV Enoch, on identifia cet astre du matin, ce Lucifer ou porte-lumière, avec Satan et devint un de ses noms usuels. Les judéo-chrétiens présentent également Rome comme personnifiée dans Satan qui tombe du ciel (Apocalypse).
Nous avons dit que presque toute l'antiquité, et plus particulièrement TOrient, croyaient que les astres étaient des êtres spirituels, des intelligences, ou qu'ils étaient animés par eux. Et la raison, c'est que l'antiquité ne possédait pas la conception mécanique que nous avons depuis Newton sur l'univers. On ne comprenait pas alors que la loi qui détermine les mouvements des atomes et des corps à la surface de la terre put être la même que celle qui fixe les révolutions sidérales. On se figurait que les corps ne pouvaient avoir que lemouvement de haut en bas, c'estcà-dire le mouvement de chute, parce que, sur la terre, on ne voyait doués de mouvements circulaires, irréguliers ou ascensionnels, que les êtres intelligents ou les objets sur lesquels agissaient ceux-ci. Lorsqu'un homme mourait, on observait que la perte de la parole et de la faculté de penser coïncidait avec celle de tout autre mouvement, à l'exception de celui de tomber. C'est à l'aide de ce raisonnement qu'on en vint à penser que, puisque les astres évoluaient circulairement, ils devaient être des intelligences, des âmes, des dieux, des esprits, c'est-à-dire de-, êtres pensants et supérieurs à la simple substance des corps, ou bien qu'ils étaient mus par ceux-ci. Tel est aussi le motif de l'assimilation de la lumière et du feu, qui offrent des ondulations et des oscillations irrégulières, à la Divinité; et encore de celle des vapeurs et des gaz, qui présentent la tendance à monter, aux esprits. C'est pourquoi les Perses placèrent les esprits bons et protecteurs de l'homme dans les corps célestes ; les Egyptiens firent de leurs astres des dieux lumineux et du soleil leur grand dieu. De même, en Chaldée, en Assyrie et dans l'Asie
concourent à la production du mal. Sa théorie est la suivante : le Christ est un homme privilégié, un homme à
antérieure. Puisque les astres étaient des dieux ou des manifestations des dieux, le soleil, qui était le plus grand d'entre eux et le plus brillant, devait être le premier dieu ou sa première hypostase. Il en était de même pour la lune.
Bien qu'il repoussât les idées du polythéisme, Aristote lui-même considère les astres comme des essences éternelles dérivant d'une EvrEXs^et*. — « Une tradition venue de l'antiquité la plus reculée, dit-il, et transmise à la postérité sous le voile de la fable, nous apprend que les astres sont des dieux et que la Divinité embrasse toute la nature. Tout le reste n'est que récit fabuleux. » Mais ce n'est pas sans avoir dit auparavant : « 11 est évident qu'autant il y a de planètes, autant il y a d'essences éternelles de leur nature... L'une est la première, l'autre la seconde, dans un ordre correspondante celui du mouvement des astres entre eux.» (Aristote, Métaphysique, traduction de A. Picrron et C. Zévort. liv. XII, chap. vin.) Platon ajoutait foi à ces croyances, de même que Philon d'Alexandrie, plusieurs néoqdatoniciens, certains gnostiques, et de ce nombre Basilides. Origène et quelques autres parmi les chrétiens, les accueillent; Manès également. Au moyen âge, elles font leur apparition parmi les Arabes, en Espagne avec Averroës. (Voir Renan, Arerroës etl'Averroïsme, chap. u, §IV.) Plusieurs penseurs à cette époque et certains autres sous la Renaissance opinent d'une manière analogue. Ces croyances de source orientaleétant à la fin des temps antiques en faveur dans toute l'Europe, il n'est pas étonnant que l'on pensât que l'homme, dont le corps est assujetti an mouvement-de haut en bas tant que l'intelligence qui peut lui en imprimer dans un autre sens ne le dirige pas, fût sur la terre par suite d'une chute; il avait un corps, car il provenait de la chute d'une intelligence pure, et, lorsqu'il mourait, l'esprit s'envolait libre vers le ciel dont il procédait. Il n'est pas étonnant non plus que les Juifs regardassent les anges déchus .et Satan, qui demeuraient dans la géhenne, comme des étoiles ou des esprits lumineux tombés. Les Egyptiens, les Perses, certains philosophes de la Grèce, les néoplatoniciens et les Arabes d'Espagne estimaient qu'il n'y avait d'immortel dans l'homme que l'intelligence seule qui montait au ciel et non pas l'âme. Ainsi que nous avons déjà pu le remarquer, l'intelligence, pour un grand nombre de peuples de l'Orient, constituait la première émanation de Dieu. C'est ainsi qu'en Egypte, par exemple, on croyait que les intelligences des purs resplendissaient avec les dieux lumineux dans le cortège d'Osiris-Hor. La Bible dit de son côté que les justes brilleront à côté de Dieu comme les étoiles du firmament : Fulgebunt sicut stellœ. Tout ceci provient de ce que éternité, ciel, substance lumineuse,
part, un second Adam, l'antithèse du premier. Le premier engendra la race, le corps, et le second l'esprit. Celui-là représente la partie charnelle, animale, égoïste; celui-ci représente, au contraire, la partie spirituelle et divine. Chaque homme reproduit en soi ces deux parts, celle d'Adam et celle du Christ. Le christianisme a pour mission de détruire la prépondérance du premier pour accroître celle du deuxième. Le démon fait des efforts pour que l'influence d'Adam ne s'amoindrisse pas, mais le Christ gagne chaque jour du terrain sur lui.
L'idée des chrétiens de la deuxième génération sur le Démon est que, puisqu'il était le contradicteur, il devait être l'opposé de ce qu'ils défendaient (1). Ils défendaient Dieu, l'esprit ; par conséquent, Satan était l'homme, la chair. Ils défendaient le dieu unique du judaïsme; donc, les dieux du paganisme étaient les démons de Satan. Ils défendaient la Nature céleste; la Nature terrestre, par suite, était le domaine du Diable.
Comme ils croyaient à la réalité des dieux des religions païennes ainsi qu'à leurs miracles et que, cependant, ils ne pouvaient les accepter comme de véritables dieux, ils les prirent pour des démons, c'est-à-dire pour des génies malfaisants. « Le démon, disaient-ils, voyant l'homme porté à la dévotion, n'a pas engagé de front la bataille contre Dieu, mais il a mêlé quelques parcelles de vérité à ses perfidies afin de jeter les esprits dans le doute et
intelligence et divinité furent analogues pour la plupart des peuples de l'Orient et aussi aux yeux de quelques penseurs de la Grèce et de Rome, par suite de raisonnements établis sur des données que l'état des connaissances de l'époque rendait tout à fait insuffisantes. Il fallut que les sciences physiques, auxquelles l'hypothèse mécanique de Newton fit faire un si grand pas, vinssent dissiper ces erreurs, qui se maintinrent jusque-là contre toutes les argumentations qu'on leur avait opposées.
(I) C'est ainsi que le diable se forme par un procédé analogue à celui d'Àngromainyous. Le démon chrétien devient tout le contraire du Christ, par antithèse, comme le démon perse devint un Ahouramazda renversé.
dans l'erreur, et il a créé de fausses religions. Afin de mieux séduire l'homme, il a produit la beauté. A l'aide de formes matérielles, il a imité la perfection divine et inventé des idoles et des cultes pour détacher les croyants de la divinité. C'est ainsi qu'il obtint quelques succès jusqu'à l'apparition du Christ, qui est venu le démasquer. » Tous les dieux du paganisme ont passé pour des démons. Suivant en cela la tradition de leurs prophètes, les judéochrétiens virent, dans les divinités des autres peuples, Astarté, Moloch, Belzébuth, etc. (1), autant de serviteurs de
(I) Parmi les judéo-chrétiens, on donnait souvent ce nom au chef des légions infernales.
Voici ce que, dans son travail intitulé Démonoloyie judaïque, M. J. Grès dit à propos de l'étymologie de ce nom, qui a tant exercé la sagacité des exégètes : « On a fourni trois explications sur ce nom. Les manuscrits syriaques, la version italique, la Vulgate et les Pères latins ont adopté la forme BeeX^cuP, qu'ils font dériver de Beel Zebub, nom d'une divinité philistine qui veut dire le dieu des mouches. Le mot zebub (mouche) aurait, d'après cette hypothèse, pris, dans la prononciation araméenne, la forme debaba ou dibaba. Prononcé de cette manière, le mot Iieei-Zebub se transformerait en Becl-Debaba, qui veut dire V ennemi. (Satan). La majorité des exégètes modernes (Buxtorf, de Wette, Winer, etc.) prétendent qu'en changeant le p en x les Juifs auraient adopté cette dénomination pour qualifier le démon de dieu Je la fiente, c'est-à-dire de ce qui est souillé et impur (Beel-Zebel). Mais la forme du mot ne permet pas d'adopter cette opinion. Une interprétation semblable exigerait la forme BzûZafiriï., BisXÇafkX. — D'autres, enfin, et parmi ceux-ci Michœlis, Hitzig etMeyer, traduisent le mot BsêX^egcuX par maître de la maison, c'est-à-dire du royaume des démons, attendu que le mot Zabal, en hébreu, veut dire habitation.
« Je demande pardon au lecteur de m'arrèter un peu sur ce mot, dont l'interprétation a tant donné à penser aux commentateurs et dont personne encore n'a pu pénétrer le sens véritable. A mon avis, le mot BseX- 'Ç;£}c,ua ne signifie rien de tout ce que l'on a prétendu établir jusqu'ici, si ce n'est que prince des démons. Voilà, d'après moi, son interprétation naturelle, laquelle n'exige ni emprunts à l'étranger ni contorsions à sa structure.
« 11 est indubitable que la racine Zabal ne soit employée dans la plupart des langues sémitiques pour désigner l'idée d'entasser du fumier, d'engraisser la terre; mais, ni en hébreu ni dans aucune autre langue de la même famille on ne la rencontre avec la valeur certaine, dans le sens
UG LE DÉMON.
Satan, et, dans les cultes impudiques de Babylone, dans la prostitution sacrée, l'œuvre tangible de l'adversaire de Dieu. La femme, qui fut la première à se laisser séduire par le serpent, devait donc rester vierge pour se soustraire à l'empire du dieu de ce monde (1). Et, par comparaison,
d'habiter. La raison d'avoir traduit le mot Zeboul par habitation dans les passages de l'Ancien Testament où il se rencontre, est tirée de l'interprétation donnée par les exégètes à 1 Roi*, vin, 12-13; II Chroniques, VI, 2, où il est dit (c'est Salomon qui parle) : « Dieu a dit qu'il voulait habiter dans les nuages. J'ai construit pour toi (Dieu) un Bet- Zeboul comme lieu de résidence éternelle. » Tout le monde a cru que Bet-Zeboul devait se traduire par demeure-habitation. Mais indubitablement l'auteur, en qualifiant ainsi le temple de Jérusalem, lui donna ce nom par souvenir du nom assyrien Bit-Zabal, que l'on donnait au temple de Merodach, réédifié par Nabuchodonosor, comme l'affirme ce roi dans l'inscription découverte à Borsippa et traduite pour la première fois par M. Oppert. — De l'étude comparative de quelques textes cunéiformes, il résulte que le mot Zabal en assyrien a le sens à' élévation, quelquefois celui de pâturage, ce qui confirme le sens de faire <lu fumier, qu'offre la même racine clans les langues sémitiques, ainsi que nous l'avons déjà dit. En arabe, le verbe Zabal a gardé les deux significations. Mais il n'existe aucune raison philologique qui légitime la traduction de lamème racine là où elle s'offre avec le sens de maison ou d'habitation. Quelques textes bibliques (Isaïe, lxiii, 15; Habacuc, m, 11; Psaumes, xux, 15) indiquent suffisamment que c'est dans le sens d'élévation qu'il faut traduire le mot Zeboul, ainsi qu'il résulte des dernières investigations assyrioiogiques ; et, dans un autre passage où il a été traduit conformément à l'idée d'habitation (Genèse, xxx, 20), le sens du texte, si on le substitue au premier, devient plus clair et plus exact. — Sans doute, le mot Zabal est l'équivalent assyrien du groupe Schak-il, dont l'expression E-Schak-il (temple de la Hauteur), temple élevé qui doit se traduire au figuré par temple de la Grandeur, temple de la Majesté. (Voir le Journal asiatique, août-septembre 1878, p. 220 et suiv.)
« S'il en est ainsi, n'est-il pas logique et naturel de traduire l'expression BssXÇsfkuX par prince des démons? Le mot BecX a le sens de Seigneur, et le motÇejî&uX dérivantde la racine Zabal, implique l'idée de hauteur. Par conséquent, BïaÇefJouX sera le seigneur, le maître plus haut, plus élevé, le premier chef, et, comme c'est à l'esprit du mal que s'applique cette dénomination, il est clair qu'il s'agit de Satan, du prince des démons. »
Voir llevisla conlemporanea, Madrid, 30 marzo 1879. J. Grès, Demonologia judaica, p. 211 et 212.
(1) C'est ainsi que Paul appelle Satan, liv. II, 4.
LE MAL SELON LA GNOSE ET SELON L'ORTHODOXIE. Ul
ils donnèrent à Rome le nom de Babylone et représentèrent la grande ville sous les traits d'une prostituée, la coupe des abominations à la main, penchée sur le corps de la bête diabolique (1).
Tous les dieux de la Nature ayant été dénoncés, par les judéo-chrétiens, comme étant les formes sous lesquelles Satan se cachait, la Nature, qui était son royaume, se peupla d'anges déchus. Par leurs exorcismes, les chrétiens avaient triomphé des idoles. Le démon déserte les temples qui ne peuvent plus rivaliser avec ceux de Christ, et se réfugie dans les salles des festins. Alors, les aliments se sanctifient clans l'agape fraternelle et Ton prescrit le jeûne. Mais le démon s'introduit au sein de la famille; il faut alors que la famille se dissolve; ou proclame que l'état de perfection est celui de virginité, et l'on sanctifie le célibat; chassé des temples, expulsé de la table, banni enfin du foyer domestique, le démon se retire dans les champs, dans les forêts, s'introduit dans les fleurs, dans les arbres, dans les ruisseaux, dans la Nature, dernier boulevard dont nul ne peut le repousser. Les chrétiens rompent avec la Nature et la lui abandonnent. Tout ce qui s'en inspire, tout ce qui a trait à elle appartient à Satan. L'objet de la plus impérieuse nécessité, tout ce qui sert à orner la personne, tout ce qui tend à la beauté, tout cela même qui est utile, mais qui cependant n'est pas chrétien, est taxé de diabolique. Il n'est pas jusqu'aux mots dont l'emploi était étranger aux besoins du christianisme, qui ne soient considérés comme appartenant au vocabulaire infernal. Dieu avait parlé par la personne de Christ; toute parole qui n'était pas celle du Verbe était devenue inutile. S'occuper de la science pour le monde ! Et pourquoi ? Le royaume de Dieu n'était-il pas celui du ciel? Tout poëte donc, ou tout philosophe qui chantait ou qui expliquait la société ou le Monde, était
(1) Apoc, xvu, 3, 4, 5.
inspiré par Satan, alors même qu'il se gardât d'attaquer la religion de Christ. Apollon et les Muses étaient des êtres réels, des démons déguisés qui troublaient la tête des poètes. Homère, Virgile, Lucrèce, Epicure, Gaton, étaient des bouches damnées, par où s'exprimait l'esprit malin. La magie était son chef-d'œuvre ; c'est par elle qu'il opérait ses prodiges. Pourquoi nier ses merveilles si elles corroboraient ce que la mission chrétienne, sur la terre, renfermait de divin? Si le monde n'eût rien eu d'infernal, pourquoi le fils de Dieu y serait-il descendu?
Mais Satan se modifie légèrement en subissant l'influence de la spéculation grecque. Il acquiert un caractère plus métaphysique. Il devient, de droit, roi de la nature, sans avoir à s'identifier avec aucun dieu, ni à affecter la forme d'aucun animal. C'est franchement qu'il se montre, en souverain maître des ténèbres, comme prince de ce monde où tout lui appartient ; tout, moins les âmes que lui enlève le Christ. Chassé du ciel, il est devenu, d'essence pure et lumineuse qu'il était, le maître de cette création inférieure, produit également d'une chute, formée de la dernière des émanations, de la plus éloignée de Dieu, de la matière. On dirait qu'en se développant sur un terrain aryen, cette personnification du mal a évolué d'une manière analogue à celle de l'Iran. Son empire est celui de la mort. Sa sombre puissance est opposée à celle du Verbe, du Verbe antérieur à toute la création, venu au monde pour sauver les âmes en y faisant briller la lumière qui s'était éclipsée, pour communiquer à ces âmes la vie qu'elles avaient perdue et les arrachera la domination des ténèbres. Le quatrième évangile, attribué à Jean, nous fait assister à un drame métaphysique qui se passe dans la création. Le Verbe, tout lumière et tout vie, est d'un côté ; de l'autre, le monde et les ténèbres avec leur prince (1). Les âmes emprisonnées dans la matière doi-
(i) La différence entre le Satan de l'évangile de Jean et l'Angromainyous
vent passer de la mort à la vie (1), échapper au pouvoir du prince du monde (2) ; tant qu'elles demeurent sur la terre, dans leur enveloppe matérielle, elles sont mortes. Elles ne vivront qu'en prenant leur essor pour remonter au ciel. Mais le Verbe a vaincu le monde par la mort du Christ (3). Après lui, le Paraclet (4) viendra compléter la déroute de Satan. Et tous ceux qui croiront au Verbe participeront à la victoire et deviendront des créatures nouvelles en regagnant le ciel pour y jouir de la vie éternelle (5). Le problème du mal se formule déjà dans l'évangile de Jean, à peu près comme dans la gnose. Le dieu ressemble au dieu inconnu de Saturnin ou à l'abîme de Valentin. Comme ceux-ci, il se montre inaccessible à l'humaine raison. « Le fils seul connut le père. » Christ est joint à Dieu de telle sorte qu'il n'en est plus que l'apparition concrète , l'émanation supraterrestre ; il offre différents points de ressemblance avec le Nous qui s'unit à l'homme Jésus, suivant Basilides, avec le proto-nnthropos des Ophites, avec le Ivhristos de Saturnin, qui ne naît pas à la façon des êtres humains ; il offre même quelque analogie avec ce Christ des docètes qui passe sur la terre comme une pure apparence. La lutte entre le bien qui est lumière et le mal qui est obscurité se découvre dans presque tous les systèmes gnostiques. Partout, il est question d'arracher les âmes, d'origine divine, à l'empire du mal. Elles s'élèvent, suivant Valentin, par leur foi à l'émanation de Dieu, àl'Eon Khristos. Elles s'unissent intimement à Dieu
perse réside en ceci, que Satan est maître de la nature, et que l'autre ne l'est qu'à moitié. Toutes les idées sur la nature en cours à cette époque aboutissaient à lui donner ce caractère. La philosophie avait déclaré la nature déchue dans son ensemble. C'était donc à l'être le plus déchu de la présider.
(1) Évangile de Jean, ni, 3, U.
(2) Ibid., xn, 31 ; xvi, H.
(3) lbid., xvi , 33.
(4) lbid., xiv, 16-26 ; xv, 26 ; xvi, 7.
(o) lbid., ni, 7, lo.
par cette voie, selon Basilides. Suivant presque toutes les gnoses, elles abandonnent l'empire de Satan pour retourner à leur origine première, à la Divinité. Ici, comme dans le quatrième Evangile, la foi s'élève jusqu'à «les hauteurs mystiques où elle fournit à l'âme la connaissance de la Divinité et la met en relation avec le monde supérieur. Les gnoses ne sont autre chose que des légendes ontologiques. Leur métaphysique pure se trouve simplement transformée, dans le quatrième Evangile, en une histoire anthropomorphique. Le Christ de Jean est plus humain, plus réel. Voilà pourquoi nous disons qu'il constitue la transition de la gnose à l'orthodoxie (1).
Mais, qu'est-ce donc que la gnose? Quelles sont ses tendances? En quoi diffère-t-elle de l'orthodoxie? Pour définir la gnose, nous avons besoin de remonter jusqu'aux causes qui l'engendrèrent.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, tout, à cette époque, tendait au mysticisme et au surnaturalisme ; chaque jour, se fortifiait la prépondérance du divin sur l'humain ; chaque jour, la philosophie se confondait davantage avec la théologie. Quand apparut le christianisme, la confusion était presque entièrement consommée. On avait dit que la parole avait produit la création, que l'idée était antérieure à l'objet, que la matière était la dégénération de l'Intellect, la dégradation de l'esprit, l'éloignement de Dieu ; que la sagesse humaine n'était qu'un pâle reflet d'une autre sagesse antérieure à la création, existant là-haut, dans le ciel; qu'enfin, la Justice n'était que la volonté divine, exécutée par les hommes. Or, toutes ces propositions étaient ou avaient été, avec de légères variantes, soutenues par les
(I) Voir, pour les théories gnostiques, the Gnostic Hérésies of the first and second centuries, bu the late Henry Longucvillc ; mji à;/ûv ; TOrigéne, ouvrage attribué au même docteur de l'Église, GiXoooçcûpgva, publié pur Miller, Oxford, 18jI ; VBistoire ecclésiastique de Baur de Tubingen ; Matter, Histoire du gnosticisme, et Nicéphore, Histoire ecclésiastique.
Î)U MAL SELON LA GNOSE ET SELON L'ORTHODOXIE. 45t
platoniciens et les pythagoriciens, les alexandrins, les juifs et les chrétiens, car elles composaient le caractère général • des théories de l'époque. Chez les philosophes, tels que Platon, Philon, Plotin, on trouvait une explication idéale de la Divinité et de son action sur la terre. Les pythagoriciens et les disciples de la cabale définissaient Dieu jusque dans son essence, à l'aide des nombres. Les mages chaldéens et les théosophes égyptiens en donnaient une définition sidérale et astrologique. D'une façon ou d'une autre, tous abordaient le problème de l'essence de Dieu, de l'origine de la création et des rapports existant entre la créature et la Divinité. Mais ceux d'entre les chrétiens qui procédaient du judaïsme se taisaient sur des questions si importantes. La théogonie judaïque qu'ils acceptaient était aussi aride que le désert qui l'avait vue naître, et elle ne pouvait donner satisfaction à ceux qui, n'étant pas juifs, se convertissaient au christianisme. La pensée, excitée plus vivement chez eux par une nature plus riche en couleur, où les formes étaient plus nombreuses, où la gamme des manifestations était, en un mot, plus étendue et plus variée, la pensée cherchait les causes de la création ; elle se demandait comment la création coexistait avec Dieu. Pour l'expliquer, des systèmes furent élevés sur les fondements des spéculations de l'époque.
Toujours l'intelligence humaine demande la raison d'être de ce qu'elle ne comprend pas. Celui-là seul qui est absolument privé d'intelligence accepte, sans les comprendre , les principes qui lui sont imposés. Jamais l'humanité n'a accepté de système, sans explication qui le légitimât. L'explication peut être fausse par le fait même des prémisses sur lesquelles elle se fonde, ou encore parce que la question n'a pas été envisagée sous tous ses aspects ; mais, dès que l'homme l'accueille, c'est qu'en partant des bases qu'il accepte, elle lui a paru vraie.
C'est ici la cause de la gnose : la raison humaine tente, en partant de Dieu, d'expliquer In création et tous *esacei-
dents. Les gnostiques chrétiens ne sont autre chose que ceux qui, repoussant le jéhovisme âpre et contradictoire, essayèrent, et en harmonie avec elle, de composer pour la nouvelle doctrine une science de la Divinité. « On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres, » avait dit l'Apôtre. En conformité de cette maxime, bon nombre de chrétiens imaginèrent qu'il leur fallait élaborer, sur le système vague du Christ qui flottait à l'état d'aspiration morale, une théogonie nouvelle qui se substituât à celle de Moïse reconnue comme insuffisante ; c'est là le point de contact de tous les gnostiques. Du reste, leurs systèmes sont hétérogènes. Les uns se rapprochent du dualisme perse, de l'astrologie chaldéenne ou de la philosophie platonicienne. Les autres se ressentent du sensualisme syrien et aboutissent au libertinage en admettant même romnigamie. Chez certains, au contraire, l'esprit de chasteté et d'ascétisme est poussé si loin, qu'il en arrive à la castration et au suicide. Plusieurs pensent que le Christ fut une pure apparence, une vision, la réverbération sur la terre d'un autre Christ supérieur existant au ciel. Le mal, pour quelques-uns, est une perturbation de Dieu dans son développement ; pour quelques autres, il est un abâtardissement des êtres détachés de lui. Presque tous considèrent le monde, au sein duquel existe le mal, comme l'œuvre d'une de ses émanations inférieures. Mais leur caractère essentiel et commun, c'est qu'ils sont tous antijudaïques et qu'ils n'admettent pas le dieu d'Israël comme dieu suprême.
Nous ne partageons pas l'opinion des auteurs qui pensent que la gnose n'est que l'introduction de l'élément oriental dans le christianisme. Si nous devions extraire l'élément oriental du christianisme, il nous resterait trèsdifficilement pour résidu autre chose que la constitution politique de l'Eglise et un peu de philosophie grecque. L'hellénisme entrait pour une plus grande part dans la gnose que dans l'Eglise. C'est la gnose qui sert de tran-
sition entre celle-ci et l'école d'Alexandrie. L'esprit chrétien lui-même, cet esprit de soumission et de mansuétude, était sémitique, c'est-à-dire oriental par excellence. M. Vacherot est plus précis. Bien qu'il admette la tendance orientale chez les gnostiques, il n'est pas sans faire remarquer que leurs théories sont diverses, qu'elles n'ont entre elles de commun que la fin qu'elles se proposent et que cette fin est leur substitution à la théogonie judaïque (1).
Bientôt la lutte se déclara entre les observateurs fidèles du christianisme judaïque et les innovateurs. Le triomphe appartint aux premiers, moins explicites, plus durs, plus détachés de la Raison que les autres. Pourquoi cela?
En voici les motifs. On modifie ce que l'on pense ; et, à force de penser sur un sujet, par conséquent à force de le modifier, on finit par le transformer complètement. Or, comme, pour constituer une église et non pas une école, il importait de maintenir la tradition biblique dans son intégrité, les gnostiques furent éliminés, par l'inflexible loi de la logique, du sein de l'orthodoxie dont ils altéraient la pureté. Ils raisonnaient trop pour pouvoir y conserver une place. Une autre cause, tirée du mouvement général de l'époque, coopéra à leur défaite. Dès que la philosophie, rompant avec la science, se fut rapprochée de la religion ; dès que, pour trouver la raison d'être des choses, on eut dédaigné les lois naturelles et invoqué simplement l'unité de Dieu, le travail de la pensée, le raisonnement devinrent de plus en plus inutiles. « La science, de bas en haut, n'est que vanité, dit-on. Jamais la science acquise par les efforts de l'homme ne peut se comparer à celle qui émane de Dieu. » Les gnostiques eux-mêmes devaient admettre des parcelles divines clans leur âme pour légitimer leurs pensées. Saint Paul avait déjà proclamé la
(i) Voir Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie, t. I, chap. Gnose.
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nullité de la Raison devant la foi divine. Donc, bien qu'elle fût une tendance naturelle de l'esprit humain, il fallait éliminer la gnose comme l'école d'Alexandrie , parce qu'elles s'avançaient l'une et l'autre contre le couranl. Où Dieu commande en maître absolu, la science est inutile. Si elle est profane, elle ne sert à rien ; si elle étudie Dieu, elle constitue un sacrilège. Chercher la science clans l'absolu est une chimère. Tous les systèmes qui sont partis de l'absolu ont fait œuvre stérile (1).
Le problème essentiel qui s'imposait aux méditations des gnostiques était celui du Mal sur la terre. Presque aucune des solutions qu'ils lui donnent ne reconnaît Dieu dans le Iahweh judaïque. La méditation les en détourne. Leur esprit de justice leur interdit de le considérer comme être suprême. Comment Dieu infini, sage, éternel et juste, peut-il ignorer ce que feront les êtres finis qu'il a placés lui-même sur la terre? Pourquoi s'irrite-t-il, lorsqu'ils pèchent? Pourquoi n'a-t-il pas prévu qu'ils pourraient faillir un jour? Quel est donc ce dieu qui est en admiration devant son œuvre, comme si le succès en eût (''té fortuit? Pourquoi se montre-t-il cruel, injuste, irascible et vindicatif? En aucune façon, Iahweh ne peut donc être Dieu. Peut-être est-il un dieu secondaire, une émanation divine de deuxième ordre, un Démiurge en délire. Et ils le plaçaient dans la catégorie des êtres sortis de la
(I) Le panthéisme allemand moderne nous offre quelques systèmes qui, par l'analogie du point de départ, se rapprochent des gnostiques et des néoplatoniciens. Le dieu de Procle a bien des points de ressemblance avec le dieu de quelques disciples d'Hegel. Il ne manque pas de gnostiques non plus qui, avec leurs idées d'harmonie, ne soient arrivés au point où sont arrivés plus tard les disciples de Krause. Quand, selon sa manière habituelle, il développe des idées en partant de l'absolu, l'Espagnol Gastelar se rapproche assez de Valentin. La différence entre les anciens et les modernes est que ceux-là, qui vivaient à une époque où l'on tendait à s'écarter de la nature, se montrent plus mystiques que nos panthéistes d'aujourd'hui, qui vivent dans une époque d'observation et d'expérimentation.
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substance de Dieu même, fatalement dégénérés par leur éloignement du foyer dont ils s'étaient détachés. De là vient que plusieurs considèrent le mal comme un effet du Dieu d'Israël autant que du Diable.
Mais l'élimination de la gnose du sein de l'Eglise ne fut pas complète ; elle ne s'opéra pas subitement non plus. Dans la lutte, on la rencontre, en un grand nombre de cas, si intimement mêlée à l'orthodoxie, qu'il devient presque impossible de l'en distinguer. Même après l'avoir expulsée de son sein, l'Eglise conserve encore quelque chose d'elle. L'Evangile attribué à Jean est-il rien de plus qu'une gnose modérée? Pourquoi cette distinction des trois personnes en Dieu? Les dissentiments qui se sont élevés parmi les Pères de l'Eglise sur la nature du Verbe et sur celle du Christ diffèrent-ils beaucoup d'une pure dispute gnostique?
Dans les premiers temps du christianisme, avant que cette religion devint celle de l'empire, comme le dogme n'était pas encore défini, il était assez difficile de discerner l'orthodoxe de ce qui ne l'était pas. De là l'inextricable confusion des définitions relatives à l'âme et à sa destinée, à l'origine du mal sur la terre, aux personnalités qui constituaient Dieu, etc. Jusqu'au concile de Nicée, rien n'est arrêté de positif relativement au Christ luimême. On avait soutenu jusque-là qu'il était un homme, rien de plus ; qu'il était Dieu, sans mélange d'humanité ; qu'il était homme et Dieu à la fois ; qu'il, était un homme spécial contenant la plus grande somme de Verbe, les hommes portant tous en eux le Verbe en plus ou moins grande quantité ; qu'il était un homme juste appelé Jésus, auquel le baptême avait joint l'esprit de Dieu, Khrist ; et enfin, qu'il était illusion pure, un reflet sur la terre d'un Christ préexistant dans le sein de la Divinité, dans le Plérome.
On croit que la gnose est antérieure au christianisme ; comme nous ne nous proposons pas de faire ici une étude
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exclusive sur ses origines, nous n'affirmerons ou ne nierons rien non plus à cet égard. Nous la rencontrons simplement, au travers de notre route, unie au christianisme, en nous occupant de la filiation de l'idée du mal. C'est la seule raison que nous ayons de nous y arrêter.
Simon le Magicien, qui, selon les Pères de l'Eglise, fut le premier à prêcher la gnose (1), est contemporain des apôtres. Voici ce que rapporte la légende : Il reçut le baptême ; mais un jour il rencontra Pierre sur un chemin et il lui dit : « Prends cet or, et accorde-moi le don de faire des miracles. » Pierre ayant repoussé sa demande, Simon se mit alors à étudier la science des miracles.
Bientôt, il alla répandant une doctrine qui différait de celle du Christ. Il avait pour compagne une femme à la beauté sévère, au regard pénétrant et fascinateur. Il l'appelait Ennoia ou Hélène, et disait composer avec elle un couple sacré. Hélène, d'après lui, était l'Intelligence divine que les esprits inférieurs avaient, dans un accès de jalousie, enfermée par surprise dans un corps formé de matière, de la substance du péché. Esclave de la chair, l'Intelligence ne se découvrait telle que lorsqu'elle prenait son essor vers les régions sereines de la spéculation pure; alors elle se révélait, enchantant tout le monde, parce qu'elle était toute science et toute philosophie. Mais, par contre, Hélène ne pouvait produire ni le bonheur ni la vie, dès qu'elle se mettait en rapport avec les hommes. Alors, elle se consumait impuissante dans la lutte contre le mal, vers lequel, sous l'empire des sens, l'entraînait fatalement la substance impure de son corps. Elle aimait avec passion; mais, à peine avait-elle élevé une idole, qu'elle la renversait. Souvent, elle s'était prostituée, choisissant toujours, pour se livrer à eux, les plus corrompus
(i) Voir, sur Simon le Magicien, saint Ircnée. Adv. Heures., liv. I, cliap. xx., p. 610, et saint Epiphane, Bœres,, t. III, liv. II, p. 619.
d'entre les hommes. Son dualisme la poussait fatalement dans les bras de ceux que jamais elle n'avait aimés, et la détournait au contraire de ceux que son esprit adorait ardemment. Le lit infâme du lupanar et le gazon verdoyant des jardins lui avaient également servi de couche ; elle goûta à tous les vices ; elle épuisa toutes les sensations. Idolâtre, menteuse, dégradée, elle s'était souillée à toutes les fanges. Les noms divers d'Ennoia, de Sigeh, de Prounikos, de Barbelo, sous lesquels elle apparaît, marquent les phases diverses de son existence et les différents aspects qu'elle affecta. En Grèce, elle fut l'Hélène qui alluma la guerre de Troie ; à Rome, la Lucrèce qui entraîna la chute de la monarchie ; elle fut la fille prostituée chez les Hébreux et la Dalila de Syrie. Elle était la Lune descendue sur la terre, qui remontait au ciel dès qu'on voulait la saisir ; elle était enfin le Christ femelle qui, pour racheter les femmes, avait souffert ce qu'elles peuvent supporter de pire sur la terre : le déshonneur, comme Jésus-Christ souffrit ce qu'il y a de plus ignominieux pour l'homme : le gibet.
Simon le Magicien se disait le Sauveur venu pour la racheter; il déclarait contenir en lui la première manifestation de Dieu. La personne de Christ n'avait révélé que Dieu le Fils; la sienne révélait Dieu le Père, et celle de son amie, l'Esprit Saint. Il estimait connaître le secret de tout ce qui est humain et divin, de la création, et du mal sur la terre. Il disait que Dieu était tout lumière et tout feu ; qu'il se divisait en plusieurs êtres spirituels ; que le contraire de Dieu était le mal, lequel était contenu dans la matière ténébreuse et sombre ; que l'un des êtres émanés de Dieu, le Démiurge, fit la création avec son aide ; mais qu'en arrivant à l'homme, il ne put l'achever ; alors intervint la divinité supérieure pour lui souffler l'esprit. C'est pourquoi il règne chez l'homme une lutte éternelle entre la matière, substratum du mal, et l'esprit, d'origine divine. Le principe de la lumière lutte contre le
principe des ténèbres non-seulement chez l'homme, mais dans la Nature entière toutes les existences se débattent continuellement dans la création.
Pour terminer cette lutte, il disait : « Dieu envoya le Christ aux Hébreux, l'Esprit Saint aux Grecs ; il m'a envoyé aux Samaritains. Je possède la science du bien et du mal ; je lave le sang et l'infamie, et, pour preuve, je puis opérer des miracles. Néron voulut me faire décapiter, et la tête d'un agneau tomba. Quand on me poursuit, je marche sur les eaux, si je me trouve sur la côte ; et si je suis dans l'intérieur des terres, je m'élève jusqu'aux nuages, puis j'en redescends avec la foudre qui tombe du ciel, émanation du feu, essence de Dieu. Je change de traits ; je me transforme en insecte ou en oiseau, à ma guise. Un jour qu'on m'inhuma vivant, je ressuscitai dans ma gloire le troisième jour (1). »
Ainsi qu'on peut le voir, la gnose de Simon le Magicien, qui n'est pas encore la gnose chrétienne, bien qu'elle tende à contenir le christianisme, est empreinte d'idées mazdéistes.
Vint ensuite Cérinthe (2), qui soutint de longues discussions contre les apôtres ; il prêcha une gnose différente. Cérinthe fut l'ennemi de Jean, comme Simon avait été l'adversaire de Pierre. Il dit que Dieu avait créé des génies pour gouverner l'univers ; que l'un d'eux était celui qui s'était manifesté au peuple hébreu clans le désert ; que les enfants de ces génies furent les démons, esprits dégénérés, dont la puissance est venue détruire
(I) Lipsius dit que « la légende de Simon le Magicien, dans sa forme primitive, doit exclusivement son origine à la haine des judéo-chrétiens contre l'apôtre des gentils. Plus on remonte aux formes les plus anciennes de lalégendej plus on voit clairement qu'elle n'est, du commencement à la fin, qu'une parodie de la vie et rie la doctrine de Paul. » Die Quel lai der r'om. Petrussage, p. 9; Renan opine que Simon le Magicien a existé, mais qu'on a brodé sa légende.
(v2) On l'appelle aussi Mérinthc.
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celle du fils de Dieu sur la terre ; que le fils de Dieu était le seul clans lequel se fût manifesté l'esprit du grand Dieu inconnu, jusque-là, du monde. Lorsqu'eut lieu le baptême de Jésus, l'esprit prophétique descendit en lui et lui conféra une dignité qu'il n'avait point possédée. Antérieurement, il n'était qu'un homme , le plus juste des hommes; mais, avec le baptême, l'esprit de Dieu vint habiter dans son corps, et il devint ainsi Khristos. Lorsqu'on le crucifia, comme l'esprit de Dieu est impassible, le Khrist se sépara de l'homme Jésus ; de sorte que ce fut Jésus seulement qui souffrit la passion et la mort (1).
Après Cérinthe, c'est Saturnin ; celui-ci est un gnostique mystique de la Syrie. « Pour châtier les anges rebelles, Dieu, disait-il, leur remit la matière ténébreuse dont ils devaient créer le monde ; ces puissances inférieures créèrent l'Homme à l'image du Verbe, mais elles n'y réussirent pas. Alors le Verbe lui envoya un rayon de vie céleste (2), mais, malgré cela, le souffle divin resta impuissant à relever l'Homme. Le créateur de la terre est l'un des anges maudits. Voyez les injustices qu'il commet envers le peuple d'Israël. Le corps humain que Jéhovah pétrit avec la substance ténébreuse est criminel par na~ ture ; la chair n'a que de perverses inclinations. Il faut jeûner, ne pas manger de viandes, s'abstenir du commerce avec la femme, proscrire le mariage, qui n'est qu'une prostitution légitimée! Le Khristos est venu nous l'apprendre, pour détruire l'œuvre du dieu des Juifs ! » Tatien ajoute : « Repoussez la femme, elle est l'arbre du
(1) 11 y avait alors beaucoup de gens qui ne voulaient pas admettre que Jésus-Christ eût été crucifié et mis dans le tombeau; on disait en effet que Dieu ne pouvait avoir souffert. C'était là l'hérésie dominante de l'époque. Saint Irénée en porte témoignage (ni, xi, 7). Qui Jesum Séparant à Christo, et impassibilem persévérasse Christutn passum vero Jesum àicunt, dit-il à propos de ceux qui divisaient la personne de Jésus-Christ en deux êtres, l'un charnel et humain, l'autre spirituel cl divin.
(2) Irénée, liv. 1, iv, 2. Épiphane, Hœres., xxui.
mal ; les attractions qu'elle exerce produisent la concupiscence, qui est notre éternelle perdition ! »
Jusqu'ici, toutes ces gnoses n'étaient en somme que de vagues aspirations; mais liardesane, qui avait été la gloire de l'Église, vient en fonder une qui constitue un système véritable : « Il existe un Dieu, dit-il, le Père inconnu qui vit au sein de la lumière. En opposition à Lui est la matière éternelle, masse immense, inerte, informe et ténébreuse, qui est la mère à la fois et la demeure de Satan (1). Elle est la source de tous les maux. Le Dieu inconnu s'est manifesté ; il s'est déployé en différents éons (2), qu'il a réunis en couples ou zizygies. Luimême, ayant conçu l'idée de se révéler par l'intermédiaire d'un être qui fût son image, s'est créé une compagne; leur union a produit le Khristos ; puis, il a engendré Pneuma et la lui a donnée pour épouse. Une heptas est chargée, du haut des planètes, de veiller à l'harmonie de l'univers. Le bonheur ou le malheur, le crime ou la vertu, la destinée de l'homme en un mot, tout dépend de sa volonté. Satan lui-même est sous sa dépendance. Toutes les constellations sont présidées par des génies. Chacune des trente étoiles dont elles se composent est présidée par un autre génie. Celles-ci sont réunies par décades, que gouverne un décan. A mesure que les émanations de la Divinité s'éloignent d'elle, elles dégénèrent. Une de ces émanations a produit l'homme. L'homme viola la loi que Dieu lui avait donnée ; son châtiment fut d'entrer dans un corps matériel soumis à Satan et aux influences sidérales. Le Khristos descendit enseigner à l'homme sa haute origine, qu'il ignorait auparavant ; il lui dit que son âme seule se sauverait. Le Khristos, revêtu d'un corps
(1) Bardesane croyait que Dieu était le centre de la lumière, le foyer, et Satan celui de la matière; avec cette différence que Dieu avait créé la lumière qui était son milieu ambiant et que Satan avait été engendré par la matière qui l'entourait, mais en recevant l'impulsion de Dieu.
(2) Eos ou A».)-/ signifie Etre éternel.
céleste, ne souffrit qu'en apparence la mort et la passion. » Bardesane ne regarde pas Satan comme le principe du mal, mais comme le fils de la matière, soumis à des influences sidérales, impuissant contre l'esprit, surtout depuis la venue du Khristos. Comme on le voit, les influences grecque, alexandrine et chaldéenne sont ici manifestes.
Témoin de la corruption de la société, Gerdon, qui remarquait que l'homme tendait presque toujours au mal par l'influence que la nature exerçait sur lui, établit que le monde avait été créé par le Démon, père du mal, qui était en opposition permanente avec le Dieu inconnu, père du bien et de Jésus-Christ. Dieu ne s'incarna pas, car il ne pouvait se mettre en contact avec la chair, substance diabolique. S'il naquit, ce ne fut qu'en apparence ; il traversa le monde projeté comme une ombre, réfléchi comme un rayon de lumière sur la terre. Jéhovah était, d'après lui, un démon, et l'Ancien Testament un code de l'enfer. Satan ne se déclara l'ennemi de Jéhovah que parce qu'il lui faisait concurrence clans le mal.
Le Perse Basilides (1) expliqua une gnose qui n'était qu'un panthéisme numéral, un mélange de théories mazdéistes et de cabale, qui se rapprochait du système des pythagoriciens. « Dieu le Père est inconnu, ineffable, inaccessible, disait-il, et il s'appelle Abraxas ; les lettres grecques qui composent son nom donnent le nombre 305, correspondant à celui des jours de l'année. Trois cent soixante-cinq émanations de Dieu président 365 6pavoi ou mondes intellectuels. Les émanations de Dieu le Père sont : la Raison, le Verbe, Y Intelligence, qui engendrent, à leur tour, la Sagesse, la Force, la Justice et la Paix. Leur ensemble constitue le Pleroma, lequel engendre, à son tour, les puissances secondaires, telles que : les anges, les archanges, les génies, etc. Le Pleroma est le Dieu corn-
(1) Voir saint Clément, Slrom., n et iv, et saint lrénée, liv. I, c. xxiv, et liv. 11, c. xvi.
plet, le Dieu organisé et développé, pour ainsi dire, et sa connaissance est la gnose qui s'obtient par la foi. La foi est un don que Dieu n'envoie qu'aux âmes qui possèdent quelque chose d'analogue au Pleroma.
A mesure que les émanations divines descendent, elles s'engloutissent dans l'ombre. Ces derniers degrés d'émanation sont l'origine du mal, les auges qui créèrent le monde. La matière est un ensemble de forces vivantes, mais aveugles. Ces forces sont personnifiées et guerroient sous les ordres de Satan.
Ces êtres malfaisants, dégénération dernière des émanations, envahirent le séjour du bien, c'est-à-dire le domicile des premières émanations, et depuis lors les bonnes luttent en organisant le monde, et les mauvaises en produisant le chaos. L'harmonie du monde est restée troublée de cette violente irruption. Le Sauveur descendit s'unir à l'homme Jésus, qui était le plus pur de son temps, pour sauver tout ce qu'il y avait de divin dans le monde, c'est-à-dire l'âme. Le Sauveur, c'était le Nous, la première émanation du Dieu ignoré. La Divinité, pour châtier le mal, déchaîne l'infortune contre les injustes et aussi contre les justes, parce que leur corps est substance de péché ; ainsi l'âme abandonne plus vite la matière pour remonter libre s'immerger dans le sein de Dieu. Il est des formules et des figures qui, gravées sur une calcédoine, procurent la force de Kaulnkau, laquelle provoque la foi dans l'âme et la rend réfractaire au mal. On est alors transporté dans Y Etre inconnu, on entre en possession du Pleroma, on vit en lui, on est supérieur à la loi, on ne hait et l'on ne désire rien ; on dédaigne tout, jusqu'à la vertu. »
Les théories de Basilides sur le mal inclinent vers la prédestination. Basilides admet des âmes qui ont quelque chose de Dieu, c'est-à-dire une constitution analogue à ses premières émanations. « Ce sont celles, dit-il, que le Sauveur est venu racheter. »
La théorie de Basilides nie l'existence du mal en soi : « Le mal, dit-il, n'est que l'absence ou la dégénération du bien. Satan et les êtres maléfiques qui combattent sous ses ordres ne sont que les émanations les plus lointaines, les derniers effluves, les ondes les plus diluées de la Divinité même ; leur obscurité, leur esprit de trouble et de destruction proviennent de leur éloignement du centre qui est lumière, ordre et création. » Basilides ne voit donc le mal, en cette vie, que comme une quantité de bien moindre, et il le cherche toujours par comparaison. Cette méthode aurait pu fournir de grands résultats, si l'auteur s'était détaché de l'absolu ; mais il n'en fut pas ainsi. L'absolu stérilisa ces efforts ; en le prenant pour point de départ, il était impossible en effet de se contenter de relativités ; aussi, Basilides conclut-il à une complète indifférence à l'égard du vice et de la vertu ; il finit par désirer l'anéantissement moral pour pouvoir se confondre avec la Divinité même.
Son fils Isidore modifia légèrement son système.
Chef des docètes, il dit que Jésus ne fut qu'un divin fantôme bienfaiteur, dont le corps n'avait d'autre réalité que l'apparence (1). La mort du Khristos ne trompa que ceux qui le condamnèrent ; les juges furent victimes d'une comédie divine. La conséquence pratique de cette doctrine était l'apostasie, par laquelle on se dérobait à la persécution. Dieu en avait donné l'exemple en prenant un corps illusoire pour se soustraire au sacrifice. « Les hommes parfaits, disait Isidore, ne sont sujets à aucune loi ; leur âme, trop élevée au-dessus du monde de la matière, ne peut être atteinte par Satan. Pourquoi éviter le sensua-
(i) Le fondement de la doctrine des docètes était que, si Christ eût ressuscité le troisième jour et s'il fût monté au ciel en corps et en âme, son corps, étant matériel, n'aurait pu rentrer dans le sein de Dieu dont il procédait, puisque la matière ne peut se confondre ni se mêler avec l'esprit pur. Ils déduisirent de là que le corps de Christ n'avait été qu'une vaine ombre,
lisme, quand on a atteint le Pleroma ? En quoi peut-il nous nuire ? Dans cet état, il n'y a que le corps qui se dégrade ; l'âme, qui est impeccable, ne fléchit pas. » D'autres docètes confirment ces idées en disant que l'Esprit Saint est féminin et qu'il s'unit à Jésus-Christ par la copulation.
Marcion (1) prêcha à Rome une gnose qui fut, au commencement, combattue par Bardesane; c'est celle qui a le plus d'affinité avec le christianisme orthodoxe. Il admet un Dieu suprême, qui s'est fait connaître dans le christianisme ; un créateur du monde, qui s'est révélé dans le judaïsme, et un esprit dominateur de la matière, qu'inspira le paganisme. La première de ces puissances est parfaite, la seconde est imparfaite, la troisième est malfaisante. Gomme la matière qui domine celle-ci est vicieuse, Dieu ne pouvait se mettre directement en contact avec elle pour former le monde. Le Démiourgos vint donc remplir cette mission ; imparfait qu'il était, il put, lui, se mettre en contact avec la matière. Mais, précisément, à cause de cette imperfection, la création ne réussit pas entre ses mains.
Le caractère du Dieu suprême est d'être bon ; celui du Démiourgos est d'être juste. Les deux caractères sont antithétiques. La justice est en effet, selon Marcion, en opposition avec la bonté absolue, de même que la loi est le contraire de la grâce. La justice ne se base que sur des relativités, sur des accidents ; ce qui est bon dérive directement de l'absolu.
L'âme humaine imparfaite , parce qu'elle est de la même essence que le Démiurge, s'altéra en se mettant en contact avec la matière perverse ; cette altération s'ac-
(I) On peut lire les théories de Marcion dans les réfutations de saint lrénée, d'Origène, de Tertullien, de saint Ephrem, de saint Clément d'Alexandrie et de saint Epiptaane, ainsi que dans Neander, Histoire ecclésiastique, 2e partie, t. III, p. 08 1 ; Matter, Histoire critique du gnosticisme.
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centua, lorsqu'elle reçut de Satan l'inspiration de manger le fruit défendu ; alors, elle tomba dans la plus énorme abomination. Qui en eut la faute? Le Démiurge, qui ne fit pas l'homme apte à repousser les séductions de Satan.
Le Demiourgos prétendait à l'empire de toutes les nations en faveur de son peuple ; il voulait que tous les peuples n'adorassent que lui. Mais le Grand Dieu, jusqu'alors inconnu, s'interposa en envoyant au monde, sous les apparences du Messie, YEon Khristos, qui vint délivrer tous les hommes: les païens, de l'influence de Satan ; les juifs, de la tyrannie du Créateur. Les créatures, liées depuis lors au Dieu parfait, n'ont plus besoin de la justice. Marcion estimait aussi que YEon Khristos n'avait affecté qu'en apparence la forme humaine, car il ne pouvait se souiller avec la matière ; il niait qu'il fût le fils d'une femme et qu'il eût été réellement crucifié (1).
« Toutes les âmes qui suivront la loi de Jésus-Christ s'élèveront au Dieu suprême et deviendront semblables aux anges de celui-ci. Elles obtiendront ainsi une destinée supérieure à celle que leur avait promise le Créateur. » Mais comment l'âme, imparfaite, fille du Demiourgos, pouvait-elle s'élever jusqu'au Dieu suprême ? Les autres gnostiques admettaient que l'âme était fille de Dieu, ou du moins qu'elle contenait des parcelles spirituelles émanées de lui ; c'est ainsi qu'ils expliquaient que l'âme rentrait en Dieu, dont elle procédait. Étant analogue à lui, il était logique qu'elle y rentrât. Marcion résout la question en disant que l'âme s'élève et se purifie par l'éducation chrétienne qui procède directement du Grand Dieu, et par l'ascétisme qui l'affranchit de la matière (2).
(1) Les musulmans pensent ainsi. Ils disent que Isa (Jésus) ne mourut pas sur le Golgotha, mais qu'il s'évanouit et qu'un autre homme qui lui ressemblait fut sacrifié à sa place (Koran, IV, 156). Maracci Mocljir-eddîn, Histoire de Jérusalem, p. 149, édition du Caire.
(2) Marcion prêchait de repousser l'union de lu chair et de mettre un
Ainsi elle va montant jusqu'à s'identifier avec la bonté, avec la souveraine perfection, et elle abandonne la justice aux âmes vulgaires qui sont encore engagées avec le monde.
Sur ces entrefaites paraît un gnostique qui, un moment, menaça d'entraîner avec lui la majorité des chrétiens. Il était né dans la absse Egypte et avait étudié à Alexandrie le système de Pythagore, les théories de Platon et celles de Philon, son disciple, après s'être déjà nourri des dogmes panthéistes des religions asiatiques. Il était mélancolique autant que disert, doué d'une imagination brillante, d'une intuition rapide et d'une inépuisable éloquence ; les développements qu'il donnait à sa pensée avaient quelque chose de vague, dont la raison pouvait ne pas se montrer satisfaite, mais qui charmait les âmes rêveuses. Il ne pouvait comprendre comment, Dieu étant infini et absolu, le fini et le relatif étaient en dehors de lui. Par suite, la création, de son côté, devait être un développement de Dieu. Et si la création était un développement de Dieu lui-môme, comment le mal s'expliquait-il ? Était-ce par un principe étranger? Il y avait là une impossibilité qui impliquerait que Dieu n'est ni infini ni absolu. Ceci ne pouvait donc provenir que d'un trouble dans l'évolution de la Divinité même.
Il recourut, pour développer ces idées, au panthéisme égyptien, à la théorie des émanations des néoplatoniciens, à la théogonie d'Hésiode, au pythagoricisme, au Démiurge de Platon, et il créa, à l'aide de tous ces éléments, un système qui, plutôt que cela, est un brillant délire, un poëme métaphysique, un drame céleste, dont les acteurs sont les divers degrés du développement de Dieu même, et dont le théâtre est le sein de la Divinité dans l'espace. Dans sa description du développement de Dieu, il présen-
terme à la procréation sur la terre; on ne pouvait être parfait qu'en étant absolument chaste.
tait l'origine du mal sur la terre et la souffrance de l'homme comme une émanation du malaise et des chagrins d'une partie de la Divinité, conséquences d'un trouble dans le nombre sous lequel celle-ci s'était développée ; et tout cela, avec des images brillantes, pleines de couleur, grandioses, qui à peine entrevues disparaissaient pour faire place à de nouvelles images, plus chatoyantes encore, qui se succédaient comme les dissolvants tableaux d'une fantasmagorie colossale se projetant sur l'immensité de l'espace (1).
Écoutez-le ! « A moi les esprits mélancoliques ! s'écriet-il ; à moi les méditatifs, ceux qui souffrent et ceux qui brûlent dans le feu du désir ! Je leur expliquerai Dieu dans sa plénitude par le développement de Dieu en luimême. Je leur expliquerai la création des mondes et celle des hommes, l'origine du mal, le salut des âmes et la fin delà matière. Et les esprits qui renferment en eux quelque chose de céleste y verront clair et comprendront bientôt.
« Pour atteindre à la plénitude, Dieu se décomposa en éons, êtres éternels, parties de lui-même ; et à mesure que les éons allaient s'éloignant du principe, ils s'affaiblissaient de plus en plus jusqu'à ce qu'ils se perdissent dans la négation qui est la matière, comme se perdent les parfums d'une fleur qui se fane, comme se perdent les échos de la voix dans une vallée, comme se perdent les rayons du soleil couchant dans l'immensité du ciel, comme va se perdant la colonne de fumée que le vent entraîne loin du foyer qui l'a produite.
(1) Nous avons essayé de retracer la gnose de Valentin et de reconstituer son système par des emprunts faits à ses commentateurs ou à ceux qui l'ont réfuté, dans les œuvres desquels ils se trouvent épars. Voir Tcrlullien, Contra Vnlenlinum; saint Irénée, De flœresibus; Origène, n = :l àpx»vj Vacherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie. On ne trouve nulle part cette théorie tout entière, et il n'existe pas de livre qui la donne Tous les Pères cle l'Eglise qui s'en occupent font les mêmes citations principales.
« Il existait, avant toutes choses, une monade indescriptible qui contenait et comprenait tout en elle-même. C'était l' Abime silencieux. »
« Et cette monade était double en son essence. L'Abîme (1) et sa compagne, le Silence (2), constituaient IdiSyzygie suprême ; ils étaient les deux parties qui composaient Dieu à cette première période. L'Abîme féconda le Silence ; de là l'Intellect (3).
« Lui seul comprend l'Abîme ; et ce n'est qu'en lui que les autres êtres peuvent le comprendre. L' Intellect est le père, le principe de toutes les réalités existantes ; sa compagne est la Vérité, autre éon sorti de Dieu même. De ce divin accouplement sortent le Verbe et la Vie. Le Verbe exprime ce que son père Y Intellect renferme dans la conscience, et il produit le type idéal de l'homme et VEglise idéale, archétype des sociétés humaines. Telle est la première octave supérieure, formée en Dieu dans la première période de son émanation.
« Mais Dieu n'était pas encore parvenu à sa plénitude ; le Pleroma n'était pas encore constitué. L' Intellect et la Vérité, voyant que le Verbe et la Vie étaient parvenus à produire, font émaner de leur sein dix autres éons qui sont les principes de la révélation et de l'activité divine externe. A leur tour, le Verbe et la Vie veulent rivaliser avec eux, et ils produisent douze autres éons qui sont tes principes de la vie spirituelle humaine. Voilà donc les êtres qui sont en Dieu parvenus au nombre de trente. Mais ce nombre n'est pas divisible par huit, nombre mystique des premières émanations de Dieu (4) ; il est donc imparfait,
(I) B'jÔo:.
(-2) Siix. 11 faul observer que ce mot, en grec, est féminin, de sorte que, pour des gens qui font plus attention aux noms des choses qu'aux choses elles-mêmes, Si-pn pouvait être la compagne de B'jôo;.
(3) Ao-p;.
(4) Valentin prenait l'octave pour type du premier développement de la Divinité, parce qu'elle est, avec ses multiples, divisible jusqu'à l'unité
car, pour former des huitièmes, il fallait qu'il y eût toujours un reste. De là, parmi les éons, une agitation grandissante ; ils se sentent possédés du désir ardent de comprendre Y Abîme en lui-même et de l'embrasser. V Intellect veut leur révéler tous les mystères, mais le Silence lui ordonne de se taire. Alors s'éveille la souffrance des éons ; cette souffrance se transforme en une violente passion. C'est le dernier des féminins qui la ressent avec le plus d'intensité, à ce point qu'il absorbe celle des autres et qu'il en concentre toute l'ardeur en lui seul. Alors, ceux-ci ne souffrent plus, mais ils tombent clans une tristesse profonde. C'est la Sagesse (1) qui souffre ; violemment agitée du désir de se plonger dans l'Abîme, elle n'est sauvée que par l'intervention de la Limite (2) qui, clans la plénitude de Dieu, représente la conservation des rangs. Alors, dans son désespoir, l'infortunée Sagesse laisse choir de son sein la Pensée, fille unique de la violence de son désir. La Pensée, ce difforme avorton, à la création duquel n'a coopéré aucun éon masculin, s'en va errant hors de la plénitude de Dieu ; et cette plénitude en reste déchirée et troublée. Pour faire cesser ce désordre, Y Intellect projette un nouveau couple, qui est Khristos et le Saint- Esprit. Le Khristos fait entendre aux éons déconcertés qu'ils doivent se contenter de comprendre la nature des couples du Pleroma et de concevoir l'Être comme non engendré, et que seul, Y Intellect, émanation directe de Y Abîme, peut les comprendre, tels qu'ils sont clans leur essence. Le Saint-Esprit les apaise et fait qu'ils se communiquent mutuellement leurs chagrins et leurs perfections. Les éons éternels se mettent en contact, et, de tristes et troublés qu'ils étaient, ils deviennent joyeux et ils engen-
sansque l'opération laisse de reste. Le nombre fractionnaire était symbolique du mal en Orient. En divisant 30 par 8, on obtenait une fraction. La Divinité devait donc en souffrir.
(1) 2o'Yix ou Acbamoth, comme l'appelaient les valentiniens.
drent entre tous un être d'une incomparable beauté qui résume en lui l'essence de leur ensemble. Cet être, c'est la Fleur, l'Etoile du Pleroma, et on l'appelle Tout, parce qu'il concentre en lui la puissance de tous. Il est le Sauveur. »
Jusqu'ici, il n'y avait encore que Dieu même sorti de Dieu. La seconde période va s'ouvrir. La formation de l'Univers est prochaine.
« Ce malheureux avorton, cette coupable Pensée, issue du désespoir du désir non satisfait, que la Sagesse a rejeté de son sein comme une substance malfaisante^ s'en va errant dans le vide, banni de la plénitude de Dieu, hors du concert des êtres éternels qui la composent. L'Obscurité, la Privation et les Ombres l'environnent. Mais Khrist a pitié de lui ; il lui donne une forme substantielle, mais sans le doter de la connaissance des réalités suprêmes. Cette pensée est une Sagesse déchue, image imparfaite de sa mère, la Sagesse d'en haut; elle prend le nom de Sagesse d'en bas. Bientôt elle est enflammée du désir de posséder Khristos ; elle célèbre avec lui l'union divine; au moment suprême de ce contact, rayonne en elle un éclair d'illumination céleste. Et lorsque le bel éon remonte, tout resplendissant, pour se replonger de nouveau au sein du Pleroma, la Sagesse d'en bas, qui a conservé le souvenir du contact divin, se sent possédée de l'aspiration passionnée vers la lumière inaccessible , de même que sa mère aspirait de toutes ses forces vers l'Abîme. Sa mère, étant plus parfaite, voulait s'abîmer et se perdre ; elle, dans son imperfection, veut s'élever au contraire et s'éclairer.
« Elle reconnaît, dès ce moment, son ignorance et sa faiblesse: c'est ce qui la désole. D'abord elle espère, ensuite elle s'abandonne au désespoir ; cependant, dans son désespoir, il y a un moment où, reprenant confiance, elle supplie si ardemment, que YEon Sauveur, le fils de tous, descend, vient à elle et remplit le rôle de consolateur
ou Parade t. En le voyant s'avancer, elle rougit de honte et de confusion ; elle sent son indignité, et, dans sa pudeur, elle se voile ; mais l'approche du Sauveur fait tomber ces voiles. Elle se comprend alors purifiée et fortifiée par lui ; elle s'ouvre à la lumière des anges qui accompagnent son bienfaiteur céleste, et elle laisse tomber ses tristesses dans le vide ; la substance de ses tristesses forme le monde. Le monde est donc formé de la substance de la douleur de la Divinité. Cette substance contient quatre éléments : l'élément psychique, ou les terreurs de la Pensée ; l'élément matériel, ou ses tristesses ; l'élément démoniaque, qui en est le désespoir; enfin l'élément spirituel, qui sont ses prières. Ces quatre éléments sont doubles en soi, et ils forment dans le monde une octave inférieure, reflet de l'octave supérieure, de même que la pensée, ou sagesse inférieure, est le reflet de la Sagesse d'en haut. La Sagesse inférieure produisit un Demiourgos pour ordonner les sphères planétaires, et le Diable pour régir la substance démoniaque. Tout ce que fait le Demiourgos à l'aide de la substance matérielle doit avoir une fin, comme de même qu'un commencement. Le Demiourgos ignore que c'est la Sagesse inférieure qui le dirige dans ses travaux d'organisation et de providence, et parfois il se prend d'admiration pour la merveilleuse beauté de ses œuvres ; il obtient des résultats qu'il n'avait nullement prévus. Alors, gonflé d'orgueil, il s'écrie : Je suis Dieu, il n'existe pas d'autre Dieu que moi. Il ignore que les pluies, les rivières et les mers ne sont que les larmes que versa la Pensée et que, dans les hommes qu'il croit avoir créés, il n'a fait qu'unir la substance matérielle et la substance psychique qu'il avait déjà reçues toutes formées. Quelques parcelles de substance spirituelle vont quelquefois avec la substance psychique ; et alors naissent des hommes tout à fait supérieurs auxquels il est réservé de comprendre la gnose.
« Le Demiourgos s'est lui-môme appelé Iahweh ; il a
choisi un peuple, il lui a promis un Messie et le lui a donné. Mais la Sagesse inférieure lui envoya l'esprit au moment du baptême, et ainsi le Jésus homme resta converti en instrument du Sauveur invisible, qui avait déjà délivré la mère du monde. Comme le monde est formé de la substance de la douleur, le mal est la propriété de la terre ; la substance démoniaque l'envahit fatalement.
« Il y a trois genres d'hommes : les matériels, les psychiques et les spirituels, suivant la substance qui a prédominé à leur formation. Tous ceux qui sont spirituels sont directement attirés par le Sauveur du Pleroma, et n'ont en rien besoin de Jésus-Christ, qui a envoyé le Demiourgos. Ils sont supérieurs au vice et à la vertu, à ces détails de la terre, à toutes ces réalités d'en bas qui sont inconnues dans la Plénitude de Dieu. Jésus-Christ est venu simplement affranchir les autres hommes que poursuit le démon. La fin du monde s'accomplira, lorsque la Sagesse d'en bas, qui va s'élevant chaque jour, s'unira définitivement avec le Sauveur. Alors elle entrera dans la plénitude de Dieu, suivie des âmes spirituelles qui seront les épouses des anges divins. Le Demiourgos, avec le reste des âmes qui n'ont connu que lui, montera à la région immédiate du Pleroma et restera en dehors du concert de Dieu. Toute la matière des mondes brûlera au contact de la substance démoniaque et du feu divin, et disparaîtra pour toujours. Et la plénitude de Dieu sera complète pour l'éternité des siècles. »
Telle était l'étrange doctrine prôchée par Valentin; elle impressionna fortement les esprits et ne tarda pas à entraîner les plus exaltés. D'Alexandrie aux bords du Rhône, comme si une commotion électrique eût traversé tous les cerveaux, un délire épidémique s'empara de la majorité des toutes les intelligences. Chacun faisait des efforts pour se saturer de ce mystique panthéisme qui devait le rendre spirituel et le faire supérieur au monde.
Mais Valentin avait fait de la métaphysique, et il fallait une morale. Il avait expliqué la génération du mal, mais il n'avait pas indiqué quels étaient les actes bons ni quels étaient les mauvais ; car, en se considérant supérieur au vice et à la vertu, il ne s'était pas arrêté à ces relativités de la terre. Ses disciples se chargèrent de cette besogne, et ils dirent :
« L'âme, émanation de la Sagesse, exige l'étude, la compréhension des vérités suprêmes.
« Le corps exige l'alimentation matérielle, la chair, la jouissance. »
Cette tendance était générale ; les Pères de l'Église eux-mêmes avaient dit que Dieu était tout amour et sagesse.
Et les valentiniens ajoutaient : « L'esprit, étant pur par essence, ne peut se corrompre, alors même qu'il est au sein du vice ; l'or ne se rouille pas dans la boue. Il n'y a que ce qui est corruptible qui se corrompe ; or, l'esprit n'est pas corruptible. » De là vient qu'ils se mêlaient aux bacchanales aussi bien qu'aux agapes, et qu'ils se livraient à une débauche sans bornes. « Dans Dieu lui-même, disaient-ils, il n'y a de développement possible que si un éon masculin se joint à un éon féminin. L'accouplement charnel n'est que le reflet des accouplements mystiques du Pleroma ; unissons-nous donc, chacun avec chacune; ainsi l'a prêché l'Apôtre. »
« L'homme, ajoutaient les uns, reçoit l'impcccabilité avec le baptême ; comme Jésus, il reçoit, par ce sacrement, le Saint-Esprit qui éloigne de lui les influences du mal. » Et, pour se soustraire au Diable, ils se précipitaient dans l'eau, la tête la première.
« Non, non, répliquaient les autres ; l'homme est impeccable par l'esprit qui est né avec l'attribut d'impeccabilité. » Et ceux-là repoussaient le baptême.
D'autres disciples vinrent qui expliquèrent l'origine et l'essence du mal contrairement à la parole du maître ;
« Deux anges, disaient-ils, créèrent l'un Caïn, et l'autre Abel; celui-ci ayant été tué par l'autre, la Grande Vertu, qui était au-dessus de toutes les autres vertus, ordonna que Seth fût conçu comme une âme simple, pure et impeccable. Mais les deux anges s'unirent et pervertirent les hommes, et la Grande Vertu envoya le déluge afin de détruire la génération maudite. Une partie des hommes se réfugia dans l'arche, d'où elle sortit ensuite pour peupler la terre. Alors les hommes redevinrent méchants, parce qu'ils étaient de la race de Gain. »
Les ophites ajoutaient : Achamot (1) fit déborder la force divine dans le chaos, et il ne put ensuite la faire rentrer dans le sein de la Divinité. Qui l'en empêcha? Jaldabaoth (2), éon dégénéré, Créateur du monde, et Ophiomorphos, le diable qui inspire le paganisme (3). Achamot emploie ce dernier pour pousser les hommes à pécher contre le Dieu des juifs, car Jéhovah les tient plongés dans l'injustice. Le démon et Jéhovah soutiennent l'un contre l'autre une lutte dans laquelle ils détruisent mutuellement leur puissance ; l'homme est la victime de tous les deux. C'est pour l'affranchir de cette sujétion qu'apparut Y éon Khristos , qui était esprit; et celui-ci s'unit à l'homme Jésus, qui provenait de la matière.
« Les anges proviennent de Dieu par émanations qui vont en dégénérant; les derniers, le plus pervers, créèrent le monde et les âmes. Ces âmes sont unies aux corps parce que, méchantes autant que les anges qui les ont engendrées, elles ont oublié Dieu. Les connaissances que nous acquérons sur la terre ne sont que des réminiscences éveillées de l'état antérieur, du temps où l'âme n'avait pas perdu le souvenir de la Divinité , foyer de toutes choses. Les anges inférieurs sont ceux qui gouvernent
(1) Achamoth est la Sagesse, dans le langage de cette secte.
(2) C'est ainsi que les ophites appelaient Iatrweh.
(3) Le diable était nommé ôcptopo'pcpoç, parce qu'il était représenté sous la forme d'un serpent.
le monde; ils sont les ennemis de l'homme, parce que l'homme contient une partie spirituelle. Pour qu'ils ne nous envoient pas d'infortunes, nous devons leur complaire en nous livrant avec soumission aux œuvres de la chair, à la volupté et à la gourmandise. Jésus même est issu du mariage de Joseph et de Marie. Dieu, source et foyer des anges, est placé au-dessus de tout. Pour arriver à Lui, il faut traverser les couches d'émanations dégénérées. On n'arrive aux célestes régions qu'en franchissant les corruptions du monde, comme on n'émerge à fleur d'eau qu'après avoir traversé les couches de limon qui reposent au fond des rivières.
« L'âme de celui qui n'aura pas accompli les abominations de la chair passera d'un corps à un autre, et se réincarnera dans la terre jusqu'à complet épuisement de la corruption de la matière. Tant que notre chair conservera quelque pureté, l'esprit qui peut lui être uni ne l'abandonnera pas. Du jour où le corps sera entièrement corrompu, l'esprit le désertera pour s'envoler libre à travers les hiérarchies des anges jusqu'à ce qu'il ait atteint Dieu lui-même.
« 11 n'y a pas d'oeuvre mauvaise sur la terre ; ce qui fait le mal, ce qui le constitue, c'est l'opinion de l'homme; son sentiment seul établit la différence entre le bien et le mal. Le corps est-il infâme? Eh bien, qu'il épuise l'infamie, que la chair se consume, que le désir s'assouvisse. Priez tout nus. mangez et dormez ensemble, confondus dans la promiscuité des sexes; que chacun soit à toutes et toutes à chacun, et que les uns et les autres soient marqués à l'oreille en signe d'infamie! »
Les caïnistes portent la corruption au comble. « La Vertu inférieure, disent-ils, Y Hystérie, créatrice du ciel et de la terre, était double; elle se composait de deux éons; après avoir créé Adam et Eve, ces deux éons prirent corps; ils descendirent sur la terre et cohabitèrent avec notre première mère.
« Le premier éon engendra Gaïn, et le second Abel; chacun portait en lui une partie de la puissance divine qui l'avait créé. Caïn, fils de YEon supérieur, était actif et laborieux; il donna la mort à Abel, qui, étant fils de YEon inférieur, était paresseux et vagabond. Ce fut un acte de souveraine justice, puisque Caïn n'agit qu'à l'impulsion du principe actif qui s'était reproduit en lui. »
« Les bons, qui sont les paisibles, ne se sauveront pas, parce que ce sont des êtres passifs et indolents. Dieu ne distingue que les méchants, parce qu'ils sont actifs. Saint Paul monta au troisième ciel ; il y entendit de mystérieuses paroles que nulle oreille humaine ne peut entendre et qui, dans le langage du monde, signifient : Honorez le criminel, rcsj.iectcz le méchant. Lisez l'évangile de Judas, et vous y verrez comment, sans sa trahison, Christ n'eût souffert ni la passion, ni la mort [et, par conséquent, la rédemption du genre humain ne se fût pas accomplie. Sodome arriva au martyre par la voie du vice; c'est par le vice qu'elle attira sur elle la pluie de feu divin.
« Ne demandez pas le baptême, il vous rendrait impeccable. Or, sans le péché, la vertu serait impossible, comme la lumière serait impossible sans l'ombre. »
« Imitez Caïn, descendez à Sodome, Judas fut un saint. Reniez le Christ de la Terre, et, soustraits à son influence, vous pourrez parvenir jusqu'au Christ du Pleroma. »
Dans sa définition du mal, la gnose avait hiérarchisé les âmes. En ne s'adressant qu'à un nombre restreint d'entre elles, que leur spiritualisme rendait privilégiées, elle consacrait la prédestination; les unes étaient destinées à la perfection suprême; les autres ne pouvaient espérer la perfection divine. En élevant l'esprit jusqu'à une région supérieure à tout ce qui est humain, du haut de laquelle le bien et le mal n'apparaissaient que comme de simples accidents du monde, et, par conséquent, comme des choses tout à fait méprisables pour les âmes
d'élite, elle légitimait tous les vices et même tous les crimes.
En peu de temps, ces castes de l'esprit se rendirent insupportables; bientôt, cette immoralité mystique revêtit un caractère souverainement odieux, et la majorité ne tarda pas à suivre préférablement l'Eglise orthodoxe, d'une organisation plus pratique, et qui, contrairement à ce que faisait la gnose, n'excluait personne de voir Dieu face à face. Si, pour un instant, les gnostiques éblouissent le monde par l'éclat de leur imagination, par un certain appareil métaphysique et aussi par la logique de leur argumentation, ce ne fut qu'an point dans l'histoire de l'humanité, comme une rafale de lumière, comme un éclair qui perd en durée ce qu'il gagne en intensité; leur période de rayonnement occupe à peine un siècle. Et, néanmoins, la gnose était le produit de la raison ! mais de la raison appliquée à l'absolu. Et comme, en raisonnant sur l'absolu, l'homme s'éloigne des réalités de la terre et que ce n'est que de la comparaison de ces réalités entre elles que peut naître la loi morale, la gnose se montra d'autant plus absurde, qu'elle se montrait plus logique envers le principe d'où elle était partie (1). C'est pourquoi, moins logique qu'elle et partant plus pratique, plus en conformité avec les réalités de la vie, l'Eglise parvint à l'éliminer du champ de la lutte.
(1) Lorsque le travail de la pensée se développe sans que rien lui fasse obstacle, mais en prenant l'absolu pour point de départ, il aboutit constamment au panthéisme. Si les orthodoxes n'ont pas conclu à ce système, c'est qu'ils ont élevé des barrières devant leurs propres investigations. Origène, qui donna tout son vol à sa pensée, se montra, de son côté, panthéiste dans ses développements. Au contraire, chaque fois que la philosophie prend pour base de ses recherches l'obs nation, la phénoménalité, elle élimine l'absolu de tous les terrains qu'« lie explore, et elle formule un système du relatif, c'est-à-dire un système positiviste. De manière que l'on ne rencontre, en dernière analyse, dans les développements libres et logiques de la spéculation, que des panthéismes ou du relativisme, selon le point d'où l'on est parti.
Ce furent les Pères de l'Eglise latine qui, les premiers, opposèrent leurs théories à la gnose.
Saint Irénée est celui d'entre eux qui s'occupe plus particulièrement de la combattre. Il se conforme, en la modifiant légèrement, à la théorie de saint Paul. Il croit, comme l'Apôtre, qu'Adam contenait tous les hommes en germe, à l'état latent; c'est pourquoi nous péchons tous dans Adam. Jésus-Christ vint en deuxième lieu, qui contenait concentrée en lui la somme de tout l'esprit qu'il répand sur nous et qu'il nous transmet par l'intermédiaire de son Eglise, en nous laissant divinisés. La communion de l'Eglise constitue une humanité nouvelle qui se présente, devant Dieu, pure et sans reproche. Gomme nous péchons tous en Adam, nous appartenons tous au Démon ; nous sommes ses esclaves, ses choses, sa propriété. Pour nous arracher à la domination de Satan, Christ lui offrit sa vie et son âme. Et le Diable accepta, parce que l'âme et la vie du Fils de Dieu valaient bien celles de tous les hommes réunis. Christ fut donc vendu et crucifié, et il descendit aux enfers. « Mais alors, disent les gnostiques, Christ s'est donc condamné?» Et plusieurs docteurs de l'Eglise leur répondent : « Non, c'est le démon qui fut trompé. L'âme de Christ, d'une nature divine, ne put être retenue par Satan ; à peine celui-ci l'eut-il saisie qu'elle s'échappait de ses mains (1). »
Tertullien combat également la gnose avec ardeur, et il formule un système nouveau (2). C'était un esprit âpre et haïssant la raison ; la théorie qu'il expose est barbare, il
(1) Au quatrième siècle, Ambroise et Grégoire de Nysse adhèrent à cette interprétation qui certifiait que le démon (it une mauvaise affaire, qu'il fut victime d'une supercherie, que lu croix fui l'amorce qui lui fit avaler l'hameçon par où il fui pris. De là sa rage contre le genre humain. De là encore qu'il s'efforce d'y faire une nouvelle prise.
(2) Tertullien n'a pas condensé son système en un seul ouvrage; il faut lire tout ce qu'il a produit pour l'en pouvoir extraire. On peut plus particulièrement consulter De prescript.
y porte une ingénuité qui épouvante. « Le mal, dit-il, c'est la pensée ; le bien, c'est la soumission absolue, aveugle envers les pouvoirs ecclésiastiques. » A son point de vue, quand surgit un hérétique, on n'a qu'à lui fermer la bouche et à l'excommunier. Raisonner avec lui, chercher à le convaincre, ce sont là des chimères! C'est pour mieux séduire les hommes que le démon inventa la philosophie. Il y mêla quelques parcelles de vérité, afin de pouvoir faire pénétrer ce mélange de corruption et d'erreur clans l'esprit humain. Le philosophe commet le mal autant que faisait la plèbe païenne; la différence entre eux, c'est que le païen le pratique sans conscience, tandis que le philosophe le fait en pleine connaissance de cause. <( Qu'est-ce donc qu'un philosophe, demande Tertullien avec un sarcastique dédain, sinon un animal glorieux (1)? Tous brûleront en enfer, dans une fournaise ardente, en compagnie des disciples auxquels ils persuadèrent que Dieu était indifférent, qu'il n'y avait pas d'âme, ou que l'âme ne pouvait revêtir une enveloppe terrestre. » Pour ce docteur, les penseurs sont des patriarches d'hérésie, à r intelligence suffisamment obscure pour se demander d'où vient le mal et pourquoi il se commet. Leurs arguments lui semblent des arguties produites de mauvaise foi ; leurs conclusions, d'artificieux mensonges ; leurs négations, des hérésies travaillées. Pour lui, philosophe, hérétique et damné, c'est tout un; trois termes synonymes. Il gronde plus qu'il ne discute, et ses attaques sont émaillées de paroles grossières, de comparaisons matérielles, d'arguments visibles et tangibles. Il ne conçoit pas la vertu sans récompense , ni le progrès , l'amélioration sans châtiment. 11 proclame une justice cruelle dont le caractère est bien plutôt celui de la vengeance. La moindre faute, l'écart le plus léger, entraînent un châtiment éternel. La peine est celle du feu, mais du feu qui brûle et
(1) Gloiïœ animal.
ne consume pas, qui reconstitue tout ce qxCil allume, afin que le coupable ne puisse jamais trouver de soulagement à ses douleurs.
Ce qui est de Dieu, ce qui est bon, pour lui, c'est ce qui est inculte, fatal, sauvage. Le mal c'est l'industrie, c'est l'art, c'est la science. Tout ce qui naît est de Dieu, dit-il; tout ce qui est le produit du travail est du démon. Il n'y a de vrai que ce qui est primitif, ancien; l'innovation est fausseté, fourberie. Aussi, dans tous ses écrits, le Démon apparaît-il comme une sorte de Raison de la progression constante. Gomme il imaginait vivre à la fin des temps, il assurait que si Christ était venu nous sauver, c'était pour nous emporter. Son ignorance dépasse toutes les limites. Il affirme, avec un aplomb étourdissant, que toutes les religions païennes sont postérieures à la Bible, qu'elles sont sa parodie et qu'elles ont été créées par le démon, car le démon est le singe de Dieu.
Si l'homme tombe en péché, c'est parce que son âme est détériorée. L'aine humaine fut altérée dans la personne d'Adam par le démon de la couleuvre, et son altération est devenue héréditaire. Ainsi, lorsque nous engendrons un fils, nous lui donnons une âme malade, de même que celui qui engendre, s il est affligé de quelque affection, donne à l'enfant un corps maladif. L'homme est méchant, non pas à cause de l'organisation des sociétés qu'il habite; il l'est par force, nécessairement, parce que le mal est la substance même, la pâte de son esprit.
Au deuxième siècle, la réaction de quelques Pères contre la philosophie grecque était prématurée. Le moment d'exclure n'était pas encore venu pour le christianisme ; au contraire, afin de croître et de se développer, il devait s'assimiler encore tout ce qui, pour lui, était assimilable. L'élément judaïque ne lui avait pas apporté la philosophie, et TOccident résistait à l'accepter aussi incomplet. Les premiers chrétiens, qui étaient beaucoup trop juifs, considéraient la philosophie comme un mal. Malgré ses atta-
ches helléniques, Irénée combattit la gnose comme étant trop explicative. Tertullien condamnait le savoir absolument comme une œuvre du diable. Ce furent les Pères alexandrins qui s'opposèrent ouvertement à cette tendance. Plus humains, à vues moins étroites, ils voulurent déduire leurs dogmes de la raison, et ils se réconcilièrent avec la science antique. Dans sa dernière étape, la philosophie grecque n'était-elle pas arrivée aux mêmes conclusions que la théologie chrétienne? Et Platon n'avait-il pas proclamé le Dieu un et le Logos? N'avait-il pas formulé le dogme de la chute, en faisant descendre les êtres des archétypes jusqu'à la matière, la dernière des émanations de la Divinité? Ainsi donc, ni Origène ni saint Clément ne se trouvent embarrassés pour recourir, en s'imprégnant d'hellénisme, aux théories de la gnose, de Philon, des néo-platoniciens. Ce sont des gnostiques modérés, des néo-platoniciens du christianisme. Pour eux, la connaissance de Dieu (1) est supérieure à la foi , car sans la première l'autre ne pourrait exister.
(1) Les chrétiens alexandrins étaient initiés à des mystères analogues à ceux d'Eleusis ou d'Isis qui leur révélaient la connaissance de Dieu . C'était là la gnose. Saint Panthène, saint Clément, saint Théognoste, saint Eulogius, saint Méthodus et Origène étaient des gnostiques comme Bardesane, Basilideet Yalentin. C'est l'Eglise catholique, depuis iNicée, qui en a fait la séparation.
Saint Clément dit [Stromat., liv. VU, p. 901,édit. Oxford): «Les choses qui existent à la vraie connaissance, les dogmes, ont été répandus çà et là, de manière que les saintes traditions ne puissent pas être trouvées par le premier venu de ceux qui ne sont pas initiés aux mystères..., etc. » 11 ajoute que le secret qu'on communiquait par la parole aux initiés, ne s'écrivait jamais.
Saint Théognoste dit que le Khristos naît quand on connaît le secret divin.— Saint Eulogius, chef de l'Eglise d'Alexandrie, cité parPhotius, dit : «. On transmet certains dogmes avec une obscurité préparée, de peur que les saints mystères ne soient découverts aux profanes, et que les perles ne soient mises devant les cochons... Il y a des dogmes plus secrets encore, lesquels sont tout à fait dissimulés par le silence, et confiés comme des secrets à ceux-là seuls qui possèdent la sagesse par le Verbe vivant. »
Le dieu personnel du judaïsme, avec ses haines cachées, ses colères et ses vengeances, ne pouvait être admis en Occident, quoique, après le discrédit où étaient tombées les mythologies, les philosophes se fussent élevés à un dieu unique dont tout procédait. Ainsi , en traversant le terrain de la spéculation grecque , le dieu personnel des Juifs dut se transformer en un dieu philosophique, YAyathos, dont émane la création avec tous ses êtres. Le Saint-Esprit et la Sagesse, parmi les Juifs, étaient parvenus, à cette époque, à la catégorie de deux personnes distinctes du même Dieu, tout en restant ses serviteurs et ses organes. En se les assimilant, les chrétiens alexandrins les modifièrent. Ils identifièrent la sagesse avec le Logos, qui devint le Verbe de Dieu, non distinct de celui-ci, ce Verbe qui, dans le monde, est raison et vie, qui produit toutes les relativités terrestres, lesquelles ne peuvent être produites par le Père, parce qu'il est immuable et incompréhensible; et le Verbe n'était pas personnel, il descendait sur la terre comme un écoulement du Père pour donner la vie, en présidant la génération (1), et ils l'appelaient Xpr^-bç, c'est-à-dire le bon. Le Saint-Esprit se transforme en l'âme du monde, il devient la force qui lui donne l'impulsion et qui l'organise; une espèce de Phta ou de chaleur sidérale impulsive.
Les judéo-chrétiens n'expliquaient l'origine du mal que conformément à la Bible, sauf de légères différences. Le dualisme de Dieu et Satan leur suffisait. Les philosophes grecs firent émaner le mal d'un système unique, auquel ils arrivèrent par l'éloignement successif des êtres du dieu Bien dont ils s'étaient séparés et vers lequel ils devaient revenir. Les Pères alexandrins, donnèrent une explication où intervenaient ces deux systèmes-là.
Gomme dans les gnostiques, l'idée capitale, chez saint
(1) C'est ainsi que saint Clément le définit. Photius, parlant de saint Clément, s'exprime ainsi : « Il dit que le Verbe n'a pas été fait chair, mais qu'il a seulement apparu.» [Bibliothèque de Photius, p. 28G.)
Clément, est d'affranchir le christianisme de l'influence prédominante du judaïsme. Il a soin, dans ce but, de le baser principalement sur la philosophie platonicienne. 11 repousse cette prétention, que la philosophie grecque soit l'œuvre du Diable (1), et il cite à l'appui les exemples de pureté de mœurs que les philosophes helléniques léguèrent au monde. Tel est son enthousiasme pour cette philosophie, qu'il affirme, au contraire, qu'elle est une œuvre providentielle et qu'elle a développé le germe divin sans l'altérer ni le corrompre. D'après lui, la science grecque est, autant que la tradition judaïque, une préparation à la foi (2). Le dieu des Grecs, celui des Juifs et celui des chrétiens est le même; seulement, il a été connu sous des formes diverses et sous des aspects distincts. Aux Juifs, il donna l'Ancien Testament; aux chrétiens, le Nouveau, et aux Grecs, la philosophie, qui est la science des sciences. Prétendre posséder la foi sans la préparation de la science et de la philosophie, c'est la même folie que de prétendre vendanger une vigne sans l'avoir cultivée (3). En partant de ce principe, que la vérité est une et que l'erreur est multiple, il admet toutes les philosophies pour résumer tout ce qu'il y a de vérité dans chacune d'elles, et s'élever ainsi jusqu'à la vérité absolue. Les diverses sectes philosophiques fractionnent et dispersent l'indivisible lumière du Verbe divin. Il faut donc, pour la contempler, réunir tous ces fragments (4). En plus de toutes les philosophies, il fait concourir toutes les sciences, et de cette convergence, sort la science suprême, la gnose, c'est-à-dire la connaissance de ce qui est divin. Telles sont ses idées. Dieu, en soi, ajoute-t-il, est bon. La bonté est une qualité essentielle de sa nature (5), comme celles du feu sont la
(1) Strom., liv. I., chap. xvm, p. 3GG.
(2) Slrom., liv. VI, chap.i, p. 761.
(3) Slrom., liv. I, chap. ix, p. 341.
(4) Strom., liv. I, chap. ix, p. 348 et 349. (oj Strom., Ht. 1, chap. xvn, p. 369.
chaleur et la lumière, à cette différence près cependant, que Dieu fait librement le bien, et que c'est nécessairement que le feu éclaire et réchauffe (1). Par elle-même, la volonté de Dieu est déjà une œuvre. Cette œuvre est le monde. Puisqu'il est le Bien, son produit doit nécessairement être bon. La plus infime de ses productions, la matière elle-même, est bonne ; seulement, sur l'échelle du bien, elle occupe le degré le plus infime. Il est faux que Dieu soit un être vindicatif qui, d'une matière méchante, a créé un monde de péché (2). La génération non plus n'est pas un mal. Si elle était un mal, ce mal comprendrait le Seigneur qui en est le président et qui y participe, ce qui est impossible (3). Il n'est pas certain que le corps soit infâme, laid, ni difforme, puisqu'il a une forme harmonique, qu'il possède la vie et une âme, et que la beauté et la bonté sont des attributs inséparables de l'âme et de la vie. A travers l'amour, ce n'est pas la chair qu'aperçoit saint Clément, mais l'àme, l'àme qui est belle. Si le corps est un objet d'admiration, c'est, selon lui, à l'égal d'une statue dont la beauté est un pur reflet de celle du modèle qui l'a inspirée ou de l'art de l'artiste. Le Verbe sauvera l'humanité tout entière (4). Sa bonté peut laisser le mal se produire, mais seulement comme un accident passager, non pas comme un constant et éternel obstacle au salut et à l'état de perfection. Tous parviendront au Bien et à la gloire après des épreuves plus ou moins longues et plus ou moins difficiles. Le mal, en enfer ainsi que sur la terre, ne constitue autre chose qu'une peine, une expiation. C'est pourquoi le Christ est descendu aux enfers pour sauver les âmes qui y souffraient (5), et il lui appartient de sauver non-seulement tous les hommes, mais encore
(1) Slrom., liv. VIII, chap. \u, p. 855.
(2) Slrom., liv. 111, chap. m, p. 516.
(3) Slrom., liv. 111, chap. un, p. 558.
(4) Slrom., liv. 1, chap. vu, p. 832.
(5) Strom., liv. I, chap. u, p. 443.
DU MAL SELON LA GNOSE ET SELON L'ORTHODOXIE. 48o
tous les êtres de la création. Tout sera sauvé, puisque le Bien est la fin de toute créature. La condition de l'être, c'est le perfectionnement, c'est-à-dire le passage de l'état de mal à celui de bien. Ainsi, tous les êtres, plus ou moins éloignés du Bien absolu, s'élèveront jusqu'à lui et entreront dans la suprême harmonie (1). Les anges déchus sont eux-mêmes assujettis à cette loi.
Ainsi qu'on peut le voir, saint Clément part de ce principe, que ce qui est réel, c'est le Bien, et que le mal n'est que la simple négation du Bien. Il ne reconnaît pas de castes dans l'esprit, mais seulement des gradations, et encore ces gradations ne sont-elles pas immuables. Son christianisme est si universel, qu'il croit que le Christ descend dans diverses régions afin de sauver tous les êtres, et que c'est un même dieu qui s'est manifesté à tous les peuples. Cette tendance, du reste, caractérise les Pères grecs.
Origène (2) conçoit son dieu à l'aide de l'idée de l'unité inaltérable de celui de Platon, et à l'aide de l'idée d'Aristote sur le mouvement : le mouvement est l'essence divine. Il tire de la première la notion de Dieu le Père, et de la seconde celle de Dieu le Fils. Le monde est complètement pénétré de la substance divine. L'àme rationnelle ne vit que de cette substance. Mais comme ce principe ne peut être celui de Dieu le Père, à cause de son inaltérabilité et, par conséquent, de son indivisibilité, le Verbe qui pénètre dans le monde, c'est Dieu le Fils (3).
La nature de Dieu est le Bien (4). Le bien et l'être se confondent en lui comme dans ses créatures. De même
(1) Strom., liv. I, chap. vu, p. 835.
(2) Voir nep;. àî-/wv. *tXo<7o<pGU|Mva. — Ritter, Philosophie des Pères de l'Eglise, suite à l'histoire de la Philosophie. — M.vcriol, Oriyen's de libcrlale arbilrii doetrina.
(3) Photius, analysant l'ouvrage d'Origène Ileoï àpjrwv, l'accuse d'impiélé, car il parle du Fils selon la Fable : « Dissent fabulose. » Pour Origène, le Christ est complètement impersonnel. Il a la même came qu'Adam. Voir Biblioth. Pliot., p. 10.
(4) naît à:/Mv, liv. I, chap. n, p. 13.
que le bien est l'être, ainsi le mal est le non-être (i). D'où il résulte que la participation au bien s'effectue en raison directe de l'existence que l'on possède.
La création divine n'est ni un accident, ni une chute de la puissance créatrice. Elle est un effet volontaire en même temps que nécessaire. Puisqu'il est le Bien, Dieu devait forcément produire. Ainsi, la création qu'il produisit n'est que sa manifestation sensible ; toutes les beautés et les perfections de la nature divine y sont représentées ; elle est le miroir dans lequel l'âme contemplo indirectement ce dieu voilé qu'elle ne peut regarder face à face (2).
Mais, puisque la création constitue un acte nécessaire de la puissance divine, pourquoi donc le mal existe-t-il dans son sein? « Le principe du mal, répond Origène, ne réside ni dans Dieu, ni dans sa création. »
Dieu créa les êtres libres, et c'est la liberté qui valut leur perte. La liberté fut la condition du mal, mais non point sa cause. Le principe du Bien dans les créatures, c'est la raison; celui du mal, c'est la passion, l'appétit. Dieu créa d'abord les esse?ices rationnelles. Ces essences vivaient dans le monde intelligible, sans relation avec les corps, puisque ceux-ci n'existaient pas encore. Ces êtres n'étaient cependant pas de purs esprits ; ils n'avaient simplement qu'une auréole lumineuse. Dès que les essences rationnelles commencèrent à choir, elles allèrent, entraînées par la chute hors de leur centre, se perdre, en divergeant à l'infini, dans les abîmes du néant. Mais, de ce néant, Dieu fît immédiatement sortir la matière, et ainsi il opposa un obstacle à l'éparpillement des essences émanées de son sein, car cet éparpillement menaçait de détruire l'harmonie du monde (3). Les essences entrèrent dans la matière, elles acquirent alors des corps matériels
(1) In S. Joh., c. h, p. 7.
(2) ïïapi àpx.wv,I, i, 6.
(3) Hspl àpy.wv, il, 1 et 2.
et dépouillèrent leur auréole de lumière. Jusqu'à la création de la matière, Dieu produisit le Bien. Avec elle, se formèrent nos corps, qui sont une prison libératrice dans laquelle se réfugièrent, pour ne se perdre pas, les âmes déchues. Grâce à leur incarcération dans les corps, les âmes peuvent continuellement aspirer au bien et à la perfection qu'elles ont perdus et qu'elles atteindront dans leur plénitude le jour qu'elles connaîtront Dieu et qu'elles se réuniront à lui, parce que connaître, c'est s'identifier avec l'objet connu. L'humanité est donc un ensemble d'êtres, jadis parfaits, qui ont perdu la grandeur angélique par le mauvais usage qu'ils firent de leur liberté, et qui sont emprisonnés dans des corps matériels. Satan et les démons sont également des êtres déchus, mais des êtres qui demeurent dans des lieux inférieurs, parce qu'ils furent les premiers, Satan à leur tête, à rompre avec le Bien ; les autres esprits suivirent son exemple ; comme il était le séducteur, sa chute fut plus profonde que celle des autres; mais, comme d'autre part il est être rationnel, on ne peut d'une façon absolue lui refuser le Bien. Il lui reste encore quelque chose de sa primitive connaissance de la vérité. Les astres sont les essences pures qui sont tombées en dernier lieu, mais qui ne descendirent pas aussi bas que les âmes entrées dans la condition corporelle. Gomme toutes les créatures, y compris le démon, procèdent de Dieu, elles doivent y retourner après un temps d'épreuves plus ou moins long. La diversité doit donc revenir à l'unité dont elle est sortie, l'inégalité à l'égalité, car la fin doit être identique avec le principe (l).Le Christ l'a bien dit: Dieu est l'alpha et l oméga, le commencement et la fin de toutes choses.
Pour aider les esprits dans l'œuvre du salut, le Verbe se
(1) Orig., De Princip., I, 6, 2 : « Semper enim similis est finis initiis. Ibid., III, 6, 3 : «Multae diflerentiœ ac varietates per bonitatem Dei, et subjectionem Christi atque unitatem Spiritus Sancti in unum finem,qui sit initio similis, revocantur. »
fit chair, donnant ainsi la lumière pure à ceux qui étaient contenus dans la chair. Le Christ de la terre n'est qu'une des incarnations du Verbe. Le Christ a revêtu autant de formes qu'il y a d'ordres de créatures à sauver dans l'univers. C'est ainsi qu'il s'est montré dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. Le divin concert restera incomplet, et nulle créature, même le Christ, ne jouira de la félicité suprême tant qu'il restera un seul être à sauver (1). Quand toutes les créatures seront sauvées (2), la fin des temps s'accomplira ; le feu détruira ce monde de péché dans lequel nous avons vécu, plongés dans la vie des sensations ; la matière rentrera dans le néant dont elle est sortie; tous les êtres contempleront Dieu; l'univers reviendra à son état primitif; alors, tout sera Dieu, et Dieu sera tout dans tous (3). Satan lui-même fera partie de la Divinité. Grâce au Verbe, ce qu'il a de ténébreux et- de malfaisant se dissipera comme une ombre, et il ne restera de lui que la partie intime de l'être, la pure substance angélique.
Au quatrième siècle, saint Ephrem appuie résolument l'opinion d'Origène. » Si Satan tomba de la catégorie d'ange, ce fut à cause de son orgueil, dit-il, à cause de son envie, à cause de sa rébellion contre Dieu. » Et saint Grégoire de Nazianze ajoute : « Oui^l'orgueil fit perdre à Satan sa lumière et sa beauté. Les démons font constamment de très-habiles efforts pour inspirer l'amour charnel; ils cherchent des compagnons d'infortunes, et, pour se les attacher, ils se montrent fourbes et imposteurs. Mais la puissance de Jésus-Christ les épouvante, et ils tremblent rien qu'à entendre invoquer son nom. » Après cela , plusieurs docteurs affirment que les diables se
(tj Hom. in Ilœres., vu, 2 : « Salvator meus lœtari non potest, dpnec ego in iniquitate pernianeo. »
(2) L'idée du salut final de toutes les créatures appartient également à tous les théologiens chrétiens d'Alexandrie.
(3) m?l àpx&v, III, 0, 1 .
transforment en femmes ou en hommes, suivant le sexe de la personne qu'ils convoitent. Mais d'autres pères protestent contre ces théories ; ils disent qu'il ne peut se produire aucun commerce charnel entre femmes et démons.
Au deuxième siècle, c'était Valentin qui, avec sa gnose, menaçait directement l'influence du christianisme ; au troisième siècle, c'est Manès, ce sont ses partisans qui la combattent, à ce point que, dans le siècle suivant, saint Augustin se voit dans l'obligation de réfuter leurs doctrines.
Manès fait dériver l'origine du mal de l'opposition qui, de toute éternité, a existé, suivant Zoroastre, entre la lumière et les ténèbres (1).
« A la partie supérieure, dit-il, est la Terre sainte et resplendissante de la lumière; à la partie inférieure se trouve la Terre des ténèbres. Sur le pinacle de la première est placé Dieu impassible; au-dessous, son fils, vis-à-vis de Satan, seigneur souverain de la matière. Les ténèbres se rapprochèrent du royaume de la lumière, et il en naquit la lutte. La lumière victorieuse pénétra dans le sein des ténèbres, et celles-ci l'enfermèrent (2). Mais la lumière est active, et son impulsion produisit les formes multiples et changeantes que nous présente l'univers. Elle est l'âme de tout ce qui existe, l'âme universelle qui s'exprime différemment dans chaque être qu'elle habite. Elle est le Verbe qui parla par la bouche de Zoroastre, d'Orphée, de Socrate, de Platon, du Christ et de tant d'autres. C'est la matière qui produit le mal; c'est d'elle que proviennent toutes les actions basses, honteuses, irréfléchies, criminelles. L'homme est libre, mais la matière le pousse parfois au péché, et son esprit pèche, bien qu'étant une partie de Dieu même. » Manès rejette la réconciliation défini-
(1) Pour les théories de Manès et leur réfutation par saint Augustin, il faut consulter De duab. animal)., c. Mamch.
(2) Voir l'analogie avec le récit du Bandahesh.
tive do la Lumière ot dos Ténèbres, selon Zoroastre, car, pour lui, le principe méchant est indestructible (1).
H résultait de cette sorte de libre arbitre, modifié par l'éternité du Bien et du Mal, que, l'âme étant une partie de Dieu môme, Dieu pouvait pécher, et ceci constituait une hérésie. Faire pécher Dieu, bien que ce ne fût que dans ses parties intégrantes, voilà qui était incompréhensible en effet, puisque Dieu était impeccable parce qu'il était impassible.
Ce fut saint Augustin qui se chargea de réfuter les théories manichéennes, qui, de son temps, avaient pris une certaine extension. Il établit, pour décharger Dieu de toute responsabilité dans les crimes humains, que lo Créateur avait fait l'homme entièrement libre. « Dieu, dit-il, voulut que l'homme fût bon; mais s'il Peut été nécessairement, il n'y aurait eu aucun mérite (2). De même, l'homme n'aurait pas été coupable, s'il eût été fatalement mauvais. De ce qu'il est libre, il s'ensuit qu'il peut faire à volonté le bien ou le mal, et que sa responsabilité y est engagée tout entière. // ne peut y avoir de péché sans liberté (3). Le péché n'est châtié dans l'autre vie que parce qu'il constitue une violation volontaire de l'ordre divin. Le mal n'est pas une substance qui existe par elle-même, c'est un vice du Bien, c'est sa corruption ou sa décroissance. Le mal est contre nature; par conséquent, il ne peut faire partie de la Nature même. L'homme est naturellement bon, puisqu'il est en lui de l'être quand il veut (4). »
Mais les manichéens répliquent à leur adversaire : « D'où viennent donc les innombrables maux qui naissent avec nous, ou qui nous assiègent indépendamment de notre volonté? Jetez les yeux sur le spectacle offert par
(1) Ncander, Geschichte der christlichen Religion, t. 1, 2. p. 862 et
(2) Augustin, De divcrsisquœstion., LXXX11I, q. 2, C.Foutunat., § 14.
(3) Augustin, Deduab. animab., c. Mamch,, § 15.
(4) Augustin. De Hb. arb., II, 2.
la misérable race humaine. Les uns ont des maladies dans le eorps, les autres sont stupides ou fous. Ceux-ci sont sensuels, ceux-là inclinent à la cruauté, certains sont portés au mensonge, quelques-uns enfin sont attirés vers le crime, comme entraînés par une puissance fatale. Expliquez-nous donc l'origine des vices innés dans notre corps et dans notre âme. » Ici, saint Augustin se sentit embarrassé, et, pour se tirer d'affaire, il dut abandonner son système. Les objections des manichéens le forcèrent à se réfugier dans celui de Tertullien. Le péché originel, l'âme détériorée par la première faute, lui servirent d'armes pour continuer la lutte. Alors, il répondit à ses antagonistes : « Si r homme souffre dès qu'il liait, s'il est malheureux même avant d'être coupable, il le doit au péché originel, qui, en viciant la nature humaine à sa source, ?ious a livrés à la corruption et à la misère (1). » « Par lui-même , l'homme ne peut aujourd'hui produire quo le mal. » C'est ainsi qu'en faisant remonter la liberté jusqu'à l'époque antérieure à la chute, il se sortit d'embarras. Mais il dut admettre ainsi la corruption innée, c'est-à-dire la Fatalité, qu'il avait repoussée énergiquement dès le principe. Et, pour couronner son nouveau système, il y introduisit l'arbitraire en plein. « Dieu pousse au Bien et sauve un petit nombre d'élus pris dans l'immense foule des condamnés (2). »
Le manichéisme avait pleinement triomphé dans la discussion; il avait montré plus de logique que saint Augustin. Pour lui, le mal, en coexistant, dès l'origine, avec le Bien, se partageait avec lui notre nature. La proportion d'inégalité dans laquelle ces éléments se trouvaient distribués en nous déterminait nos caractères, nos tendances et nos luttes intérieures. Saint Augustin fut contraint,
(1) Augustin, c. JuLu.N., VI, 67.
(2) Augustin, De corrept. et yrat., §§ 13, 23, 38, 43 ; Enchirid. ad Laur., §§ 25, 26; cf. id., De anima et ejus origine, IV, 16; Tractât, in Joann., CX, § 2; III, § 5
pour soutenir le débat, d'accepter le principe de ses ad-* versaires, c'est-à-dire la Fatalité. 11 se distingua d'eux par la façon plus brusque dont il le développa. La Prédestination et la Grâce ne sont pas, en effet, autre chose que l'éternité de la Fatalité dans le Bien et dans le Mal, surtout lorsqu'il déclare que les justes jouiront et que les condamnés souffriront durant l'éternité des siècles (1).
L'inflexible logique des événements fit de saint Augustin le premier docteur de l'Eglise. Il répugnait à la raison de réserver un accueil favorable à des théories qui voulaient que l'immense multitude fût prédestinée à la damnation, pendant que Dieu sauverait, même malgré eux, ceux qu'il choisissait pour la gloire éternelle. Mais l'Eglise avait déjà rompu avec la raison, comme elle avait rompu longtemps avant avec la Nature. Etant donné le principe de la Révélation, donnée la descente de Dieu sur la terre, il fallait adopter les théories du docteur de la Grâce. Pourquoi faire l'intervention divine si l'homme eût été capable de se régénérer par lui-même? Si Dieu n'était pas l'arbitre de nous sauver, pourquoi apparut-il seulement à une époque déterminée, laissant ainsi condamner ceux qui étaient nés avant cette date? Aussi saint Augustin dit-il : « Si la vertu pouvait sauver sans la Foi, il faudrait dire que le Christ est mort en vain. »
Bientôt cependant il s'éleva une protestation contre ce dogme injuste qui livrait presque toute l'Humanité entre les mains du diable. Un moine breton (2), à l'âme héroïque, à la conscience droite, se lève indigné, et reproche à saint Augustin de s'être montré plus manichéen que
0) Augustin, Op. imperfect.,c. Julian, I, 96, 97: III, 154.
(2) On sait seulement qu'on l'appelait Pelage, qui signifie homme des rivières, de la mer. Son véritable nom est inconnu. Certains auteurs doutent même qu'il fût moine. On l'appelait aussi Morgan, de mor, « mer » en celte. Saint Jérôme, qui combattait ses théories, le représente comme un héros, comme un géant, d'une force herculéenne. Or, l'on sait qu'à cette époque on se servait de la taille pour indiquer la grandeur morale du personnage.
Manès en le combattant. C'est en pleine connaissance du processus moral et avec une robuste confiance dans la puissance de la volonté, qu'il lui dit avec Chrysostome : « Il suffit de vouloir pour que ni la mort ni le démon ne puissent rien contre nous (])! » Plus moraliste que théologien, il combat pour la liberté avec une vigueur inconnue dans ces temps de bassesse et de servilité. Ses arguments détruisent de fond en comble les théories du docteur africain. Sa logique contondante réduit ses sophismes en poussière. Il dit que sa doctrine ne sert qu'à rabaisser la morale et qu'à légitimer la débauche. Sous le Père de l'Eglise, il découvre le libertin. « L'homme n'avance que par ses propres efforts dans la voie du Bien. Si les gentils s'élevèrent, avant le Christ, à de si hauts exemples de vertu et de dignité, que ne pourrons-nous faire, nous, les chrétiens (2) ! » Et, entraîné par la loi des contraires, il tombe, en niant le péché originel, dans l'exagération opposée. « Nous sommes saints en naissant, dit-il. Le péché est le produit de notre volonté ; sinon, il ri y aurait pas de justice dans le châtiment. » « Les tendances de la chair ne sont pas le fruit de notre nature; elles ne sont pas la marque d'une corruption innée, ni celle d'un péché commis par notre premier père. Dieu qui pardonne nos propres fautes, ne peut mettre à notre compte celles qui ont été commises par un autre. Les tendances vers le mal sont les effets de l'habitude que prend, avec le temps, telle force qui semble faire partie de nous-mêmes. Quiconque veut peut se sauver, car vouloir, c'est pouvoir. L'existence nous vient de Dieu; c'est nous qui rendons la justice; puis, Dieu vient nous juger. »
Pelage avait une telle idée de la liberté, qu'en exaltant dans l'homme la puissance de la volonté, il en vint à rendre Dieu inutile, en opposition avec la théorie de saint
(1) Chrysostom., hom. X, § 1 in Epist. ad Rom.
(2) Neander, Geschichte der christlkhen 'Religion, t. II, 2, p. 1087.
49i LE DÉMON.
Augustin sur VBumilitè absolue. Ainsi que nous l'avons déjà dit, saint Augustin était le représentant-né du catholicisme ; les pélagiens étaient ceux de la conscience. S'ils n'avaient pas été frappés d'excommunication, si les tendances de l'époque n'avaient pas été hostiles à une aussi virile théorie, bientôt, par l'enchaînement logique des idées, eût apparu la théorie de la perfectibilité humaine, le dogme se fût effondré, et le moyen âge n'eût pas été cette époque de superstition et de ténèbres que l'on connaît. Mais tout convergeait à accroître la religion et à abaisser la dignité humaine. Or, les pélagiens étaient les plus dignes et les moins religieux des chrétiens. Il fallait épuiser la tendance régnante pour qu'elle tombât dans le discrédit. C'est pourquoi les pélagiens passèrent sans laisser de traces, noyés dans le courant général. Leur protestation fut comme un cri jeté dans le désert.
Qui donc avait raison, de saint Augustin ou de Pelage? Ni l'un ni l'autre, et tous deux à la fois. Chacun d'eux, en effet, avait raison en partie, mais aucun dans l'ensemble. Ce n'est pas sans raison qu'Hegel soutint la nécessité de la synthèse pour résoudre les questions. Presque toujours, quand deux personnes discutent ensemble, elles laissent de s'entendre, parce que chacune ne considère qu'un seul élément de la discussion, que la moitié du thème qui les occupe. Pour découvrir la vérité, il importe donc de résoudre les deux affirmations contraires clans une synthèse commune qui soit supérieure à chacune d'elles séparément.
Souvent les hommes agissent mal, quoiqu'ils connaissent le bien et malgré leurs bonnes intentions, parce que certains d'entre eux viennent au monde avec des inclinations perverses. Aujourd'hui, grâce aux travaux de Darwin, nous nous expliquons ce phénomène par l'hérédité accumulée. Un individu qui agit mal de propos délibéré, acquiert, par adaptation, l'habitude d'agir consécutive-
ment de la même manière ; il transmet ensuite, par hérédité, cette habitude à sa progéniture, et cette transmission a pour résultat de rendre instinctif chez les descendants ce qui chez l'aïeul avait été un acte réfléchi. Est-ce là nier le pouvoir de la volonté? En aucune façon. La volonté, dirigée par la conscience, peut nous soustraire aux influences qui favorisent l'hérédité. Par la conscience et par la volonté, l'homme se perfectionne; avec l'une et à. l'aide de l'autre, il s'avance à la poursuite d'un idéal de justice toujours croissant. Malheur à celui qui s'arrête devant l'idée qu'il est impuissant à dominer le mal et à le faire disparaître ! C'est pourquoi nous accusons la religion d'avoir perpétué le mal sur la terre, en prêchant continuellement à l'Humanité qu'elle était en elle-même incapable de justice. L'homme n'est pas parfait; tel qu'il est, il porte en lui l'héritage accumulé des qualités que l'ignorance et le manque de conditions de vie créèrent en d'autres temps ; mais, s'il n'est pas parfait, il est perfectible, et son perfectionnement est l'affaire de lui-même, de sa conscience. 11 est son propre moteur ; sa volonté est son instrument. Qu'il se produise des chutes, nul ne le nie. S'il ne s'en produisait pas, c'est que l'homme serait déjà parfait. Que l'hérédité triomphe, en quelques cas, de ses efforts, raison de plus pour redoubler les efforts, pour persévérer dans la lutte avec la sécurité que procure le calcul conscient et avec toute l'énergie de la volonté. Les défaites seront peu fréquentes, si l'on agit ainsi. Le mal, c'est la faiblesse, c'est la défaillance. Voilà le démon, voilà l'Ahriman, comme disaient les Perses. L'évolution progressive est, dans les sociétés, l'œuvre de l'effort humain ; c'est là notre plus grand titre de gloire.
Le dogme de l'Eglise est défini à toujours par saint Augustin. L'Humanité, livrée comme une proie aux griffes du démon, est dans l'impossibilité de faire le bien par elle-même.
L'Orient religieux expliquait le mal par la lutte que
deux ou plusieurs principes contraires se livraient à la tête de deux armées sur le ciel, sur la terre, dans l'univers entier, Typhon contre Osiris, Ahriman contre Ahoura, Bal-Moloch contre Bal-Adon, les génies bienfaisants, en Ghaldée, contre les malfaisants. Le christianisme accueille la division orientale de la création en deux parties, mais il la modifie. 11 prend l'édifice des platoniciens et des alexandrins, ayant un dieu à son sommet, et le mal, la matière, à sa base, et il le divise. Le plan de division est la terre. En haut, dans le ciel, réside Dieu avec les anges et les saints; c'est là que les bons ont leur demeure. En bas est Satan avec les démons ; c'est là que vont les méchants. Sur la terre, point intermédiaire, les deux armées se livrent bataille pour emporter les hommes. Le Christ ne se sert que de la soumission, de la foi aveugle, du renoncement au monde, et a peine à arracher quelques élus au Diable; pendant que celui-ci tient toute la Nature avec toutes ses ressources, y compris la raison, pour séduire le reste. Cette lutte colossale remplit le moyen âge tout entier.
Nous allons examiner cette époque, et nous assisterons à la transformation de la personnification du Mal, appelé Diable, à laquelle contribuèrent le judaïsme avec son Satan, ses schedim, sa chute des anges, le mazdéisme avec son Ahriman, l'Egypte avec son Typhon, le polyhéisme hellénique avec ses démons, enfin la philosophie platonicienne et la philosophie alexandrine avec leur concept de la création des êtres et de laïnatière.